ENFANTS DES FABRIQUES
[Il faut d’ailleurs séparer deux catégories d’âge: d’une part, celle des jeunes ouvriers proprement dits jusqu’à l’accomplissement de leur seizième année ; d’autre part, celle des demi-adultes allant de la seizième à la vingt-etunième. Tandis que l’occupation régulière des premiers dans l’industrie offre des inconvénients, on ne peut rien objecter à ce que l’on attire vers elle les demi-adultes. Il est à recommander seulement de ne pas restreindre pour les plus jeunes parmi ces derniers les occasions de compléter leur instruction, et d’exercer sur tous une surveillance empêchant, dans la mesure du possible, les écarts de jeunesse. Il est indéniable que pour certaines couches populaires, le travail des enfants est une franche nécescessité. Lorsqu’une famille compte une troupe nombreuse d’enfants, les parents ne sont souvent pas en mesure de gagner autant qu’il serait nécessaire pour suffire à leur entretien à tous. La fréquentation de l’école publique et l’accomplissement des travaux scolaires laissent beaucoup de loisirs qui sont facilement mal employés, surtout si les parents quittent la maison de grand matin et s’ils en restent éloignés, sinon toute la journée, du moins de longues heures. Les asiles et refuges d’enfants ne pourront jamais avoir qu’un cercle d’activité restreint. On ne peut donc en arriver si loin que l’interdiction absolue pour les mineurs de 16 ans de tout travail industriel, et il faut se borner à tracer seulement à celui-ci des limites compatibles avec le développement de la nature. Du moment que le travail sera maintenu dans la mesure imposée par les forces corporelles de l’enfant et les nécessités de l’instruction scolaire, on ne pourra rien objecter contre l’emploi de celui-ci aux travaux les plus faciles delà culture, du jardinage, de la bergerie dans la ferme familiale, ou de l’atelier paternel. Par contre, l’emploi de l’enfant présente un
•caractère inquiétant au plus haut point, lorsque, suivant les conceptions primitives des fabriques, il doit remplacer les services des adultes.
L’emploi des enfants a suivi un développement parti- •culièrement funeste dans l’Angleterre industrielle. Malgré la désapprobation générale par lui soulevée dès 1796, et la suppression des abus les plus criants par une loi de 1802, •on n’obtint rien de plus que de limiter à la neuvième année le début de l’utilisation des enfants. En 1839, le travail des enfants était encore une institution si répandue, que «ur les 419.560 ouvriers des fabriques du Royaume-Uni, presque la moitié avaient moins de 18 ans. Encore aujourd’hui on ne peut imposer silence aux plaintes sur la misère
enfantine dans la fabrique et l’industrie à domicile an- •glaises. 11 est fort regrettable que ce soient justement les milieux ouvriers eux- mêmes qui se montrent incapables de comprendre que le travail des enfants doit être limité, parce qu’ils se refusent à renoncer au supplément de gains qu’il leur procure. La loi anglaise de 1908 sur la protection des enfants intervient dans des matières fort différentes, puisqu’elle dispose au sujet des nourrissons, institue des tribunaux pour enfants, interdit aux jeunes .gens de fumer et défend l’entrée des cabarets aux enfants de moins de 14 ans. De plus importants problèmes, comme la prohibition de vendre dans les rues, la suppression du système de la demi-journée, dans lequel les enfants à partir de 12 ans fréquentent une demi-journée l’école, une demijournée la fabrique, la prolongation du temps de scolarité, l’institution d’écoles complémentaires et beaucoup d’autres •questions aspirent encore à être résolues. L’industrie textile anglaise occupait, en 1909, plus d’un million d’ouvriers avec une proportion de 3 0 /O, soit 32.647 enfants •de moins de 14 ans et de 23 0 /O, soit 238.772 de 14 à
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18 ans. Il n’a pas été publié de renseignements sur l’emploi des enfants dans les autres branches de l’industrie.
