RESULTATS ECONOMIQUES IMMEDIATS DU PROTECTIONNISME
Les mesures principales recommandées par le système mercantile, pour augmenter artificiellement la richesse sociale (§ 34), ont été incapables de produire les effets immédiats attendus par leurs promoteurs. C'est ce que nous établissons aux §§ 123 et suiv., par des motifs tirés delà théorie de la monnaie. En réalité, leurs résultats économiques les plus prochains consistent en ce que les forces productives nationales existantes sont détournées des emplacements affectés jusqu'alors à leur emploi, au profit d'autres paraissant plus avantageux aux pouvoirs pubhcs.
A. Lorsque le producteur indigène est en état de fournir sa marchandise à égalité de qualité et de prix avec l'étranger, toute « protection » en sa faveur par des droits d''entrée, ou même par des prohibitions devient superflue. Il n'a pas seulement, en général, l'avantage de frais de transport moins élevés jusqu'au lieu de consommation (1), mais il est aussi plus voisin du consommateur pour suivre les variations de ses goûts (2). Lorsque l'étranger peut, au contraire, livrer à meilleur marché ou à une qualité supérieure et qu'il
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est artificiellement tenu à l'écart du marché national, l'Etat force le consommateur à un sacrifice de jouissance (3), et d'une nature telle, que le gain du producteur ainsi favorisé ne saurait servir de compensation. Ce dernier se voit d'ordinaire bientôt contraint par la concurrence indigène d'organiser ses prix suivant le taux usuel local de profit (4). S'il n'était pas « protégé », il consacrerait le plus souvent ses forces productrices à d'autres branches d'activité, en mesure de soutenir la concurrence étrangère et même de la vaincre. Les produits obtenus seraient susceptibles de devenir, aux mains de la collectivité nationale, un objet d'échange contre toutes les marchandises de l'étranger dont la confection, d'après lesMois de la division du travail, demeure plus avantageusement confiée à celui-ci (5). Un peuple ne peut, de façon durable, en payer un autre qu'avec ses propres produits. Toute restriction mise à l'importation doit donc, toutes choses égales d'ailleurs, entraîner une restriction réciproque à l'exportation (6). L'effet immédiat des obstacles à l'importation n'est pas dans une augmentation, mais dans une déviation des forces nationales du travail et du capital. L'augmentation n'a heu du moins, que si l'on réussit à amener les producteurs étrangers à transporter leurs forces productives à l'intérieur des frontières nationales (7), ce qui peut passer pour le summum du triomphe du sytème protecteur. C'est un tort que d'exiger, comme on le fait si souvent au nom de la justice, une extension uniforme de la « protection " à toutes les branches de l'économie. Il ne s'agit plus de protection proprement dite, analogue à celle de la loi égale pour tous, mais bien d'une faveur qui ne peut être accordée à personne sans préjudicier à autrui (Vol. IV, I, § 100) (8).
(1) Il en est autrement pour la mise en œu\Te de matières premières venant de l'étranger {§ 110). La situation géogra-
phique des provinces industrielles a des conséquences multiples. En Russie, le centre surtout est industriel, ce qui fait que les côtes peuvent être réellement plus proches du fabricant étranger que de l'indigène. Il en est de même en France, tout au moins pour le fer et la houille. En Allemagne, les mines de charbon les meilleures ont à supporter, par suite du défaut de voies navigaÜDles, des frais de transport plus élevés, vers Berlin, Dresde et Francfort-sur-l'Oder, que leurs rivales anglaises (Pechar, Kohle und Eisen, p. 111).
(2) A moins qu'il ne faille compter avec les extravagances du luxe, qui méprise le produit indigène « parce qu'il ne vient pas de loin ». A l'époque de Mont chrétien, les Français prisaient souvent davantage la marchandise étrangère de mauvaise qualité que les excellents produits nationaux {Economie politique, 1615, p. 92-97). Un souverain avisé peut ici, par son exemple, exercer une influence favorable. Louis XIV {Lettres y instructions et mémoires, c. ii, p. 1, p. 258), au moment de la mort de sa mère, tint à ce que la cour n'employât que des étoffes de deuil fabriquées en France (Voir à ce sujet. Sir J. Gee, Trade and Navigation, p. 46). Auguste 1«^ de Saxe porta toujours du drap indigène (Weisse, Museum f. sächs. Gesch., 2, p. 2, 109). [Le duc Frédéric de Mecklenbourg- Schwerin ordonna, en 1767, à la commission de la guerre, d'acheter le drap nécessaire à la garnison de Rostock à des tisserands et drapiers allemands. Frédéric-François I«' fit, en 1788, commander les étoffes destinées à l'habillement des fonctionnaires subalternes à des ouvriers en laine du pays (Stieda, Gewerbliche und kommerzielle Zustände in Meckl.- Schwerin, 1887, p. 25)]. Le prince d'Orange imposa, en 1749, à tous ses fonctionnaires une obligation semblable {Richesse de la Hollande, II, p. 317). Le comte Soden veut voir, dans le protectionnisme, une mesure principalement dirigée contre le défaut de la nation de s'estimer elle-même et contre la prépondérance de l'esprit mercantile {Nationalökonomie, 4, p. 182 et suiv. ; 2, p. 28 et suiv.).
