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PREMIÈRE PARTIE

Le Sauveur parlait encore à l'héraorroïsse qu'il avait guérie, lorsqu'on vint dire au chef de la Synagogue : Votre fille est morlc ; pourquoi fatiguer davantage le Maître (1) ? Mais Jaire^, le témoin du miracle opéré sur Yéronique par le simple frôlement de la frange des vêtements de Jésus, pensa que celuici pourrait bien ressusciter aussi sa fille en la touchant avec la main ; et, s'approchant du Sauveur avec d'autant plus de confiance que sa douleur était plus grande, il dit : Seigneur, vous avez entendu vousmême la triste nouvelle que j'ai reçue : Ma fille vient

(1) Adhuc eo loquente, venit quidam ad principem Synagogœ, dicens ei : Quia lilia tua mortua est : quid ultra vexas Magistrum? (Marc. V, 35 ; I^uc. VIII, 49).

de mourir. Mais si vous daigniez entrer dans niii maison pour lui imposer les mains, je suis sur qu'elle reviendra à lu vie (l).

Pauvre Juif! Il croit, il est vrai ; mais sa foi, dit saint Pierre Chrvsologue, est encore peu éclairée et trés-imi'arfaiLe. il croit que Jésus peut ressusciter sa fdle; mais il pense que le Sauveur ne peut opérer ce prodige, s'il n'a présente, devant lui, la défunte, et s'il ne la touche de la main (2). Toutefois, le bon Maître iie reproche pas à ce père affligé l'imperfection de sa foi; il l'encourage, au contraire, le console avec une indicible bonté (3). Il lui recommande seulement de croire, l'assurant que sa fdle sera sauvée (4). Par ces paroles, il voulait dire à Jaïre d'avoir la même foi que Véronique, et qu'il recevrait comme elle la faveur qu'il désirait. C'était, en effet, pour fournir à ce chef de la Synagogue le modèle qu'il devait suivre , que le Sauveur avait obligé l'hémorroïsse à manifester publiquement la guérison qu elle avait obtenue et la foi qui la lui avait fait mériter (5).

Que de choses, en effet, ce docteur apprit de la

(1) Domiue, lilia luea modo dcfuncta est; sed veui, impoue manum tuam super eam, et vivet {Matth. ix, 18).

(2) Stultus putavit Christum noiiposse suscitare mortuam, nisi tenei'et (S. Chrysol., serm. 34).

(3) Jésus audito verbo quod dicebatur, respondit patri puellse : Noli.timere [Mure, y, 3G; Luc. vni, 30).

(4) Tantummodo crede, et salva erit {Ihid.).

(5) Hoc miraculo Syuagogai priucipem voluit emendare, fidem ei mulieris aperuit (S. Ghrysost., hom, in Matth.).

pauvre malade, dit saint Pierre Clirysologue ! Il apprit que le Fils de Dieu peut opérer des miracles sans se transporter d'un lieu à un autre, sans être personnellement présent ; il apprit que le Sauveur est partout , peut tout sans efforts, d'un seul signe ; qu'il met en fuite la mort, non point par le contact de sa main, mais par un seul acte de sa volonté , et qu'enfin il rend la vie, sans recourir aux remèdes, parce qu elle obéit à sa voix (1).

Cette leçon, Jaire la reçut avec un cœur humble et plein de foi, et il mérita d'être récompensé. Lorsque le Sauveur, accompagné de ses trois disciples, Pierre, Jacques et Jean, arriva à la demeure de Jaïre, il la trouva pleine de désolation. Une troupe tumultueuse, en désordre, entourait la maison au dehors et la remplissait au dedans. Selon l'usage, des joueurs de flûte faisaient entendre des airs lugubres, et partout retentissaient les gémissements (2). Le deuil était

(1) Dedicit Deum non movendum loco, non itinere ducendum ;' non trahendiun prœsenlia corporali; sed credendum totum ubique praesentem ; et quod totum possit jussu facere non labore ; mortem non manu, sed imperio fugare; vitam non arte reddere, sed prcteepto (3. Chrysol., senn. 34).

