‹ École des miraclesChapitre 7 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

1ère : ainsi s'exprime saint Ambroisc (1). La dignité de l'cnfanl, comme l'hoinieurde la mère, demandait donc que le lUs de Dieu naquît dans les conditions indiquées (2), afin que son auguste Mère ne lut pas ])unie comme coupable, et le Fils méprisé comme illégitime. Kn outre, selon la doctrine de saint Paul, ce grand mystère de la virginité de la Mère et de la divinité du Fils ne devait être connu, dans sa vérité et dans sa magnificence, qu'après l'accomplissement de l'œuvre de la Kédcmption, par l'apparente folie de la prédication apostolique, qui devait établir cette croyance dans le monde. Il devait être jusqu'alors, selon la pensée de saint Ignace martyr, cité par saint Jérôme ;, une énigme impénétrable aux hommes et aux démous, à la terre et à l'enfer (3).

Il était donc nécessaire que la mère du Rédempteur promis à nos maux eût un époux, mais un époux qui, en consentant à s'unir à Marie par les nœuds d'un mariage saint et légitime, fût décidé à observer la continence ; ce devait être un mari vierge, qui eût le titre réel d'époux sans en v^xcrcer les droits. Mais où trouver cet époux, je ne dis pas dans l'univers, qui était païen, mais même dans la nation juive, qui seule adorait le vrai Dieu; cette nation, dis-je^ qui, par l'espérance dont chacun se berçait de prendre part à la naissance temporelle du

(1) Cum partus inuptœ loge damnctur, congruum fuit, ut Virgo desponsaretur, ue vidcrofur Christns al) injuria logis cœpisse.

(2) Ut de desponsata nasccrotur (llior., loco cit.).

(3) Ut parlud ejuâ cclaretur diabolo.

Messie, regardait comme maudit de Dieu et déshonoré devant les hommes quiconque n'avait point de descendants? Or, cet époux unique, cet homme si au-dessus de Thumanité de son temps, d'une abnégation si nouvelle^ jusqu'alors inconnue sur la terre, ce prodige de toutes les vertus. Dieu l'a trouvé ians saint Joseph, qui est appelé dans l'Evangile le juste par exci^llence : Joseph auiem cum esset justus, c'est-à-dire, comme Gerson l'explique, l'homme qui possède toutes les vertus dans toute leur plénitude et toutes leurs perfections (I).

Quand donc il s'agit d'un si grand patriarche, d'un saint si illustre, c'est peu de dire qu'il eut l'ianocence d'Abel, la religion de Noé, la patience de Job, la foi d'Abraham , l'obéissance d'îsaac , l'humilité de Jacob, la chasteté de Joseph, le zèle de Josué, la générosité de Samuel, la mansuétude de David, la sagesse de SalomoU;, la piété de Josias. C'est peu d'ajouter avec les Pères et les théologiens qu'il fut sanctifié dans le sein maternel comme Jérémie et qu'il naquit saint comme Jean-Baptiste. Tous ces personnages étaient seulement les figures, les prophètcS;, les hérauts, les serviteurs et les précurseurs du Messie ; et d'autres vertus, d'autres privilèges devaient enrichir l'époux de la Mère de DicU;, celui qui, par conséquent, devait avoir un Dieu pour Fils.

La divine Ecriture nous apprend qu'une -femme vertueuse et sainte est la récompense que Dieu

(1) Joseph vocari justum attendito propter virtutum omniuai perlectam possessionem (De S, Jos.).

donne à Icpoux saint et vertueux (1). 11 faut donc que saint Joseph ait été le plus saint et le plus vertueux des éi)0ux, puisipie Dieu l'a choisi pour être le conipa^aion de la plus sainte et de la plus vertueuse des épouses, de celle qui était le trésor vivant de toutes les iiràccs, le sanctuaire visible do toutes les vertus. S'il y eût eu sur la terre une créature plus suinle que S'arie, elle eût été choisie à sa place pourêtre la Mère de Jésus-Christ; de même, s'il se fût trouvé un homme plus pur et plus saint que Joseph, il serait devenu l'époux de Marie. De ce que Marie a été choisie pour être la Mère de Dieu, nous en tirons donc cette légitime conséquence, qu'elle a été, comme nous l'apprend du reste la divine Ecriture, la plus sainte entre toutes les femmes ; de même, de ce que saint Joseph a été choisi pour être son époux, il s'en suit qu'il a été le plus saint, le plus parfait de tous les hommes, et qu'il possède au suprême degré toutes les vertus qui brillèrent d'un éclat divers dans les anciens patriarches.

Eien plus, la passion n'étant point le principe de leur alliance, mais bieu la volonté divine. Dieu, qui les avait choisis l'un pour l'autre par une providence particulière, a dû les former lui-même tout particulièrement l'un pour l'autre; et comme déjà il avait créé et donné au premier homme, dans la personne d'Eve, une épouse semblable à lui par nature, de même , selon la doctrine de saint Pierre Damieu ,

(1) Pars bona, mulicr bona dabilur viro bono pro facU-i bonis [Eccli. xxvj).

Dieu a créé et donné à Marie, dans la personne de Joseph, un époux semblable à elle par la grâce; si bien que, pour nous former une idée vraie de la sainteté de Joseph, nous devons considérer la sainteté de Marie comme le type de la sienne (I).

Issus tous les deux de la royale famille de David, ils avaient les mêmes traditions de famille, comme ils nourrissaient les mêmes sentiments de religion et de sainteté 'dans leur cœur, la même foi à la parole divine, la même confiance en ses promesses, le même zèle pour la gloire de Dieu, le même intérêt pour le salut des hommes, le même goût pour la fuite du monde, le même esprit d'oraison, le même détachement de la terre, le môme désir du ciel, le même amour de Dieu, la même charité envers le prochain, les mêmes idées, les mêmes desseins, les mêmes affections de ferveur et de piété.

