ORDRE SUCCESSIF DES BRANCHES DE L'INDUSTRIE
ce n'est que tout à fait à la fin que peuvent pousser les céréales ordinaires. Ainsi, certaines industries supposentcertaines autres antérieures, sans que réciproquement lespremières soient à leur tour la condition préalable de l'existence des secondes.
Chez les peuples très primitifs dont l'industrie ne produit que les seuls objets nécessaires à leurs propres besoins domestiques, la fabrication commence d'ordinaire avec desmatériaux dont l'état brut s'approche de très près de la forme finalement projetée. Ainsi, par exemple, les toisonsde moutons ont été portées avant les étoffes de laine. Sousce rapport aussi, c'est aux dépens de leur civilisation que les pays tropicaux (Vol. 1, §§ 36, 209) ont été spécialement « favorisés » par la nature. (1) Dans l'ensemble, les matériaux d'origine animale ont été travaillés antérieurement à ceux d'origine végétale. La mise en œuvre des minéraux n'est parvenue que trCs tard, en raison de ses difficultéstechniques plus fortes, à acquérir une notable importance (2). On peut affirmer d'une façon très générale, quel'histoire a débuté par les métiers susceptibles d'être exercés en petit, avec une division du travail restreinte, et des capitaux modestes qu'il n'était pas, en outre, besoin d'immobihser longtemps, l'écoulement des produits étant rapideet surtout à proximité (3). La loi de succession est encore plus clairement démontrée, quand certaines espèces de fabrication ne deviennent possibles que lorsque les progrèsde la technique ont appris à triompher des résistances de la nature au travail de la matière première (4). Au xviii^ siècle l'opinion s'était répandue que le développement « naturel »de l'industrie débute par une façon grossière et superficielle donnée aux matériaux bruts indigènes et destinée tant aux besoins du dehgrs que tout particulièrement aussi à ceux des consommateurs les plus pauvres de l'intérieur. Des pro-^
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grès consécutifs auraient permis de passer à une fabrication toujours plus fine, s'adressant de plus en plus au public fortuné, jusqu'à ce qu'enfin le travail de matériaux bruts étrangers poussé à un degré d'achèvement supérieur, et en vue pour partie d'une réexportation lointaine, !?oit venu fournir l'apogée de la marche des choses. L'expérience démontre toutefois que cette suite prétendue « naturelle » des événements n'est exacte que là où un peuple très civilisé intervient dans des conditions primitives pour en amener le développement artificiel. Il en est ainsi des colonies de métropoles riches et cultivées, comme du commerce d'un peuple raffiné avec un autre encore barbare et placé sous sa domination économique (5). On se trouve en tous cas, en présence d'un tournant significatif de l'histoire économique d'un peuple, quand il commence à exporter ses produits nationaux dans un état qui n'est plus tout à fait brut. Un pays pToducteur de grains fait généralement bien d'orisnter son industrie d'exportation, tout d'abord vers la meunerie. En effet, la mouture, celle surtout perfectionnée, de même qu'avant elle le battage des gerbes, séparent de la matière première les parties qui, par rapport à leur poids, présentent la moindre valeur et sont le moins riches en résidus. La matière première en excédant devient ainsi d'un transport, non seulement plus facile, mais présentant encore des inconvénients moindres par rapport à l'équilibre de l'agriculture (Vol. II, § 43) (6).
(1) Les vases ont subi ainsi un développement progressif. Les premiers ont été des coquillages, des écailles de fruits, par exemple d'arbres à calebasses (Wappaeus, Brasilie?!, 1328) ou autres semblables, c'est-à-dire des produits naturels presque finis. Puis leur ont succédé des imitations en cuir, en fibres entrelacées, etc., ensuite en argile, enfin en métal (Klemm, Ällg.
