REVERS DE LA CIVILISATION SUPÉRIEURE
manifestent une tendance au développement monstrueux du crédit et des banques, à une fureur de la spéculation en général, et à la dévastation agricole en particulier (7). Le choix restreint qu’observent la plupart des colonies pour se jeter sur certaines branches de production amène forcément,comme résultat de presque .toutes les guerres, un arrêt terrible dans les débouchés (8). Il en est de même de toute mauvaise récolte, parce que l’importation dans les colonies repose sur le crédit, et a lieu à titre d’avance sur la future production.
(1) La spéculation véritable tend naturellement à égaliser la production et les prix. Par contre,il est toujours dangereux que l’augmentation du prix d’une marchandise attire les acheteurs, au lieu de les effraver.
(2) Si l’on était obligé de tout payer immédiatement au comptant, il n’y aurait presque aucune spéculation (FawcÉtt, Maniial, p. 441) et par suite, pas de crises. Wolowski compare une économie sociale, qui a utilisé à leur plein toutes les ressources du crédit, à une armée qui ne disposerait plus d’aucune réserve.
(3) Celui qui envierait aux peuples très primitifs leur sécurité vis-à-vis des crises, devrait également plaindre le riche armateur, qui peut perdre par la tempête quelques vaisseaux, tandis que le pauvre journalier, dans sa cabane voisine, n’a rien à craindre de semblable (Hicardo). Une nation, dont la richesse est en progrès, est plus exposée aux crises qu’un peuple stationnaire. La première doit souvent chercher, pour ses capitaux à croissance rapide, de nouvelles occasions de placement, au sujet desquelles il est facile de se tromper. La hardiesse se développe à raison de la rapidité du progrès, et « quiconque s’élève tombe plus durement que quiconque reste à terre ».(Courcelle- Seneuil dans le Journ. des Econ., juil. 1864).
(4) Il y eut à Florence en 1345 une crise où les sociétés des Scali, Peruzzi et Bardi firent faillite, avec des passifs de
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400.000, 1 million, et 363.000 florins d’or. La cause de ces banqueroutes fut la guerre anglo-française, au cours de laquelle Edouard III avait pillé les succursales de ces maisons. L’éb«anlement à Florence fut d’autant plus considérable, que l’Etat était en même temps obéré en raison de sa guerre personnelle (G. ViLLANi, XII, pp. 54, 56 et suiv.). Plus tard, Delacourt remarque déjà {Aanmysing (1669), I, p. 15), que la Hollande souffrait particulièrement fort des banqueroutes, parce qu’elle était alors lé banquier du monde. Sur les crises hollandaises au XVIII® siècle, surtout à l’époque de Law, puis à la fin de la guerre de Sept ans,et lors de la vie chère de 1771-72, voirLAspeyres, Gesch. der volkswirtsch. Anschauiingen der Niederlànder, pp. 273 et suiv. La France eut à souffrir de crises en 1752, 1756, 1784, 1788.
(5) La crise anglaise de 1772 ne fut suivie, chez beaucoup de nations du continent, d’un ébranlement analogue,que seulement en 1773. Par contre, les crises de 1818, 1826, 1839, 1857, se manifestèrent en même temps en Angleterre, en France et aux Etats-Unis ; celles de 1810, 1830, 1836, et 1847 éprouvèrent tout au moins l’Angleterre et la France, et furent suivies en 1837 et en 1848 d’une crise américaine (Juglar, Crises commerciales, p. 15).
(6) La décadence des Indes occidentales commença longtemps avant l’abolition de l’esclavage,et eut peur cause principale la fureur de spéculation, tendant à cultiver tout le pays en vue de la seuls exportation, et à importer tous les cbjets nécessaires à l’existence (Roscher, Kolonien, 3® éd., p. 99).
