III. — La SOLOGNE
La Sologne (1) est un vaste plateau de SOO.OOO hectares, situé au centre do la France, entre les vallées de la Loire et du Cher, à la porte d'Orléans et à 125 kilomètres environ de Paris. Elle forme une région naturelle bien tranchée, toute différente des régions environnantes, comprenant une partie de trois départements actuels : le Loir-et-Cher pour 273.000 hectares, le Loiret pour 123.000 et le Cher pour 108.000.
Le terrain, presque parfaitement horizontal, est formé de sables argileux fins et d'argiles mélangés d'une certaine quantité de sables grossiers ou de galets de quartz. Les proportions du mélange, assez variables, en font une terre tantôt légère, tantôt compacte, en tout cas dépourvue de calcaire. Le sous-sol, au contraire, est constitué uniquement par de l'argile et du calcaire, lesquels, en revenant affleurer aux périmètres, forment une sorte de cuvette imperméable. C'est par suite de cette constitution qu'il a été possible de comparer la Sologne à « un îlot de sable et d'argile au milieu d'une mer de calcaire ».
Les eaux pluviales ne pouvant ni pénétrer dans les profondeurs, ni s'écouler facilement à la surface, s'accumulent dans les plis du terrain et y forment des mares stagnantes jusqu'à ce que les chaleurs de Tété les fassent évaporer en miasmes malsains.
LaSologne a connu autrefois des temps de grande prospérité; elle était alors très boisée et on la recherchait à la fois pour la douceur de son climat et pour ses belles chasses.
«Malheureusement cette prospérité vint à décroître au com-
(1) Les renseigaenients qui vont suivre sont extraits en grande partie d'une notice de M. Boucard, inspecteur général des forêts en retraite, président du Comité central agricole de la Sologne, inséré dans le Compte-rendu du Congrès international de Sylviculture à Paris en 1900. La compétence toute particulière de M. Boucard nous a déterminé à faire, à son très intéressant travail, de nombreux emprunts, souvent textuels. Nous avons également consulté les ouvrages suivants : Slatlslique forestière du Loiret, par P. Domet, Orléans, 1889. — Le Sylviculteur en Sologne^ par E. Girard, Orléans, 1881. — Le Cultivateur de pins en f^ologne, par D. Oanuon, etc., etc.
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moncoment du xvii^ siècle, et la décadence alla en s'accentuant jusqu'à la (in du xviii^ siècle; elle eut pour causes : la guerre de cent ans, les guerres de religion, qui enlevèrent tous les hommes valides, puis les guerres de Louis XIV avec l'étranger, Téloignement des châtelains, les impôts excessifs qui écrasèrent les habitants et, enCn, dos épidémies qui décimèrent le reste de la population.
a Peu favorisée par la nature, laSologne avait dû sa prospérité au travail de nombreux colons dirigés par des propriétaires résidant dans le pays et s'occupant effectivement d'agriculture. Avec la désertion des uns et le départ d'un grand nombre des autres, cette prospérité disparut.
« Les conséquences du dépeuplement furentlos suivantes : les fossés d'assainissement ne furent plus entretenus; il en résulta une stagnation plus complète des eaux et la production de miasmes fiévreux; les prés se couvrirent de joncs et de ronces et se transformèrent en pâtures; les terres basses, les meilleures, envahies parles eaux, devinrent impossibles à cultiver pendant une grande partie de l'année et on ne laboura plus que les terres maigres des hauteurs qui furent promptement épuisées ; les vignes, faute de bras, ne furent |plus façonnées et disparurent. Enfin, des exploitations irréfléchies de futaies, des coupes de taillis mal faites et l'introduction des bestiaux dans de trop jeunes bois ruinèrent graduellement la propriété forestière en livrant le sol aux bruyères.
« Tout fut laissé à l'abandon; à la misère succédèrent lesmaladies; la décadence fut aussi complète que possible (1). »
En 1787, l'agronome anglais Arthur Young s'écriait après avoir parcouru la Sologne : « Grand Dieu, accorde-moi la patience quand je vois un pays aussi négligé, et pardonne-moi les jurements que je fais sur l'absence et l'ignorance des propriétaires (2). »
Vers le milieu du xix«siècle,'un groupe d'hommes dévoués et
(1) M. Boucard, op. cit., pp. 452-453.
{^) Voyayea en France, 2* édition française, Paris, an II.
