PREMIÈRE PARTIE
La famille de Lazare était, dit l'Évangile, trèschère à Jésus (3), parce que Marthe était le modèle de l'innocence, Marie celui de la pénitence, et Lazare celui de la charité. Le Sauveur aimait donc de la sorte cette famille, parce qu'il y voyait comme personnifiées, vivantes et admirablement unies les principales vertus qu'il voulait voir fleurir en ce monde
Ne soyons nullement étonnés, mes frères, que
(1) Inter omnia miracula, quae fecit Dominus Jésus, Lazari resurrectio prîecipue prEedicatur. — NuUns aliiis Evangelistarum hoc descripsit : solo Joanni reservatum est. Quia res tam unui et tam egregia nullum alium quam delectissimum Christi virginem meruit habere relatorem (S. Aug., loc. cit.).
(2) Ut ad illam resurrectionem nos praeparemus, quae erit ad vitam, et non ad judicem (Id., ibid.).
(3) Diligebat Jésus Martham, et Mariam sororem ejus, et I,azarum [Joan. xi, 5).
Lazare, qui avait en Jésus un Dieu pour ami, i^isc d'à bord à Céllianie sur un lit de douleur, très-grièvement malade (1). Saint Jean Chrjsoslorae nous apprend que le Sauveur Jésus, en permettant que son ami tombât malade et qu'il mourût, a déiirénous faire comprendre, à nous qui sommes les membres de son corps, que, bien que nous servions Dieu fidèlement et que nous n'aimions que lui seul, cependant ce Dieu veut nous humilier, nous affliger en ce monde, non point parce qu'il ne nous aime pas, mais parce qu'il traite ici-bas d'une manière plus sévère ceux qu'il cliérit davantage, afin de leur préparer, comme à Lazare, une résurrection glorieuse dans l'autre (2). Ke perdons donc point courage, si nous sommes infirmes comme Lazare, attristés comme ses sœurs ; pourvu que, comme cette sainte famille, nous restions les disciples de Jésus, nous sommes réellement aimés de Jésus, nous sommes certains de recouvrer la santé et d'être spirituellement assistés et guéris par notre ami du ciel, par Celui qui est le salut des infirmes et le consolateur des affligés (3). Tels étaient les sentiments des deux sœurs quand elles envoyèrent donner avis au Sauveur de la maladie de leur frère. Ces pieuses matrones connais-
(1) Erat quidam langucns Lazarus in Bcthania {Joan. xi, 1).
(2) Per hoc orudieus nos non tristari, si qua infirmitas facta fuerit circa honos viros et amicos Dei, juxta illud : Ego, quos amo, arguo et castigo [S. Chrysost., hom. Cl in Joan.).
(3) Ille languens, istae tristes, omnes dilccti : habebant ergo spem ab eo, qui est cousolator doleutiiun, languentium sanator (S. Aug., loc. cit.).
saient bien quel était le cœur de Jésus. Elles ne Im font point dire, eu effet, de venir sur-le-champ pour guérir leur frère ; elles lui envoient seulement ce message : « Seigneur, Lazare, votre bien-aimé Lazare est malade (1). » C'était donc simplement dire : Il suffit, Seigneur, que vous connaissiez l'état dans lequel se trouve votre ami Lazare, votre cœur vous dictera le reste. Quiconque est aimé de vous, n'eu est jamais.abandoaué.
Que fait alors ]\otre-Seigneur à cette nouvelle ? Il se contente de dire d'un air indifférent : cette maladie n'a pas été permise pour enlever Lazare à ce monde, mais afin que Dieu soit glorifié et que son Fils soit connu (2). Que cette parole du divin Maître, mes frères, est belle ! Oui, en vérité, cette maladie de Lazare n'était pas un avanl-coureur de la mort ; elle était, au contraire, la provocation providentielle d'un miracle qui devait fournir aux hommes la vertu d'éviter la mort, en les poussant à croire à la divinité du Sauveur (3).