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Kuliurgesch., I, 188). Les indigènes d'Haïti utilisent des fruits naturels comme savons, des sections de tiges de bambou comme bassins et comme seaux, des lianes tressées comme cordages, des épines comme aiguilles, etc. (Nicholls, dans la publication de ToEPPEN, Alis allen Weltteilen, juin 1881, 267). Avant que les objets en caoutchouc ne fussent importés en Amérique, les Indiens possédaient déjà des pipes à fumer le tabac et des seringues en caoutchouc formées naturellement par l'écoulement et la coagulation de celui-ci autour de branches minces (Wap- PAEUS, op. cit., 1324). Les plus anciens tuyaux ont été faits avec des peaiix d'animaux dont on avait recousu les ouvertures naturelles. Les cordes primitives des peuples nomades ont été confectionnées en crin de cheval.
(2) Le miel a précédé le sucre de canne. En It^e, le lin était encore inconnu aux t^mps de Pythagore (Diog. Laert., VIII, 1, 19). En Egypte, les momies ont été, aux débuts, enveloppées de laine de mouton ; les bandelettes de toile ont commencé seulement avec la douzième dynastie (Yates, Textrinum antiquorum, 1, 256 et suiv.). Parmi les matières colorantes, la pourpre des coquillages a été la première, l'aniline la dernière à acquérir une importance considérable. Pendant longtemps, les vitres de fenêtres, les couvercles de montres, ont été en corne au lieu de verre. Il est caractéristique que la langue primitive indo-germanique ne connaît point d'expressions pour rindustrie proprement dite des mines et fonderies. Elle en possède de même encore beaucoup moins de communes avec la langue actuelle pour désigner les minéraux, qu'elle n'en a pour les plantes et les animaux. Pour les bahuts du moyen âge, un des principaux articles du mobilier de cette époque, on a successivement employé depuis l'ivoire jusqu'au bois, depuis le cuir pressé jusqu'au carton. Ce n'est que très tard que le pétrole et le gaz d'éclairage, les vêtements, les tentures en verre ou en amiante, les plumes d'acier ont acquis de l'importance. (Comparer E>r. Herrmanx, Prinzipien der Wirtschaft, 82, Sß). En France, en 1788, sur la valeur d'ensemble de la production industrielle, on comptait 18 0/0 pour les produits m-né?auî,
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34 pour les végétaux, 48 pour les animaux (Tolosan). Par contre, en 1812, les chiffres respectifs atteignaient^ d'après- Chaptal, 22, 42 et 28 0 /O.
(3) Voir Rau, Ansichten der Volkswirtschaft (1821), n« 4.
(4) Charlemagne et plusieurs de ses successeurs apposaient leur cachet au moyen de gemmes romaines, auxquelles on avait ajouté une invocation au Christ de protéger l'Empereur. Depuis Louis le Germanique, on imita l'antique sous la forme dela propre image du souverain (Stumpf, Der Reichskanzler, I, 1^ p. 106 et suiv.).
(5) Gustave Wasa fit exporter les fers de Suède en Allemagne, d'abord sous forme de minerai, puis sous forme defonte. Après qu'il eut fait venir d'Allemagne des forgerons, l'exportation de la fonte fut interdite en 1545 et remplacée par celle du fer en barres. Pendant les troubles qui survinrent sousses successeurs, les fonderies et les forges déclinèrent, de sorte que jusqu'en 1604, ce fut presque seulement de la fonte qu'on, put exporter. Charles IX revint à la politique de Gustave Wasa, et n'autorisa qu'exceptionnellement l'exportation de la fonte commune. Dès lors, attirés par l'éclat belliqueux à cette époque de la vie populaire suédoise, vinrent bientôt des commandes de l'étranger en boulets, en canons, etc. Sous Gustave-Adolphe, forger des armures, des piques et des mousquets était devenu une industrie domestique des paysans dans bien des provinces : beaucoup d'entre eux payaient leurs impôts sous forme d'arme» (Geiger, Schwed. Gesch., 2, p. 118 et suiv., 346, 3, p. 61 et suiv.). Dans l'État de New-Jersey, les fonderies de fer étaient florissantes avant la Révolution, tandis que les forges ne pouvaient soutenir la concurrence anglaise. Les principaux produits de l'État de Massachusetts étaient du mauvais rhum et du sucre, en raison de ce que l'Amérique n'éprouvait nul besoin de faire venir tout travaillés d'Angleterre, au prix d'un énorme détour, des produits bruts poussant à sa proximité immédiate. On citait encore parmi eux la potasse, les cordages, la toile à voile, les vaisseaux équipés, à cause des bois en excédent et de rimportance de la navigation ; les chapeaux gros-
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siers dont les chasses aux castors toutes voisines fournissaient la matière ; le blanc de baleine, l'huile, etc., provenant des pêcheries (Ebeling, 3, p. 469 ; 1, p. 315 et suiv.).
