CHAPITRE PREMIER LA FRANCE FORESTIÈRE D^AUTREFOIS
SOMMAIRE
§ 1. ~ Leatorôta françaises antérieurement à Vépoque carolingienne.
Les forêts lors de la conquête romaine, leur étendue, leur distribution sur le territoire. Leure essences. Les bois sacrés des Gaulois. Défrichements stratégiques des Romains.
Progrès des forêts à la fin de la période gallo-romaine. Invasions barbares.
§ S. — Les forêts françaises du IX^ siècle à la fin du moyen-âge.
Les principaux groupes forestiers aux ix« et x« siècles.
Les défrichements au ix« siècle. Ce que signifie le mot foresta. Taux de boisement excessif de la France au moyen-âge.
Constitution du domaine ecclésiastique. Les Bénédictins : leurs défrichements. Le dénombrement de 1328. Taux de boisement probable à cette époque.
§ 3. — Les forêts françaises pendant la période moderne.
Taux de boisement et population au xvin® siècle. La carte de Gassini. Les
forêts françaises à la veille de la Révolution. Taux de boisement actuel.
1 1 . — Les forêts françaises antérieurement à la période
carolingienne.
L'extrême difncullé des transports par voie de terre obligeait nos pères à produire sur place tout ce dont ils avaient besoin. Grâce à cette circonstance, il existait autrefois une relation nécessaire entre le chiffre de la population et l'étendue de la surface cultivée; nous pouvons donc ainsi, en nous basant sur le chiffre
de la population, avoir une idée au moins approximative de retendue des forêts dans notre pays à diverses époques.
On répète ordinairement, d'après Jules César, que la Gaule présentait encore, il y a vingt siècles, au moins dans sa moitié nord, l'aspect d'une immense forêt coupée de marais (continentes sylvas ac paludes). Il est certain, cependant, que, dès cette époque, ^ de vastes espaces étaient défrichés et nourrissaient une population relativement nombreuse. Strabon et César nous afûrment même que la population était très dense^ mais ce dernier au moins, en grossissant à plaisir le nombre des vaincus, n'a fait que se conformera l'habitude invariable des historiens romains. On peut se faire une idée du chiffre de la population et, par déduction approximative, de l'étendue déboisée de la manière suivante.
Les contingents convoqués Tan 52 avant notre ère^ lors de l'investissement d'Alésia, se sont élevés, d'après les Commentaires, à 268.000 hommes environ. On sait que les Helvètes, dont la population était de liO.OOO âmes, fournirent 8.000 combattants; c'est-à-dire un guerrier pour 13 ou 14 personnes. En admettant la même proportion pour les autres peuplades gauloises il y aurait eu, à l'époque, environ 3.700.000 habitants. Dans ce nombre ne sont pas compris les peuples qui ne prirent pas part à la guerre : ceux de la province romaine, ceux qui habitaient entre la Garonne et les Pyrénées ni ceux qui peuplaient la région à l'Est des Vosges; on croit pouvoir indiquer le chiffre de cinq millions d'âmes pour la population des Gaules au moment de la conquête romaine (1).
En tenant compte de ce fait, qu'il y a vingt siècles la population vivait uniquement de la production locale du sol, et que des espaces beaucoup plus grands étaient nécessaires à produire la subsistance d'un homme que ce n'est le cas de nos jours, on peut admettre, semble-t-il, sans trop do témérité, que la moitié
(1} Levasseur, la Population française^ 1889, t. I, p. 288. Beloch. Die Bevôlkerung Galliens zur Zeit Csesarsy Rheiaisches muséum, 189'J. D'après César ce nombre serait de 6.700. OOOJ environ.
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au moias du territoire gaulois était encore inoccupée, c'est-àdire boisée, lorsque César y pénétra à la tête de ses légions. Les forêts n'étaient pas uniformément réparties sur toute la surface du pays. Si l'on compare l'étendue des territoires des cités gau< loises au nombre des combattants fournis l'an 52 avant Jésus- Christ, on constate que la province romaine, les vallées de la Loire, de la Saône, de la Seine, de TOise, de la Somme, étaient les régions les plus peuplées. La densité de la population était moindre dans la région du Nord-Est (à l'Ouest des Vosges) qui formait, comme encore de nos jours, la partie la plus boisée du pays (1).