En Allemagne^ le développement de l’industrie, et principalement celui de la filature dans la région du Bas-Rhin^ a eu pour conséquence l’extension de l’emploi des enfantsdans les fabriques. Les travaux préparatoires de la loi du 16 mai 1853 ont établi qu’en Prusse, environ 8.000 enfants de 9 à 12 ans et 24.000 de 12 à 14 ans étaient employés dans l’industrie. Par rapport au total d’environ 2 millions d’enfants du même âge, les chiffres qui précèdent pourraient paraître de peu d’importance. Mais il ne faut pasoublier qu’à cette époque les fabriques n’occupaient guère plus d’un demi-million d’individus. Les enfants travaillaient toujours encadrés par les adultes, qui fournissaient dans le textile une durée de travail d’au moins 12 heures, plus généralement 14 à 15, et même souvent davantage. Une enquête provoquée, en 1875, par le Conseil fédéral, et portant sur une série de branches d’industrie, a montré l’existence de 88.000 jeunes ouvriers, dont 24 0/0 âgés de 12 à 14 ans, et 76 0/0 de 14 à 16 ans. Les recensements professionnels de 1895 et de 1907 ont fait ressortir un accroissement absolu aussi bien que relatif dans l’emploi d’enfants de moins de 14 ans, et une diminution relative dans l’occupation industrielle des individusde 14 à 20 ans. Dans les fabriques ou établissements similaires assujettis à l’inspection industrielle, le nombre desenfants de 12 à 14 ans s’est augmenté, jusqu’en 1890, au chiffre de 27.485, puis s’est abaissé à la suite de la novelle de 1891, pour atteindre, en 1902, son niveau le plus bas avec 8.077, et remonter ensuite, en 1908, à 12.062. Le nombre des jeunes gens de 14 à 16 ans s’est, par contre, accru, de 1880 à 1898, de 123 0/0, pour atteindre, en 1908, 256 0/0, les chiffres absolus étant, pour 1882, 123.543, et,..
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pour 1908, 440.255. Le nombre des jeunes ouvriers en général est passé, en 1908, à 228 0/0. Depuis 1890 sont •comprises dans ces chiffres les données relatives à l’Alsace- Lorraine, et, depuis 1904, celles portant sur les ateliers de •confection de lingerie et de vêtements. Il faut douter qu’il soit exact que l’appel des jeunes ouvriers au travail des fabriques corresponde dans une proportion assez précise à l’accroissement du nombre des ouvriers en général. En effet, celui-ci a été, pour 1902, à 4.524.728 individus des deux sexes, et, en 1908, de 5.670.099, soit une augmentation de 25 0/0 environ, tandis que le nombre des jeunes ouvTiers a passé de 324.380 en 1902, à 452.317 en 1908, ce qui représenterait, pour la même période, un accroisse- •
ment d’environ 39 0 /O. Ces renseignements donnent l’im- . pression que les employeurs ne jugent plus le respect des 1*
prescriptions protectrices de la loi comme un obstacle aussi essentiel qu’autrefois à l’emploi des jeunes ouvriers. ç
Dans le commerce et les transports, ce travail des jeunes gens n’a pas la grande importance qu’il possède, au con- jg
traire, dans l’industrie à domicile et les autres occupations vÆ
industrielles accessoires en dehors des fabriques. Les ren- Æ
seignements officiels existant à cet égard ne peuvent signi- 9 •
fier grand’chose, mais il est admis que l’exploitation inté- W
grale des forces corporelles de l’enfant préjudicie d’ordi- % !
naire au bien public. Les courses et le service, le portage du lait, du pain et des journaux, les emplois comme bonnes Y j
d’enfants, le relevage des quilles, le soutirage du pétrole ou •ff ,
de la bière ont été, pour un temps, imposés aux enfants !
dans une mesure dépassant de beaucoup leurs forces. La 'jr ;
loi du 30 mars 1903, qui a resserré les limites de l’occupa- ,
tion professionnelle des enfants de moins de 13 ans et de ceux de plus de 13 ans encore assujettis aux obligations jjj
scolaires, constitue un grand progrès, autant que la loi ^ i
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de 1911 sur le travail à domicile, qui a placé sous les yeur. vigilants de l’inspection les ateliers industriels à domicile.- Ces lois-sont importantes en raison de leur principe même : la réforme sociale s’était arrêtée jusque-là au seuil de la famille, et le franchit désormais dans l’intérêt de la prospérité corporelle, intellectuelle et morale de la jeune génération. A l’égard des jeunes ouvriers occupés dans le» fabriques, la loi du 28 décembre 1908 a apporté cette amélioration de leur garantir, à l’issue de leur travail journalier, un minimum de 11 heures de repos ininterrompu. En outre, aux jours auxquels ils ont, dans l’établissement où ils sont occupés, accpmpli la durée de travail légalement permise, il ne peut leur être confié du travail à exécuteren dehors de cet établissement, soit par leur employeur,, soit pour le compte de tiers.
En dehors de l’Allemagne, le travail des enfants est aujourd’hui encore pratiqué partout sur une vaste échelle,, en Italie, en France, en Hollande, en Belgique et en Suisse.
L’Italie connaît le travail des enfants sous son aspect leplus effroyable, puisqu’on 1909, sur 1.476.722 ouvriers des établissements placés sous l’inspection des fabriques, on en comptait 182.136 au-dessous de 15 ans, soit 12,3 0/0.