Continuons : le Sauveur resta avec intention deux jours où il se trouvait , sans paraître songer à Lu-
(1) Non dixerunt : Yeni, jubé, et sic ùet; sed tantum modo : Ecce quem amas infirmatur. — Amanti enim tantummodo nun Uaiidum fuit. — Quasi dicerent : Sufficit tibi si noveris; neque puim amas et déseris (S. Aug., loc. cit.).
(2) Audiens autem Jésus, dixit eis : Infinnitas haec non est ad mortem, sed pro gloria Dei, ut glorlficetur Filius Dei per eam {,oan. XI, 4).
(3) Infirmitas hœc non erat ad mortem, sed ad miraculum : quo facto crederent homines in Christo, et vilarent mortem (Tlieoph., J£xpos.).
Ziire (I), qui mourut. Le cadavre fut mis dans un sépulcre, éloiii^né de la demeure de la faiiiille.
Qui dira la douloureuse surpiise des deux sœurs à la mort de leur frère ? Est-ce possible, se disaicutelles ? Pourtant, il l'a su à temps ! Quoi! apprendre que Lazare est malade et nous si aflligécs, et ne pas venir? Comment concilier une si grar.de amitié avec uue si grande indifférence ? Tel serait du moins, mes frères, le raisonnement de beaucou[) dVuncs simples. Un interprète répond à ces sœurs affligées que le Sauveur a tardé de venir guérir leur frère,' afin de pouvoir le leur rendre d'une manière plus admirable en le ressuscitant (2). 11 a attendu, ajoute saint Chrysostome, que Lazare fût devenu un cadavre, qu'il fût enterré depuis quatre jours, afiu que nul ne pût révoquer sa mort en doute et encore moins sa résurrection (3). Un autre interprète, s'adressant à Marthe et à Marie-iLideleine, leur dit : Connaissez bien les desseins ineffables de la tendresse de Jésus : quand il semble abandonner les âmes qui lui sont le plus chères, aux humiliations et à la mort, c'est alors qu'il se prépare à les conduire à la vie et à la gloire. Oh ! si vous saviez l'honneur qu'il va faire à votre famille ! Vous regrettez tant qu'il ait laissé mourir votre frère, eh bien! il l'a choisi
(1) Ut audivit quia infirmabatur, tune qiiîdem mansit in eoJi-'m oco duoburi diebus {Joan. xi, 6).
(2) Sanare distulit, ut mirabilius suscitarpt (Alcuin., Caf.).
(3) Exspectavit ut sepeliretur, lU nullus posset dicere quod nondiim mortuum suscitasset {Hom. 61 in Joan.),
pour eu fairc^ jusqu'à la lin du monde, l'apologiste de sa divinité. Il le ressuscitera, et par lui et eu lui il se manifestera à l'univers comme le Maître et le Seigneur de la vie et de la mort (I).
Celui qui s'était montré si indifférent pour Lazare malade, se montre plein de sollicitude pour Lazare trépassé. Il dit aux disciples : « Retournons en Judée (2). » Les disciples répondirent : Maître , tout à l'heure ]es Juifs voulaient tous lapider, et vous retournez vers eux (3)? A ce sujet, saint Augustin se plaint de ce que ces hommes charnels voulaient dissuader d'aller chercher le trépas celui qui était descendu sur terre pour déUvrer de la mort, eu mourant, ces mêmes disciples et toutle genre humain. Et puis, si le Seigneur, il n'y a que peu de jours, feignait de fuir les embûches des Juifs pour faire preuve d'humanité, aujourd'hui il doit retourner volontairement eu Judée pour prouver qu'il domine et arrête, comme il veut et quand il veut, les volontés perverses des hommes, avec un pouvoir tout divin (4). Et c'est ce qu'il voulut faire comprendre
(1) Ideo mori pei'misit, ut, eum resuscitando, se vitse mortisque Dominum esse declararet (Theoph., Expos.).
