‹ Économie industrielle [microform]Chapitre 134 sur 155 · VIE CHÈRE, GUERRES, TROUBLES · texte numérisé non relu

VIE CHÈRE, GUERRES, TROUBLES

la paix entre r.\ngleterre et la Russie, en 1856, fit baisser par exemple le suif de 60 à 45,1a graine de lin de 78 à 48 shillings. Le fait qu’en même temps aucune crise proprement dite n’éclata, doit être attribué à la prépondérance des impulsions contraires, en particulier à l’afflux d’or de Californie et d’Australie.

Sans que survienne aucune calamité proprement dite, la sécurité par trop grande, d’une paix et d’une prospérité tenues pour inébranlables, peut conduire à une spéculation inconsidérée, et à sa suite à une crise (1). Le taux, en général inférieur, de l’intérêt chez les nations riches et d’une haute civilisation,y incite vivement: c’est ainsi par exemple, que des réductions sur les arrérages de la dette publique ont souvent été le signal de spéculations vertigineuses et de crises consécutives (2). La forme la plus ordinaire, sous laquelle se manifeste l’épargne des sages administrateurs, est la transformation d’une partie de leur revenu en capital circulant,et de celui-ci ensuite en capital fixe. La consommation nationale ne s’en amoindrit pas pour cela, mais elle se rejette sur d’autres sortes de biens qu’ auparavant (Vol. I, § 217) et peut ainsi, si la transformation se produit avec force et brusquerie, amener une crise pour une foule de producteurs. Beaucoup plus naturellement encore, ce phénomène se produit lorsque les nouvelles fixations de capitaux dépassent le montant des épargnes nouvelles (3). Les crises de ce genre, que sans accidents spéciaux prépare ■ avec beaucoup de régularité (4) le cours naturel du déve-

loppement d’une haute civilisation (§ 170), se laissent le plus aisément reconnaître, et souvent aussi prédire, par les seuls mouvements des opérations bancaires (5). Ce sont Roscher II. £7

surtout des crises reposant sur un malentendu et sur un abus de la prospérité ; elles présentent, à l’époque de leur expansion, précédant généralement la débâcle, un véritable vertige épidémique de spéculation, où la duperie du côté des sages, et l’aveuglement du côté des imbéciles généralement sans conscience, atteignent un degré souvent incroyable pour la postérité (6). Avant le début de la crise, toutes les ressources du crédit se tendent follement, sans considération aucune, pour éviter de se défaire à des cours en baisse des marchandises « bloquées » par la spéculation (7).

[Les anciennes théories sur les crises en montraient le signe décisif dans le défaut de concordance entre la production et les besoins. La surproduction, d’après elles, est l’occasion pour la crise d’éclater. Lorsque ces théories envisagent la restriction dé la production comme un remède, elles se placent ainsi, d’une manière unilatérale, au point de vue des entrepreneurs, car les ouvriers ne profitent en rien de cette limitation. Au contraire, elle a pour eux, de meilleure heure encore, des conséquences funestes, comme le chômage ou la diminution de la durée ordinaire du travail. On a,à l’occasion, cherché l’explication des crises dans un état de surconsommation : on consomme trop et on capitalise trop peu, ce qui en fin de compte, lorsque la population s’accroît, amène le chômage. La production ne peut plus s’étendre, bien que la population se développe. Les salaires des ouvriers sont montés aux dépens du revenu des capitalistes, et si ceux-ci doivent. cesser de mettre de côté une partie de ce revenu, il se manifestera tôt ou tard un recul dans la production. Cette conception est aussi erronée que la théorie de la « sous-consommation ». Si la cause de la crise se trouvait dans une montée trop forte des salaires ouvriers, son développement serait forcément tout

autre. Le chômage ne peut d’emblée prendre une si grande extension, et il ne pourrait davantage se manifester aucun recul dans la création de moyens de consommation. Lorsque les crises ne peuvent être arrêtées par des augmentations de salaires, il est également impossible qu’il y ait, dans la situation de fait des salaires, une cause quelconque de surproduction.