(2) C'était un usage assez commun chez les Juifs, et universel chez les Gentils, de payer des femmes pour aller pleurer dans les cérémonies funèbres. Il y en avait aussi chez les Romains, et le prophète Jérémie en fait mention, quand il dit : « Appelez les femmes qui pleurent les morts (Jérém. k, 17). » Théophile observe que ces gémissements et ces plaintes étaient, chez les Juifs, accompagnés du sou lugubre d'une trompette, lorsque le défunt était un homme ou une femme adulte, et d'un flûte, quand c'était im enfant ou ime jeune fille; c'est ainsi qu'il y avait des joueurs de Ûàtc dans la maison de Jaïre. Le Christianisme a aboli

peint sur toutes les figures ; chacun se désolait suf riiiforluno (le Jaïrc et sur le malheur de sa fdle (1). Ce[)endanl le divin Maître, nial.uré cet aspect funèbre, dit avec un visage serein : « Pourquoi ces laraeutatiens et ce désordre? La jeune fille que vous pleurez n'est point morte, elle dort ("2). -Il n'est pas nécessaire d'observer que le Sauveur parla ainsi, non parce que la jeune personne n'était pas réellement morte, mais parce qu'elle n'avait cessé de vivre que temporairement, pour un instant, d'une manière conditionnelle, attendu qu'il allait aussitôt la rendre à la vie. Elle n'était point morte comme la foule présente le croyait, d'une manière absolue (3). Les paroles du Sauveur

ces grandes démonstrations de deuil à la mort des personnes mêmes les plu.i clières , parce que la condition du chrétien qui meurt est tout autre depuis la venue et la mort de Jésus-Christ. A la Trappe, par exemple, aussitôt qu'un religieux est mort, ses confrères entonnent le Te Dcum dans sa cellule même, et l'on sonne les cloches comme aux jours de fête; cela se fait ainsi pour remercier Dieu d'avoir accordé à cette âme la grâce de terminer sa carrière mortelle dans la pénitence et la sainteté, et de l'avoir reçue dans le ciel parmi les bienheureux.

(1) Et non admijit Jésus se sequi quemquam, nisi Petrum, et Jacohum, et Joaunem. Et cum venisset in domum principis, et vidisset tibiciues et turbam tumultuantem, et fientes et ejulantes multum. Flebant autcm omnes et plangebant illam [Mutih., ix, 23; Marc. V, 37; Luc. vm, 52).

(2) Et ingressus, ait illis : Quid turbamiui et ploralis? Non est mortua puella, sed dormit {Marc. \, 39; Luc. viii, 52).

(3) C'est pour la même raison que le Sauveur dit, en parlant de Lazare : « Notre ami Lazare dort; je vais le réveiller. » C'est de là qu'a prévalu, parmi les chrétiens, l'usage d'appeler dormants ceux d'entre eux qui meurent dans la profession de la vraie foi et de la justice ; leurs sépulcres se sont appelés cimetières ou dortoirs ( Leu de repos, champ du repos). Saint Paul a été le premier à

avaient donc, comme l'explique saint Jcrùme, celte signification : Elle est morte en ce sens, que vous ne pouvez lui rendre la vie; mais, pour moi, elle n'est qu'endormie, puisque je peux et veux la ressusciter (1). Enfin saint Pierre Chrysologue pense que le Sauveur voulut, par là , montrer à tous qu'il lui est plus facile de ressusciter l'homme de la mort à la vie, qu'il n'est facile à celui-ci de réveiller quelqu'un qui dort (2)t

Mais, ô folie des Juifs! ô dureté de leur cœur! ils ne comprennent rien à ce langage, ils prennent même occasion de ces paroles pour se moquer du Sauveur (3). Aussi cette foule insolente, indigne de contempler de ses yeux ce commencement de la réalisation du mystère de sa résurrection dans l'avenir, pour la malignité avec laquelle elle tourna en dé-

employer ce langage qu'il avait appris à l'école même de Jésus- Christ ; le grand Apôtre dit : « En effet, lorsque quelqu'un d'entre nous s endort, gardez-vous bien de le pleurer comme font les Gentils qui n'ont aucune espérance d'une vie meilleure : De dormicntibits noiite flere, sicut et cœteri qui spem non habent. Saint Luc, disciple de saint Paul, s'est servi des mêmes termes pour raconter la mort de saint Etienne, premier martyr : « Et, en disant cela, il s'endormit dans le Seigneur: Et cum hoc dixisset, obdormivit in Domino. » Ainsi tous les écrivains ecclésiastiques ont appris des apôtres à s'exprimer dans les mêmes termes eu parlant de la mort des martyrs, des saints et des vrais chrétiens.