Pendant longtemps, les colons du Maryland et de la Virginie préférèrent se livrer à la culture aléatoire et épuisante du tabac, plutôt qu’à celle du blé, quoique cette dernière fût à la longue plus rémunératrice. Une loi du Maryland de 1640 imposa à tout planteur de tabac de cultiver au moins 2 acres en maïs (E BELiXG Nordam'^riku, 6, pp 155, 176 ; 5, pp. 296, 695)^
(8) Au Mexique, quelques années avant l’arrivée de Ilumboldt, le fer était monté de 20 à 240 francs, l’acier de 80 à 1300 {N. Espagne, IV, g. 2). Au Cap, le prix du fil. peu avant la
conquête anglaise, s’était élevé de 1.000 0 /O (Barrow, traduction Sprexgel, p. 206). — Des oscillations analogues se produisent sur le marché du travail, même en temps de paix : en Australie, les ouvriers du bâtiment recevaient en 1840 jusqu’à 20 shillings par jour, et seulement 1 shilling en 1843, à la suite d’une forte immigration de la mère patrie (Roscher, Kolonien, pp. 105 et suiv.).
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En ce qui touche les causes de la maladie, toute circonstance venant subitement et fortement à amoindrir la consommation, à augmenter la production, ou seulement même à ébranler V ordre accoutumé du commerce, peut entraîner à sa suite une crise de débouchés.
Tout changement frappant dans la mode, pour prendre un exemple en petit, se relie à une crise, tout au moins dans les pays, où une division accentuée du travail a restreint les occupations de classes entières de producteurs, à la confection d’objets spéciaux du domaine de la mode (1). De grandes épidémies, et d’autres causes, peuvent décourager l’envie du public de consommer, au point que les industries de luxe en particulier aient à souffrir d’une crise douloureuse (2). D’une façon beaucoup plus naturelle encore, les pertes importantes de la fortune nationale par suite de mauvaises récoltes, de guerres, ou de soulèvements, produisent le même résultat (§ 172). Particulièrement dangereuses sont les crises de la propriété bâtie dans une ville en décadence (3), parce que c’est précisément pour les maisons que l’offre peut être le plus lentement diminuée. — Lorsque des perfectionnements importants se produisent dans le machinisme industriel, ou dans la technique agricole,et qu’une masse d’entrepreneurs rivalisent à se préci-
piter pour s’en servir, il arrive en général qu’avec le temps, cette production accrue provoque, par la diminution du prix des marchandises, une augmentation de la consommation. Mais une pareille transformation des mœurs publiques demande toujours du délai, et une crise constitue en général la transition (4). Cette crise est inévitable, et survient au même instant dans de nombreuses branches de l’activité, lorsqu’une nation commerçante voit ses forces productives augmenter plus rapidement que sa clientèle extérieure. Si dans un territoire quelconque, il vient à se produire tout à coup des perspectives très favorables de débouchés, elles sont d’ordinaire surestimées par l’ensemble de la spéculation, chez les nations vigoureuses et excitées par une vive concurrence intérieure.Chaque individu agit comme s’il était seul à pouvoir exploiter l’aventure, et une crise s’en suit d autant plus inévitablement, que les perspectives étaient plus accessibles à l’intelligence des moins qualifiés, comme aux moyens des moins fortunés (5). Une augmentation, seulement temporaire, de la demande, en vient à tourner au fléau, au moins dans les territoires fortement peuplés et où la concurrence se presse : si les perspectives favorables se maintiennent rien qu’un faible instant, la plupart s’imaginent qu’elles dureront toujours, et s’organisent en conséquence pour leurs offres (6). On devra dire en général ici, même abstraction faite de la crise finale inévitable, qu’il est beaucoup plus incommode, et moralement plus dangereux, de tomber du haut d’un degré élevé que d’être resté immobile sur un degré inférieur. — Parmi ces crises commerciales au sens étroit, les plus importantes ont leur origine dans un changement de la valeur des moyens de circulation monétaire. Pour une marchandise comme l’or et l’argent, dont la demande est si extensible, une augmentation de l’offre ne peut pas immédiatement amener