Pais Dieu avait comblé Joseph de toutes les bénédictions de la grâce ; le docteur angélique, après avoir rappelé qu'il fut sanctifié avant de naître, af firme que la concupiscence et les rébellions de la chair étaient éteintes en lui. Dieu en fit un ange dans un corps mortel, en lui accordant le don d'une virginité intacte et incorruptible. Cela se comprend sans peine : celui qui ne voulut, après sa mort, confier la Vierge sa Mère qu'à un disciple vierge, voulut, à plus forte raison, pendant sa vie la confier à un époux vierge. C'est la pensée de saint Jérôme,

(l) Erat beatiis Joseph factus in similitudiuem Virginis sponsae suae (S. Petr. Dam.)

— :i8 — commentant CCS paroles de Marie à l'ange: «Comment poiirrais-jc dt; venir mère, puisqne je ne connais aucun lionnnc et n'en peux connaître (I). » Ce grand docteur affirme que Marie prononça ces paroles, non -seulement à cause du vœu fait par elle de demeurer vierge, mais aussi à cause du vœu et de la résolution de saint Joseph de respectera jamais sa virginité. Saint Augustin confirme cette opinion en ajoutant que Marie et Joseph avaient formé les mûmes desseins de pureté, par un même amour pour la continence, un vœu, en un mot, et une profession communes de virginité (2).

Yoilà donc dans Marie et Joseph deux âmes qui ont compris la grande parole de la virginité, même avant que le Fils de Dieu ne l'eût prononcée ; ils s'y consacrent avant que le prix en soit connu; ils arborent son étendard et en ouvrent le chemin pour y attirer eu foule les deux sexes, avant même que la récompense soit proposée, et ils préludent à la naissance de l'auteur de l'Evangile par la pratique de la vertu la plus sublime et la plus parfaite que l'Evangile devait plus tard annoncer.

Ces deux grandes âmes ne se rapprochent point par la force de l'inclination, mais par la sympathie de la vertu. C'est la grâce et non la nature qui les unit ; et cette union céleste est consacrée et perfec-

(1) Non corrupta fuorat socianda puoUa (S. Jér.). — Quomodo Cet islud, quoniam viruin non cognosco?

(2) Habuit Joseph cuia Maria communem virginitatem (S. Aug.).

tionnée par la religion : la passion n'y a aucune part. C'est pourquoi, selon Origène, l'évangéliste donne à Marie le nom d'épouse plutôt que celui de mariée, pour nous apprendre que toute idée profane, toute pensée charnello fut étrangère à une telle union (I). Ce fut la virginité qui atlira Yuuc vers l'autre ces deux âmes et devint la base et le fondement de leur mariage, comme elle en resta la plus belle parure .

Oh! admirable et sainte union! Vit-on jamais rien de plus pur, de plus saint, de plus sublime? Partout ailleurs,dans le mariage, la virginité est formellement exclue; ici elle est spécialement requise! Si Marie n'eût pas été décidée à demeurer vierge, jamais elle ne serait devenue la Mère du Dieu qui ne pouvait 'avoir qu'une vierge pour Mère. Si Joseph n'avait point partagé cette résolution généreuse, il ne serait jamais devenu l'époux de celle qui ne pouvait être unie qu'à un époux vierge. Ainsi, chrétiens, ce mariage, selon la gracieuse idée de Gerson, est nonseulement fondé sur la virginité des époux, nonseulement la virginité en est la condition nécessaire, le lien mystérieux ; mais il offrit pour la première fois au monde l'exemple de la virginité s'unissant à la virginité (2). Les deux époux consentirent l'un et l'autre au droit du mariage; car, sans cela, il n'y aurait pas eu une véritable union conjugale; mais

(1) Desponsata quidem Joseph^ non in concupiscentia juocta (Orig., in Matth.).

(2) In eo connubio virginitas nupsil (Gerson).

— ^0 — rEsprit-Saint leur inspira rentière confiance que, loin de violer réciproquement ce dépôt sacré, ils s'aideraient nuitueliement à le conserver intact. Tels deux diamants s'unissent ensemble sans rien perdre de leur prix, se communiquant au contraire leur valeur; tels deux rayons se rencontrent et confondent leur clarté ; tels deux lis s'entrelacent sans ternir leur candeur.

Donc, autant l'esprit l'emporte sur le corps, la grâce sur la nature, la raison sur la concupiscence, le feu de l'Esprit divin sur les flammes de l'amour charnel ; autant le mariage de saint Joseph excelle sur tout autre. 11 n'y a que l'union hy])ostatiquc de la personne du Verbe avec la nature humaine qui soit plus noble et plus parfaite. Oh ! quelle gloire pour le mariage de saint Joseph, de s'élever ainsi audessus de tout ce qui n'est pas Dieu! On peut lui appliquer ce qu'un Père a dit de Marie : cette œuvre ne connaît rien de plus grand, ni de plus auguste, ni de plus saint que Dieu son auteur : Opus quod solus artifex supergreditur .

Cependant, si sublime, si parfait que soit ce mariage, par l'intacte virginité qui en fut le lien, il Test encore bien davantage par le mystère qui en est la lin dernière. Quelle est celte lin^ et quelles sont d'abord les fonctions dont l'époux est investi? Celuici ne doit point altérer la virginité de son épouse, il doit en être le témoin et le gardien. Il ne doit pas se comporter comme un époux terrestre, il doit respecter l'opération de l'Epoux céleste, F Esprit-Saint.

