VIE CHÈRE, GUERRE, TROUBLES
a généralement pour résultat une crise de débouchés très grave (4). La diminution de l’ensemble du revenu national s en suit également. Les hommes et les chevaux les plus vigoureux sont enlevés à leur travail productif, et l’intérêt spirituel de la nation se détourne vers les combats et les victoires, c’est-à-dire vers des voies le plus souvent improductives au point de vue économique. Le sentiment régnant d insécurité décourage tous ceux qui s’occupaient de produire, fait perdre aux détenteurs de fonds d’Etat, d’actions, etc., par l’abaissement de leurs cours, une grande partie de leur fortune, sans qu’aucune autre classe de la nation tire de cette perte un profit. 11 s’y joint une accumulation d’approvisionnements individuels sans buts commerciaux, et même de destructions proprement dites (5). Cette diminution du revenu national entraîne fatalement une crise pour tous les possesseurs de réserves de marchandises antérieurement créées, comme pour tous les producteurs désireux de poursuivre, sans les restreindre, leurs affaires anciennes ; il en va de même pour ceux qui détiennent des forces productives, soit propriétaires de capitaux fixes, soit ouvriers, qui pour la plupart sont condamnés à l’inaction. Outre cette diminution absolue de la demande, la guerre amène d’une façon presque inévitable un formidable ébranlement de tout le reste de la consommation. Les sommes que l’Etat belligérant lève sous forme d’impôts, d’emprunts, etc., sont employées à de toutes autres sortes de demandes que si elles étaient demeurées dans les poches de ses sujets. 11 en est de même,-à un degré supérieur encore, de tous les pillages et extorsions de l’ennemi vainqueur. A tout ceci s’ajoute enfin les bouleversements considérables, que toute guerre importante opère dans les voies du commerce extérieur (6). — Des. phénomènes analogues peuvent résulter des troubles intérieurs.
qu’il s’agisse d’une lutte soit entre diverses provinces, soit entre différentes classes de la nation. Dans les deux cas, l’ébranlement de l’ancienne organisation commerciale par suite des destructions proprement dites, de l’emploi improductif des forces du travail et du capital, de l’appauvrissement de groupes nombreux de consommateurs, de la paralysie de la confiance publique, peut-être aussi considérable que pendant la guerre. Bien mieux, au cours d’une guerre civile on se réfugie,plus aisément encore qu’au cours d’une guerre extérieure, dans des émissions exagérées de papier et tout ce qui s’en suit, parce que beaucoup de révolutionnaires reconnaissent non sans raison qu’il y a là, en dehors de la détresse financière, un moyen capital de bouleversement (7). — Le rétablissement de la paix lui-même, à la suite d’une longue guerre, entraîne en général une crise de débouchés d’autant plus violente,que la conclusion de cette paix est'plus subite (8). De nombreux milliers de travailleurs habiles reviennent sans transition à leur charrue, à leur métier, etc. La branche d’économie qui s’était développée d’une manière gigantesque en vue des besoins de la guerre, se flétrit tout à coup (9). La suppression des impôts et emprunts si nombreux, qu’entraînait la guerre, a aussi un contre coup redoutable, que peut dépasser encore, suivant les circontances, le retour du commerce dans ses voies naturelles interrompues depuis des années (10). Un peuple, dont les efforts belliqueux vont au delà de ses ressources'.est comparable à un prodigue dans l’entourage duquel tout peut revêtir l’apparence de la richesse. La rente du sol s’élève, en beaucoup d’endroits, avec le prix des grains. Beaucoup de capitalistes gagnent avec les emprunts d’Etat, surtout ceux qui habitent dans la capitale et influent le plus fortement sur l’opinion publique ; il en est de même des fabricants, qui travaillent pour les subsides et les expé-
ditions. .'\Iais tout ceci, considère au point de vue de l’économie sociale entière, n’est qu’illusion. Quoique beaucoup de particuliers, à l’exemple du prodigue ci-dessus, soient intéressés à ce que cette illusion dure longtemps, lorsque la nation retrouve enfin son sang-froid, le choc de l’arrêt
1 ébranle d autant plus, qu’elle a été plus vite à glisser sur la pente (11).
(1) En France, depuis 1800, les années de prix maximum des grains précédèrent immédiatement, et avec la plus grande régularité, les années de crises, notamment en 1804 1813 1818
1830, 1839, 1847, 1855 (Juglar). . > . ,
(2) Le royaume de Saxe a pendant l’année agricole 1846-47, supporté, pour sa consommation de céréales,‘une dépense supplémentaire de 21 millions de thalers (Engel).
(3) Lorsqu’une récolte abondante semble tout avoir remis sur pied, la capacité d’achats des pays exportateurs de blé, qui s’était si fort accrue vient à baisser tout à coup, et ces pays peuvent avoir à subir une crise. Les mauvaises récoltes en vins peuvent agir sur les pays viticoles, à la façon de ces mauvaises récoltes en grains. V Economiste français (février 1888) estime les pertes de la France par le phylloxéra à 10 milliards, et voit dans ce fléau la cause' principale des crises de cette époque.
(4) Il y eut en Angleterre une crise en 1528, du fait de la seule crainte de la guerre. La crise de 1793 n’a pas d’ailleurs été causée par la guerre, qui n’a fait que l’empirer (Tooke, H. of. P., I, p. 176 et suiv.).
(o) Le royaume de Saxe a perdu de janvier 1813 à juin 1814 environ 1.134 millions de thalers (Masius).
(6) La crise hollandaise de 1532 fut provoquée par la fermeture du Sund par les Danois, sur les incitations de Wullenwever (Waitz, Lübeck miter Wullenwever, I, pp. 154 et suiv.). Pendant le blocus continental, les fabricants français de coton-, nades ne pouvaient tirer leurs matières premières que d’Espagne, de Naples et de Turquie, et le plus souvent par voie de terre.