VERS LES VILLES
Messieurs,
L émigration des campagnes vers les villes, tel est le sujet dont je me propose de vous entretenir. Je ne vous dirai pas, comme mon honorable et savant prédécesseur, M. Batbie, a pu vous le dire du sujet qu’il a traité avec tant de succès, qu’on me l’a désigné et pour ainsi dire imposé d’office. Je me sens plus responsable, dussiezvous me juger plus coupable aussi tout à 1 heure. Au risque, en effet, d’être tenté de m’en repentir, quand je me • suis vu aux prises avec ses difficultés, et que j’ai p” me rendre compte de tout ce qu’il exigerait de développement pour être traité d’une manière complète, je dois avouer que c’est moi-même qui ai choisi ce délicat et important sujet. Je l’ai choisi à la fois à cause de l’intérêt et de l’opportunité qu’il présente, et parce qu’il m’a paru tenir par bien des côtés aux principes mêmes de l’économie politique, dont nous nous efforçons de faire passer, pour ainsi dire devant vous les plus instructives vérités.
(1) Conférence faite au grand amphithéâtre de l’École de médecine.
L’intérêt, l’opportunité d’un tel sujet, qui peut en douter?
On se plaint du renchérissement de la main-d’œuvre dans les travaux agricoles par suite de la rareté des
bras.
On se plaint de ce penchant immodéré qui porte les habitants des campagnes à venir s entasser dans les villes, avec un double préjudice pour les intérêts moraux et économiques du pays. La population a diminué dans certains départements. Pour combien entre l’émigration dans cette diminution?
Le gouvernement s’en est ému. Il y a huit ans environ, il adressait une lettre aux chambres consultatives d agriculture, où lui-même semblait reconnaître « la tendance fâcheuse qu’auraient les habitants des communes rurales vers les grands centres industriels. » La question est de celles qui se sont posées devant ren(piête agricole. Tous les esprits, enfin, qui ont à cœur les intérêts généraux s’en montrent préoccupés. Il serait inutile en vérité d insister devant vous sur son importance; il est facile de juger à ce concours d’assistants et à 1 attente qu elle
excite l’intérêt qui s’y attache.
Comment la traiter, cette question qui offre tant d’aspects et qui donne lieu à autant d’opinions qu elle présente de points de vue? Faut-il se borner à la prendre en elle-même, dans son état présent, et s’en tenir là, appeler la statistique à son aide et en tirer tout ce qu’elle renferme? Assurément, il y aurait là de quoi nous occuper et nous instruire pendant une heure, et je trouverais en-, core bien courts les moments dont nous disposons pour épuiser le sujet, même contenu dans ces limites. Et pourtant une telle façon d’envisager la question serait incomplète, répondrait mal à l’objet de ces entretiens, et risquerait, en dépit de tous les chiffrées, de garder une certaine obscurité que la statistique est insuffisante à dissiper. Vous sentiriez là un vide, une lacune. Ce que vous venez chercher ici, autour de cette cLaire, ce sont avant tout les principes qui s’appliquent aux questions spéciales, qui en donnent la clef, qui mettent l’esprit en possession d’une méthode pour les résoudre. Pour embras-
bE l’émigration VERS LES VILLES
ser le sujet sous toutes ses faces, pour le mettre à la place et au rang qu’il occupe, il faut lui donner tout l’horizon qu’il comporte.
N’atténuons rien, n’exagérons rien non plus dans cette matière où l’on exagère tant. Tenir compte de tous les faits, de leur importance relative, ne sacrifier aucun élément nécessaire, voilà l’esprit de la science, et voilà aussi les règles auxquelles je voudrais me conformer.
A-t-on raison d'opposer, d’une manière absolue ou quelque peu générale, l’intérêt des villes et celui des campagnes? Ce serait une bien grande exception au principe le plus général de l’économie politique, qui constate, sous les conflits passagers, l’harmonie essentielle et fondamentale des grands intérêts généraux de la société laborieuse.
Harmonie entre le travail et le capital. L’intérêt du travail est que le capital soit abondant, largement offert, parce qu’il est le fonds des salaires, et parce que le taux de l’intérêt descend avec l’abondance du capital et la concurrence. Le travail, de son côté, gagne à ce que le capital soit bien rémunéré; alors, en effet, il invente, perfectionne, devient capable de toutes les entreprises et de tous les progrès. Le capital n’a pas moins d’intérêt à ce que le travail reçoive un prix largement rémun^-ateur. C’est en effet à ce prix que le travail acquiert toutes les qualités qui le rendent productif.