n ne doit poi.it chercher une fécondité naturelle, mais laisser la voie libre à la grâce. Lui, le vrai Gédéon, il doit étendre au soleil, en la préservant de toute tache, la toison mystérieuse, la laisser féconder par la céleste rosée, puis la conserver avec le plus grand soin. Joseph, dit saint Augustin, par sa virginité, est comme insensible, comme mort dans ses rapports conjugaux avec Marie (I). Marie e:t donc, par cette sorte de mort spirituelle de son éponx terrestre, libre de s'unir d'une manière mystérieuse à son Epoux céleste ; elle peut olFrir à ce dernier un cœur intact, un corps consacré par la virginité : c'est pourquoi la vertu du Très-Haut peut descendre librement sur elle, la remphr, en formant de son sang très -pur le corps de Jésus-Christ, et y opérer ainsi un grand mystère. De la sorte, les deux époux de Marie, l'Esprit divin et saint Joseph, l'un invisible et l'autre visible, coopèrent, par des moyens diiïérentes, au même mystère. L'un laisse la voie libre et l'autre la suit ; celui-ci prépare la demeure et celui-là vient l'habiter. Tandis que TEsprit-Saint, suppléant par sa vertu à l'action du père, rend Marie miraculeusement féconde et change son sein virginal en un temple vivant de Dieu (2) ; tandis que, sans le concours de l'homme, Marie conçoit un Fils par l'opération divine (3) , Joseph, le protecteur visible de la îainte Vierge, met à couvert l'honneur du Fils et la

(1) Joseph propter virginitatem pro mortuo censebatur (Aug.).

(2) Doœus pudici pectoris, templum repente fit Dei.

(3) Intacta nescions virum, coucepit alvo filium.

réputation de la I\I6rc par son mariapje, le plus saint cl le plus pur que le Ciel forma et que la terre admira jamais. L'iui enrichit de ^tùccs 1 umc de Marie, l'autre a soin de lui procurer tous les secours du corps; le premier relève aux yeux de Dieu, le serond la défend devant les hommes. Comme le prodige d'une Vierge qui conçoit sans perdre sa virginité était au-dessus des lois de la nature et demandait un Dieu pour l'accomplir, parce qu'il surpassait toute croyance humaine, il fallait un homme pour le cacher. L'Esprit-Saint est donc l'auteur de ce grand mystère, mais Joseph est le voile qui le couvre : c'est un ange nouveau placé à l'entrée du vrai paradis terrestre, pour en garder soigneusement l'entrée ; il est le nuage sacré, le voile du Temple, qui cache à tout regard profane la vue de la véritable arche, du vrai tabernacle de Dieu parmi les hommes. De sorte que la pureté parfaite qui détourne saint Joseph, réel époux de Marie, d'exercer son droit, est précisément ce qui élève et ennoblit son mariage et le rend, dit saint Bernard, coopérateur visible et ministre fidèle sur la terre du plus profond conseil du Très-Haut, du plus grand mystère du ciel (1).

Mais quoi! à peine ce mariage auguste est-il contracté, qu'il est en péril de se rompre. Et voici comment : Dieu avait déjà opéré en Marie le grand prodige, œuvre de sa puissance et de son amour. L'Esprit-Saint était descendu eu elle, et l'avait fécondée. Cependant saint Joseph ignorait ce mystère. Quel

(l) Solus in terris magni consilii coadjutor fidissimus ^S. Bem.\

fat donc son élonnement et combien grandes furent sa consternatioii et sa surprise, quand il vit sa sainte épouse, avec laquelle il vivait dans une chaste union, devenir mère par un prodige qu'il ignorait venir du ciel et qu'il ne pouvait croire le fait de la terre (I)! Le Ciel le garde toutefois de former le plus légcï soupçon sur la fidélité de sa chaste épouse! Marie, dès ses plus tendres années, avait grandi à l'ombre du sanctuaire, parmi les vierges du temple, où il était impossible que rien d'impur surgît, tant elles étaient soigneusement gardées ! Dieu avait ainsi disposé toutes choses pour mettre en sûreté l'honneur de sa Mère et pour entourer de toutes les preuves humaines le divin mystère de sa virginité. Joseph, comme l'afïïrrae saint Augustin, avait directement reçu Marie à sa sortie du temple et l'avait conduite de la maison de .Dieu dans sa propre demeure (2). Des mains du saint vieillard Siméon, prêtre et prophète, Marie, dépôt précieux, trésor vivant, miracle de la grâce, était passée directement au pouvoir d'un grand prophète, d'un prêtre plus saint, en un mot de Joseph. L'ayant donc reçue dans sa maison, toujours vue auprès de lui, il était, comme l'observe saint Pierre Chrysologue, le témoin de son inno-

(1) Qui maritali licenlia uxoris suée omnia noverat (Hier., Coni.).

(2) Mariam de templo Doniini Joseph acceperat. — Ipse inuoceutiiE testis, ipse custos pudoris, ipse virgiDitatis assertor. — Sponsa prœgnans, scd virgo ; plena pignore, sed non vacua pudore; de couceptu sollicita, sed dô integritate secura (S. Aug., Scrm. de Ami.).

— ¥\ — ccnce, le gardien de sa pudeur et l'apologiste de sa \irginité: Ipse innocentiœ trstis, ipse custos pudoris, ipse virginitatis assertor. Tl voyait qu'elle allait dcvelîir m6rc, il est vrai; mais il remarquait en même t!m|>s qu'elle conservait toujours le rayon de la Siiinle virginité, et que le fruit qu'elle portait n'avait nullement altéré sa pndonr virpinalc; il étail plrin de sollicitude sur ce qu'il contemplait, mais il étr.it certain de l'intégrité de sa fidèle épouse: ainsi parle le même docteur. Témoin de la pureté des pensées de 3ïarie, de la sainteté de ses affections, de la modestie doses regards, de la délicatesse de ses paroles, comme de la réserve de ses manières, de la gravité de son maintien, du soin de sa chasteté, de son amour de la retraite, de la constance de son recueillement, de son esprit d'oraison et de la ferveur de sa piété, il lisait dans ses regards la preuve de son innocence, et ne pouvait soupçonner une créature plus qu'angéliqne, qui n'avait, si je peux le dire, rien d'immain. Puis Dieu ne devait pas permettre que la pureté de sa Mère fiit révoquée en doute, même un seul instant, même par un seul homme, surtout par son époux ; il ne pouvait permettre que la plus sainte entre toutes les femmes fût jugée coupable par le plus saint de tous les hommes. C'est pourquoi, selon la pensée de saint Jean Chrysostome, saint Joseph ne s'arrêta point aux apparences; il ne s'abandonna ni aux jugements téméraires, ni aux soupçons injurieux, ni aux inquiétudes pénibles; il crut plutôt à son cœur qu'à ses yeux. Il aima mieux présumer en

Marie ua miracle de la grâce que de croire à une faiblesse de la nature. Il crut possible qu'une vierge devînt mère sans le concours d'aucun homme, plutôt que de croire que Marie était devenue coupable (1).

