CHAPITRE III
Les chapitres précédents ont montré comment les Ententes cherchaient à suppléer à l'impuissance des remèdes préconisés par les fidèles du libéralisme, tant pour restaurer Îles échanges extérieurs que pour remédier à la surproduction internationale.
C’est encore de la même façon que se présentent les théories de leurs partisans en matière de prix. Comme pour les échanges, comme pour la production, ils poursuivent dans le domaine des prix la même fin que les libéraux. Comme eux, ils cherchent à rétablir la loi du juste prix, qui adapte Le plus exactement possible l'offre à la demande (1).
C'est ainsi que M. de Lavergne (2), distinguant entre les bonnes et les mauvaises ententes, pouvait opposer à celles « qui ont de simples buts spéculatifs, tel Le Cartel du cuivre, les vraies Ententes, — celles que nous préconisons, — qui ont seulement pour objet de régulariser la production et d'assurer le jeu normal de la loi de l'offre et de la demande ».
Mais les libéraux prétendent que seul le libre établissement des prix permet « d’assurer le jeu normal de la loi de l'offre
(1) Le juste prix n’est pas une notion libérale, mais catholique et plus précisément thomiste, si l'on prend le mot juste comme dérivé de justice. Mais c’est une notion expressément libérale, et passablement contraire à l’autre, si lon prend le mot juste comme dérivé de justesse. C'est dans ce second sens, qu’en nous plaçant à un point de vue exclusivement économique, nous prenons la Hberté de l’employer ici. En anglais : just et right.
{2) Rapport à la Confédération générale de la Production française, 1934.
LES ENTENTES ET LES PRIX INTERNATIONAUX. Jo
et de la demande ». Les partisans des Ententes soutiennent, au contraire, que la liberté des prix, tantôt conduit à des mouvements spéculatifs et à des entraînements psychologiques, tantôt permet des pratiques de dumping, qui faussent absolument l'adaptation de l’offre à la demande.
Ici encore les partisans de l'Économie concertée veulent restaurer, contre les excès de la liberté, les « lois » du libéralisme classique.
Ainsi, visant, en théorie au moins, au mème but que les libéraux, les partisans des Ententes s'opposent à eux dans les moyens propres à l'atteindre. Et leur divergence sur les moyens se révèle aussi bien dans la politique générale des prix qu'ils préconisent, grâce aux Ententes internationales, que dans les mesures plus particulières qu’ils recommandent pour empêcher les pratiques de dumping.
SECTION I
La politique générale des prix pratiquée par les Ententes et le commerce extérieur.
La politique générale des prix que seraient capables de soutenir les Ententes internationales aurait, selon leurs partisans, deux avantages. La plupart insistent sur la stabilité des cours qu’elle permettrait de réaliser sur les marchés. D'aucuns même prétendent qu’elle conduirait à une baisse certaine des prix.
A. — Stabilité.
Les bouleversements que les brusques variations des prix provoquent dans les échanges entre Nations sont beaucoup plus graves que les troubles que ces mêmes variations peuvent causer au commerce intérieur ; l’on comprend donc l'intérêt qu'il y aurait à les éviter.
Ces bouleversements sont parculièrement graves, d'abord parce que les transactions extérieures portent toujours sur de fortes quantités de marchandises. Le commerce extérieur est
toujours un commerce de gros. De ce fait, les variations des cours des marchés ont un effet direct et immédiat sur les transactions internationales; elles ne sont pas progressives comme dans le commerce intérieur et atténuées du vendeur au dernier acheteur par un grand nombre d’intermédiaires.
A cette différence d'ordre économique, s’en ajoutent deux autres d'ordre financier et monétaire. Portant sur de grosses transactions, les contrats entre exportateurs et importateurs sont généralement à beaucoup plus longue échéance; plus que tout autre, ils réclameraient donc une longue stabilité des prix. Par ailleurs, les variations des prix à l’intérieur d'un même pays n'ont pas de répercussions monétaires comme celles qu'exercent, par l’action de la balance des comptes, les variations des prix extérieurs.