(2) Post liiEC dixit discipulis suis : Eamus in Judœam iteruiu (Jocm. XI, 7).
(3) Rabbi, nunc queerebant te Judaei lapidare, et iterum vadia illuc {Joan. xi, 8) ?
(4) Voluerunt consilium dare Domino, ne moreretur, qui mori venerat, ne ipsi morcreutur. — Discessit ut homo; sed iu vcde-iindo, quasi oblitus iiifirmitalem, osteudit potestatem (S. Aug.^ loc. cit.).
à ses disciples en disant : « IN'y a-l-il pas douze heures dans lajournéc?Celuiqui marche do jour ne trébuche point, parce (ju'il a avec lui la lumière qui éclaire le monde; mais celui qui marche de nuit, est exposé à tomber, parce qu'il marche dans les ténèbres (1). Par ces douze heures, dit saint Augustin, le Sauveur faisait allusion à ses douze apôtres, comme par la lumière du monde il se désignait lui-même, car il est appelé la lumière qui illumine chaque homme venant en ce monde. De même, en effet que les heures reçoivent leur lumière du jour, de même les apôtres reçurent de Jésus-Christ, vraie lumière du monde, la lumière dont ils éclairèrent l'univers (2). Selon un autre interprète, le jour du Seigneur était le temps qui lui restait encore à passer sur la terre, et sa nuit celui de sa passion. Il voulait donc dire : Vous craignez les embûches des Juifs; ne devriez-vous pas craindre plutôt les tentations du démon? Il est vrai qu'aussi longtemps que vous m'accompagnerez pendant ma vie mortelle, vous n'aurez rien à craindre ; mais ma passion sera pour vous la nuit funeste de la chute et du scandale (3).
(1) Nonne duodccim sunt horfE dici? Si quis ambulaverit in die, non offendit, quia lucem hv j us mundi \idei. Si autem arabu iaverit in uocte, otTendit, quia lux non est in eo {Joan. xi, 9,10)'
(2) Ut diem se esse ostcuderet, duodecim discipulos elegit. Horœ illustrantur a die, et per apostolorum prEedicaliouem crevit mundus in diem (S. Aug., loc. cit.).
(3) Dies, teuipus prœcpdons passionem, nox ipsa passio. Dum dies est, dum passionis teuipus nondum adveuil, non offeûdetis ^Theoph.).
A ce discours quelque peu obscur, les apôtres se turent ; mais Thomas, qui avait peut-être mieux compris que ses compagnons, leur dit : Allons et mourons avec lui (1). Pauvre dîsciple, s'écrie Bède! il parlait selon son cœur, sans songer à la fragilité de ses forces et sans implorer le secours de cette lumière divine qui pouvait seule empêcher sa chute! Comme Pierre plus tard, Thomas avait confiance en lui plus que ses collègues. Mais, dans la nuit de la passion, comme Pierre et plus que les autres disciples, il montra de la faiblesse (2). Ah! l'homme sans Jésus n'est rien et ne peut rien!
Le divin Maître était à trois jours de marche de Béthanie. Le message que Marthe et Madeleine lui avaient envoyé, comme le remarque saint Augustin, parlait uniquement de la maladie de Lazare; le Sauveur ne pouvait donc, humainement parlant, savoir sa mort. 3Iais celle-ci, malgré la distance, pouvait-elle être ignorée du Fils de Dieu? Celui entre les mains duquel les âmes tombent en quittant leur corps, pouvait-il ignorer que Lazare avait cessé de vivre (3)? A l'instant même où il expirait à Béthanie, le Sauveur annonça en Galilée sa mort en ces termes : « Lazare, notre ami, dort, mais je vais le réveiller (4). » Et
(1) Dixit ergo Thomas ad condiscipulos : Eamus et nos, ut moriamur cum eo {Joan. xi, 16).