« C'est surtout au nord de la Loire que les forêts présentaient une masse profonde, impénétrable et quasi continue. Les bois des Carnutes couvraient la Beauce, l'Orléanais, le Gâtinais, lo Blaisois, le Perche. Ceux des Bollovaques, des Ambiens^ des Atrébates, se développaient à travers les plaines limoneuses de la Flandre, au delà delà Meuse et du Rhin. A l'Est, se déroulait par monts et par vaux la forêt de l'Ardenne. Par les bois des Sénons et desMeldcs, elle touchait à celle des Carnutes. Par ' les Vosges elle atteignait les frontières de la Germanie. Par le ' Morvan et le Jura, elle se prolongeait chez les Educns et les Séquanes. »
« Sous ce dôme de feuillage erraient, avec les espèces actuellement subsistantes, l'élan et Taurochs. Les troupeaux de chevaux, le gros et le petit bét^^il y trouvaient leur pâture. Les porcs vaquaient par milliers sous la chênaie. Ils étaient de taille énorme, à moitié sauvages, très redoutés des passants (2). »
Les forêts immenses n'étaient cependant pas entièrement inhabitées. Les monuments découverts sur beaucoup de points nous prouvent qu'elles étaient parcourues, aux premiers siècles de notre ère, par des peuplades poussant leurs troupeaux devant elles et continuant la vie nomade, peut-être à demi sauvage (3),
(1^ Abstraction faite du massif landais, de création contemporaine.
(2) Ernest Lavisse, llialoire de France, t. I et H. Les Origines, par G. Bloch. Paris, Hachette, 1900.
(3) Le mot sauvage (en roumain sdbalic) dérive de sylvaticus. Les^homme?
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disparue depuis longtemps dans les régions plus fertiles et à climat plus doux de la plaine.
Nous avons quelques indices de ce qu'étaient les essences peuplant les forêts à cette époque lointaine. Pline nous signale la présence de sapinières étendues dans les Alpes, les Vosges, le Jura. Dans la plaine se trouvaient des arbres à glands, des chênes^ sur lesquels cet auteur nous donne, avec une abondance de détails bizarres, cette indication assez ju^te que la variété que nous appelons aujourd'hui pédonculéc caractérise les terres propres à la culture du blé. Pline mentionne encore des érables, des sauleSy des ormes, et surtout le bouleau, n qui est un arbre de la Gaule (I) ». Les Pyrénées renfermaient beaucoup de buis, parfois de grande taille. César, qui avait plus et mieux vu que Pline, nous dit que le hêtre foisonnait en Gaule. Pline ne paraît pas avoir bien connu le charme, dont il dit que c'est un arbre de montagne; il semble qu'il l'ait confondu avec une autre essence, peut-être le hêtre. Il signale aussi un pinasier, probablement notre pin maritime, dont il avait remarqué la fécondité, a Aucun arbre, dit-il, no paraît plus avide de produire (2). » Il dit expressément que le chêne-liège manque en Gaule, ce qui était certainement inexact.
Divers renseignements, tirés des noms de lieux ou de Tétudc de la flore des tourbières, confirment ou complètent ces données. Il semble bien qu'au moment de la conquête romaine les chênes et les hêtres formaient, comme de nos jours, le fond de la population de nos forets de plaine et que les résineux couvraient la montagne, saufTexcoption signalée pour le pinaster.
Tout le monde sait que les Gaulois avaient établi, dans leurs bois, des enceintes sacrées qui étaient les lieux de leur culte. Pline, entre autres, nous décrit avec détail quelques-unes des cérémonies de ce culte, et notamment la plus célèbre, celle de
rebelles à la civilisation agricole qui se développait dans la plaine trouvaient un asile dans les futaies de la inontaL'ne, où ils continuaient les mœurs primitives des peuples chasseurs et pasteurs.
(1) P. \Vcyd, PUnCy élude d'archéologie forestiàre, Poitiers, 1897, page 14.
(2) Vnd., pa-e 100.
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la récolle du gui. Le gui n'a de valeur que lorsqu'il a crû sur le robur^ a où il est extrêmement rare, » tandis qu'il serait commun sur un autre chêne (1). « Aux yeux des Druides (c'est ainsi qu'ils appellent leurs mages), rien n'est plus sacre que le gui et l'arbre qui le porte, à condition toutefois que ce soit un rouvre (roôwr).,. Tout gui venant sur le rouvre est considéré comme envoyé du ciel; ils pensent que c'est un signe d'élection que le dieu même a fait de l'arbre (2). ))Les lieux voues au culte, les bois sacrés (3), étaient Tobjet d'une terreur religieuse: nul n'eût été assez téméraire pour y porter la hache. Lucain, dans sa Pharsale, nous dépeint on de beaux vers, souvent cités, la crainte qu'inspiraient ces arbres saints :
Sed fortes trerauere manus, molique verenda
Majeslate loci, si robora sacra ferirent
In sua credebant rediluras membra secures.
