‹ Economie dirigée et Commerce International L'organisation du commerce international est-elle possible par l'initiative privée?Chapitre 19 sur 35 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

Que la tendance actuelle vers un régime de troc se manifeste sous la forme atténuée du contingentement conçu comme une monnaie d'échange ou sous la forme absolue de « l'échange effectif », elle suppose toujours une méconnaissance singulière des éléments invisibles de la balance des comptes. Encore faut-il réfuter exactement cette erreur. Or, si les théories plus ou moins renouvelées du lointain mercantilisme et de la balance des contrats simplifient toujours à l'excès la réalité économique, il faut reconnaître que les doctrines classiques de la balance des comptes paraissent encore bien loin de la saisir dans son extrême complexité. Aussi nous efforcerons-nous, après avoir marqué l'opposition des tendances vers un régime de troc avec les principes classiques en la matière, de préciser ceux-ci.

SECTION I

Les tendances néo-mercantilistes et la conception classique de la balance des comptes.

Dans sa définition classique, la balance des comptes comprend les éléments visibles qui composent la balance commerciale et, en plus, des éléments invisibles (mouvements de capitaux, dépenses de tourisme, etc...) qui n'apparaissent pas sur les livres de la douane.

On sait quelle importance considérable ces éléments invi-

sibles prennent dans des pays comme le nôtre, qui doivent attendre de l'excédent de leurs exportations invisibles le remède au déséquilibre traditionnel de leur balance commerciale.

Or, le régime du troc et toutes les mesures qui s'en inspirent rendraient absolument impossibles la plupart de ces mouvements invisibles.

Déjà le tourisme se trouve de plus en plus entravé, à mesure que se généralise le régime de la compensation. Ainsi, des pays comme l'Allemagne réglementent-ils très étroitement les sommes d'argent que peuvent emporter leurs nationaux dans leurs voyages à l'étranger, — conséquence logique, à vrai dire, du système qui prétend limiter aux mouvements de marchandises les mouvements de capitaux.

On sait, par ailleurs, les difficultés qu'a soulevées le paiement des dettes internationales, de celles en particulier de l’Europe aux États-Unis, dans la mesure précisément où le créancier américain, par son protectionnisme outrancier, empêchait ses débiteurs de se libérer en marchandises. Le régime du troc, qui ferait succéder à la protection la prohibition, aggraverait les difficultés des pays débiteurs en les transformant en impossibilités pures et simples.

Aussi bien est-ce le résultat auquel tendent dès à présent les mesures généralisées de nationalisme commercial. Les pays créanciers, incapables d’être remboursés, se trouvent gravement lésés; et on ne peut même pas soutenir que les pays débiteurs en sont avantagés : car, dans l’ordre économique, leurs industries d'exportation en souffrent, et dans l’ordre financier leur crédit est ruiné. Incapables de payer, les pays pauvres ne pourront plus emprunter. Impuissants à se faire payer, les pays riches ne voudront plus prêter. Aïnsi est réduite à néant la puissance financière de ces derniers, et rendue vaine leur politique d'épargne.

Enfin, toutes les Nations dont la balance commerciale, à l'exemple de la nôtre, est défavorable, loin de voir par le troc leur économie améliorée, assisteraient impuissantes à la

stagnation de leurs exportations et à la réduction de leurs importations au niveau de celles-là.

Si nous ne pouvions importer que dans la mesure où nous exportons, el que des seuls pays à qui nous exportons, nous serions bientôt privés de café, aux dépens, en France, du commerce d'alimentation {sans parler des consommateurs) et au détriment du Brésil tout entier.

En vain, M. Haladjian (1) veut-il tirer du fait que le Brésil se trouverait dans une situation plus difficile que la France une conséquence à notre avantage (2). En vain soutientil que l'obligation d'acheter du café étant pour nous moins impérieuse que l'obligation pour le Brésil d’en vendre, nous pourrions, en échange, ne proposer à ce dernier que peu de marchandises au prix fort. Par là même, nous pourrions maintenir élevés prix, salaires, charges sociales, niveau d’existence. Mais, en réalité, il n’est pas sûr du tout que les exportateurs brésiliens se prèteraient à une telle combinaison. Il est même certain qu'ils chercheraient alors à remplacer notre clientèle par celle d'autres pays qui leur offriraient les mêmes marchandises que nous à un prix moins élevé. La thèse de M. Haladjian pour être exacte supposerait que la France possédât ces marchandises en monopoles. Mais de tels monopoles, s'ils ont jamais existé, sont de plus en plus ruinés par les progrès techniques qui dans l’ordre économique égalisent les Nations. Les seules inégalités, les seuls avantages que ces progrès laissent intacts, sont d'ordre financier, et ce sont ces avantages précisément que négligent, réduisent, anéantissent, stérilisent, en empêchant de les exploiter, toutes les mesures tendant au troc.