(1) Vobis mortua est; mihi dormit (Hieron., Com.).

(2) Ut crederent quia facilius Deus mortuum ad vitam revocat, quam de somno ad vigiliam dormiens revocetur (S. Chrysol., sei^m. 34).

(3) Et deridebaut cum, scientes quod mortua esset {Luc. viii, 40).

ri^ion Jésus (I), fut-elle renvoyée hontcnscmcnt par celui-ci ; le Sauveur ne garda auprès de lui que les trois apôtres, avec le père et la mère de la morte, j)Our être spectateurs du miracle qu'il allait i)[)érer (2).

Il entra avec eux dans la chambre où gisait, sur son lit mortuaire, le cadavre de la jeune fille; puis il prit celle-ci par la main en signe de son domaine souverain, il la souleva, et de cette voix toute-puissante qui commande à la mort et la met en fuite, qui appelle la vie et la fait accourir à ses ordres, il s'écria, avec un accent majestueux et divin : «Jeune fille, lève-toi, je te l'ordonne (3). » Au même instant, l'ûme déjà enfuie revint ranimer le cadavre, et la jeune fille ouvrit les yeux, et sa face rayonna de joie, et elle se leva ressuscitée, et elle marcha pleine de santé et de vie (4). Pour prouver que sa résurrection n'était point fantastique, dit saint Hilaire, le Sauveur ordonna qu'on lui servît immédiatement à manger (5) : ne fut-ce pas pour la même raison, ajoute saint Jérôme, qu'il mangea lui-même après sa résurrection glorieuse?

Or, qui pourrait exprimer l'étonnement plein d'al.

(1) Facti sicut indigni, qui viderunt mysterium rcsurreclionis, qui suscitautem irriseraut (Hierou., ibid.).

(2) Ipse autciïi, ejecLis omnibus, asàuinit patrem et niatrem pnelho, et qui secum crant (i>/orc., V, 40).

(3) Et irgrodiLur ubi puella erat jacens; et tenens niauum ejus claraavit, diceiis : Puella, tibi dico : surgo {Marc, ibid., 40; Luc, y m, 54).

(4) Et reversus est spiritus fjus; et confestim surrexit puella, et ambulabat {Marc, ibid. 42; Luc, ibid., 55).

(5) Et dixit dari illi niauducare {Marc, ibid., 45).

légresse du chef de la Synagogue et de sa famille à la vue d'un si grand miracle (1)? En vain Jésus, pour nous apprendre à ne point chercher notre propre gloire, mais uniquement la sienne dans les prodiges qu'il opère par notre moyen, commanda-t-il de ne parler à personne (2) de cet événement ; en quelques instants, le bruit s'en répandit dans toute la ville et dans toute la contrée (3). Quelle gloire pour le Sauveur !

Laissons maintenant le sens littéral et cherchons à pénétrer le grand mystère qu'il cache et que les plus savants d'entre les Pères y ont reconnu.

Le nom de Jaïre veut dire illuminé et illuminant. Un interprète, se fondant sur saint Hdaire, dit que le chef de la Synagogue de ce nom rappelle, en cette occurrence. Moïse tellement possédé de la lumière de Dieu sur le Sinai, que, cette lumière répandant depuis lors son éclat sur sa face, les Juifs ne purent plus en soutenir l'aspect. Mais Moïse ne resta pas seulement illuminé : par ses enseignements, par son sublime Pentateuque, d'illuminé par l'Esprit-Saint d est devenu illuminant, la lumière du monde (4).

En se prosternant aux pieds du Sauveur et en l'adorant, Jaïre représentait encore Moïse recevant

(1) Et stupuerunt parentes ejus {Luc. vni, 56).

(2) Quibus prsecepit ne alicui dicerent (Ibid.).

(3) Exiit fama haec in universam terram illam [Matth. XX, 26).