(6) Lorsque Humbo'dt se trouveiit en Amérique, les Mexicains ne savaient comment débarrasser leur coton de ses graines, ce qui faisait baisser des deux tiers le prix sur place de la marchandise. L'invention de la machine à égrener, dite -aw-gin, les sortit d'embarras. Depuis lors, même dans le sud des États-Unis, l'exportation du coton brut a pris un puissant essor, et à côté d'elle^ la filature grossière est également devenue florissante. L'échelon suivant est représenté par la ville de Lowell de l'État de Massachusetts, où la fabrication des étoffes grossières est prépondérante. D'après Steinhaus {Russlands industrielle und kommerzielle Verhaeltnisse, 1852, p. 243 et suiv.), les Russes exportaient la laine de leurs moutons généralement en suint, parce que le climat, l'eau, etc. en rendîdent le lavage très difficile. [Les magnifiques gisements d'argile de la partie sud-ouest du Westerwald ont fourni pendant longtemps quantité de blocs bruts pour l'exportation. Peu à peu ensuite, la fabrication des pots à boire, des cruches à eau minérale et à eau-de-vie, des pipes à fumer, ont formé, en se développant, des branches d'industrie florissantes, ne travaillant pas seulement pour la consommation locale, mais trouvant aussi des débouchés en Autriche, Suisse, Hollande, Belgique, Angleterre, Norwège et Suède, et même jusqu'en Amérique {Sehr. d. V. /. Sozialp., 62, p. 383, 409, 440)].
Le développement de l'industrie se poursuit de façon différente dans les pays qui ne sont pas satellites d'un étranger très avancé en civilisation (1). Un intérêt capital s'attache à la question de savoir si V industrie précieuse des objets de luxe est la première à prospérer, ou si c'est au con- Roscher g
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traire, celle des objets communs, travaillant pour les besoins de la masse. Le « bon sens » ferait pencher en faveur de cette dernière opinion, mais l'expérience historique prouve le contraire. La partie de la population désignée par l'expression de classe moyenne est, chez la plupart des nations qui se sont développées d'une manière indépendante, d'une origine beaucoup plus récente que la classe des maîtres- et celle des serviteurs. Elle n'acquiert, en général, d'importance que lorsque les métiers sont devenus florissants, et justement grâce à leur essor. 11 s'en suit que ces débouchés proches et certains, dont chaque métier a besoin pour se risquer, ne peuvent s'appuyer sur la consommation de la classe moyenne. Les classes qui lui sont inférieures sont trop pauvres et trop grossières pour apporter ici leur aide : chaque maison, en effet, y produit encore elle-même « par ses propres ressources » tous les objets qui lui sont nécessaires. Aussi longtemps que le paysan russe n'a acheté que « le sel et le fer », il n'a pu que se prêter fort peu aux profits industriels (3). Aussi ne reste-t-il guère à l'industrie, lorsqu'elle veut conquérir le marché intérieur, que la consommation surtout des riches et des aristocrates. C'est pour ce motif que Colbert, en prenant des mesures pour stimuler en France, les progrès des métiers, a surtout visé les industries de luxe. (4) On a très mal à propos comparé sa façon d'agir avec celle d'un particuher qui porterait des galons d'or, des joyaux et des dentelles sans posséder au préalable une simple chemise (5). Il existe encore aujourd'hui des peuples barbares, beaucoup plus adroits à fabriquer certains produits spéciaux d'une supériorité très grande, que d'autres plus nombreux et de bonne qualité (6). Au surplus, le fait se répète-t-il en particuher souvent qu'une précieuse production de luxe ouvre, pour ainsi dire, la voie à une autre d'objets communs et en grandes masses»