Le vrai remède à la crise actuelle de crédit, n’est pas de supprimer le erédit — indirectement par le troc, ou directement par les systèmes de compensation plus haut exposés.

(4) Op. cit., p.127 sq.

(2) Et plus généralement à l'avantage de toutes les Nations, « comme la France et la Grande-Bretagne, qui peuvent supporter une balance commerciale déficitaire ».

Le vrai remède est au contraire de permettre entre les Nations des mouvements plus faciles de capitaux.

11 semble qu'à cet égard les vastes Ententes de producteurs aient un rôle à jouer.

Bien étayées financièrement, elles peuvent d'abord supprimer les difficultés financières pour leurs adhérents et pour leurs clients. Mieux assises et plus liées, elles pourraient, peut-être, plus aisément que les États, émettre des emprunts internationaux pour entreprendre de grands travaux publics. L'histoire des crises enseigne, en effet, qu'un de leurs meilleurs remèdes consiste dans l'émission de vastes emprunts privés, garantis par l’État, afin d'arrêter la thésaurisation et de réveiller la production. Les Ententes, qui tendent à devenir des entreprises d'intérêt général, se doivent d’avoir une politique à la hauteur de leur puissance.

Dans des domaines plus restreints, les Cartels internationaux apparaissent comme susceptibles de stimuler les mouvements internationaux de capitaux, soit en favorisant l’extension des moyens de transport à des pays arriérés, soit en évitant, par une organisation internationale de voyages, des mesures comme celles qui ont été prises par certains États pour limiter les sommes à emporter par leurs touristes à l’étranger.

De toute manière, seules, parmi les moyens préconisés pour organiser les échanges extérieurs, de très larges Ententes internationales pourraient favoriser entre les pays la circulation des éléments invisibles de leurs balances des comptes, et par là, sinon organiser le commerce international, du moins remédier à ses difficultés. Ce serait donc aller à l’encontre de cette fin que de développer, sous prétexte de susciter des Ententes futures, des groupements plus restreints d'importateurs ou d’exportateurs, dont le système de contingentement réciproque se rapproche de celui, éminemment dangereux, du troc bilatéral.

de Ur

On voit ainsi à quel point sont liés éléments visibles et éléments invisibles, dans les relations extérieures, et quel

danger on courrait si l'on prétendait organiser les uns en négligeant les autres.

Mais la complexité des éléments invisibles qui composent les balances des comptes semble plus grande encore que ne la revèlent les théories classiques. Aussi, croyons-nous utile d'essayer de préciser celles-ci pour réfuter plus pertinemment les tendances ou les théories néo-mercantilistes.

SECTION II

Les tendances néo-mercantilistes et la conception élargie de la balance des comptes.

On ne prouve rien en voulant trop prouver, dit le proverbe. C'est peut-être le fait de certains libéraux extrêmes, qui pour combattre la thèse de la balance du commerce ont élargi à l'excès la conception de la balance des comptes. Ainsi font-ils figure d’idéologues et détruisent-ils eux-mêmes leurs propres arguments.

En réalité, croyons-nous, la conception classique de la balance des comptes, conception monétaire avec Ricardo, économique avec J.-B. Say, reste encore trop étroite, et le jeu des éléments invisibles semble plus complexe qu'ils n’ont pensé. Mais la conception extrême émise par Bastiat, et reprise de nos jours par M.Rueff (1), est, elle, beaucoup trop large et beaucoup trop lâche. Les classiques, en somme, demeurent en decà de la réalité et ne réfutent pas encore suffisamment le mercantilisme. Les autres, pour vouloir trop bien le réfuter, arrivent à ne plus rien prouver. Entre ces deux doctrines il y à, croyons-nous, une thèse intermédiaire. Nous nous efforcerons de la dégager de la théorie même de Bastiat. Elle nous donnera du troc une réfutation encore plus forte que la précédente, et de la politique extérieure à suivre par les Cartels des indications plus précises.

(1) Revue d'économie politique, mars-avril 1933, p. 403 et suiv.