(3) Prince-Smith appelle pour cette raison la protectioa
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douanière une laxe de famine. Benjamin Constant parlait déjà, au moment où la Restauration prétendait, en France, « protéger » tout de façon toujours plus complète, d'un « enthousiasme de renchérissement ». L'augmentation de prix de la marchandise « protégée » empêche les consommateurs de payer désormais autant d'autres objets indigènes. Si l'industrie existait antérieurement, l'application d'un droit de douane élève, en général, non seulement le coût de la marchandise étrangère, mais encore celui du produit national.
(4) Les choses se passent, bien entendu, autrement lorsque les « protégés » réussissent, par des cartels conclus entre eux, à se garantir des effets de la concurrence sur la baisse des prix (Walcker, Schutzzölle, laissez-faire und Freihandel, 1880, p. 306 et suiv.).
(5) Si les Anglais n'avaient jamais mis de droits protecteurs sur les soies, ni les Français de droits sur le fer, il est probable que les premiers tireraient de France toute la soie nécessaire à leur consommation pour la payer en fer. Les deux peuples y trouveraient avantage sous les rapports réciproques du coût de la production et de la satisfaction des besoins éprouvés. J.-B. Say appelle la protection douanière une lutte contre la nature, où nous nous efforçons de refuser une partie des dons qu'elle veut nous offrir {Traité, I, ch. xvii).
(6) (f Celui qui empêche un peuple d'acheter sur le marché le plus avantageux l'empêche aiissi, par cela même, de vendre sur le marché le plus cher >> (Macculloch). Ce n'était pas dans un simple esprit de représailles que la Hollande, au xvii« siècle, menaçait la Pologne, au cas où elle persisterait à relever ses droits de douane à Dantzig et à Pillau, de tirer de Russie les grains dont elle avait besoin (Boxhorx, Varii tractât, polùt., p. 240). Lorsque l'Angleterre, en 1809, pour favoriser le Canada, frappa de droits fort lourds le bois de Norvège, les Norvégiens commencèrent à se fournir de produits fabriqués, non plus en Angleterre, mais à Hambourg, à Altena et en France (Blom, Xor^egen, 1, p. 257, 266).
(7) En Espagne, les partisans les plus éminents du protec»
tionnisme pensent tout de suite, dans les propositions qu'ils formulent, à l'attraction des travailleurs étrangers. On peut citer Mariana, De rege et régis instiiiitione (1598), III, p. 7, 10 ; UsTARiz, Teoria y pratica del commercio (1724), cap. xiv. Le prohibitionniste acharné, Hornigk, tient un raisonnement semblable (Œsterreich über alles, weun es will, 1684, p. 21 et suiv.). Fr. List érige en règle beaucoup trop absolue un effet pareil des droits d'entrée. Plus le sentiment national se développe, plus l'industrie a de vigueur, plus le commerce présente de variété chez un peuple, et moins ses industriels ont de tendances à abandonner leur patrie pour suivre leurs débouchés. Souvent, des guerres malheureuses ou des troubles intérieurs ont chassé d'un vieil État industriel ses meilleures forces de travail et puissamment favorisé ainsi un jeune système protectionniste dans son voisinage. Venise a accueilli les tisserands de soie fuyant Byzance au cours de la Croisade vers Constantinople ; Edouard III d'Angleterre et Elisabeth, les tisserands de laine émigrés de Flandre (Rymer, Fœdera, III, p. 1, 23) ; le Grand Électeur, les industriels huguenots, etc. La prospérité de l'industrie de la soie à Zürich a été due à l'immigration de protestants chassés de Locarno (Geering, p. 463).
(8) L'Angleterre a, jusqu'en 1843, possédé à la fois pour l'industrie et l'agriculture une protection douanière ; elle n'avait, an réalité, d'importance que pour la seconde, la plupart de ses produits industriels étant, même sans l'aide de la douane, supérieurs à leurs concurrents étrangers. Une situation semblable «xiste aux États-Unis à l'égard du plus grand nombre des droits de douane sur les matières premières ; l'exportation de l'Union a atteint, en 1850, 90,4 0/0 du total en produits agricoles et forestiers, et la proportion de ceux-ci était encore, en 1877-78, de 82 0/0 (Ratzel, 2, p. 451).
B. Les droits de douane à l'exportation et les prohibitions frappant les matières premières abaissent le prix de celles-ci