(4) Jairus, illumicans et illuminatus, sianat Moysem, qui, acceptis verbis vitse, dédit nobis, et per hoc illuminât omnes ipse a Spiritu sancto illuminatus {Helar., Raban).

de Dieu la connaissance du mystère de l'Incarnation du Verbe dans le sein d'une \iergc, et croyant en ce Sauveur, comme l'enseigne saint Paul (//e'ôr.), et l'adorant dans ses visions célestes sur le mont Sinaï (Exod.), puis en réalité sur le mont Thabor {Matth.), et se soumettant de cœur et d'esprit à l'empire du futur Rédempteur du monde. La fille de Jaïre, continue le môme interprète, signifie la Synogoguc des Juifs née de Moïse, qui l'a constituée (1). Cette fille du législateur des Hébreux était morte ; à la venue de Jésus, les Juifs, en effet, avaient à peu près entièrement oublié les traditions, l'observation de la loi de Dieu, la foi d'Abraham, comme les vrais caractères du Messie ; aussi ne reconnurent-ils point ce dernier lorsqu'il apparut dans leur sein. Déplorable condition de la Synagogue, s'écrie un interprète! le Christ, le vrai médecin, la sainteté et la vie, vient à elle, et elle est morte, elle qui devait marcher pleine de force et de vie (2). Or, Jaïre qui prie et conjure le céleste Envoyé de ressusciter sa fille unique, c'est Moïse qui, tant de fois, supplia le Seigneur de rendre à la vie spirituelle la Synagogue , cette fille unique qu'il aima plus que lui-même (3).

Saint Jérôme observe que le Sauveur avait opéré

(1) Procidit ad pedos ejus. Quia praescius Moyses Filium Dei in mundum per Virginem venturum, humiliter se subdidit potestati ejus. — Filia Jairi est ipsa Synagoga (Aym., Erp.).

(2) Venit medicus, sanitas et vita; et cum sanari et convalescere deberet, tune defuncta est (Emis.).

(3) Est Moyses qui habet unicam filiam, quarn unico amoro dilexit, et pro ea fréquenter Deum exoravit (Drutm., Exp.).

alors sept miracles : celui de la fille de Jaïre devait donc faire le huitième. Or, Véronique s étant présentée la première à Jésus, sa guérison devint le huitième prodige du Rédempteur ; de la sorte, cette pieuse femme obtint le rang réservé à la fille de Jaïre, et fut substituée à sa place. En un mot, l'Eglise des Gen tils a occupé le poste privilégié destiné à la Synagogue. "Venue la dernière pour prier et demander secours, elle a été néanmoins la première exaucée, selon la prophétie de David, annonçant que l'Ethiopie (la gentilité noircie par ses vices innombrables ) préviendrait Israël, en touchant les vêtements du Fils de Dieu; qu'elle élèverait la première des bras suppliants vers ce Dieu Sauveur, et qu'elle serait guérie la première (1). Ace sujet, saint Hilaire a dit avant saint Jérôme : la santé destinée à l'une fut donnée à l'autre; voilà comment s'accomplit le mystère de l'Eglise des Gentils, mise en possession du salut promis et annoncé directement aux Juifs (2).

Toutefois, en guérissant Véronique, le divin Médecin n'oublia pas la fille de Jaïre; ce fut pour nous enseigner davance, comme saint Paul le dit formellement, que, lorsque toutes les nations se seront converties à la vraie foi, le peuple juif se convertira à sou

(1) Quod octavo loco principis filia oblinere debebat, millier obtiniiit: ut principis filia de hoc exclusa numéro, vcniat ad nonum, juxta illud Psalmitis : « Etliiopia prteveniet nianus cjus Deo » (S. Hieronym.).

(2) Ita alteri salus dum alii afiertur, reddita est; quia quod ïôraeli parabatur, plebs Gentium occupavit (S. Hilar., Exp.).

loiir(l). 11 est par là l'acilc de voir que Celui qui, après avoir guéri riiéniorroïsse, coutiuueson chemin pour ressusciter la iille de Jaïre, est bien le même Sauveur qui, chaque jour, avauce la couversion des Juifs, à mesure que les nations embrassent la vraie foi (-2).