(2) Immemor fragilitatis sute, sicut et Pelrus (Bed., Cat,). (3)^Eger non raortuus fuerat nuntiatus. — Sed quid lateret
eum, ad oujus manus anima morientis exierat (S. Aug., loc. cit.)? (4) Lazarus amicun noster dormit ; sed vado utasomuo excitcm eum {Joan. xi, 11).
cela était vrai, dit saint AugusLiu : pour 1( .- livomracs qui ne pouvaient le ressusciter, Lazare était mort; mais pour i'Homme-Dieu, qui avait la puissance de le rappeler à la vie, il n'était qu'endormi. C'est cette parole du divin 3Iaître qui a appris à saint Paul à ix\)\icicr donnants les élus qui sont morts, il est vrai, mais pour ressusciter (1). On ne saurait cependant assez admirer ces paroles : « Lazare, notre ami, dort. » En disant notre, Jésus parlait au nom des trois personnes divines. Oh! oui, la mort des amis de la Irès-sainte Trinité, des amis de Dieu est un sommeil, un tranquille et délicieux sommeil : Amiens nosfcr dormit! Quelle condition heureuse! s'endormir en Jésus, quand on meurt pour ressusciter un jour glorieux avec lui dans le ciel!
Mais les disciples étaient encore trop chariîels pour comprendre le mystère ; ils crurent simplement que Notre -Seigneur parlait d'un sommeil ordinaire et non d'une mort (2). Et ils reprirent avec une grande simplicité : Maître, si Lazare dort, il n'y a pas de danger qu'il meure. Le sommeil tranquille et paisible n'est-il pas l'indice de la santé (3) ? Alors le Sauveur
(1) Verum dixit : Domino domiebat, hominibus mortuus erat, jui eum suscitare non poteraut. Ergo secundum potenfiam suam lixit dormientem ; sicut Apostolus dormientes appcllavit, quos resuscitaturos prœnuntiavit (S. Aug., loc. cit.).
(2) Dixerat autem Jésus de morte ejus; illi autem putaverunt, quia de dormilione somni dicfrot {.loan. xi, 13).
(3) Si dormit, salvus erit. — Tuuc ergo Jésus dixit ois manifeste : I*îizaru3 mortuus est; et gaudeo propter vos, ut credatis, quouiam Dou eram ibi (Joan. xi, 15).
leur dit en termes plus clairs : « Que parlez- vous de sommeil? Je vous dis que Lazare est mort; » et il ajouta : « Je me réjouis à cause de vous de ne m'ètre point trouvé dans sa demeure à ce moment : vous n'en aurez que plus de raison de croire en moi (1)! » Saint Pierre Chrysologue enseigne que, par ces paroles, Jésus désignait que la résurrection de Lazare serait comme le symbole de la sienne, et qu'il allait comme essayer sur son serviteur le prodige incomparable qu'il opérerait sur lui-même après sa passion; de sorte que ces paroles signifient : Je me réjouis; car, après avoir contemplé Lazare sortant du tombeau, où il gisait depuis quatre jours en proie à la pourriture, vous croirez mieux en moi, son maître, qui resterai incorruptible daiis le sépulcre ; par cela que je rendrai la vie à son cadavre déjà rongé par les vers, vous croirez sans peine que je puis me res' susciter moi-même (1). Ou bien, selon un autre ir.terprète : Si je me fusse trouvé à Béthanie pendant la maladie de Lazare, je l'aurais guéri, et ce prodige aurait été rangé dans l'ordre des miracles que vous avez déjà vus; mais aujourd'hui, Lazare est mort, enseveli; eu me voyant ressusciter un cadavre eu putréfaction, vous serez donc mieux assurés de ma
(1) ut credatis quia in resurroctione Lazari figura fingebatur resurrectionis Chrlsti. Prfecedcbat in servo quod erat mox secuturum in Domino. Ut discipuli dubium non haberent posse Dominum, post Iriduum, adhuc rccontem, re-urgere; cum servum vidèrent post quatriduum resurgere jam fœtnntem ; et crederent illum facile sibi posse vitam reddere, qui alium talem revocaret ad vilaui (Scrm. 63).