une diminution correspondante de leur valeur d’échange. D’ici à ce que celle-ci se produise, une masse de gens désireux d’acheter se trouvera posséder une capacité réelle d’achat supérieure à l’ancienne. Mais les prix en argent des autres marchandises tendront progressivement à ' monter, par suite aussi bien des achats des consommateurs que de la spéculation. Une augmentation nouvelle est même à prévoir, car l’accroissement des moyens de circulation, tant que leur valeur demeure sensiblement l’ancienne, va peser sur le taux de l’intérêt, et favoriser forcément ainsi les spéculateurs. En général, la production des autres marchandises progresse aussi. Si ce fait se produisait d’une manière égale pour toutes, il n’y aurait pas d’ordinaire imminence de crise ; mais en réalité, il est difficile de compter sur une égalité aussi parfaite. Et si tôt ou tard le prix des métaux précieux vient lui-même à décliner, et leur masse d’ensemble à ne plus avoir une valeur de beaucoup supérieure à celle d’avant l’augmentation de la production des marchandises, il arrivera fatalement que pour beaucoup de celles-ci, la demande adéquate fera défaut (7). Un phénomène analogue se produit encore avec les altérations des monnaies (8), ou avec les émissions fiduciaires, dont la fragilité réelle demeure masquée quelque temps. La création ou la suppression brusque d’une barrière commerciale peut aussi causer une crise de débouchés.D’autre part enfin, la simple attente des négociants, de voir se restreindre notablement l’offre d’une marchandise et la demande s’en accroître, provoque d’ordinaire le zèle de la spéculation à s’assurer la possession des réserves encore existantes. Une surspéculation générale peut en résulter bientôt, grâce surtout à l’entraînement de l’exemple et à l’augmentation du crédit de ceux qui ont acquis leurs provisions au moment de la montée des prix. La fièvre d’activité, qui n’était
fondée peut-être que pour certaines branches d’importation^ gagne la 'plus grande partie de l’économie sociale, et lorsqu’ensuite on a conscience de l’exagération, la crise peut prendre une extension énorme (9).
(1) On peut citer la misère des fabricants de boucles à Birmingham, etc., lorsqu’on 1791 les culottes furent supplantées par les pantalons.
(2) C’est ce qui s’est produit avec le choléra en 1849 en Angleterre et aux Etats-Unis. Il y eut une crise grave à Naples en 1884, lorsque le choléra vint positivement isoler la ville.
(3) C’est l’exemple de Venise. Versailles, après avoir cessé d’être le siège de la résidence royale, vit le nombre de ses habitants tomber rapidement de 80,000 à 25.000.
(4) La lourde crise qui. après 1820, s’appesantit sur presque tous les agriculteurs d’Allemagne, d’Angleterre, et d’autres pays, avait son origine principale dans les progrès considérables apportés à l’exploitation agricole par Thaer, Schwerz, etc. Ceux-ci,piqués d’émulation par la vie chère de 1816-17, étaient allés beaucoup plus vite que l’augmentation de la population et de la consommation ne les pouvait suivre. En général, les crises agricoles sont plus rares, mais, lorsqu’elles ont éclaté, elles sont de bien plus longue durée que celles de l’industrie. Voir les raisons dans le vol. I, § 112 ; vol. II, §§ 19 et suiv.
(5) Lorsque le petit-fils de .Louis XIV monta sur le trône d’Espagne, les négociants de Saint-Malo exagérèrent leurs exportations dans les colonies espagnoles, au point qu’on pouvait s’y procurer des marchandises françaises à meilleur compte qu’en France (Büsch, Werke, 13, p. 22). La crise anglaise de 1720 eut son germe dans les espoirs, que depuis 1711 on avait mis dans un traité de commerce avec l’Amérique espagnole. Sur le continent européen, la proclamation de l’indépendance des Etats-Unis donna lieu à une spéculation énorme de la part des industriels travaillant pour le marché américain, et cette spéculation amena d’autant plus aisément une crise en 1784, que les Etats-Unis demeurèrent comme par le passé, les