Cependant, mes frères, observez la prudente réserve et la sage modération de saint Joseph : il ne demande pas à Marie l'explication d'un secret qu'il ne peut ni rejeter, ni expliquer ; car une seule question pouvait faire supposer un soupçon de sa part, et un soupçon, quoique fort éloigné, sur une telle matière, aurait fait rougir la plus pure de toutes les vierges et aurait percé son cœur d'un glaive de douleur. D'un autre côté, saint Joseph ne veut, dans une affaire si délicate, consulter personne, afin de ne pas paraître mettre en doute auprès de qui que ce soit la réputation de sa sainte épouse. Ce silence si prudent fut un hommage rendu à la vertu de Marie (2).

De plus, Joseph était très-versé dans les divines Écritures, qu'il méditait continuellement et dont il faisait ses délices; il savait d'ailleurs que le Messie devait naître d'une vierge et que le temps en était arrivé ; et comme il avait été le témoin oculaire de la sainteté et de la pudeur de Marie, il crut facile-

(1) Credidit plus castitati quam utero, plus gratiae quam naturœ. Conceptionem maiùfeste videLat, fornicationem suspicari non poterat. Possibilius credebat mulierem sine vire posse concipere, quam Mariam posse peccare (S. J. Chrys., Imperf. Ann.).

(2) Hoc testimonium Mariae est, quod Joseph sciens illius castitatem et admirans quod evenerat, celât silentio, cujus mysterium nesciebat (S. Jér.).

— 4G ment qu'elle seule pouvait ôlrc la Mère du Libérateur promis, aller.du qu'elle était la plus immaculée et la plus sainte de toutes les vierges (1). Qui suis-je donc, se disait-il à lui-même, comme l'observe un Père de l'Eglise, qui suis-je jioiiroser retenir auprès de moi, comme mon épouse, la Mère de mon Dieu ! Que je suis loin d'être assez pur pour habiter sous le toit d'une si grande et si noble créature (2) ! Malheur à moi ! Ozée tomba frappé de mort pour avoir porté avec trop de légèreté la main à l'arche matérielle du Testament ; quem'arriverait-il donc si, une seule fois, je manquais à la vénération due à cette arche vivante de la nouvelle alliance où est cachée la vraie manne du ciel, où se trouve non pas la loi, mais le Législateur de la terre? Puis Dieu m'a caché soigneusement un si grand mystère, il n'a pas voulu que je le sache le premier; ne m'avertit-il donc pas clairement, par son silence, qu'il ne me réserve pas, dans mon indignité, à en voir de près l'accomplissement? Tels étaient les sentiments et les réflexions de saint Joseph en contemplant Marie. Lors donc que l'évangile dit que ce fut à cause de sa justice qu'il résolut de ne plus retenir auprès do lui Marie, de s^en séparer et de la renvoyer secrètement (3), il

(1) Vidcbat gravidam quam novcrat castam; o.i uon dilTulebat liane proplieliain in ea esse iiuplcndam : Ecce Virgo coucipiel et parint filium (S. Rem.).

(2) Major est ejus digoitas, superexcellit ejus taDctitas, uoc mecc congruit indignitati {Imp.).

(3) Joseph autem cum esset justus, et nollet eam traducere, voluit occulte dimittere eam {Matih. i, 19).

' 47 faut entendre, par cette justice de Joseph, comme l'enseignent Origène et un grand nombre d'autres Pères, la profonde humilité dont sa foi était la source, qui lui fit croire que le Messie était celui qui devait naître de la Yierge son épouse (1). En effet, saint Paul enseigne que la foi humble est réputée à justice devant Dieu (2). Croyant donc que le mystère de l'Incarnation s'était accompli en Marie, il prit la résolution de s'en séparer, parce que son humilité lui persuadait qu'il était indigne de demeurer en sa compagnie (3). Il ne voulait donc pas répudier Marie à cause d'un délit, mais ne plus habiter auprès d'elle par respect. Sa résolution n'était pas un acte de vengeance, résultat de la jalousie, pour punir une infidélité supposée : c'était un acte de profonde humilité en présence d'un grand et ineffable mystère. Par la raison qu'Elisabeth dit à Marie :«Doù me vient l'honneur si grand de recevoir dans ma maison la Mère de mon Dieu? » qui porta le Centurion à dire au Sauveur : « Je ne suis pas digne que vous

(1) Justus erat per fidem qua credebat Cliristum de Virgiae nascilurum (Orig.).

(2) Credidif, et reputatum est illi ad justitiam.

(3) Ideo dimiltere volebat, quoniam magnum sacramentum in f-a esse cognoscebat, cui approximare se iudignum existimabat. — Voluit se bumiliare aate taiitam et tam ineffabilem rem. — Sic ut Elisabeth ait : Unde hoc mihi, ut Mater Domiui moi veiiiat ad me? — Sicut Genturio dicebat : Domine, non sum dignus, ut intres sub tectum meum. Sicut beatus Petrus bumilians se aiebat Domino : Exi a me, quiahomo pcccator sum ; sic et Joseph, juste bumilians se in omnibus, qucerebat se longe, ettimebatsibi tautae sanctitatià conjunctionem adhiberc (Orig., Hornil. 1 in Div.).

entriez dans mon habitation ; » qui fit dire à saint Pierre, dans un transport d'iiumililé : «Eloignez-vous de moi, Sei2;ncur, car je suis un pécheur : le Fils de Dieu et le lils de l'homme, la sainteté et le péché ne peuvent se confondre ; » pour cette même raison, dis-je, saint Joseph, humble en toutes choses, parce qu'il était sans cesse juste en tout, ne se jugea pas digne de vivre avec Marie, la sainteté personnifiée, le vrai sanctuaire de Dieu.