La situation est particulièrement fâcheuse dans l’industrie de la soie, où 20 0/0 du total des ouvriers sont représentés par des enfants de moins de 15 ans (46.619 enfants sur 232,468 salariés [en 1909]). Il en est de même dans les mines de soufre, où presque 10,2 0 /O de tous les travailleurs sont des enfants (44.798 salariés, dont 4.561 au-dessous de 15 ans). En France, il n’y avait pas, en 1897, moins de 16,7 0/0 de jeunes gens parmi tous les ouvriers de l’industrie. D’après le rapport de la Commission supérieure du travail pour 1900, on comptait sur 4.199.650 ouvriers des deux sexes dans les fabriques assujetties à l’inspection,
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615.334 jeunes gens de moins de 18 ans, soit 14,7 0/0. En Suisse, en 1880, les enfants et jeunes gens formaient encore 14 0/0 de tous les ouvriers des fabriques, mais les rapports les plus récents des inspecteurs affirment que dans les six ou huit dernières années, jusqu’en 1913, le nombre des individus de moins de 18 ans y a notablement
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lande, que les enfants paraissent toujours obligés de travailler dans des conditions beaucoup plus dures que dans les autres pays.
Une comparaison, au point de vue international, relative à la situation en 1907, fait connaître que sur l’ensemble des ouvriers occupés dans les établissements assujettis à l’inspection de l’industrie, on comptait comme enfants de moins de 14 ans, en Allemagne, 0,2 0 /O ; en Angleterre,
0,8 0 /O ; en France, par contre (enfants de moins de 15 ans),
■(1) Ou^Tages principaux sur le travail des enfants : Petitti DI Roreto, Sul lavoro dei fanciiilli nelle manifatture (1841) ; Ducpétiaux, De la condition physique et morale des jeunes ouvriers et des moyens de l'améliorer, II (Bruxelles, 1843) ; Considérant, Du travail des enfants dans les manufactures e% dans les ateliers de la petite industrie (1863) ; ajouter les Minutes of evidence du Children-Employement Committee de 1832, et l’enquête belge de 1848 ; [Jules Simon, L'ouvrier de huit ans, Paris, 1867 ; Friedlander, Il lavoro délia donne e dei fanciulli, 1886, traduction allemande de Fleischer, 1887 ; Frank Hind, The cry of the children, 1898; D. Clark, American child and Moloch of to-day, Cincinnati, 1907 ; J. C. Golmark, Child Labour Législation, 1907 ; K. .A.gahd, Die Erwerbstàtigkeit schulpflichtiger Kinder ; P. Mangean, Les conditions du travail des enfants dans les petites industries de l'alimentation, 1910 ; Albert Malauz.at, Le travail de nuit
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des enfants dans les usines à feu continu, 1910 ; Georges de Lacoste, Le travail de nuit des enfants, 1911 ; P. Martin, Le travail des enfants en Allemagne et sa réglementation, 1911 ; H. Simon, Bas englische Kindergesetz, dans le Jahrh. f. Ges., 33, p. 1181 et suiv. ; Reichsarbeitsblatt, 8 (1910), p. 912 ; 9 (1911)' p. 108 ; Stieda, clans le IJandw. d. Staatsw., 3« éd., 5 p, 726
et suiv. ; Oldenberg dans le Jahrb. /. Ges. u. Vercv. 18 p. 961 et suiv.]. ’
(2) L’exclusion du travail dans les fabriques est totale, pour les enfants âgés de moins : de 14 ans, en Suisse et en Pennsylvanie ; de 13 ans, en Allemagne, Hollande, Suède, Maine, Rhode-Island, New-Hampshire ; de 10 ans, en Autriche et Massachusetts ; de 13 ans en général en France, mais de 10 ans pour certaines branches d’industrie désignées par décret, notamment la plupart des fabriques textiles, des verreries et des papeteries ; de 10 ans, en Angleterre, pour le textile, et de 8 ans pour les autres fabriques, ainsi que pour les workshops. Les enfants de 12 à 14 ans ne peuvent, en Allemagne, travailler que 6 heures par jour au maximum et les jeunes gens de 14 à 16 ans, 10 heures ; en Angleterre, dans le textile, la journée des enfants est limitée à 6 heures, ou à 10 heures par deux jours ; celle des jeunes gens et des femmes à 10 heures, et à 6 h. 1 /2 le samedi ; en France, 6 heures pour les enfants de moins de 12 ans, 12 heures au-dessus. Non moins nécessaire qu un maximum de ce genre est la garantie de pauses, surtout au moment des repas. Ces pauses, dans le textile anglais, sont au minimum de 2 heures par jour, en sorte que les ouvriers protégés ne fassent pas plus de 4 h. 1 /2 consécutives et puissent, pendant les pauses, quitter les locaux de travail.
(3) La plupart des Etats de la Confédération nord-américaine ne sont pas allés, en matière de protection des enfants, plus loin que les lois scolaires ne le rendaient nécessaire. En Angleterre, où l’on a reculé si longtemps devant l’obligation scolaire comme portant atteinte à la liberté des familles, tandis que cette obligation convenablement comprise protège, au contraire, la liberté des enfants contre l’aveuglement ou Vin-