‹ Economie industrielle;Chapitre 29 sur 72 · IMPORTANCE POLITIQUE DE L'INDUSTRIE · texte numérisé non relu

IMPORTANCE POLITIQUE DE L'INDUSTRIE

Les industries les plus considérables, celles surtout qui travaillent pour la consommation en masse des produits usuels, ne peuvent trouver une base suffisante pour l'écoulement de leurs produits dans une condition des ouvriers qui serait servile, c'est-à-dire limitée au minimum nécessaire à Tentretien de l'existence (2). Si l'antiquité comme l'Orient, en dépit du degré supérieur du reste atteint par leur civilisation, ne sont jamais parvenus à un développement industriel vraiment remarquable, cela est dû, en grande partie, à ce que tous deux n'ont jamais entièrement renoncé à l'esclavage (3, 4, 5). Mais de plus hautes perspectives s'ouvrent encore au caractère civilisateur de l'industrie. C'est elle qui a fait naître la maxime, étendue progressivement ensuite aux autres branches de l'activité économique : « si c'est la dignité de sa fonction qui honore le roi, <jue ce soit le labeur de nos mains qui nous honore ». Ce «entiment de l'honneur, en même temps cause et effet de la puissance économique (6), favorise dans la vie d'un Etat l'ascension des éléments démocratiques, d'autant mieux que le travailleur industriel doit, bien plus que le travailleur agricole, avoir le souci d'un public dont il fait lui-même partie intégrante.

(1) Reumng, Festschrift der 25 Versammlung deutscher Land-und Forstwirte, 1865, p. 1714) ; H. Crusius, Die technisdien Gewerbe in 4er Landwirtschaft, 1885 ; Laspeyres, dans la Vierteljahrschrift de Faucher, 1871, 2, p. 10, 16, 18.

(2) Dans les Etats esclavagistes de l'Amérique du Nord, le duc de Lqfochefoucauld-Liancourt trouva souvent, au cours de son voyage de 1795 et années suivantes, des tables splen- . dides avec de la vaisselle d'argent, etc., dans une chambre où la moitié des vitres des fenêtres manquaient depuis des années {Voyage, X, 2, p. 95).

(3) Un second motif qui se rattache à cette situation se

122 CHAP. I. DÉVELOP. DE l'iNDUSTR. EN GÉNÉRAL

trouve dans Tantiquite comme en Orient, dans l'insuffisance relative des moyens de communication et dans l'insécurité du trafic. C'est aussi pour cette raison que dans l'antiquité, la proximité des matériaux bruts à utiliser est restée, par exemple, un motif plus décisif de l'établissement d'une industrie que dans les temps modernes. Sur l'économie publique en Grèce et à Rome, voir vol. I, § 47.

(4) A Rome, pendant longtemps, les artisans n'ont été jugés dignes de l'honneur de porter les armes que devant l'impérieuse nécessité d'une menace de guerre (^ îebv un, Roemische Geschickte, III, 197, 254). Dans V antiquité, ies industries travaillant pour l'exportation sont, à peu d'exceptions près, des industries de luxe. A Carthage et Milet, on a fabriqué de belles étoffes de laine, en raison de la proximité des troupeaux de moutons à laine fine de la Lybie et de l'Asie-Mineure. Cos a tissé la soie (Aristote, Hist. anim., V, 19) ; (Plijne, H. N., XI, 27). Amorgos a possédé des tissages de toile fine (Aristophane, Lysistraia, 150, cum schol. ; Suidas, s. v.). Il a existé à Malte une industrie capable de travailler trois années de suite à un vêtement féminin (Ciceron, Verr., ÏV, 46, 103). Le travail précieux des métaux, à ^Egine d'abord, et plus tard à Corinthe, Ephèse, Athènes, les éventails et les trépieds d'or de Delphes {Athen., V, 26, VI, 70), les poteries fines d'Athènes et de Corinthe, aussi de Mégare, de Samos et de Rhodes (Pline, H. N., XXXV, 46 ; Curtius, Peloponnesos, 1, 408) ont tout à fait le caractère d'industrie d'art (Mommsen, Inscr. R. N., 3784, 3811). C'est encore Athènes qui a présenté le plus de ressemblance avec l'industrie moderne : une armurerie y occupe trente-deux ouvriers ; une fabrique de lits, vingt (Demosth., Adv. Aphob., I, 816) ; la cordonnerie y est florissante (Pollux, VII, 89), et Socrate, par exemple, y puisait volontiers ses allusions. Il ne faut pas s'imaginer comme par trop restreinte l'industrie des anciens. Les Sybarites portaient principalement des vêtements de Milet {Athen., XII, 519), .Egine et Tarente coopéraient à la fabrication des flambeaux, teîon la phrase de^ Pline {H. N., XXXIV, 6), Mgina superficiem, Tarentum sca-