Les explications qui satisfont le mieux, sur la façon dont une crise est provoquée, ont été récemment fournies par SpietnofJ et Pohle, qui se montrent d’accord sur les points essentiels. D’après eux,les crises naîtraient de ce que l’épargne de fractions du revenu, et son placement productif, sont deux choses souvent fort éloignées l’une de l’autre dans le temps. Au début d’une période de hausse, il existe de vastes disponibilités de capitaux accumulés au cours de la dépression précédente. Les épargnants placent leurs économies dans les banques ou autres institutions de crédit, ou achètent des valeurs, mais il n’est pas vraisemblable que ce soit la totalité des capitaux nouveaux entassés, qui vienne à affluer dans ces directions. Les cours en effet ' montent dans la mesure où fléchit le taux de l’intérêt, en raison de ce que le capital nouveau cherche à se placer. La montée des cours incite fortement a augmenter la production, surtout dans les industries servant à la consommation reproductrice. Les mines, les hauts-fourneaux, les forges, les fabriques de machines, reçoivent de nouvelles commandes, et l’activité s’accroît aussi dans l’industrie du batiment. Des exploitations nouvelles se fondent, celles déjà existantes s agrandissent. Vient ensuite une période d’une durée plus ou moins longue, pendant laquelle c’est aussitôt, et pour leur plus grande partie, que les fractions du revenu épargnées sont placées productivement. L’animation des affaires amène une montée des cours des va-

VT

leurs industrielles. Tandis que la montée initiale des cours était due à ce que l’offre du capital dépassait la demande, la hausse consécutive provient de ce que les entreprises donnent de bon dividendes. Mais à la fin, on arrive à un point où la demande de capitaux dépasse l’offre, et c’est là ce qui provoque le contre-coup .Dès lors les cours baissent et le taux de l’intérêt monte. Les emplois de capitaux en perspective deviennent économiquement impossibles, en ce que les gains à attendre ne sont plus en rapport exact avec le taux relevé de l’intérêt. Le vif essor de l’entreprise est suivi d’une dépression. Les propriétaires de capitaux préfèrent laisser leurs réserves sans emploi, ou se contenter d’un taux d’intérêt réduit, plutôt que de procéder à des investissements. Le taux élevé de l’intérêt et les salaires ouvriers accrus constituent des obstacles à l’emploi immédiatement productif des capitaux existants ou en voie de création. L’épargne ne suffit plus à couvrir les capitaux fixes nouvellement établis. Le besoin excessif de capitaux pour l’industrie amène l’arrêt de la période d’essor des •aiïaires,et la transforme en une période de dépression. La différence dans les conceptions des deux auteurs consiste en ce que Pohle aperçoit, dans l’accroissement de la population, l’occasion essentielle de l’extension régulière de la production,ainsi que de la débâcle de la hausse. Spiethoff par contre, et très justement à mon sens, tient l’augmentation de la population pour un facteur dont l’action est constante, et chez lequel par suite il ne faut pas chercher la raison d’une hausse initiale de plusieurs années et de sa transformation consécutive subite en débâcle.]

(1) La surproduction anglaise, qui conduisit à la crise de 1841-42, fut le fruit ; de la paix profonde à l’intérieur et à l’extérieur après la réforme parlementaire et municipale et l’alliance

de O’Connell avec le gouvernement, etc ; de plusieurs bonnes récoltes ; de la prospérité du commerce avec l’Amérique, etc. La surproduction de 1857 résulta de l’essor inouï de l’économie sociale anglaise, amené par la suppression des droits sur les blés, surtout depuis la mise en pratique de la politique dite du libre échange (Morier Ev.axs, History of the commercial crisis 1857 and the stock-exchange panic of 1859 (1859).

(2) Il en a été ainsi en Angleterre en 1825 et en 1847, et même à proprement parler dès 1713. Tooke pense que le seul fait du faible taux de l’escompte, lorsqu’on ne s’attend d’ailleurs à aucune augmentation du prix des marchandises, ne renferme pas encore la tentation de spéculer : ainsi par exemple, la marée spéculative de 1796 sur les denrées coloniales, celle générale de 1808 celle de 1814, sur les articles d’exportation, ont coïncidé avec des difficultés du crédit (//. of P., III, p. 159). Néanmoins il n’est pas douteux en somme qu’un taux d’intérêt inférieur, décourageant pour les capitalistes, favorise médiatement comme immédiatement la spéculation, avec ses chances considérables de gains ou de pertes.

