I. — Le PHÉNOUÈiNE DES DUNES
Lorsqu'un terrain formé de sablesec, sans cohésion, est exposé sans abri à l'action du vent, il se comporte comme une masse fluide dans les mêmes conditions. Ses particules constitutives s'amassent en une série de rides qui progressent sous l'action du vent qui les pousse. Sur la masse d'eau, une fois le vent tombé, les rides s'affaissent : sur le sable elles demeurent à l'état immobile, formant une série de petits chaînons de collines.
Si le sol est plan, sans obstacle, si de plus lèvent a une direction constante, les rides de sable sont parallèles. Si le vent est variable ouïe sol accidenté, l'ensemble des vagues sablonneuses prend une disposition plus ou moins confuse, chaotique.
On appelle dunes les collines de sable produites par l'action du vent. Les vallées qui les séparent se nomment des lèdes ou des lettes en Gascogne. Il existe des dunes partout où des sables sont exposés sans abri à l'action du vent. On en retrouve dans les déserts de l'Australie, de l'Asie, dans les plaines de laRussie^ au Sahara où les forestiers ont été appelés récemment à défendre, contre leur marche envahissante, les oasis du Sud algérien ou tunisien, et dans beaucoup d'autres lieux à l'intérieur des continents. Il en existe aussi et surtout sur les côtes des océans : en Prusse, en France, en Russie, en Arabie, sur un grand nombre de points du littoral du Pacifique et de la mer des Indes.
Les plus intéressantes pour nous sont les dunes maritimes^ ce sont en effet les seules que Ton rencontre en France.
Les dunes.maritimes existent en France sur le littoral de la Manche et du Pas-de-Calais, de Dunkerke à Dieppe, sur les côtes de Bretagne, sur le littoral entre Pestuaire de la Loire et celui de la Gironde, sur toute la côte gasconne et enfin sur différents points de la rive méditerranéenne. On peut estimer la surface de ces différents groupes de la manière suivante :
l5o L^UTFLITÉ DES FORÊTS
1<» Départements du Nord et de la Somme. 12.200 hectares, dont 11.800 appartenant à divers particuliers et 400 à des communes. Parmi ces derniers, 80 h. sont soumis au Régime forestier.
20 Départements du Finistère et du Morbihan... . 1.600 hectares, dont 1.100 appartenante divers particuliers et 500 à l'Etat. Ces derniers sontsoumisau Régime fores tier.
30 Départements de la Loire-Inférieure, de la Vendée, et de la Charente-Inférieure 13 . 600 hectares appartenant à l'Etat et soumis
au Régime forestier.
40 Départements de la Gironde et des Landes... . 102.000 hectares dont 1)2.000 appartenant à
l'Etat et 7.000 à des communes sont soumis au Régime forestier. Le surplus est communal non soumis ou propriété particulière.
50 Côtes de la Méditerranée , 980 hectares à divers propriétaires dans
l'Aude, l'Hérault et le Gard. L'absence de marées et d'apports de la mer leur enlève tout caractère dangereux et aucune partie n'en est soumise au Régime forestier.
Les dunes les plus importantes de beaucoup sont, comme on le voit, celles de Gascogne et celles qui leur font suite au nord, de Royan à la Rochelle.
C'est d'elles, et plus spécialement des dunes de Gascogne, qu'il sera question dans ce qui va suivre (1).
Les courants marins de la côte de Gascogne apportent à la côte, lors de la marée, du sable qui reste ensuite découvert lorsque la mer s'est retirée. Sous Faction du soleil et du vent ce sable se dessèche et devient mobile; le vent du large le sou-
(1) Les renseignements7sur les dunes que l'on trouvera ci-dessous sont empruntés particulièrement, en outre de nos notes de voyage personnelles, aux ouvrages suivants ;
Les Landes et les Dunes de Gascogne^ par Ch. Grandjean, Paris, chez Rothschild, 1897.
La Côte et les Dunes du Médoc, par Pierre Buffault, Souvigny (Allier), chez Jehl,
Note sur les Dunes de Gascogne, par J. Bert. Paris, Imprimerie Nationale, 1900.
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lève ci le pousse vers les terres, au delà de la ligne des hautes marées. C'est ainsi que s'accumulent, sur la côte, des matériaux constamment renouvelés à mesure qu'ils s'avancent vers l'intérieur. La même action du vent les fait progresser continuellement, sous forme de lignes successives de dunes, roulant sur elles-mêmes, vers l'ouest, ensevelissant sous leur marche envahissante villages et terres cultivées, fermant les estuaires des cours d'nau. Ceux-ci, privés de débouchés, s'étalent en étangs littoraux et en marécages malsains qui remontent au loin dans Fintérieur des terres qu^ils stérilisent et dépeuplent.