Pendant que le Fils de Dieu dirigeait ses pas vers la demeure de la jeune morte, la maison était, comme nous l'avons remarqué, entourée d'une foule tumultueuse et d'une troupe de joueurs de llùte lugubres. Selon saint Jérôme, c'était une ligure de ce que nous voyons se passer chaque jour autour de la Synagogue Qu'est-ce à dire? En deux mots, mes frères, ces joueurs de llùte, cette foule, c'est la troupe des rabbins, dont le peuple juif est comme entouré de toutes parts; la troupe de ces prétendus docteurs qui se donnent pour les maîtres de la religion, pour les chefs de la Synagogue et qui, cependant, ne sont que les tristes acteurs des funérailles de son règne, de sou sacerdoce, de son temple détruit (3). Saint Hilaire ajoute qu'ils ne font plus aujourd'hui que répéter, dans les cantiques de la loi, les chants funèbres de la Synagogue expirée (4). Cantiques inutdes et sté-

(1) Donec iutraret ploniludo geulium, lime salvus fiet omuU ISsrael (Ro7?i. xi).

(2) Ipse ad hujus puellœ resurrectionem vadit, quia ad Jiidœorum conversionem appropinquamus (Emis., Expos.).

(3) Usque modo jacet mortua (Syuagoga); et qui videntur magislrari, tibicines sunt, carmeu lugubre cancntes (S. llieron.).

(4) Cui, in canticis legii, hymnus luctuosus perôonat (S. Hilar.)

riles qui se redisent vainement au jour du Sabbat ; Is ne pourront la ressusciter de la mort que lorsque Jésus-Christ viendra lui redonner la vie (I).

Mais la flûte donne un son doux à l'oreille, elle n( dit rien à l'esprit, continue un autre interprète. Or ces joueurs de flûte, ce sont les Pharisiens qui expliquent au pauvre peuple juif l'Ecriture dans le sens littéral, lequel n'apprend rien, sans l'esprit qui le vivifie (2). On comprend maintenantpourquoi le Sauveur, à peine entré dans la demeure de Jaire, fait taire ces joueurs importuns et les chasse de la maison : il montre par là qu'un jour il imposera silence aux imposteurs qui trompent le peuple juif et qu'il fera cesser l'explication de la lettre morte de l'Ecriture, qui, d'après notreinterprétation, retentit doucement à ses oreilles sans l'instruire (3).

Il y a plus : l'aimable Sauveur trouva dans l'intérieur de l'habitation de Jaïre une foule tumultueuse qui gémissait et poussait des cris : cette circonstance est encore bien remarquable! Ecoutons, en eflet^ saint Jérôme : Le peuple juif, dit-il, est un peuple sans tranquillité dans le monde; il ne forme pas même un peuple de croyants (4). Quand le Sauveur exhorta

(1) Tumultus, et tibicines, etplanctus inutiliter agunt m sabbatU, quia nondnm ad eos venit Jésus (Drutm.).

(2) Quid tibicines, nisi Pharisœi, legem ad litteram exponentes? Tibia enim dulcem sonum, sine intelligentia, reddit.

(3) Tune, jubente Domino, tibicines recèdent, quia tune cessabit littera auditam suaviter, sed in(ructuose dcmulccus (Emis., Expos.).

(4j Turba Judceorum non est turba credentium, sed tumulluantium (S. Hieronym.).

les amis du chef de la Synagogue à cesser leurs cris et leurs i)leurs, en disaut : « Celte fille u'cst point morte, elle n'est seulement qu'endormie, » ses paroles furent tournées en ridicule ; alors Jésus les chassa, et nul d'entre eux ne vit le miracle qui s'opéra.

Or ces hommes, ajoute saint llilairc, c'est la ligure des Juifs que le Sauveur chercha toujours à convertir, qu'il trouva toujours obstinés à ne pas croire, toujours prompts à se moquer sacrilégcment de sa doctrine et de ses prodiges, et qu'il chassa aussi par suite, c'est-à-dire qu'il n'admet point à voir la résurrection miraculeuse de leur Synagogue (1).