éclairés résolurent d'unir leurs efforts pour tirer la Sologne de l'état de misère et de torpeur où elle languissait. Ils se constituèrent en un Comité central agricole de la Sologne avec mission de rechercher les besoins généraux de la région et les moyens d'améliorer la situation.Le Directeur général desForèts, M. Vicaire, fut autorisé par le minisire des Finances à prendre la présidence du Comité où figuraient des savants et des économistes de premier ordre comme Elie de Beaumont^ Brongniard, Michel Chevalier, Dumas, etc. Le Comité ne tarda pas à éla? borer un programme complet de travaux dont voici, d'après M. Boucard, les principales dispositions :
l^' Pour tirer la Sologne de son insalubrité, il faut surtout faire disparaître ses immenses bruyères, réceptacles d'humidité, cause des miasmes qui empoisonnent l'atmosphère. Ce résultat ne peut être obtenu que par la culture des terres ou par leur reboisement.
2o Le boisement doit être la règle, et les cultures l'exception. Le boisement, en effet, est facile à installer et il donnera partout de bons résultats à la condition qu'on assure à ses produits des débouchés suffisants; tandis que la culture des maigres terrains de la Sologne nécessite l'importation d'amendements coûteux, sans pouvoir partout donner l'assurance do rendements assez grands pour être rémunérateurs. Il est donc prudent de concentrer ses efforts de culture et ses sacrifices d'argent sur les seules meilleures parties et d'occuper tout le reste, au moins temporairement, par des senns et des plantations de bois.
30 Pour être profitables, le boisement et la mise en cultures nécessitent, l'un et l'autre, que la Sologne soit dotée de voies de transport économiques, indispensables à l'exportation des bois et à l'importation des amendements calcaires; la création d'un réseau de voies de communication est donc le premier travail à entreprendre pour arriver à transformer la Sologne.
Des résultats considérables n'ont pas tardé à justifier la création du Comité central; en peu d'annces, sous son inspiration, )a Sologne a été dotée d'un magnifique réseau de routes a^ricor
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les; ses cours d'eau ont été régularisés et ses étangs supprimés ou assainis ; enfin, les bruyères ont fait place à une certaine étendue de cultures, dont les résultats dépassent les premières espérances, et à d'immenses massifs do pins qui constituent la plus grande richesse du pays.
On commença par creuser un canal de navigation de 43 kilomètres de longueur, le canal de laSauldre, qui permit d'apporter, jusqu'au centre du pays, les marnes de la Nièvre dant l'emploi, comme amendement, transforma rapidement les terres propres à la culture (1). En même temps un réseau de 593 kilomètres de routes fut ouvert, par l'Etat, moyennant une dépense de trois millions de francs. Là où la culture agricole ne paraissait pas susceptible d'être pratiquée avec bénéfice, on entreprit le boisement du sol.
« Le pays était sain et prospère au temps où les bois couvraient la moitié du territoire; c'est le déboisement qui avait fait apparaître l'insalubrité et la misère, sa conséquence naturelle; le remède tout indiqué pour la Sologne consistait donc à restaurer les bois inconsidérément détruits; c'était, du reste, la seule solution pratique applicable à ces immenses étendues et elle était suffisante pour atteindre le but principal : suppression des brandes humides et assainissement du pays.
« Tous les prçpriétaires furent donc d'accord pour entreprendre des reboisements. On avait à les exécuter sur trois catégories de terrains : anciens taillis clairières, vieilles terres épuisées ne donnant plus de cultures rémunératrices, et principalement vastes terrains incultes envahis par les bruyères et les ajoncs.
« AuLrefois, en Sologne, on ne connaissait que les essences feuillues; il s'agissait donc de boiser en chêne et en bouleau, seuls jusqu'alors employés; le chêne, dans les parties suffisamment argileuses, et le bouleau dans celles plutôt sablonneuses.
« L'opération était facile dans les anciennes terres, car les
{{) La dépense de construction du canal de la Sauldre a été très grande, les travaux ayant été faits par des ouvriers quelcontjues réunis en ateliers nationaux Le but principal du gouvernement était alors de les éloigner de Paris.
cultures prolongées y avaiont détruitlesbruyëres ; il suffisait, pour réussir los semis à peu de frais, de semer avec une dernière récolte de céréales dont la paille coupée haut procurait un abri favorable aux jeunes plants.