Ce respect des grands chênes s'est conservé longtemps parmi nous. Il est impossible, on relisant les vers de Lucain, de ne pas se rappeler la façon dont notre Ronsard interpelle le bûcheron :
Ecoute, bûcheron, arrête un peu Ion bras,
Ce ne sont pas des chênes, que tu jettes à bas !
Ne vois-tu pas le sang, kîquel dégoutte à force
Des Nymphes qui vivaient dessous la rude écorce ?
Les Romains apparurent tout d'abord en Gaule comme do grands destructeurs de forêts. Jules César rapporte qu'il fit défricher, dans un but stratégique, de vastes étendues de forêts sur différents points du pays. [1 ne respectait même pas les bois sacrés. Le souvenir de l'indignation que provoquèrent les défri-
(1) Il est probable que Pline fait ici une confusion entre « cet autre chêne », dans lequel M. Weyd croit reconnaître le pédoncule, et ([uelqu'essence fré([uemment atteinte par le gui. En réalité, celui-ci est tout aussi rare sur le pédoncule (fue sur le rouvre. Les chênes, rouvre, pédoncule et autres, sont fréquemment atta(|ués par un lorani/iusj plante très voisine du gui, qui se rencontre en Italie, mais qui est étrangère à notre llore.
(2) Pline, XVI, 95, cité par M. Weyd, op. c//., page 221.
(3| Le mot celle qui désignait les bois sacrés est, dit ou, celui de Nemef, qui s'est conservé dans un certain nombre de noms de lieux comme SemetoduriDrij ^'emetobriga, Neineiactwi, etc. (d'après M. Maury).
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chements, que les Romains pratiquaient dans tous les pays nouvellement conquis, est parvenu jusqu'à nous. Tacite fait dire à Galcacus, qui essayait de soulever ses compatriotes contre la domination romaine : « Ils vous frappent et vous insultent, en vous forçant à détruire vos propres forêts ! » Tibère et ses successeurs continuèrent cette politique de défrichements en vue d'augmenter la sécurité dans le pays.
Dès le m* siècle la prospérité commença à décliner beaucoup dans la Gaule.. Les guerres continuelles décimaient les populations; Ténormitédes impôts (1) les amenait à abandonner leurs terres qui venaient grossir encore l'immense domaine improductif du fisc impérial, de sorte que l'étendue boisée dut augmenter considérablement. La législation de Tépoque est pleine de mesures de rigueur contre ceux qui abandonnent la terre, de dispositions destinées à peupler les domaines de gré ou de force. On fit appel dans ce but aux barbares installés sur la rive droite du Rhin, notamment aux Francs établis dans la vallée inférieure de ce fleuve, en aval de Mayence, dans une région que, dès le ni» siècle, on appelait Francia (2). Tacite nous rapporte que, de son temps déjà, a les Germains passent en Gaule pour échanger leurs bois et leurs marécages contre des terres très fertiles ». Sur le sol de TEmpire, les Germains établis à demeure pullulent au m*^ siècle. Dans quelques régions ils dominent sous la domination nominale des empereurs; ailleurs, ils comblent les vides d'une population qui va sans cesse décroissant.
Les barbares s'établissaient comme colons dans les bois qu'ils
(1) Lors de rétablissement du cadastre d'Auguste, l'impôt foncier, dans la Gaule, équivalait à trente millions et demi de francs de notre monnaie. Lorsque Julien vint en Gaule, en 356, l'impôt foncier produisait la somme énorme de cinq cents millions (!?).Gct empereur l'abaissa à cent cinquante millions, mais c'était encore trop pour une population d'environ sept millions d'habitants.
(Glasson. Histoire du droit et des institutions politiques de la France, t. Il, pp. 387-88).
(2) Sur la table de Peulinger, la rive droite inférieure du Rhin, du confluent du Main à l'embouchure, perte le nom de Francia. Aujourd'hui encore une partie de ce territoire s'appelle Franconie.