Eu veut-on une preuve plus évidente? Ecoutons l'ange du Seigneur : le discours qu'il adresse à Joseph ne laisse aucun doute à ce sujet; il atteste clairement que l'humilité, la défiance de lui-même, la crainte révérenlieUe , qui est comme la pudeur de l'âme, ont motivé la résolution de ce saint patriarche. En effet, l'auge Gabriel ne l'accuse pas, ne le reprend point; au contraire, il le rassure et l'encourage. Ne crains point, Joseph, lui dit-il : ISoli iimere. Douces paroles qui, loin d'indiquer un reproche mérité pour un jugement injuste, ne signifient qu'un encouragement donné à la vertu craintive el timorée. Reniarquez,je vous prie, que c'est la même parole adressée auparavant par le même archange à Marie, jjour la délivrer du trouble où l'avait jetée l'annonce qu'elle allait devenir mère, elle qui avait juré de demeurer vierge : JSe timeas, Maria. Ainsi la môme parole qui sert à calmer la pudeur effrayée de Marie, sert aussi à rassurer riiumililé craintive de Joseph. L'archange lui parle avec la familiarité, avec la bienveillance et avec la douceur dont il avait usé à l'égard de la

sainte Vierge, parce que l'un et l'autre craignent et hésitent pour des motifs vertueux, surnaturels et divins; parce que Joseph, en un mot, redoute d'être l'époux de la Mère de Dieu par le même motif de sainteté, de justice et de foi qui portait Marie à refuser cet ineffable honneur : Ne timeas, Maria. JSoli timere.

Mais, en lui disant de ne pas craindre, l'ange se sert de cette formule : « Joseph, fils de David : Joseph^ fin David, noli timere. » Ces belles paroles sont pleines de mystères, dit saint JeanChrysostome.. L'ange l'appelle par son nom pour lui inspirer de la confiance. Il lui rappelle son origine pour lui renouveler à l'esprit la promesse que Dieu avait faite à David, à savoir : que le Messie naîtrait de sa race, et lui annoncer, dès le premier mot, que cette promesse s'accomplissait justement à cette heure en Marie, issue comme lui-même de la race de David. Combien sont tendres ces paroles de Fange : « Ne crains point, Joseph, de retenir Marie pour ton épouse : Noli timere accipere Mariam conjmjem tuam ! » Saint Fulgence les traduit ainsi : Joseph, Marie est ta légitime et véritable épouse, et c'est F Esprit-Saint qui t'en a fait don, qui a opéré en elle le mystère qui t'épouvante. Mais cet Esprit d'amour ne veut point rompre le saint mariage que lui-même a formé. Quoiqu'il ait rendu plus précieux et plus grand le trésor qu'il t'a donné, il ne veut pas pour cela te priver du bonheur de le posséder. Dieu, en faisant de Marie sa mère, n'entend pas qu'elle cesse d'être ton épouse : Accipere il. 4

conjugem tuam. Bien au contraire, celui qui te l'a donnée pour épouse veut non-seulement te la laisser en cette qualité, mais il la confie à ta piété; tu l'as reçue par religion, tu la garderas de même (1). Ton ministère d'époux, qui n'était pas nécessaire pour que Marie conçût le Fils de Dieu, sera indispensable, dans les \ues divines, lorsqu'elle l'aura mis au jour. Marie, en devenant bientôt môrc, aura alors surtout plus besoin de ton assistance. Ton devoir sera de protéger son honneur et de nourrir son Fils (2).

Mais que cette crainte de Joseph est précieuse pour nous! Cette crainte, fille de rhumilitc, sert à confirmer de plus eu plus notre foi. Elle nous a valu, en effet, la déclaration solennelle que le céleste messager, le témoin secret de l'union invisible de Marie avec l'Esprit-Saint;, fit à Joseph et par lui à nous tous, à savoir, que la Vierge porte dans ses flancs ce qui est l'œuvre du Saint-Esprit : Quod in ea natum est, de Spiritu sancto est ; que le Fils divin de Marie devait sauver le monde, et que, pour attester cette fiu de sa misson sur terre, Joseph était chargé par le

(1) Nomen exprimit, timorem excludit. — Genus commemorans, et filium David euni nominaus, voluit in niemoriam reducere promissionem David factaui : ut de ejiis semine nasceretur Chriâtus (S. J. Chrys.).

(2) Ne timeas accipere tuae religiositati coQcroditam {Glos. in Matth.). — Ostendit quod, quanivis non fuerit necossarius concoptui, utilis est procuratioui ; et crit neccssarius œatri et filio : uialrijUt eju3 nomen ab iufamia defeudat; Iilio,ut nutrial {Glos.,

Ciel de lui imposer le uoin de Jésus, c'est-à-dire Sauveur (1). Quelle grande et importante révélation! Nous savons donc d'une manière très-certaine que Jésus-Christ a été conçu par l'opération du Saint- Esprit; que Marie, sa mère, comme le remarque l'Evangile à cette occasion, est la Yierge toujours vierge prédite par les prophètes (2); enfin que son Fils est le vrai Emmanuel, c'est-à-dire le Dieu avec nous, le vrai 'Sauveur du monde. Or, je le rappelle, t'est la crainte révérentielle et l'humble piété de jaint Joseph qui ont donné lieu à cette révélation si précieuse et en même temps si claire et si évidente du plus grand mystère de Dieu. Ah! si un fait si grand eût été passé sous silence, si nous n'avions pas ce précieux témoignage de Joseph, qui, déclare humblement que Marie est sortie Vierge du temple, qu'il a respecté son intégrité, qu'il n'a aucune part à l'œuvre qui s'est opérée en sa demeure ; si cet état d'une épouse vierge n'eût inspiré à sou époux vierge aucune surprise, aucune crainte, combien les héritiques se fnssent-ils montrés plus insolents dans leurs blasphèmes, en aflBrmant que Jésus- Christ était né de Joseph et de Marie à la manière ie tous les autres hommes? Et, en attaquant la vir-

(1) Quod in ea natum est, de Spiritu sancto est [Matth. i, 21). — Vocabis noxnen ejus Josum : ipse enim salvum faciet populum mum a peccatis eorum {Matth. i).

