LA FRANGE FORESTIERE D*AUTREFOIS
ses premiers monastères dans la Sylva VosaffuSj à Anegray, à Luxeuil, à Fontaines.
La régie de Colomban, fort dure, faisait de ses moines des ascètes contemplatifs; elle fut supplantée rapidement, au cours du vH^ siècle, par la règle bénédictine, importée d'Italie. Plus tard les moines contemplatifs et ascètes devaient réapparaître avec les Cisterciens, les Chartreux, etc., mais ce sont les Béné^ dictins primitifs surtout qui nous intéressent, car ils furent de grands défricheurs de forêts.
Les grandes abbayes bénédictines doivent généralement leur origine à une donation. La plupart des chartes mérovingiennes connues sont relatives à des dons faits par le roi à des églises ou à des monastères. Les Carolingiens ne furent pas moins généreux que leurs prédécesseurs de la première race. Les seigneurs les imitèrent. Chacun donnait, « pour le remède de son âme ». On donnait au saint, au patron de l'Eglise ou du couvent; les biens donnés devenaient inaliénables, les moines n'en ayant que la jouissance. S'accroissant toujours, le domaine ne larda pas à devenir immense, démesuré. Certains auteurs prétendent qu'à l'avènement de Charlemagne les églises et les couvents possédaient le tiers du territoire du pays.
Les abbayes, installées sur les domaines royaux ou seigneuriaux, se trouvaient ainsi en plein bois. Elles se mirent à défricher. La forêt, qui avait gagné tant de terrain à la fin de l'époque gallo-romaine, dut reculer à nouveau. Les moines s*installèrentsur les points oii s'était épanouie la civilisation romaine et quij à la suite des grandes guerres et de la dépopulation, avaient été repris par la forêt. Ils y ramenèrent les populations.
Les moines bénédictins ont défriché, dans le cours des siècles, un dixième peut-être de l'étendue du pays. C'est à eux que la France du moyen-àge doit de ne pas être partiellement morte de faim, faute de champs à cultiver (1).
(1) Cette assertion n'a rien d'excessif. En soixante-treize ans, au xi« siècle, on a pu compter quarante-huit années de famines partielles ou générales. L'histoire rapporte des détails effrayants d'hommes égorges et dévorés, de chair humaine débitée et mise en vente, de populations se nourrissant d'herbes et de glands.
Economie fouestière. — I. 22
En nous basant sur ce que l'on sait du nombre d'habitants que nourrissaient certains grands domaines abbatiaux dont retendue cultivée est connue, en admettant d'autre part, avec M. Levasseur (1), que la France caroliog^ienne, arrêtée à ses limites actuelles, nourrissait 8 à 10 millions d'habitants, nous croyons pouvoir estimer à 30 ou 40 pour cent le taux de boisement de notre pays au début du ix^ siècle.
L'étendue boisée dut augmenter beaucoup pendant la période féodale, à mesure que la population diminuait. Ce dernier fait n'est malheureusement pas contestable. Les pestes et les famines causèrent des ravages efirayants au xi'' et au xii'' siècle. « Pendant le xi« siècle on put compter 48 années de disette; sous le règne de Philippe-Auguste il y en eut onze. Celle de 1195 dura quatre ans... En 1197 une foule innombrable de personnes moururent de faim: innumeri famé perempti sunt, dit la Chronique de Reims (2). »
Le xiii^ siècle fut une période de calme relatif; la population se reprit à croître et à défricher. C'est à ce moment que les campagnes fertiles de la Beauce commencèrent à être livrées à la culture du blé qui devait y prendre tant d'extension par la suite. En 1328 le roi voulut faire exécuter,pour la première fois, le dénombrement des habitants de ses domaines. Il nous est resté un « Etat des paroisses et des feux dans les bailliages et sénéchaussées » de 1328 qui ne s^applique malheureusement qu'aux deux cinquièmes environ do la France actuelle; on y releva 24. 150 paroisses et 2.411.149 feux. M. Levasseuren déduit, pour la France avec ses limites actuelles, une population de 20 à 22 millions d'habitants (3).
Si ce calcul était exact il faudrait admettre que la France de 1328 était à peine aussi riche en forêts que celle de la fin du
C'était la conséquence fatale de l'état arriéré de l'agriculture, de l'absence de commerce et de moyens de transports, des entraves apportées par les impôts féodaux à la circulation des grains et surtout de la faible étendue cultivée dont le produit s'accroissait moins vite que la population, (i) Op. cit., t. I, page 134.
(2) Histoire de France {op. cit.), t. III, par M. Luclmire, page 299.
(3) Op, cit.f page 16».
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xYiii*"' siècle, à la veille de la Révolution. Nous ne croyons pas que le chiffre de M. Levasscur soit admissible, car les parties du pays dénombrées en 1328 sont précisément les plus peuplées et les plus déboisées. Le taux de boisement de 15 à 20 0/0 que comporterait une population de vingt millions d'habitants doitcertainemcnt être augmenté, peut-être considérablement. 25 à 30 0/0 peut, à titre d'hypothèse, sembler plus voisin du taux véritable.
