PHILIPPE DE GIRARD
teur ! Au temps des vieilles corporations d’arts et métiers, l’invention ne se faisait jour qu’avec des peines infinies ; les inventeurs étaient proscrits, persécutés, en vertu même de la constitution de l’industrie. Il fallait, jusqu’à la fin du dernier siècle, que chaque producteur se renfermât dans un cercle de procédés arrêtés d’avance, dans l’exercice unique d’une spécialité. On lui interdisait de se servir des matières et des engins employés dans les professions voisines. La plus utile innovation était traitée comme un crime d’État. Enfin commença en 1789 f ère de la liberté du travail. Mais la liberté suffit-elle à assurer les droits de l’inventeur à une rémunération? Les peuples les plus avancés ne l’ont pas pensé. Les brevets d’invention , connus par l’Angleterre dès le xvii« siècle, mis en pratique par les États-Unis au xvni®, furent importés dans notre législation industrielle par la révolution de 1789. Cette révolution, quia tout fait pour \ l’affranchissement des travailleurs manuels dans les
campagnes et dans les villes, devait songer aux droits de l’intelligence. Elle entendit protéger l’inventeur contre les plagiaires, et lui accorder une prime sur les avantages qu’il assure à la société, en lui donnant l’exploitation exclusive et temporaire de sa découverte.
Cette pensée si sage et si haute de justice distributive a-t-elle produit tout le bien qu’on en espérait? Loin de moi toute pensée qui témoignerait d’une ingratitude coupable pour les plus honorables efforts; loin de moi de nier que la législation des brevets n’ait garanti bien des droits que le passé eût méconnus et foulés aux pieds. Mais qui pourrait se faire cette illusion de croire que les brevets ont suffi et suffisent toujours à protéger ces droits avec une efficacité suffisante? Est-ce faute de brevets que Philippe de Girard a vécu méconnu et malheureux? Hélas! loin de négliger cette précaution, il la multipliait, et il se faisait breveter encore peu de jours avant de mourir. Ses brevets eux-mèmes devaient fournir aux contrefacteurs une matière à leurs vols par les dessins et les modèles qu’ils copiaient, et qu’ils allaient réaliser à l’étranger. Les prétendus perfectionneurs, par le plus léger changement, ne peuvent-ils pas s’approprier les
fruits d’une découverte admirable? Combien de frelons sans cesse occupés à dévorer le miel de la ruche! Et combien aussi de découvertes sublimes, les vérités scientifiques, par exemple, échappent, par leur nature même, à la faculté de se faire breveter ! De bons juges dans les choses de l’industrie ont-ils tort enfin de se demander s’il n’y aurait pas lieu, à la place ou à côté des brevets, de constituer pour les inventions importantes de hautes récompenses nationales.
Je n insiste pas, et tout mon dessein a été de vous intéiesser aux destinées du travail intellectuel, de vous en montrer comme un type digne de toutes vos sympathies et de tous vos respects. Ne les prenez pas surtout pour des oisifs ces travailleurs de l’intelligence. Voyez en eux des frères et des bienfaiteurs. Voyez en eux des maîties. fous les travaux sont solidaires. La pensée et le bras s’entr’aident. Tous nos progrès sont à ce prix. Travailleurs de la main, et travailleurs de la pensée, autant que les deux se distinguent, rencontrez-vous dans ce cri commun : Justice à l’inventeur, justice aux bienfaiteurs de 1 humanité!