(2) Hoc autem totum factura est, ut adimpleretur quod dictum est a Domiuo por proplictam dicentem : Ecce Virgo concipiet in utero, et pariet Filium, et vocabitur nomon ejus Emmanuel, quod est iuterprelalum, Nobiscum Dcus {Matth. i, 22 et seqq.)-

giiiité do la Mère, combien plus audaciensement irauraiciit-ils i)oiiit par conséquent nié la divinité du ImIs? Mais la crainte de Joseph ferme la bouche à l'hérésie comme elle nous rassure nous-mêmes. Dieu permet que Joseph craigne, afin que nous croyons sans crainte : I\(il/ timcre. De même que saint Thoma?, qui doute ù cause de son peu de foi, est selon, le sentiment desaint Grégoire, le plus grand témoin de la résurrection ; ainsi saint Joseph, qui craint par un excès d'humilité, est la preuve la plus grande et la plus certaine du miracle de l'Incarnation de Jésus-Christ (1).

Non-seulement le mariage de la sainte Vierge et de saint Joseph fut noble, sublime et divin à cause des vertus qui le précédèrent, de la virginité qui en fut la base et des mystères qui en furent la fin ; mais aussi à cause de Faugmenlation de la sainteté et du mérite qui en furent le fruit. En effet, comme l'exprime ensuite l'évangile, Joseph, rassuré par l'ange, crut au grand mystère qui lui était révélé, et il l'adora ; il accepta la charge si pesante pour son humilité, de garder auprès de lui l'épouse de l'Esprit- Saiut et de servir de père au Fils même de Dieu, se soumettant promptement à sa volonté (2). Il cora mença, en compagnie de la sainte Vierge, à vivre d'une vie plus angélique qu'humaine.

Dans les autres mariages le sani? se mêle au sang

(1) Sicut discipulus dubilaus fuit teslis vcrœ resurrcctiouis; ita sponsus timens fuit tcstis intempratœ Virginitatis (Div. Tliom.).

(2) Exurgeuri auleiu Joseph a soiiino, iVcit sicut proicipit ei Angolus Domini, et acccpit corjugciii snani [Mnttli. i).

et la cliair s'uint à la cliair : deux corps n'en forment qu'un seul (1). Mais ici ce sont les vertus qui s'unissent, les grâces qui s'allient et de deux esprits, dit saint Augustin, ne forment plus qu'un seul (2) ; c'est-à-dire que les relations humaines sont remplacées par les relations spirituelles. Plus ils sont éloignés par les affections chamelles^ plus leurs cœurs sont étroitemçnt unis ; si bien que ce mariage ineffable consiste spécialement dans l'union de l'esprit.

Le mariage de Marie et de Joseph étant tout spirituel, la dot que l'épouse y apporta fut de même nature. Au lieu des biens de la fortune dont elle était privée, elle enrichit son époux des vertus et des grâces dont elle était remplie et dont elle fit une propriété commune. Semblable, en effet, au possesseur d'un jardin délicieux, selon la bulle image du Cantique des Cantiques, qui, en s'y promenant, respire l'odeur suave des fleurs, Joseph, époux légitime de Blarie, ne put s'approcher de ce jardin mystérieux, fermé à tout vent profane, mais ouvert seulement à l'opération divine, sans se sanctifier au contact des vertus qui l'embeinssaient (3).

Si, dans les autres mariages, il y a une transmission réciproque et une communauté parfaite de biens entre les époux, dans celui-ci, coiiimo dans Fuuion

(1) Erunt duo in carne iina {Matth. xix).

(2) In eo conjugio unuâ spirilus erat in cis, sicut in aliis una caro. — Conjugcs fueruut moito, non carnf (S. Aiig.).

(3) Hortus couclusus soror mea sponsa {Cant. iv).

de Jésus-Christ avec sou Eglise^ il y a une communion parfaite de grâces et de vertus. Joseph console Marie par son assistance, et Marie l'ennoblit par sa grâce. Joseph nourrit Marie du fruit de son travail, et Marie le sanctifie par ses vertus. La soumission de Marie est humble, et la domination de Joseph est respectueuse. Marie honore Joseph comme le chef de la famille, et Joseph vénère Marie comme la dé positaire du mystère.

Voilà comment s'accomplit cet oracle d'Isaïe : «Le jeune homme habitera avec la Vierge, et l'époux sera heureux d'avoir cette Vierge pour épouse (l).» Or, ce jeune homme et cette Vierge, dit un interprète, qui devaient habiter ensemble dans un état d'innocence et de sainteté, ce sont Joseph et Marie (2). Il est vrai que l'usage de peindre le père nourricier de Jésus dans la majesté de la vieillesse a prévalu dans l'Eglise ; mais c'est pour montrer la sagesse de ses conseils et la gravité de ses mœurs : on a voulu, sous l'emblème d'un homme en qui le feu de la concupiscence est éteint par la décrépitude de l'âge, figurer le miracle d'un époux mort à la chair par un prodige de grâces et de vertus, et, de cette manière, donner aux fidèles une idée toute sainte du mariage des parents du Christ, etôter tout prétexte aux hérétiques,, qui détestent et attaquent la virginité par

(1) Gaudebit sponsus super sponsam, et habitabit juvenis cum virgino [Isa. LXii).

(2) Juveuis cum virgine, iii est Josciili cum Maria (Lyrau. in Isa,).

tout où ils la Irouveut (l). Du rcsle il est certain, selon cette prophétie, que Joseph était jeune et qu'il était en même temps le plus pur et le plus beau de tous les hommes ; comme Marie était la plus sainte \ et la plus belle de toutes les filles d'Eve.