(3) La crise anglaise de 1847, qui éclata à la suite de la mauvaise récolte de 1846, fut préparée par l’exagération de la construction des chemins de fer. De 1845 à 1850 par exemple, il en fut tferminé une longueur de 4.150 milles anglais. pour un montant de 150 millions de livres sterling. L’année 1847 dut fournir à elle seule, en dehors de 16 millions sterling pour l’importation de grains, de 8 millions sterling pour remjirunt pour remédier à la famine en Irlande, et de majorations de 60 à 70 0 /O dans le prix des cotons, encore 40.700.000 livres pour continuer l’établissement des voies ferrées. Beaucoup d’actionnaires s’aperçurent qu’ils avaient trop entrepris. Mais les directeurs, s’appuyant sur les statuts, obligèrent à poursuivre la construction, à laquelle ils étaient personnellement intéressés. Ce fut, pour toute l’économie nationale,quelque chose de semblable à ce qui arriverait, si un particulier s’était mis à entreprendre des bâtiments sans pouvoir en acquitter le prix avec les revenus qu’il a de libres. S’il les achève quand même,il s’enrichit, mais il est

vrai après une période transitoire difficile. S’il ne peut les achever, les bâtiments commencés peuvent perdre toute valeur, ou bien il se trouve obligé de les céder à vil prix à des personnes capables de les mener à leur fin. En octobre 1848, les cours en Bourse des actions de chemin de fer atteignaient à peine 150 millions sterling, alors que les versements primitifs avaient été d environ 200 millions, et que les porteurs de cette époque avaient payé leurs titres au moins 250 (Economist du 21 octobre 1848). On trouvera une excellente description de cette crise et de ses différences avec celle de 1826 dans Wilson, Capital, pp. 154 et suiv., 170 et suiv.

(4) G est une superstition de croire que le retour périodique des crises soit une nécessité (Cliffe Leslie, Economist des 19/24 novembre 1864). levons admettait 10 ans pour le retour des crises, et leur trouvait une connexité avec les taches du soleil ! [Le premier qui ait tenté de démontrer par l’histoire et la statistique la périodicité, fut l’anglais Hyde Clarke en 1847, dans un article de la revue Railway Register. En fait,, le retour des crises est indéniable, mais leur périodicité n’a rien de mathématique. Le cycle industriel peut être plus ou moins long, suivant les conditions économiques concrètes d’un moment historique donné. L’affirmation, que les crises seraient soumises à des lois fixes, en fait un phénomène d’un obscur mysticisme, et place en elles quelque chose de mystérieux qui ne s’y trouve point (Pohle, p. 62)].

(5) C’est l’idée capitale de C. Juglar dans son ouvrage : Crises commerciales. Les escomptes et les avances sur garantie des banques croissent presque constamment jusqu’à la crise, atteignent pendant celle-ci leur maximum, et tombent ensuite, après qu’il a été procédé à la liquidation, d’une quantité énorme, pour renouveler dès lors le même cycle. Par exemple les escomptes de la Banque de France ont passé par les chiffres suivants , en millions de francs : 1800, 111 ; 1803-4, 650 ; 1805, 255 ; 1810, 750 ; 1811, 391 ; 1813, 640 ; 1814, 84 ; 1818, 615 ; 1820, 253 ; 1826, 688 ; 1828, 427 ; 1830, 617 ; 1832, 150 ; 1836, 760 ; 1839, 1047 ; 1841, 885 ; 1847, 1327 ; 1849, 256 ; 1857,

I 2089 ; 1859, 1414. L’encaisse métallique de la banque suit un

’ cours inverse ; le minimum en est atteint dans les années de

^ crise, l’importance en est extrême dans celles de liquidation.