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défrichaient ou les terres abandoonées, incultes, les saltas. Les Gallo-Romains se félicitaient de leur arrivée; les empereurs ne cherchaient qu*à les attirer, ils les incorporaient dans leurs armées^ les installaient sur leur domaine.
A partir du v* siècle la pénétration des Germains prit un caractère nouveau. Ce n'étaient plus des bandes guerrières qui venaient piller, ni des colons qui venaient chercher fortune; ce furent des peuples entiers, guerriers, femmes et enfants, qui venaient en quête d'un établissement fixe. Incapable de les repousser, l'Empire, à la veille de sa chute, les accueillit. Dès le début du V® siècle les Wisigoths avaient fondé un royaume en Aquitaine; un roi germain régnaitàBordeaux,à Toulouse, àNarbonne.LesBurgundes étaient installes entrele plateau de Langres au Nord, le Jura et les Alpes ^ l'Est, la Duranco au Sud, le Rhône et la Loire à l'Ouest; ils y formaient un royaume. Les Francs occupaient le surplus; c'est-à-dire la région au Nord de la Loire et du Rhône, leur roi s'appelait Mérovée ou Meroucchus; ses descendants furent les Mérovingiens, la première race des rois de France.
Les rois francs établirent bientôt leur domination sur toute la Gaule. Clovis rejeta les Wisigoths au delà des Pyrénées et soumit les Burgundes. La Gaule devint ainsi la France et notre patrie se trouva constituée avec ses limites naturelles : le Rhin^ les Alpes, les Pyrénées et la mer.
§ 2. — Les forêts françaises de ï époque carolingienne
à la fin du moyen-âge.
On retrouve encore, à l'époque carolingienne, la plupart des massifs forestiers de la Gaule romaine. Au Nord, la vaste forêt charbonnière s'étend toujours entre l'Escaut et la Sambre.Charlemagne, comme ses prédécesseurs mérovingiens, allait, àl'autonine, chasser dans le massif inexploré, presque vierge encore,
de VArdenne. Le Sylva uosagus (i) couvrait de son ombre immense non seulement nos Vosges actuelles, mais encore les Faucilles et le plateau de Langres. Il subsiste des débris importants de la forêt des Sijlvanectes qui formait autrefois la marche (zone frontière) entre les Bellovaques, les Suessoniens et les Meldes, et dont nous entrelient César. Ce sont les forêts domaniales de Fontainebleau, deSénarl, de Saint-Germain, de Marly, voisines de Paris, qui ne sont jamais sorties du domaine souverain : elles constituaient le terrain de chasse par excellence de nos rois. Plus près de la capitale encore le massif dont il nous reste les bois de Boulogne et de Vincennes.'Puis les forets particulières de Crécy et d'Armainvillers, la foret de Chantilly, aujourd'hui propriété de l'Institut de France, les forêts domaniales de Halatte, d'Ermenonville ; la Sylua caucia (forêt de Cuise), dont les forêts domaniales de Compfègne et de TAigue sont des débris ; le Sylua vernensis^ dont notre forêt de Retz ou Villers- Cottercls (domaniale), est un témoin ; dans le Soissonnais, la forêt de Kiersy, où chassait Charles le Chauve, et dont il ne subsiste que des boqueteaux ou petites forets devenus propriétés particulières; la forêt de Selve (aujourd'hui forêts domaniales de Saint-Gobain, de Coucy, et diverses particulières), la forêt de Samoussy (à l'Etat); près de Laon, celles de Saint-Michel de Signy (domaniales et particulières),jalonnent,de Paris à la frontière belge, la marche des Sylvanectes,où les légions romaines purent cheminer plusieurs semaines sans trouver de lisière. A l'Est des Vosges, le Biemcald, la Sylua immunita (aujourd'hui Mundat-wald), la forêt sainte de Haguenau, la Hardty s'étendent entre le Rhin et la montagne : barrières dont l'importance stratégique n'a pas encore disparu de nos jours. La Champagne était très boisée: citons la forêt do Perthes, celle du Ders (près de Vassy), la Sylua major près des Champs catalauniques où Aëtius avait réduit en pièces l'armée d'Attila. Le Rigetiiis saltus couvrait de vastes étendues; notre montagne de Reims en est
(1) On croit (lue ce mol Voscujus rappelle le nom ilun dieu gaulois, comme aussi celui iWin/enne.