Cependant la beauté, qui est un don de Dieu et par elle-même innocente, mais qui, par la malice ou la faiblesse des hommes, fait tant de coupables, en fomentant l'orgueil de qui la possède, en faisant naître les désirs en qui la contemple ; la beauté, cette fleur agréable à voir, mais qui souvent cache sous ses feuilles le serpent perfide, à la morsure mortelle ; la beauté en ces deux époux, parvenus par la grâce à l'état de la nature augéliqiie et parfaite^ ne faisait qu'augmenter le prix mutuel de leur candeur, dont elle était l'ornement et l'indice : elle était pour eux un enchantement suave et céleste, qui purifiait leur cœur et les él-evait de la région des sens à celle des esprits ; enfin, elle leur inspirait un respect réciproque, des pensées saintes, des affections pures, et les fortifiait par conséquent dans l'amour de la virginité. C'est pourquoi, loin de ressembler au mariage ordinaire, où les cœurs mêmes des époux les plus saints se trouvent, comme dit saint Paul, partagés entre le désir de plaire en même temps au Créateur et à la créature, et ne peuvent être entièrement à Dieu (2),

(1) In Ecclesia Joseph depingitur senex propter morum gravitatem, mentis maturitatem et virtutem castitatis, ad removendam opinionem liBereticorum (A Lap., m i Matth.).

(2) Qui cum uxore est, divisus est, et cogitât quomodo placeat uxori suae (/ Cor. vu).

— no —

dans le mariage que je commente, l'épouse n'est point un obstacle pour l'époux ; elle lui sert, au contraire, d'un slinuilaul coiitiiiiiLl pour s'élever à Dieu de toute la force de son coeur et de toute la ferveur de son amour. Josepli aime Miirie à cause du prodige de sa vertu ; il l'aime pour sa pureté, sans considérer son incomparable beauté. S'il l'aime beaucoup comme épouse , il l'aime inliiiiment plus comme vierge, et si la première qualité donne à Marie un titre à l'amour de son époux, celle de Mère de Dieu lui en donne tous les droits. Joseph l'aime donc en vue de Dieu, comme son temple et comme sa demeure. Tout en elle lui parle de Dieu, le lui rappelle et le porte vers le ciel, et, en aimant Marie, il aime toujours davantage la beauté infinie du Très-Haut. Il semble que ce soit de saint Joseph que l'Ecclésiastique ait particulièrement parlé quand il a dit que le mari de l'épouse parfaite sera heureux (1). Car cet époux unique a trouvé dans son mariage, précisément parce qu'il est pur et saint, la liberté de l'esprit, la chasteté du cœur, la facilité de s'élever à Dieu et de s'unir à lui ; ce qui est le propre, dit saint Paul, des seules vierges. Il a donc trouvé dans le niariage tous les avantages, les privilèges et les grâces de l'état de virginité, c'est-à-dire l'avantage d'être saint de corps et immaculé de cœur (2). Ainsi s'est accomplie la prophétie qui annonçait que le jeune

(1) Mulieris bonae beatus vir [Eccli. xxvi).

(2) Virpo cogitât quee Domini sunt, ut sit sancta corpore et Èpiritu (/ Cor, vu).

-^ 57 — époux, habitant avec Tépousc vierge, vivrait avec elle dans la joie de la pureté, de la grâce et de la vertu : Et habitabit juvenis cum virgine^et gaudebit spon- S71S super sponsam.

Mais que dirai-je de la mutuelle affection de Joseph et de Marie? Une reconnaissance réciproque leur inspire cet amour mutuel. Marie doit à Joseph d'être devenue la Mère de Jésus-Christ , parce qu'il a consenti' à respecter sa virginité, et Joseph doit à Marie de voir Jésus-Christ soumis à lui comme un fils, parce qu'elle a consenti à le prendre pour époux. Comme Marie n'est grande que par Jésus, dont elle est la Mère , de mêm.e saint Joseph n'est grand que par Marie, dont il est le compagnon légal. Or, leur amour mutuel est proportionné à la grandeur des privilèges qu'ils se doivent réciproquement.

Mais cet amour, fils de la reconnaissance, est ennobli par un amour plus parfait. Comme l'arche de l'ancien Testament était revêtue d'or à l'intérieur et à l'extérieur, de même la sainte Vierge est toute ornée de la divine charité. Cette flamme céleste déborde de son cœur jusque sur ses traits, dans ses paroles , dans toutes ses actions , et forme autour d'elle comme une atmosphère d'amour, dont Joseph est constamment environné. Ce feu divin du cœur de Marie va pénétrer celui de Joseph et l'enflamme d'un amour toujours plus pur, si bien, dit saint Augustin^ que l'Esp rit-Saint formait tout le charme de leur affection conjugale (1). L'Esprit d'amour qui forme

(1) Spiritus sanctus fuit amborum coujugali» amor (S. Aug.).

dans le ciel l'amour du Père cl du Tils , formu sur la terre l'union de Joseph et de M;irie ; le feu divin dont chacun d'eux était rempli, et qu'ils se communiquaient mutuellement , par une inspiration suave, cil unissant leurs flammes, formait un seul et saint amour, par lequel ils s'aimaient dans l'Espril-Saint. C'est pourquoi, en s aimant en qualité d'éjjoux, ils s'aimaient d'une manière plus parfaite que les saiuls et les anges dans le ciel.

Oh ! que leur union fut auguste, sublime et j^arfaite! Mariage vraiment béni de Dieu, c'est avec raison que l'Église te célèbre par une fête particulière. Elle veut par là honorer le mystère de la pureté, le miracle de la virginité. Et vous, ô Église catholique ! si empressée à mettre sous les yeux de vos enfants tout ce qui est pur, pour les soustraire à l'empire des sens et les ravir par les chastes délices de l'Esprit-Saint, recevez l'hommage de notre amour et de notre reconnaissance! Ah! comme dans votre doctrine tout est contraire à l'erreur ; de même tout, dans vos pratiques et dans votre culte, combat les passions : c'est encore â ce signe que nous reconnaissons que vous êtes avec Dieu et que Dieu est avec vous, et que nous nous glorifions , en vous appartenant, d'être nous aussi de Dieu et avec Dieu.