« La balance du commerce, a écrit Bastiat, est un article de foi (1).

» On sait en quoi elle consiste : un pays importe-t-il plus qu'il n’exporte, il perd la différence. Réciproquement, ses exportations dépassent-elles ses importations, l'excédent forme son bénéfice. Cela est tenu pour un axiome, et on légifère en conséquence.

» .…Permettez-moi d'apprécier le mérite de cette règle. Je le ferai en racontant deux opérations commerciales que j'ai eu occasion de faire.

» J'étais à Bordeaux. J'avais une pièce de vin qui valait 50 francs; je l’envoyai à Liverpool, et la douane constata sur ses registres une exportation de 50 francs.

» Arrivé à Liverpool, le vin se vendit à 70 francs. Mon correspondant convertit les 70 francs en houille, laquelle se trouva valoir, sur la place de Bordeaux, 90 francs. La douane se hâta d'enregistrer une importation de 90 francs.

» Balance du commerce en excédent de l'importation : 40 francs.

» Ces 40 francs, j'ai toujours cru, sur la foi de mes livres, que je les avais gagnés. M. M... m'apprend que je les ai perdus, et que la France les a perdus en ma personne.

» Et pourquoi M. M... voit-il là une perte? Parce qu'il suppose que tout excédent de l'importation sur l'exportation implique nécessairement un solde qu'il faut payer en écus. Mais, où est, dans l'opération que je raconte, et qui est l’image de toutes les opérations commerciales lucratives, le solde à payer ?

» Donc, ce que M. M... appelle perte doit s'appeler profit.

(1) Bastiat a exposé sa thèse à plusieurs reprises, entre autres dans la première et la seconde parties des Sophismes économiques, Œuvres complètes, 5 éd., Guillaumin et Ci*, Paris, t. IV, p. 52 et suiv., t. V, p. 404, d'où sont tirées ces citations.

» Ma seconde opération eut une issue bien différente.

» J'avais fait venir du Périgord des truffes qui me coûtaient 100 francs; elles étaient destinées à deux célèbres ministres anglais, pour un très haut prix, que je me proposais de convertir en livres... Hélas, le navire qui les emportait périt à la sortie du port. La douane, qui avait constaté à cette occasion une sortie de 100 francs, n’a jamais eu aucune rentrée à inscrire en regard.

» Donc, dira M. M..., la France a gagné 100 francs; car c’est bien de cette somme que, grâce au naufrage, l'exportation surpasse l'importation. Si l'affaire eût autrement tourné, s’il m'était arrivé pour 2 ou 300 francs de livres, c’est alors que la balance du commerce eût été défavorable et que la France eût été en perte.

» Au point de vue de la France, il est triste de penser que toutes les entreprises commerciales qui laissent de la perte selon les négociants, donnent du profit suivant cette classe de théoriciens qui déclament toujours contre la théorie ».

Trop simple pour être vraie, la thèse de Bastiat se réfute elle-même dès qu’on en renverse les données.

A suivre son auteur, l'idéal serait de vendre à l'étranger le plus cher possible : à une pareille pratique, nos exportateurs perdraient vite leurs clients.

D'après cette thèse encore, plus la balance du commerce est déficitaire, plus le pays s'enrichit, et plus elle est excédentaire, plus le pays s’appauvrit. Bastiat lui-même le dit expressément quand il écrit (p. 407) :

« J'affirme que si l’on venait dire à la Chambre des communes : « La valeur totale de ce qui sort du pays surpasse la valeur totale de ce qui entre », c’est alors qu'on se croirait menacé, et je doute qu’il se trouvât un seul orateur qui osât ajouter : la différence est un profit » (1).

(1) On sait comment la Chambre des communes a changé l'opinion que Bastiat pouvait lui prêter jadis sans générosité excessive. Et il est aisé de faire remarquer que la politique commerciale de la Grande-Bretagne a

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Il n’a pas craint de préciser ailleurs (1) :

« La vérité est qu'il faudrait prendre la balance du commerce au rebours et calculer le profit national, dans le commerce extérieur, par l'excédent des importations sur les exportations. Cet excédent, les frais déduits, forme le bénéfice réel. Mais cette théorie, qui est la vraie, mène directement à la liberté des échanges. Cette théorie, je vous la livre comme toutes celles qui ont fait le sujet des précédents chapitres. Exagérezs-là tant que vous voudrez, elle n'a rien à redouter de cette épreuve. Supposez, si cela vous amuse, que l'étranger nous inonde de toutes sortes de marchandises utiles, sans rien nous demander; que nos importations soient infinies et nos exportations nulles, je vous défie de me prouver que nous en serons plus pauvres ».