Si, donc, les sautes brutales des cours sont encore plus néfastes au commerce international qu'aux échanges intérieurs, on comprend quel intérêt les partisans de l'Économie organisée ont à prouver l'influence régulatrice, dans l’espace comme dans le temps, des Ententes qu’ils préconisent.
Dans l’espace, les Ententes internationales ont incontestablement pour mérite d'établir entre les différents marchés nationaux une similitude des cours. C'est là assurément leur grand avantage sur les Ententes purement nationales. On sait, en effet, que celles-ci, loin d'atténuer la rivalité des pays, l’ont souvent aggravée, en suivant une politique d’expansion et même de dumping. Tel est le cas bien connu des cartels allemands d'exportation, dont le commerce britannique à grandement souffert. Cette lutte s'est même exaspérée au point que les États-Unis permettent à leurs nationaux de créer des Ententes qui seraient illégales à l’intérieur, lorsqu'elles ont pour but de lutter contre les cartels
allemands ou même contre les associations britanniques constituées récemment (1).
(1) V. Marshall, L'industrie et le commerce, traduit par M. Leduc. Sirey, 1934, t. IT, p. 342 et suiv.
À leur encontre, les Ententes internationales n’ont pas seulement pour effet de supprimer cette guerre des prix entre leurs adhérents, mais même bien souvent d'établir des accords sur les conditions de vente, de publicité, d’échantillonnage, etc., qui, tout en diminuant les frais généraux des entreprises, tendent à suivre de plus près, parfois aussi à diriger, les possibilités de la consommation.
M. Marlio, dans sa conférence, déjà citée, à l'École de la Paix (1931), insiste fortement sur cet avantage.
Après avoir montré que les Ententes de producteurs tendent à établir des prix uniformes pour tous les industriels d'un même pays, ce qui signifie que « pour un même emploi deux concurrents (acheteurs de l'Entente) paieront le même prix », M. Marlio monire que les Ententes internationales arrivent au même résultat «entre pays divers » :
« C'est également une règle qui a été adoptée dans de nombreux cartels et qui présente de gros avantages pour les pays qui ne sont pas producteurs, et qui sont seulement consommateurs. À vrai dire, on voit des pays consommateurs qui se plaignent tout de même de la constitution des cartels internationaux, car ils aimaient assez le régime antérieur de la libre concurrence qui faisait qu'à l'intérieur des barrières douanières des pays producteurs les prix pouvaient se maintenir à un niveau confortable, tandis que sur les marchés d'exportation, où se livrait la bataille internationale, les prix s'effondraient par un dumping ruineux pour les producteurs mais agréable aux consommateurs.
» Évidemment, l'entente industrielle internationale supprime le dumping, mais je ne peux pas penser pour ma part que l’on puisse critiquer une semblable politique. C'est déjà bien joli pour un pays qui n’a pas sur son sol une industrie de ne pas payer ses produits à un prix plus élevé que le pays producteur, et c’est cependant la règle le plus souvent admise ».
On peut ajouter encore que des Ententes même peu étendues peuvent exercer assez largement une influence stabi-
lisatrice. Le Trust du linoleum constitué en Allemagne, s'efforce par exemple de maintenir la stabilité des prix sur le marché mondial en s'entendant avec les négociants sur les prix de revente. De même, le nouveau Cartel de l'acier s’est efforcé, à la fois, de pallier à l'instabilité des monnaies et de réglementer le coût des frets de manière à maintenir partout un même prix à la consommation (1).
Dans le temps, la mission des Ententes internationales serait encore plus essentielle, car elles permettraient de prévoir les variations des cours et, partant, de les atténuer.
Elles permettraient de les prévoir, grâce aux moyens de documentation qu’elles possèdent, services de statistiques qu’elles peuvent constituer, renseignements que leurs membres se transmettent sur leurs prévisions respeclives concernant l’état des différents marchés.