§ 10. I3IP0RTANCE POLITIQUE DE l'iNDUSTRIE 123

pos : ^Egine fabriquait la partie supérieure, celle correspondantau degré de civilisation le plus élevé, Tarente la tige. Les cordonniers avaient donné naissance aux métiers séparés des calceolarii, gallicarii, caligarii, solearii, crepidarii, cerdones^ sandaliarii, et il existait même un véritable vicus sandaliariorum indépendant (MARQUARDT,i?oe/n. Altert., 5, p. 2, 21). Il n'y a qu'à se remémorer l'histoire du verre à vitres, du savon et des li"STes, pour apprécier les progrès de la diffusion populaireréalisée par l'industrie moderne (Voir Hermaxis, Slaatswirtsdiaftliche Untersuchungen, 2® partie, 102 ; Blxhsens- CHVETZ, Die H auptstaetten den Gewerbfleisses im klassischen Altertum; Bllem^er, Die gewerbliche Taetigkeit der Voelker des klassischen Altertums, 1869) ; [Eduard Meyer, Die wirtschaftliche Entwickelung des Altertums, dans les Kleine Schriften, 1910)]

(5) En Orient, l'industrie possède avec celle de l'antiquité cette particularité commune de ne connaître essentiellement qufr les deux extrêmes. Une industrie grossière y satisfait les besoins courants, elle est entièrement domestique ou tout au plus locale. A côté, une précieuse industrie de luxe travaille pour ledebors. C'est ainsi qu'en Chine sont surtout florissantes la taillerie de pierres, la sculpture sur ivoire, la confection d'objets incrustés et laqués, la fabrication de la porcelaine, la broderie et la parfumerie. Le Siam a son orfè\Terie et ses soieries d'un fini achevé. Les industries du Kachmir, le papier, les tapis, les châles, les fins ouvrages de bois, de laque, d'acier, le sucre, l'essence de roses, y sont prospères pour des motifs analogues à ceux qui se rencontrent en Suisse : la situation alpestre y a longtemps préservé des guerres ; la population s'y est pressée de très bonne heure et a même rendu nécessaire une culture intense des plantes aquatiques ; le cHmat y est fort tempéré par comparaison à celui du Bengale. Hérat fabrique de précieux tapis de laine et de soie ; Yezd a ses étoffes d'or et ses armes ; Chiraz ses armes, ses émaux, ses objets d'or, ses miroirs, etc. L'importance du tissage des tapis en Orient est certainement due à ce que les peuples nomades sont obligés d'avoir.

124 CHAP. I. DÉVELOP. DE l'iNDUSTR. EN GÉNÉRAL

^ine préférence marquée pour ce genre de meubles (Comparer •déjà le 2e livre de Moïse, 26, 36, 8).

(6) Au moyen âge, la décadence d'une ville en état de porter les armes s'accompagne, en général, de sa décadence industrielle (Voir Wachsmuth, Eiirop., Sittengesch., 4, p. 523). En Flandre et en Brabant, l'industrie s'affaiblit lorsque les villes perdirent leur indépendance vis-à-vis du souverain (Anderson, ■a. 1331, 1380).

(7) En Grèce, les plus anciens tyrans, ces précurseurs de la démocratie, ont fait beaucoup pour l'industrie : citons Périandre, Pisistrate, Polycrate. Solon a institué des poursuites publiques contre l'oisif. Tout citoyen devait pouvoir indiquer -ses moyens d'existence et faire apprendre un métier à ses enfants. Plus tard également à Athènes, les hommes d'État qui ■ont progressivement établi le régime de la démocratie pure, •ou cherché à relever l'industrie : tels Thémistocle (Diod., XI, 43) et Périclès (Thucyd. II, 40) ; Cléon, Eucrate, Cléophon, Hyperbole, Lysias, ont été eux-mêmes artisans. Par contre, ^ne loi de l'aristocratique Thèbes portait que quiconque ne pouvait exercer de fonctions publiques, s'il avait depuis moins de dix ans, pratiqué un métier forain {Aristote, Polit., III, 3, 4 ; VI, 4, 4). Xénophon {Œcon., 4, 2 ; Memor., IV, 2, 22), et Platon, De rep., VI, 495 ; IX, 590 ; De legg., VIII, 846), •étaient d'aristocratiques contempteurs de l'industrie.

Une importance multiple s'attache à la question de Vordre naturel successif des branches particulières de Vin- 'dustrie. Une roche dénudée qui s'effrite progressivement ne peut commencer par porter des arbres, mais se revêt <l'abord de lichens, de mousses, etc. Puis sur la croûte de terre qui s'est formée par leurs débris apparaissent des ierbes, des plantes herbacées, des arbustes, des arbres, et

Page 1