II. — Les landes de Gascogne
On désigne sous le nom de Landes (2) un vaste plateau, do contour triangulaire, compris entre l'Océan, la Garonne, la Midouze et l'Âdour. La base de ce triangle, sur la mer, a une longueur de plus de 200 kilomètres; c'est la région des dunes. Sa hauteur atteint jusqu'à 100 kilomètres, la surface totale (y compris les dunes) est, en chiffres ronds, do 800.000 hectares. Il y a moins d'un siècle, la presque totalité de cette étendue était inculte et inhabitée. On n'y trouvait^ de loin en loin, que quelques chaumières isolées et quelques bouquets de pins, inaccessibles l'hiver par l'inondation des terrains environnants (3). Dans les vastes marais et les champs sans bornes de hautes bruyères on ne rencontrait que des troupeaux de moutons étiques surveillés par le berger landais coiffé de son petit béret, recouvert de peaux de bète au poil tourné en dehors, souvent tremblant de fièvre, et perché sur les longues échasses qui seules lui permettaient de circuler à travers les lagunes et les eaux stagnantes. Avec eux quelques sangliers, des loups, des chevreuils, des bœufs et des chevaux, qui y vivaient à l'état sauvage (4), formaient les seuls habitants de ce désert.
(1) Forstliche Reiseskizzen ans den Dûnen und Landes der Gascogne, {Schweize'rische Zeitschrifl fUr Forstivese/ij 1902.)
(2) Le mot Jande est dérivé du celticiue landa, qui signifiait terre libre, sans maître. Il se rencontre dans notre langue dès avant le xii* siècle et cest à tort qu'on l'a cru emprunté de l'allemand.
(3) Voir les Landes de Gascogîie^ par M. Chambrelent, inspecteur général des Ponts et Chaussées. Paris, Baudry et C'«, 1887.
(4) « Lorsqu'on commença les semis il fallut souvent tuer à coups de fusil les chevaux sauvages pour défendre les jeunes reboisements qu'ils détruisaient de la dent et du sabot. Ils n'ont cependant pas encore complètement disparu. (Grandjean, les Landes et les dunes de Gascogne, Paris, chez ilothschild, 1891) Ces chevaux, ainsi que les bœufs sauvages, proviennent d'animaux domestiques échappés à leurs gardiens qui ont fait souche dans la lande. « Il y a quelques années, les bœufs sauvages étaient assez nombreux. En plusieurs battues faites récemment dans les dunes du Flamand et d'Hourtin on les détruisit presque tous. Deux ou trois animaux échappés au massacre se réfugièrent dans les dunes de Carcans
Économie fouestiêkk. — I.
178 l'utilité des forêts
(( Le sol des landes est partout composé d'uo sable fin, entièrement siliceux, sans aucune trace d'argile ou de calcaire (1), d'une épaisseur moyenne de 0m.40 à Om.50. »
« Cette couche de sable repose sur un tuf appelé dans le pays alios et qui n'est autre chose que du sable agglutiné par des sucs végétaux formant une sorte de ciment organique. L^alios arrête l'écoulement intérieur des eaux qui tombent sur la surface des landes, comme le défaut de pente du sol en arrêtait l'écoulement superficiel avant les travaux d'assainissement.
« Il n'existe, d'ailleurs, sur le plateau, aucune source, aucune trace d'eau à la surface pendant Tété; mais, en hiver, au contraire, les eaux pluviales, si abondantes sur ces côtes de l'Océan, s'abattent pendant plus de six mois sur le plateau, et n'y trouvant ni écoulement intérieur, ni écoulement superficiel, elles y restaient stagnantes jusqu'à ce qu'elles aient été évaporées par les chaleurs de l'été; ainsi, l'inondation permanente l'hiver, la sécheresse absolue d'un sable brûlant Tété, tel était le caractère principal du terrain.
« Qu'on se figure maintenant l'effet de ce passage continuel d'une inondation de six mois à une longue sécheresse, et l'on aura l'idée de la stérilité du sol pour toute culture et de son insalubrité pour les animaux et les malheureux habitants qui s'y trouvaient (2). »
En 1837, Chambrelent, alors élève ingénieur des Ponts et Chaussées, fut appelé dans la Gironde et dès cette époque la question de l'assainissement des Landes commença à le préoccuper.
où on ne les a jamais inquiétés. Ils se sont multipliés et se multiplient encore, à tel point qu'il faudra songer de nouveau à les détruire. Ces animaux ne font pas grands dégâts en forêt et fuient Iors(fu'ils éventent l'homme; mais les taureaux en rut et les vaches accompagnées de leurs petits veaux deviennent facilement agressifs et dangereux. Ces animaux sont de taille moyenne, leur robe est d'un roux plus ou moins clair, leurs cornes courtes sont bien plantées et dessinent légèrement l'S ». vPicrre Butîault. Elude sur les côtes el les dunes du Médoc^ Souvigny, chez lehl, 1897).
(1) Cette assertion de Chambrelent, que nous reproduisons ici, ne doit sans doute pas être prise à la lettre.
(2) Chambrelent, op. cil.^ pages 2-3.