Postes d'observation, elles constitueraient en même temps, si l’on peut dire, des postes de commandement. De même qu’elles imposeraient à leurs membres « une politique de production », suivant l'expression plus haut citée de M.Marlio,
(4) Nous croyons utile de reproduire à ce sujet cette lettre du 20 juillet 1933 du Comptoir national français (Documentation de la Chambre de commerce internationale, 17 juillet 1933) :
« Ces prix étant établis en monnaies instables, ne sont laissés en option que durant un temps fort limité, trois ou quatre jours environ; passé ce délai, en cas de stabilité des changes, l'option est prolongée pour une nouvelle période de quelques jours; si, au contraire, la £ ou le $ ont baissé, un rajustement des prix doit se faire.
» Aciers marchands : prix de base pour les principaux pays consommateurs :
» Cif port chinois : £— papier 5,7; Cif port du Japon : £ —5,7; Cif Portugal: 440 francs; Cif Grèce (Salonique), 443 francs.
» Les limites sont celles que les exportateurs, Werksfirmen et agents de groupements s'engagent formellement à pratiquer à destination. Aucune concession — de quelque ordre que ce soit — ne peut être accordée.
» Les firmes agréés par l’Entente peuvent cependant conclure le fret et l’assurance elles-mêmes; les groupements internationaux factureront donc aux intermédiaires les prix cif indiqués ci-dessus, maisleur adresseront en même temps une note de crédit pour la carte-valeur du fret, sur la base des chiffres comptés par l’Entente. En résumé, ceci équivaut à permettre aux intermédiaires agréés de réaliser un bénéfice sur le fret, bénéfice dont ne pourra cependant jamais profiter le consommateur à destination ».
(Lettre du 20 juillet 1933 du C. N. français).
de même elles leur imposeraient, selon les informations qu'elles auraient recueillies, une politique de prix susceptible d'éviter dans les cours de brusques et fâcheuses variations.
Pour cette fin deux moyens s'offrent à elles, que certaines ont d'ailleurs pratiqués.
Le premier consiste à rapprocher les offres et les demandes, à coordonner les achats et les ventes, en un mot à supprimer la spéculation, du moins dans ce qu'elle a de nocif. Et la spéculation est nuisible dans la mesure où elle est conduite par des facteurs autres que les prévisions économiques, tels que des mobiles politiques, ou des entrainements psychologiques. Les Ententes précisément éviteraient les uns et les autres (1). Leur action dans ce cas consisterait essentiellement dans le groupement des commandes et dans la suppression des courtiers et des intermédiaires, en vue d’une politique commerciale commune ou tout au moins concertée. Cette politique se rencontre dans les Ententes les plus diverses, mais elle nécessite déjà une organisation centrale assez solide.
Cette action favorable des Ententes ne semble pas contestable. Ainsi M. Lescure considère que « la concentration sous toutes ses formes : trust, cartel, groupe, permettra de perfectionner la statistique de la production et d'organiser celle de la demande » (2).
« Depuis 1907 nous pouvons suivre, sur la statistique des commandes du Trust de l'acier et des grandes sociétés américaines, l’arrivée et l’évolution de la crise. Grâce à ces statistiques, la spéculation de Bourse, qui a joué un si grand rôle dans les crises au cours du xix° siècle, perdrait une grande partie de son importance. La Bourse et la spéculation de Bourse jusqu'à présent assumaient la fonction de fixer les prix, d'équilibrer l'offre et la demande, d’adapter la production à la
(1) Elles tendent ainsi à rétablir dans leur primauté les données économiques. Leur action répond bien à la définition que nous avons donnée de l’Economie dirigée. V. Introduction, p. 4.
(2) Lescure, Des crises générales et périodiques de surproduction, Le éd., t. Il, Causes et remèdes, p. 496; Domat-Montchrestien, 1932.
consommation. De nos jours, avec le développement de la concentration, le centre de la formation des prix se déplace; l'offre et la demande se rencontrent de plus en plus dans les bureaux d'un trust, d'un cartel ou de telle grande entreprise. La spéculation de Bourse cesse de jouer le premier rôle ».
Et plus loin M. Lescure attribue « au développement des trusts » autant qu'à la politique des Federal Reserve Banks la stabilité des prix qui précéda la crise aux États-Unis, et forma un singulier contraste avec les exagérations de la spéculation boursière.