Mais dans les clairières, comme dans les brandes (ce qui était le cas général), les bruyères opposèrent de grandes difficultés. Ces plantes, en effet, croissent vigoureusement, en massif serré, persistent longtemps et reviennent spontanément après les défrichements. Ni le chêne, ni le bouleau, dans leurs premières années, ne peuvent lutter avec elles (1). »
Dansces conditions l'emploi des résineux, et particulièrement des pinS; était naturellement indiqué. Ce fut au pin maritime ^ qu'on s'adressa tout d'abord.
Ce qui Gt adopter les pins maritimes, ce fut le bon marché de leursgraines etleur facile réussite, même au milieu des bruyères, 4
qu'ils étouffent en partie sous leur couvert. Bientôt on constata leur influence salutaire, ces pins purifiant l'air par leurs émanations balsamiques et assainissant le terrain par le drainage naturel de leurs racines. Quant à la qualité du bois et à l'usage qu'on pourrait en faire, on n'y pensait pas au début et on ne se préoccupait guère que d'occuper les terrains vagues, et de produire quelque chose là où il n'y avait rien. Tout au plus espéraiton introduire plus tard le chêne sous le couvert des pins, qu'on aurait fait disparaître au moyen d'éclaircies successives.
Mais il en fut autrement, lorsqu'un ingénieux propriétaire du pays eut trouvé, pour les bois de pin, une utilisation spéciale : le chauffage des fours de boulangerie et un débouché avantageux : la place de Paris. En fabriquant des falourdes (2) et en les faisant adopter pour la cuisson du pain, M. de Laage de Meux a rendu à la Sologne un immense service. Aussitôt après « son invention », on créa des pineraies de tous les côtés (3) ; la con-
(1) M. Boucard, op. cit., page 461.
(2) Fagots de bois de pin, ayant 1 m. 14 de longueur et m. 73 de circonfOrence, lies à deux harts et composés de bois pelés et fendus. Le 100 de ces fafjols é({uivaut f\ 5 stères \rl de bois empilé.
;3 On comptait, en ix:)3, 26.000 hectares; en 1858, 3i 000 hectares et pUis du double en 1870.
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trée entière se couvrit de ces bois, dont retendue atteignit 80.000 hectares; ils devinrent une véritable richesse, le plus important des produits de la Sologne (1). »
Le rendement moyen à l'hectare d'une pineraie de 30 ans se composait d'au moins 4.000 falourdes rapportant net, tous frais de façon déduits, environ 1.200 francs. Cotait donc un revenu moyen, net, à l'hectare, de quarante francs pour la forêt aménagée à 30 ans et, en appliquant ce chiffre aux 80.000 hectares de pinoraies de pin maritime qui existaient dans le pays en 1879, c'est un revenu total do 3.200.000 fr. pour ces terres qui, cinquante ans auparavant, se vendaient à grand'peine au prix de cinquante francs par hectare.
Ce retour à la prospérité de toute une région fut brusquement interrompu par le désastreux hiver qui, en quelques jours du mois de décembre 1879^ fit périr tous les pins maritimes de la contrée. Les habitants ne perdirent cependant pas courage. Soutenus par les subventions de l'Etat, qui leur fit délivrer, à titre gratuit, par les soins de son service forestier, plus de cinquante millions de plants créés dans des pépinières établies de tous côtés, ils réussirent, en moins de dix années, à reconstituer complètement leurs forêts. Sur les conseils de M. Boucard, alors Conservateur des forêts à Tours, on substitua au pin maritime*, trop sensible au froid, une essence plus rustique : le pin sylvestre qui avait déjà été largement employé dans les forêts domaniales des environs.
Le pin sylvestre peut se semer ou se planter. Cependant, vu le prix relativement élevé de la graine, la plantation est plus économique. Si le pin sylvestre croît moins rapidement que le maritime au début, il est, en revanche, plus longévif en Sologne et donne des produits au moins égaux. Les frais de boisement par hectare, en y employant 8.000 à 8.500 plants de deux ans, peuvent s'évaluer à 63 francs environ .
Il est facile, avec les données qui précèdent, de se faire une
(1) M. Boucard, op. cit., page 463.
idée du bénéûce en argent qu'a procuré le reboisement de la Sologne. Il n'est pas inférieur à quatre-vingt-dix millions de francs.