§ 3. ~ Les forêts françaises pendant la période moderne,
La guerre de Cent Ans recommença le dépeuplement de notre pays. Les historiens admettent que, au cours du xiv^ et jusque vers le milieu du xv" siècle, la population a diminué d'un tiers dans le bassin de la Seine et le bassin moyen de la Loire; le désastre fut moindre ailleurs. Les forets durent gagner dans la même proportion. Puis survinrent les guerres de religion. Un auteur a prétendu que, à l'avènement de Henri IV, la population était tombée à quatorze millions d'habitants; M. Levasseur a repris ces calculs et admet une diminution de deux millions d'âmes environ pour la France de Henri IV par rapport à celle de
Au début du xvm« siècle, la France renfermait 20 à 21 mil* lions d'habitants. Sous la Régence ce nombre avait diminué d'un dixième. En 1780 Necker estimait à 24.800.000 la population du royaume avec ses limites d'alors. A la veille de la Révolution il y avait 26.000.000 d'habitants sur le territoire de la France actuelle.
C'est vers le milieu du xvm*^ siècle que nous trouvons pour la première fois un document nous renseignant directement et d'une façon un peu précise sur l'étendue des forêts du pays. Cassini conçut, vers 1740, son projet d'une carte générale de la
France à l'échelle de une ligne pour cent toises f j dont
la dernière feuille, la cent quatre-vingt-deuxième, fut publiée par son fils en 1782. Un agronome anglais, Young, voulant se
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rendre compte de retendue boisée de la France, entreprit, vers 1790, de mesurer sur 140 des feuilles de la carte de Cassini la contenance des bois qui y étaient Bgurés (1). Il trouva que, sur une étendue totale mesurée de 47.852.000 hectares, il y avait 7.026.000 hectares de bois, et il en conclut à un taux de boise-
ment de -ou 14.3 0/0 pour la France du milieu du xviu* siècle.
L'étendue des forêts aurait donc été d'environ 7.600.000 hectares (2). Ce chiffre est un minimum, car la carte de Cassini, malgré la grandeur de son échelle, ne porte que les massifs d'une certaine importance. On peut donc admettre que le taux de boiment de la France était, au milieu de l'avant-dernier siècle, de 15 à 16 0/0 et l'étendue des forêts de huit millions d'hectares environ. Ces chiffres s'accordent bien avec l'importance de la population à cette même époque (3).
Voici, approximativement (les chiffres ne peuvent être précisés que pour les forêts du domaine royal), comment ces huit millions d'hectares se répartissaient, à la veille de la Révolution, entre les différentes catégories de propriétaires :
Domaine du roi 473.000 hectares \
Forêts des apanagistes 176.500 » / forêts royales
Forêts engagées 91 . 000 » ( 796 . 500 hectares
— affectées 56.000 » )
— ecclésiastiques envi-
ron (4) 950.000 »
(i) Voyage en France en i7S7,SS, S9 et iO, 3 volumes in-12, 2e édition française, t. III, pages 182 et suivantes. Paris, an 11.
(2) Youiig donne le chiffre de 18.817.000 acres anglais, soit 7.6:0.000 hectares. Rougicr de la Bergerie, en le transcrivant avec étourderie, remplaça les acres anglais par dès arpents [l'arpent de Paris valait 34 ares 18) ce qui réduit la contenance à 6.400.000 hectares. Il semble que celte erreur de copie soit le point de départ d'une opinion fausse, encore professée par Baudrillart, que la France ne renfermait pas plus de trois millions à trois millions et un quart d'hectares de forêts particulières vers 1820. (Herbin de Halle, dans son Manuel de 1822 les estimait de même à 3.173.000 hectares; tous les auteurs de cette époque se reproduisaient les uns les autres.)
Les forêts de la Lorraine sont comprises dans ce total de 7.600.000 hectares.
(3) Le commerce extérieur avait déjà de l'importance en 1789. La France, dès cette époque, ne suffisait pas à sa consommation et importait pour environ onze millions de francs de bois par au.
(4) En 1791, avant la confiscation des biens des émigrés, mais après la réunion
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Forêts des communautés laïques, environ 1 . 800 . 000 hectares
Forêts des particuliers, environ 4.450.000 »
Contenance totale, en chiffres ronds (i) 8.000.000 "»
Eq 1892, d*après la statistique décennale agricole, la situation était la suivante :
Forêts domaniales 1 .089.096 hectares.
— des communes et des établissements publics soumises au régime forestier.. 1.917.630 — Forêts communales non soumises. 297.832 — Forêts des particuliers 6.217. 090 —
Lo taux de boisement était donc, en 1892, de 18.03 0/0. Depuis cette époque la contenance des iorèts domaniales a passé à 1.156.000 hectares, celle des forêts communales et d'établissements publics soumises à 1.938.000 et celle des forêts particulières a augmenté également, de sorte que le taux de boisement actuel dépasse sensiblement 18.1 0/0.
des forêts ecclésiastiques au domaine national, celui-ci comprenait 1.705.000 hectares. L'ancien domaine royal étant de 796.000 hectares on peut admettre, en tenant compte des quelques aliénations antérieures à 1791, que la réunion des bois ecclésiastiques avait augmenté de 950.000 hectares environ l'étendue des forêts de la nation.
• (1) D'après M. Guyot [les Forêts lorraines, page 252), la Lorraine renfermait, en 1750, 110.000 hectares de forêts domaniales, t40.000 hectares de forêts de communautés, 55.000 de forêts ecclésiastiques et 110.000 environ de forêts particulières. D'après Lavoisier, la France aurait renfermé, en 1789, neuf millions d'hectares de forêts.