La forêt Et LES TERRAINS IMPRODUCTIFS I^g
II reconnut que^ sur tout le plateau landais, il existe une pente générale, sans contre-pente sensible, excessivement ré-
ffulière et très faible, souvent inférieure à—- — . Cette circons- ^ 1000
tance était de nature à faciliter beaucoup l'assainissement. Un fossé de m. SO à m. 60 de profondeur, ouvert en un point quelconque, dont le plafond est bien dressé suivant la pente générale du terrain, peut se continuer indéfiniment sans que, nulle part, la profondeur des déblais dépasse m. 60 à m. 70.
Plein de confiance dans le succès, M. Chambrelent n'hésita pas à faire, à ses frais, l'application de sa théorie sur l'assainissement et le reboisement dans un terrain de 500 hectares qu'il acquit, à cet effet, pour son propre compte, dans une des parties les plus marécageuses de la lande. Il l'assainit et le reboisa (1), le succès fut tel qu'il ne tarda pas à avoir des imitateurs ; en 1853 la surface ensemencée atteignait déjà 20.300 hectares. Le jury de l'Exposition internationale de 1855 signala tout particulièrement les résultats obtenus et deux ans après intervenait la loi du 19 juin 1857 sur l'assainissement et la mise en valeur des landes communales dans les départements de la Gironde et des Landes.
Les travaux prescrits par la loi de 1857 comprenaient deux parties distinctes.
1° Assainissement des landes communales;
2^ Construction, aux frais de l'Etat, d'un réseau de routes agricoles destinées à desservir les régions ainsi assainies.
Les communes étaient autorisées à aliéner une partie des landes assainies pour se couvrir des dépenses faites en exécution de la loi et se créer des ressources pour divers travaux d'intérêt général. Les ingénieurs de l'Etat étaient mis gratuite* ment à la disposition des intéressés pour les études et devis des travaux à entreprendre.
La première chose à faire était évidemment de faire dispa-
(1) La dépense fut d'à peu près 55 fr. par hectare. Les premiers travaux remontent à Tannée 1849.
i8o l'utilité des forêts
raitre les marais permanents en assurant aux eaux un écoulement facile pendant la saison des pluies. Les marais provenaient de Tobslacle apporté par les dunes à Técoulement vers la mer des eaux arrivant de l'intérieur. Celte chaîne des dunes n'était percée par aucun canal livrant passage aux eaux dans la région nord, au sud quelques « courants » avaient pu être maintenus ouverts et empêchaient l'élévation indéfinie du niveau des eaux d'hiver en arrière des dunes.
Un grand canal, de 12 mètres de largeur au plafond, de 10 kilom. 1/2 de long, continué par un autre de 7 m. de large et 8.300 m. de long furent ouverts, parallèlement à la chaîne des dunes et à son pied, pour recevoir toutes les eaux venues de l'intérieur et les rejeter dans la Gironde au nord et le bassin d'Arcachon au sud.
La dépense totale fut do 474.455 fr.; l'effet immédiat fut d'abaisser de 2 m. 56 le plan d'eau en hiver de toute la région et d'assécher 7.797 hectares de terrains autrefois recouverts d'eaux stagnantes. En même temps qu'on créait ce canal parallèle à la côte, on sillonnait tout le pays d'un réseau soigneusement étudié do fossés d'assainissement dont le développement atteint 2.200 kilomètres dans le seul département de la Gironde.
Les travaux d'assainissement étaient complètement terminés en 1865 et avaient coûté une somme de 893.470 fr. Cette somme avait été fournie par 162 communes intéressées, qui se Tétaient procurée par l'aliénation de* 190.000 hectares do landes (1).
En même temps qu'on assainissait les landes, on les sillonnait de routes. En 1837,|il n'existait pas une seule route empierrée dans toute la région. On mettait quinze heures pour franchir, sur un chemin de sable mobile, la distance de cinquante kilomètres qui sépare Bordeaux d'Arcachon (2). L'Etat, en exé-
(1) Les 162 communes possédaient, au début, 291.525 hectares de landes. Elles en aliénèrent 189.704 hectares pour une somme totale de 13.636.410 fr. Sur cette somme 893.000 fr. ont été employés en travaux d'assaini î^scments, 682.000 en frais de reboisement et le surplus à des travaux d'utilité publique tels que construction d'églises (2.391.000 fr.), de roules (1.987.000 fr.), de mairies et d'écoles (1.636.000 fr.),, de presbytères (677.000 fr.), etc., etc.
(2) Gharabrelent, op. cit., page 80.
cution de la loi de 1857, fit construire 22 routes dites agricoles (en dehors des grandes voies d'intérôt général) moyennant une dépense de 6.415.000 francs; ce réseau était achevé dès Tannée 1860.
Les terrains ainsi assainis et rendus accessibles furent très rapidement mis en valeur par des semis de pin maritime. Les communes landaises étaient restées propriétaires de 101.281 hect. après les aliénations prévues par la loi de 1857. Sur cette étendue, 74.000 hectares étaient couverts de forêts à la date du 31 décembre 1891 et 27.000 restaient à boiser; cette dernière contenance a dû se réduire considérablement depuis et Ton peut considérer l'opération comme entièrement achevée.
La loi de 1857 ne visait que le reboisement dos terrains communaux. Les propriétaires particuliers, qui avaient pris l'initiative du mouvement, ne restèrent pas en arrière. De 1850 à 1892 ils reboisèrent, à leurs frais, par des semis de pins, la presque lolalilé de leurs landes. Voici quelle est actuellement, d'après la Statistique agricole décennale de 1892, l'étendue de la pignada (1) landaise.