De plus, le céleste Médecin retint auprès de lui le père et la mère de la jeune fdlc morte et ses trois disciples, parce que la conversion des Juifs arrivera en vertu de la promesse faite à l^loïsc et maintenue dans l'Eglise ; et encore parce que la multitude du peuple juif recevra la foi de Jésus-Christ par la prédication de la doctrine des apôtres (2). Le Sauveur prit la fdle de Jaïre par la main avant de la rendre à la vie, parce que, selon saint Jérôme, la Synagogue ne peut ressusciter, si le Sauveur ne touche de sa main celle des Juifs coupables de sa mort (.3).

(1) Turba omnis expulsa est, quam utique salvare Dominus optasse t; sed irridendo dicta et gesta ejus, resurrcctionis non fuit digna consortio (S. Hilar.).

(2) Venit cum discipulis, quia tune Christi fidem et apostolorum doctrinam suscipiet multitude Israël (Emis.).

(3) Tonuit manum ejus, et snrrexit puelia. Quia nisi prius mundatœ fuorint manus Judœonui), quse plenœ sunt sanguine Synagoga eorum mortua non rssurget {S. Hieronym.).

A la voix toute-puissante de Jcsiis-Christ, laressus^ citée se meta marclier, et, sur l'ordre de son Sauveur, à manger : de même, à la prédication du Christ retentissant par l'organe de ses apôtres, l'esprit vivifiant de Dieu ranimera la nation juive que la lettre tue, et cette nation prendra place à la table commune de l'Eglise pour se nourrir de la chair sacrée du Sauveur, et elle marchera avec zèle et avec ferveur dans la voie du salut éternel. 0 mon Dieu ! hâtez ce grand événement par votre miséricorde ! Réunissez bientôt Ismaël et Isaac, Esaû et Jacob, les fils d'Abraham selon la chair et les fils de ce même patriarche selon la foi, c'est-à-dire les Juifs et les Gentils, Jérusalem et Rome, afin que, devenus un seul peuple, une seule ville, une seule famille, un seul troupeau sous un seul pasteur, nous puissions tous louer, Seigneur, votre nom trèssaint, vous rendre le même culte, participer aux mêmes sacrements et obtenir enfin le même héritage et la même récompense.

SECONDE PARTIE

Les saints Pères et les interprètes pensent communément que la fille de Jaïre a été encore la figure d'un autre mystère touchant, qui nous interresse trèsparticulièrement, le mystère de la mort des justes.

L'Ecriture dit des pécheurs qu'ils sont comme des hommes qui dorment durant la vie (1), soit

(1) Dormieniut somnum suuin viri divitiarum {Psalm. Lïv).

pour l'oubli de Dieu, de leur Ame et de leur éternité, dans lequel ils vivent, soit pour leur funeste sécurité, leur c lime stupide et indifférent au milieu de leurs nombreuses iniquités. Au contraire, il est dit des justes, qui sont attentifs à expier leurs fautes, ù corriger et à sanctifier leurs pensées, leurs affections et leurs œuvres, qu'ils sont, comme des serviteurs fidèles, toujours veillants, dans l'attente de leur maître (1). Mais que la mort vienne, mes frères, et les positions changent. Le pécheur qui a toujours dormi se réveille à ce moment terrible, et alors, ah ! quel trouble dans son esprit, quelle tempête dans son cœur, quelle agitation dans tout son être, implorant le temps qui fuit, la grâce qui lui manque, l'espérance qui l'abandonne (2)! Tandis que le juste qui a toujours veillé se trouve, à la même heure, sans remords du passé, sans angoisses pour le présent et sans crainte pour l'avenir ; ferme et constant dans son espérance, il commence à reposer et à dormir dans le sein de Dieu (3).

Par conséquent, mes frères, le Dieu Sauveur qui dit de la fille de Jaïre : « Elle n'est pas morte, elle dort, » est le Dieu d'amour qui exhorte le chrétien fidèle, selon l'interprétation de saint Ambroise, à ne pas craindre la mort, non-seulement parce qu'il l'a sauctiflée et adoucie par la sienne propre, mais encore

(1) Beati servi illi quos, cum venerit Dominus, invenerit vigilantes (S. Luc).

(2) Evigilabunt, et nihil invenient {Psnlm. etï.).