Si donc l’on peut toujours craindre que certains Cartels, à l'exemple de celui du cuivre, abusent de leur pouvoir, on peut aussi espérer que la plupart des autres chercheront plutôt à réfréner la spéculation officielle ou officieuse des courtiers ou des intermédiaires. Ainsi les Ententes opéreraient entre la production et la consommation un rapprochement heureux, qui ferait des marchés réels une image plus ou moins approchante du marchéidéal imaginé etsouhaité par les Économistes classiques, et serait éminemment favorable à une longue stabilité des prix.
Le second moyen employé par les Ententes pour agir sur les prix a trait, non plus à l’organisation commerciale, mais à la discipline imposée aux producteurs. Il s’agit alors, moins de suivre les données des marchés que de les commander, moins d'y adapter les prix que de les diriger.
Les Ententes essaient d’v parvenir, soit directement en fixant les prix, soit indirectement en constituant des stocks de marchandises. Le premier système, très connu, est celui des cartels de prix. Le second se rattache à celui des « pools ». Ces deux systèmes ont été souvent expliqués (1), et nous ne reviendrons pas sur leurs détails, voulant seulement analyser la politique économique à laquelle ils répondent.
Cette politique, en temps de crise, a été remarquablement
(1) V. Costa, Le rôle économique des Unions internationales de producteurs, Thèse, Sirey, éd., Paris, 1932.
définie dans le Rapport de la Chambre de commerce internationale, à la Conférence monétaire et économique de Londres de juin 1933 (1). Ce rapport s'exprime ainsi :
« La baisse anormale des prix des matières premières et des denrées agricoles doit être attribuée à un déséquilibre de l'offre et de la demande. En l'absence de remèdes monétaires, il ne reste qu’à examiner les méthodes économiques ordinaires : elles consistent dans une adaptation de l'offre à la demande. Le procédé normal (2) est ici une chute des prix jusqu'au niveau où les producteurs « marginaux » se trouvent éliminés par suite des pertes, des faillites et des liquidations, mais ce mouvement en général tend finalement à aller trop loin. L'exemple de la crise actuelle a démontré également qu'il faut des années pour que celte méthode porte ses fruits.
» Pour éviter cet inconvénient, il faut avoir recours, lorsque c’est possible, à cette autre méthode qui consiste à contrôler la production, et cela par la voie d'Ententes, nationales et internationales.
» Ces Ententes devraient être négociées par les producteurs intéressés, en collaboration, s’il v a lieu, avec tous ceux qui sont intéressés au financement du produit en cause.
» Si l’action de l’État est quelquefois nécessaire, elle doit se limiter à permettre et à faciliter le libre fonctionnement des Ententes. Dans chaque domaine de la production, qu’elle soit agricole, minière ou industrielle, le producteur a comme premier devoir d'organiser sa documentation économique et son action de façon à éviter l'apparition sur les marchés mondiaux d'excédents anormaux de marchandises. Les circonstances diffèrent dans chaque branche de la production, de sorte qu’il est difficile d'établir des principes généraux. 11 faudrait essayer d’agir directement sur la production ellemême et ne pas se contenter de maintenir en dehors du marché les stocks en excédent, car cette dernière méthode
(1) Documentation de la Chambre de commerce internationale. (2) Ou plus exactement libéral.
n'a jamais fait que déprécier les prix plutôt que de Îles affermir, et que stimuler la surproduction plutôt que de la décourager ».
À l’appui de ces idées, on peut citer, semble-t-il, Ja réalisation du Cartel international de l’é/ain. On sait que ce Cartel a été constitué essentiellement pour liquider les stocks considérables, et arriver ainsi à relever les cours du métal. Sans agir directement sur Les prix, il a réussi parfaitement à ces deux tâches, par une réduction mondiale de la production; les stocks sont aujourd’hui à peu près épuisés et le cours de l’étain est passé de moins 100 $ à environ 230 $ (1). Devant ce succès, les spéculateurs, renversant leur position, ont joué à la hausse des cours. C’est à ce moment que le Cartel de l’étain, loin d’imiter l’exemple du Cartel du cuivre, a entrepris de réduire cette spéculation. A cet effet, une masse de manœuvres a été constituée, à la disposition du Comité, pour lui permettre d'intervenir directement sur le marché.