I Ainsi par exemple, elle n’était en 1847 que de 57 millions, con-

I tre en 1849, de 626 ; en 1857, 72 millions seulement contre

' 287 en 1859. Des guerres même, comme celles de Napoléon III,

peuvent en période ascendante n’apporter que peu de dérangement. Ainsi par exemple, en 1854 et 1855, la France, lors de > son premier emprunt d’Etat de 250 millions, reçut 467 millions

d’offres ; pour son second de 500 millions, 2175 ; pour son troi- ^ sième de 750 millions, 3.562 ; le nombre des souscripteurs lut

' de 98.000, 177.000, et 316.000 (Juglar, p. 206). La quantité

des billets atteint son maximum peu avant la crise, son minimum aussitôt après. Tout ceci s’est déroulé d’une façon très parallèle en Angleterre et en Amérique (Juglar, dans le Journ. i df>5 £con., 1856). On a proposé d’évaluer l’intensité d’une crise

commerciale au sens étroit, par une fraction dont le numérateur serait fourni par la quantité de billets sans couverture, et le dénominateur par celle des dépôts particuliers dans les banques ; Gibbons {Bank of New- York, p. 355 et suiv.), mesure l’intensité de la diminution des billets, dont la soudaineté a annoncé autant qu’aggravé la crise, par le rapport entre les bases sujettes à fluctuation des avances bancaires (billets et dépôts), et le montant des prêts au delà du capital de la banque. Lord Overstone avait déjà défini l’avant-crise, la crise et l’après-crise par la phrase suivante : State of quiescence, improvement, growing confidence, prosperity, excitement, ovcrtrading, convulsions, pressure, stagnation, distress, ending again inquiescence. {Tracts, p. 31.)

(6) La compagnie des Indes occidentales de Law avait établi des prix pour la découverte d’un rocher d’émeraude qui aurait été situé dans le cours de la rivière Arkansas. Avant la crise de 1826, des actions de mines sud-américaines, émises à 10 et à 70 livres sterling, étaient montées à 182 et 1.350 livres, bien que les gisements n’eussent pas encore été explorés en partie {Zeitschr. f. Staatsw., 14, p. 419). C’était l’époque où

des spéculateurs envoyaient des patins et des bouillottes en grande quantité au Brésil, des porcelaines et cristaux de luxe à des gens qui jusque-là n’avaient bu que dans des cornes de bœuf ou dans des écailles de noix de coco ; ou bien, ils expédiaient à Sydney du sel purgatif en masses telles, que tous ses habitants auraient pu en être pourvus d’une dose hebdomadaire pendant 50 ans. Après 1871, à Berlin, des spéculateurs sur les terrains y avaient acheté des espaces qui auraient pu suffire à l’édification de logements pour 3 millions d’hommes (Exgel, Preuss. statist. Zeitschr., 1875, 4, p. 532). En Prusse, en 1872, 543.095.000 thalers furent engloutis dans des sociétés par actions ; en Autriche 1.783 millions de florins. Lors du krach de Vienne en 1873, une maison fit faillite, où les actions ne représentaient que 1 0 /O du capital, après avoir reçu d’innombrables dupes des versements à sa libre disposition, dont le total était fort supérieur à l’objet éventuel des achats,tandis que 1 appat était constitué par quelques gains illusoires {Zeitschr. /. Staatsw., 30, p. 14). Aux environs de 1856-57, un petit boutiquier de Havelberg accepta des traites d’un capital de 5.000 thalers, pour 4 millions de marks argent de banque (Tooke, Inqiury into the currency-principle, 79, pp. 163 et suiv ; Micha'elis dans la Pickfords Volksw. Monatschr. 1858, et Volkswirtsch. Schr., vol. I, 1873 ; Schaeffle, dans la D. Vierteljahrschr.,

1858, I, pp. 325, 415 ; \V. Œchelhâuser, Die wirtschaftlkhe Krisis, Berlin, 1876).

(/) Le bloquage des marchandises aux époques de surspéculation est mis en lumière, par exemple, par une comparaison des réserves existantes dans les entrepôts français en décembre 1851 et 1857. Les chiffres étaient pour les cafés 75.000 et 270.000 quintaux métriques ; pour les céréales 30.000 et

102.000 ; pour les cotons, 41.000 et 156.000 ; pour la laine,

25.000 et 72.000 ; pour le fer brut, 51.000 et 132.0000 (Juglar,' Crises jommerciales, p. 38). En Autriche, peu avant que la crise de 1873 n’éclatât, des compagnies de chemin de fer tout à fait « respectables » avaient employé leurs encaisses à des opérations de reports, afin de mettre à profit le taux élevé de l’intérêt ;

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