meilleurs amis commerciaux de l’Angleterre : Büsch, op. cit., avait prévu le fait. La crise industrielle anglaise de 1810 éclata, parce qu’cn avait surestimé les conséquences du transfert au Brésil de la résidence royale portugaise, et de la libération du commerce avec l’Amérique espagnole, sous l’influence notamment de cette idée que les Anglais, à peu près exclus du continent européen, devaient être par contre presque les seuls à pouvoir utiliser les débouchés transatlantiques. La surproduction anglaise, qui précéda la crise de 1826, reposait à la fois sur les espérances de voir l’adoucissement par Huskisson du système douanier anglais bientôt imité par l’étranger, et de pouvoir exploiter à soi tout seul le marché supposé rapidement prospère des Etats libres sud-américains reconnus par l’Angleterre. Peutêtre le tarif protecteur des Etatg-Unis,aprcs la guerre de Sécession, a-t-il été le moyen de protéger l’Europe contre la surproduction qu’un événement tel que la reconstitution de l’Union aurait facilement pu provoquer (von Mangoldt, Volksw. Lehre^
(6) Il y en a eu autrefois de multiples exemples dans les Indes occidentales, où à la suite de chaque hausse des prix du sucre et du café, on créait, à l’aide de fonds empruntés à la métropole, des plantations nouvelles. Lors de l’affaissement ultérieur des prix, on ne pouvait revenir ni sur les déboisements forestiers, ni sur les constructions, ni sur les achats d’esclaves. La crise hambourgeoise de 1799 fut une conséquence de ce que la conquête française de la Hollande en 1795 avait rejeté sur Hambourg presque tout le commerce mondial hollandais, et en même temps l’approvisionnement des pays rhénans en marchandises d’outre-mer. Büsch, Geschichil. Beurteilung der am Ende des 18 Jahrh. entstandenen grossen Handelsuerwirrun g (1800). Il y eut à Brême un essor passager,parce que cette ville avait été, avant Hambourg, délivrée de la domination napoléonienne et du blocus continental ; mais il entraîna une crise, lorsque Hambourg fut également délivrée en mai 1814, et put profiter à nouveau de la prépondérance naturelle de sa situation. Une crise semblable et très longue éclata à Elhing, lorsque Dantzig
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fut devenu prussien en 1793, et que la protection antérieure de l’Etat en faveur du commerce d’Elbing, sur la continuation de laquelle ses habitants avaient compté avec leurs constructions de bâtiments, etc., vint à faire défaut tout à coup.
(7) La surspéculation antérieure à la crise de 1857 se rattache non moins sûrement aux espoirs que le public avait mis dans les pactoles australien et californien. La surspéculation en Allemagne, en Autriche, etc., se relie de même à l’impression colossale, que les milliards de l’indc'mnité de guerre fra*nçaise, longtemps avant son paiement effectif, avaient produite sur la fantaisie des hommes. En Autriche surtout paraît avoir opéré cette circonstance, que les souscriptions à l’emprunt français de 3 milliards atteignirent 44 milliards (Nauwirth, S pekulationskrisis, p. 13). D’après Newmarch, la conversation quotidienne roulait en Angleterre en 1853 uniquement sur les perspectives des richesses illimitées des mines d’or de Californie et d’Australie (Tooke, h. of P., II, p. 145). Presque tout nouveau pays de l’or connaît, dans les premiers temps après sa découverte, des prix démesurément élevés pour les marchandises ; ensuite vient une période d’importations exagérées, et enfin, une crise. Il en a été ainsi ne Californie en 1851, et en Australie en
(8) Il y eut une crise hanséatique importante à l’époque des altérations de monnaie en Allemagne.
(9) La crise anglaise en 1810-1811 a été originairement causée par l’inquiétude en 1807-1808, à la suite de l’accession du Danemark et de la Russie au blocus continental et de la conquête de l’Espagne et du Portugal par Napoléon. Le chanvre monta par exemple de 58 à 118, le lin de 68 à 142, le suif de 53 à 112, la laine espagnole de 6 et 7 à 22 et 26, et même pour certaines sortes de 2 1 /2 et 5 à 13 et 18 (Tooke, H. of. P., 1, p. 274). [J. WoLFF, Die gegenwàrtige Wirtschaftskrisis, 1888 ; Wasser- RAB, Preise und Krisen, 1889 ; H. Herkxer, Die soziale Reform als Gebot des wirtschaftl. Fortschrittes, 1891, pp. 33-96 et dans le Handw. d. Staatsw.. 4, pp. 907 et suiv. ; Hyndmann, Commercial crises of the nineteenth century, 1891 ; Tugan-