(SECONDE PARTIE

Déjà, nous l'avons vu, Joseph et Marie échangèrent daus leur union , comme des anneaux nuptiaux,

les lis de la virginité. Réciproquement offerts et reçus, ces lis, confondus par le lien mystérieux de la foi, formèrent Tunique mais précieux ornement de leur mariage (1). Mais savez-vous , dit saint Jérôme, pourquoi l'Esprit choisit ces époux vierges et les unit par ce lien pur et céleste. C'est afin que de ces époux vierges, comme de deux lis purs, sortit la ûeuTnazaréen7ie, Jésus-Christ, le Saint des saints (2). C'est pourquoi , continue ce même Père, le Fils de Dieu ne crut point dégrader sa majesté, ni avilir sa grandeur en naissant de parents pauvres et en vivant dans la pauvreté. Mais, s'il permit cette pauvreté, il ne voulut point que ses parents sur terre fussent privés du trésor de la virginité, qu'ils ne fussent pas riches au moins des ornements de la pureté. Par un miracle de sa grâce et de sa puissance, il créa une Mère vierge et un époux vierge, afin de naître, de croître et de ne vivre qu'avec des personnages vierges : ainsi s'exprime le Père cité tout à l'heure. Mais, tout en admirant ces belles paroles, ne perdons pas, mes frères , un précieux enseignement. Jésus-Christ demande donc avant tout la virginité et la pureté dans ceux qui touchent son corps immaculé. Le célibat des prêtres, qui consacrent et dispensent aux fidèles sa chair adorable, est donc un état conforme aux desseins de Jésus-Christ. Et comment s'en étonner? Voyez les prêtres de l'ancienne

(1) In eo connubio Virginitas nupsit.

(2) Ut ex virginali connubio virgo filius nasceretur. — Voluit Christus nasci et enutriri in puritatc virginali (S. Jér.).

— (;(» — loi, dont le ministère était rcstr(Mnl à des symboles, à dos ri<]jiires des mystères de 1 >. ::ouvellc, ne devnieiil-ils pas, comme Dieu l'aNail. rigoureusement ordonné par Moïse, s'abstenir d'user des droits du mariage durant le temps qu'ils servaient à l'autel? Et les nations païennes n'ont-clles juis, dans tous les temps et dans tous les lieux, imiiosé avec une plus grande sévérité encore la chasteté aux prêtres de leurs faux dieux, du moins autant que cela pouvait avoir lieu? Chacun connaît cette sentence du ])oëte romain: «Loin d'ici, je vous l'ordonne, quittez l'uutel, ô vous qui avez goûté les plaisirs profanes (I) !» Ce cri, sorti de la bouche d'un païen , est l'expressiou de la foi, du dogme universel qu'on retrouve dans le fond du cœur de tous les hommes ; c'est le cri de l'humanité tout entière, qui, dans tous les temps et dans tous les lieux, a cru que le prêtre de Dieu, le sacrificateur, doit avant tout être vierge et pur (2). L'hérésie, en abolissant le célibat du prêtre, s'est mise en contradiction non-seulement avec l'esprit de l'Evangile, mais encore avec toutes les religions. L'Eglise catholique, au contraire, en maintenant cette sublime institution avec une constance si inflexible, luttant pour cela contre toutes les passions appuyées des puissances de la terre, s'est montrée encore sur ce point la seule dépositaire fidèle et la seule

(1) Vos quoque abesse procul jubeo : discedite ab aris, queis tulit extprna gaudia noctc Wmis (Tibul., lib. II, Eleg. i).

(2) Sacris operaturi Uomani uxoribus abstinebant, ut erudite oslcndit Briosouius in opère De Formulis (Huet., Dém. Evang.^ prop. 4, c. iv).

interprète iufaiilible , non- seulement du christianisme proprement dit, mais de tous les dogmes traditionnels, de tous les purs instincts , de tous les sentiments droits^ de toutes les croyances vraies, et de toutes les inclinations légitimes de l'humanité. Toutefois , cette honteuse concession faite par l'hérésie à la plus violente des passions ne nous surprend pas. Hé ! de quel droit et par quelle autorité imposerait-elle aux passions une loi si sévère, elle qui n'est née que du désordre de toutes les passions, et qui ne se soutient qu'à leur ombre et par leur faveur? Et puis, la négation du dogme de l'Eucharistie a nécessairement dû entraîner l'abolition du célibat ecclésiastique. Qu'a-t-on besoin du vrai sacerdoce, quand on a aboli le vrai sacrifice? Depuis que l'Eucharistie n'est plus, parmi les hérétiques, qu'une mémoire vaine du corps de Jésus - Christ , le prêtre a dû devenir aussi un vain simulacre de prêtre.

Mais, en pleurant de compassion sur cette double misère de nos frères séparés , sur cette perte du sacerdoce et du sacrifice, apprenons, par le mystère de ce jour, avec quelle intégrité de cœur et d'esprit nous devons nous préparer tous, les prêtres à consacrer, les fidèles à recevoir le corps très-saint de Jésus- Christ ; quelle pureté^ quelle vénération nous devons apporter aux pieds des autels, afin de ne pas outrager Dieu dans le sacrifice qui l'honore davantage, et de ne pas prendre un poison mortel dans le remède même du salut et de la vie ; car il est

écrit : a Celui qui traite iudiguemcnt le saiut sacrifice,

ui mange indignement le corps et qui boit indi-

cment le sang de Jésus-Christ, ne reçoit pas ce qui

sauve, mais il avale un terrible jugement, qui le

ndamne et le perd (I). » Ah! que Dieu nous en

préserve ! Ainsi soit-il !

(1) Qiii manducat et bibit calicem Domini indigne, judiciura bilii manducat et bibit; non dijudicans corpus Domini (/ Co?-. n).

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