(3) In pace in idipsum dormiam et requiescam. Quoniam tu. Domine,, singulariter in spe couàtituiàti me iJPsalm.).

parce que cette mort, à laquelle le juste sourit par la grâce des sacrements , s'est , parle don de la persévérance, par le sceau delà prédestination et par le baiser de l'amour divin, changée en un doux sommeil (1). Comment, en effet, pourrait-on lire ces tendres paroles du Sauveur : « Elle n'est pas morte, mais elle dort, » sans se rappeler l'oracle sur la mort des élus, que l'Esprit- Saint a consigné dans l'Ecriture? Les justes, dit le Sage, semblent, aux yeux des mondains insensés, mourir comme les autres hommes ; mais ce n'est pas tant une mort qu'ils subissent qu'un doux sommeil dans lequel ils se reposent tranquillement (2). Voyez comme l'enfant prolonge paisiblement, sans crainte, son repos entre les bras de sa mère ; ainsi sont les justes, dans les bras de Dieu, lorsqu'ils meurent : ils n'éprouvent pas les tourments de la mort (3). L'enfant qui dort sur le sein maternel conserve et annonce,par le sourire de ses lèvres, la tranquillité deson cœur; de même le juste qui est dans le sein de Dieu, sourit à la mort qui lui ravit son dernier instant sur terre (4). Comme il n'y a rien de plus horrible, rien de plus funeste, dit le prophète, que la mort du pécheur (5); de même il n'y a rien déplus précieux, de

(1) Docuit Don formidare mortem, quia ipse erat moriturus; et mors, eo accedente, somnus est (S. Ambros., Cat.).

(2) Visi suut oculi insipientium mori; illi autem sunt in pace {Sap.).

(3) Justorum animae in manu Dei sunt, et non tanget ill(tf tormentum mortis [Ihid.).

(4) Et ridebit in die uovissimo {Prov. XXXI).

(5) Mors peccatorum pessima {Psalm.}.

plus ag:réable que la mort des saints devant Dieu (I). Et quelles furent, en effet, la douce surprise, la joie, l'allégresse de la fille de Jaïre, alors que, rappelée à la lumière par le céleste Médecin, elle se vit, eu ouvrant les yeux, entourée des apôtres, du Sauveur qui la te' nait encore par la main pour la rendre à l'amour de ses parents! Toutefois, ce n'est ici qu'une bien pâle image de la profonde gratitude, de la joie immense qu'éprouvera l'âme sainte, quand, élevée par Jésus- Christ, après le sommeil de la mort, à la vie immortelle, elle se trouvera dans la céleste Jérusalem parmi les chœurs des anges, en la société des saints, dans la compagnie des apôtres, entre les bras mêmes du Rédempteur, qui la présentera à son Père éternel et à Marie, son auguste Mère! Oh! comme le bonheur d'un pareil trépas suffira à récompenser le chrétien humble, mortifié, charitable, de toutes les privations et de tous les sacrifices qu'il aura soutenus pour se maintenir fidèle à Dieu, pour observer sa loi et pour pratiquer la vertu! comme il béiùra mille et mille fois une vie qui lui aura procuré une si belle mort! Ah! que c'est avec raison que les pécheurs sont appelés imprudents et insensés dans l'Ecriture ! Les justes, les hommes simples, les hommes de solitude et de retraite,; d'oraison, de détachement du monde, de zèle et de charité : voilà, voilà les vrais sages, les vrais philosophes^ les seuls qui savent calculer et pourvoir à leurs avantages ! Tranquilles et contents de Dieu pendant la vie, ils le sont infiniment plus à l'article de la mort.

(1) Pretiooa in coiiopeclu Domiui mors sauctorum cjus {Psal.).

Dieu de bonté et de clémence, accordez à Vous ceux qui sont ici réunis Id grâce de terminer leur \ie par la mort sainte, douce et précieuse des justes! Faites, ô Dieu bon ! que notre mort ne soit qu'un sommeil dont le réveil sera au ciel; qu'elle soit le paspage dans votre grâce, Seigneur, de cette terre au lieu du repos dans votre gloire (1)! Ainsi soit-il!

(1) Moriatxir anima nostra morte justonim {Num. xxxi).

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