On peut remarquer d’abord que cette conclusion est en contradiction flagrante avec l'exemple qui précède, puisque celui-ci suppose que Pimportation n’a été que la contre-partie heureuse d’une exportation préalable. Sans envoi de vin, pas d'achat de houille.

Il est aisé ensuite de la réfuter par l'expérience (2). L'on ne sache pas, en eflet, que la France se soit appauvrie, dans les années qui ont suivi immédiatement le redressement de sa monnaie, alors que sa balance commerciale se trouva par exception largement excédentaire. On pourrait citer encore, à l'encontre de la thèse de Bastiat, l'exemple des États-Unis au temps de leur pleine prospérité, ou celui plus classique

toujours êté beaucoup moins guidée par la théorie, comme Bastiat semble le croire, que par l'intérêt, non seulement privé, mais public. En Angleterre, c'est bien souvent l'intérêt qui crée l’idée.

(US IV, p 06-57

(2) Il est inutile de noter que pratiquement les deux exemples cités par Bastiat ne correspondent aucunement à la réalité. C'est très rarement le même négociant qui exporte et importe, le système des ventes C. A. F. ou C. I. F. très généralisé s’opposerait plus ou moins à ce genre de doubles transactions. D'autre part, il est évident que toutes les transactions sont aujourd’hui assurées, de telle sorte qu’une perte en mer entraînant (si la compagnie d'assurances est étrangère) le paiement d’une assurance plus forte que les primes versées, constituerait un certain bénéfice, tout au moins pour l’ensemble du pays exportateur.

de maints pays neufs qui, loin de s'appauvrir, ne s’enrichissent au contraire que grâce, dans une large mesure, aux excédents de leurs exportations,

Au fond, il semble qu’on ait lié beaucoup trop étroitement l’état de la balance commerciale et l’état de la richesse nationale.

Avec Bastiat, on peut admettre qu’un pays importateur peut s'enrichir et un pays exportateur s’appauvrir. Mais l’inverse est également vrai, et on a vu souvent des pays exportateurs s'enrichir et des pays importateurs s'appauvrir.

De toute manière, il est absolument faux qu’un pays s’enrichisse d'autant plus que ses entrées de marchandises dépassent ses sorties.

En réalité, il n'y a pas entre la fortune d’un pays et son commerce extérieur le rapport étroit qu’on soutient. Toutefois, Bastiat a eu raison d'attirer l'attention sur le profit invisible réalisé par le négociant; et il semble qu’on puisse, de ses vues, tirer les déductions suivantes.

A égale distance des libre-échangistes et des mercantilistes, on peutdire, croyons-nous, que c’est la progression du revenu national qui fait la richesse d’un pays, bien plutôt que l’état de sa balance commerciale. Un pays s'enrichit quand l’ensemble de ses commerçants réalise un profit sur l’ensemble de leurs transactions, et économisent en partie au moins ce profit. Un pays s’appauvrit quand l’ensemble de ses opérations commerciales se solde par une perte, ou lorsque ses habitants dissipent leur profit ou leur épargne en biens de consommation intérieurs où extérieurs.

En ce qui concerne le commerce extérieur, un pays, semble-t-il, s'appauvrit quand la somme de ses achats de consommation, intérieurs et extérieurs, dépasse, non pas ses exportations, mais la somme de ses ventes, tant inté-

rieures qu'extérieures (1). I s'enrichit dans le cas contraire.

Ainsi le lien apparaît-il très lâche entre l'état du solde de la balance commerciale et la richesse du pays.

Au lieu donc de comparer les importations aux exportations, ne vaudrait-il pas mieux les confronter avec le montant de l'épargne annuelle? Au lieu de dire qu’un pays peut importer dans la mesure où il exporte — des marchandises ou des services —, ne vaudrait-il pas mieux soutenir qu’un pays peut importer dans la mesure où 1l épargne ?

Un exemple nous fera mieux comprendre.

Si l’on suppose que dans un pays la production totale est égale, en prix de revient à 80, en prix de vente à 100, et qu’elle se trouve écoulée pour ses 9/10°*° sur le marché intérieur, le reste étant vendu à l'étranger, on peut, semble-t-il, établir ainsi la marge maxima possible des importations :

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