La vitesse d'avancement des dunes a été estimée par Bromontier, à la fin du xviii® siècle, à 20 ou 25 m. pour les dunes du Médoc. Ce chiffre paraît assez exact. L'église deLège(Médoc), rebâtie en 1480 à quatre kilomètres de sa position primitive, dut être reportée encore en 1650 à trois kilomètresplusloin dans les terres, ce qui correspondraità une progression annuelle moyenne dessables de 18 m. environ. Il résulte du procès-verbal de bornage de la seigneurie deCasteInau que la progression des dunes de Lège a été de 25 m. par an au cours du xvni® siècle. La basilique de Soulac était, en 1780, entièrement recouverte d'une colline de sable dont la hauteur dépassait de plus de 20 mètres la pointe du clocher. En 1801 la dune, progressant vers l'ouest, avait déjà découvert l'extrémité du clocher qui servait de balise. Vers le milieu du xix*" siècle le vent avait poussé au delà la colline sableuse qui laissa alors émerger de son flanc occidental le clocher et les combles de l'église jadis perdue (1). La marche des dunes est du reste fort loin d'être régulière. On cite des cas de dunes ayant progressé d'un métro en six jours ou même de plus de soixante centimètres en trois heures. D'a-
(1) Procès-verbal de visite de l'embouchure de la Gironde, par Dubois, préfet, Brémontier> ingénieur en chef, etc. — Butfault, op.ciL, pp. 97 et 166. — La basili([ue de Soulac, monument intéressant du xii* siècle, a été rendue au culte par décret du 7 août 1867, grâce surtout aux efforts du cardinal Donnet (jui en hâta le déblaiement complet et la restaura sous son ancien titre de « Notre-Dame de la Fin des Terres ». Un arrêté ministériel de 1891 l'a classée comme monument historique. Autour de l'église exhumée sont venues se ranger de coquettes habitations; une nouvelle ville a surgi du sol, c'est Soulac-sur-Mcr.
i52 l'utilité des forêts
près M. Grandjean(i), une seule bourrasque a suffi quelquefois à les faire avancer de 40 à 50 mètres. Un auteur digne do foi, Thore, raconte même l'histoire d'un berger qui s'endormit abrité au pied d'une dune pendant une violente tempête et y périt enseveli par le sable pendant son sommeil!
Actuellement la région dos dunes de Gascogne a une largeur de 3 à 7 kilomètres le long de la rive, de l'estuaire do la Gironde à l'embouchure de l'Adour, c'est-à-dire sur une longueur de plus de 200 kilomètres (234 kil. d'après Brémontier). Les sommets des collines ont une altitude qui va jusqu'à 60 m. » exceptionnellement jusqu'à 89 m. (à Biscarosse). La surface totale qu'elles recouvrent dépasse, nous l'avons vu, le chiffre rond de
Il existe, sur toute la côte gasconne, deux espèces de dunes. Les unes récentes, modernes, qui ont été fixées au cours du dernier siècle : d'autres, très anciennes, préhistoriques, connues dans le pays sous le nom de montagnes qui sont couvertes aujourd'hui encore de très vieilles forêts de pins, de chêne à feuilles caduques et de chênes-liège. Ces montagnes ne présentent pas, comme les dunes modernes, la disposition en chaînes de collines séparées par des vallées parallèles à la côte ; leur groupement confus suffirait à montrer qu'elles se sont formées à une époque oi^ la rive aquitaine n'avait pas encore le contour si remarquablement recliligne qu'elle a pris, dans la période moderne, sous l'action des courants Nord-Sud.
Quelle est Torigine des sables des dunes? Brémontier admettait qu'ils proviennent de l'érosion de la mer sur les côtes françaises, de l'île d'Ouessant à Royan, et sur les côtes d'Espagne du cap Ortegal aux Pyrénées. D'après M. Bert (2), cette explication n'est admissible que pour les dunes situées au nord de la Gironde. Un examen attentif des sables du littoral gascon montre, au contraire, qu'ils proviennent, au moins en majeure partie, des apports de la Garonne. Ce fleuve charrie des sables
(1) Op. cit., page 34.
(2) Op. ci/., page 13.
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nombreux empruntés aux terrasses de ses rives où ils ont été déposés par des courants énergiques descendus des Pyrénées à la (in de Tépoque quaternaire. « Si l'on admet que les sables proviennent en grande partie de la Garonne on comprend qu'il y ait eu une formation ancienne de dunes. Cette formation, qui a coïncidé avec une époque de fusion des glaciers pyrénéens, a pu être suivie d'une période de précipitations atmosphériques assez intenses pour fixer les sables mobiks et pour permettre à la végétation de s'en emparer. Ces anciennes dunes sont en effet boisées en pin maritime, chêne pédoncule et chêne-liège : les chênes-liége de la forêt de Contis sont remarquables par leurs fortes dimensions qui indiquent un âge très avancé. »
« La formation nouvelle coïnciderait avec une période récente d'érosions provenant peut-être du développement de la culture et du défrichement du bassin de la Garonne (1). »