Harmonie, de même, essentielle et fondamentale entre le producteur et le consommateur, malgré tant de contraires apparences. Si les producteurs voyaient réaliser leurs vœux de rareté et de disette, eux-mêmes seraient atteints cruellement. Ne sont-ils pas consommateurs sur des milliers de points, n’étant producteurs que pour un seul? N’y a-t-il pas aussi harmonie réciproque entre eux? Ne faut-il pas qu’ils se concertent, qu’ils combinent leurs efforts? Et le consommateur enfin n’a-t-il pas avan-
taae à ce que le producteur trouve dans le fruit de sea habiles travaux un appât suffisant pour réaliser ce perfectionnement et ce bon marché des produits auxquels il faut tendre incessamment.
On a opposé enfin la propriété et la communauté. Je ne vous rappellerai pas tout ce qu’un de nos plus célèbres économistes, Frédéric Bastiat, a dit pour démontrer que la propriété individuelle profite a la communauté; il suffit de faire appel à l’expérience, et de regarder les pays où le principe de propriété, ([u’on dit en antagonisme avec l’intérêt collectif, est fermement établi et se déploie avec sécurité et liberté; la niasse des biens communs à tous ne cesse pas de s accroître, voyez, au contraire, les contrées où c’est le communisme, ou du moins quelque forme sociale qui s’en rapproche, que l’on voit en vigueur; la masse des biens produits est faible, la population est clair-semée et misérable.
Les villes et les campagnes seraient-elles exceptées de ce principe de l’harmonie fondamentale des intérêts?
Comment le supposer?
Quoi! Les nations auraient pour ainsi dire deux organes essentiels, les campagnes et les villes, et il y aurait entre ces deux organes défaut naturel d harmonie, antagonisme habituel?Ge qui profiterait aux villes nuirait toujours ou ordinairement aux campagnes? Il ne pourrait arriver aux uns un bien qui ne fût pour les autres une cause d’arrêt ou de perturbation? Peut-on le croire ?
Il n’est que trop vrai pourtant ; campagnes et villes se croient souvent des ennemies naturelles. Elles se jalousent, elles vont parfois plus loin. On montre en Suisse je ne sais quelle vieille enseigne où Bâle-campagne, je crois, tire la langue à Bâle-ville. Le sang a coulé au nom de ces rivalités. Faut-il les prendre au mot, et surtout y voir un résultat de la nature des choses? N’est-ce pas plutôt le fruit soit des malentendus de l’ignorance, soit de quelque cause étrangère qui favorise tantôt les uns, tantôt
les autres?
Il y a bien des preuves de la solidarité intime des intérêts des campagnes et des villes. C’est la destination naturelle et inévitable des campagnes, de fournir à la
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ville des objets d’alimentation et au travail urbain les matières premières qu’il réclame. Elles offrent des asiles salubres aux habitants fatigués des grandes cités, qui viennent s’y retremper moralement et physiquement. Enfin, la population urbaine rurale est appelée à renouveler la population qui s’étiolerait, si les villes ne contractaient de mariages qu’en se renfermant dans leur propre sein. Car la race ne se maintient et ne se perfectionne que par de tels mélanges. Les villes rendent aux campagnes des services au moins égaux, A entendre certaines personnes, les villes seraient seules redevables aux campagnes. C’est une grande erreur. La prospérité agricole dépend de la certitude, de l’étendue, de la richesse du débouché, et le débouché, ce sont ici les populations nombreuses et aisées qui habitent les villes. Il y a longtemps que Caton et Pline ont remarqué le progrès de la culture dans les campagnes situées près des villes.
Et ce n’est pas le seul service que les villes rendent aux champs. Elles fabriquent ce dont les populations rurales ont besoin. C'est dans les villes que se forment, grâce à l’industrie et au commerce, ces capitaux qui achètent la terre, la renouvellent, la fertilisent, lui communiquent quelque chose de cette mobilité féconde dont il ne faut pas abuser sans doute, mais dont l’absence se manifeste par les symptômes les plus funestes au point de vue de l’agriculture et de l’intérêt du pays. La plupart des procédés perfectionnés sont le fruit de l’activité industrielle des villes. Enfin comment oublierais-je le principal don que les villes ont fait aux campagnes? Ah ! il ne faudrait pas pourtant que, dans la juste préoccupation de ces campagnes dont les intérêts nous sont chers, on leur prêchât 1 ingratitude. Lorsque les campagnes gémissaient sous les servitudes les plus pesantes, elles ne se sont pas affranchies seules. Certes les pauvres serfs ont beaucoup fait pour s’émanciper eux-mêmes. Je rends justice à ces humbles paysans qui ont su se racheter par le pécule. Mais l’affranchissement des communes et la Révolution de 1789 ont eu leur contre-coup favorable sur la condition des populations rurales. Les servitudes de la terre ont été détruites en même temps que colles du
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travail industriel, et la propriété mobilière, en demandant pour elle-même la liberté, a contribué à affranchir la propriété foncière et le travail rural.
Tout prouve donc l’harmonie essentielle des intérêts urbains et des intérêts ruraux. Quelle conséquence à en tirer, je vous prie? Sans doute celle-ci ; qu’il faut les laisser chercher naturellement leur équilibre. Dans ces limites, l’émigration, qui se produit naturellement, ne saurait être un mal. Mais s’il y a des causes fâcheuses ou factices qui interviennent pour l’exagérer, la question change de face ; alors l’émigration, se révélant par des symptômes dé souffrance, annoncera qu’elle cesse d’être dans l’ordre. Les politiques, les moralistes, les économistes, les agriculteurs, tous les bons citoyens auront droit de s’en émouvoir, et, sans rien exagérer, même en ce cas, ils auront à en chercher le remède. Qu’avons-nous donc à faire pour achever d’éclairer la question spéciale qui nous occupe? Distinguer les causes naturelles et permanentes qui expliquent et justifient, dans une certaine ' »
mesure, l’émigration des campagnes vers les villes; faire ensuite la part des causes factices qui peuvent aujourd’hui l’exagérer.
Il serait contraire au bon sens, à l’histoire, à l’économie politique, de ne pas reconnaître comme bienfaisantes les causes naturelles qui tendent à peupler les villes. L’état primitif est la dispersion. Plus tard seulement, l’agglomération, ou lente, ou rapide dans les centres, s’est successivement opérée. On a dit que c’était à regretter. Les moralistes anciens, qui ont blâmé l’industrie, la propriété, la monnaie, ont critiqué l’existence des grandes villes comme étant non moins corruptrice. On les commente un peu trop aujourd’hui encore.
Il y a eu, en effet, il y a même de nos jours, une école qu’on pourrait nommer patriarcale. Elle a joué un rôle qui
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n’est pas sans influence sur l’opinion publique dans la question. Un célèbre philosophe du temps de la Restauration, M. de Donald, fort attaché à l’ancien régime, appartenait à cette école à bien des égards. Il a notamment fort maltraité trois choses qui ne s’en portent pas plus mal, le crédit, le télégraphe, les capitales. Il y a eu ^ussi, dans un camp fort opposé, une secte communiste qui a contribué à dépopulariser la cause des villes. Elle voulait démolir les grandes villes, brûler les bibliothèques. Elle ne laissait subsister que peu de livres, quelques ouvrages d’agriculture, et probablement aussi, on ne le disait pas, ceux 'de l’inventeur ou des inventeurs de la secte. Cette belle opération accomplie, on distribuait à chacun un coin de terre. On aurait donc eu ainsi une humanité toute composée, ou à peu près, de jardiniers et de petits cultivateurs parcellaires. Heureuses gens, disait-on, qui n’auront plus qu’à vivre à l’ombre de leur vigne et de leur olivier !
Heureuses gens tant qu’on voudra. Notre siècle s’est fait d’autres idées de l’existence humaine. Il y veut un peu de mouvement et d’activité, H ne souffrirait pas qu’on l’attachât ainsi même à la glèbe de son bonheur! Idées dont on ne le corrigera pas, et qu’il ne serait pas sans danger de trop heurter de front ; car c’est à elles qu’il attache le succès de cette chose irrésistible et salutaire, il le croit, qu’il persiste à nommer, en dépit de tout, civilisation et progrès.
Ces cauftes naturelles^ permanentes d’émigration, je dois les énumérer devant vous, afin que vous jugiez de leur importance. Les principales sont, selon moi : le besoin d’industrie, le besoin de sécurité, le besoin de sociabilité.
Le besoin d’iadasfne. L’industrie exige le rapprochement des forces matérielles comme des forces humaines . ce n’est pas aujourd’hui, à la vue des merveilles de l’industrie manufacturière, et quand il n’est personne qui ignore entièrement le secret de ses procédés et de ses succès, qu’on pourrait nier qu’elle requiert un capital fortement aggloméré sous la forme d’usines , de manufactures,
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autour desquelles une nombreuse population ouvrière se tient groupée.
Et comment se passerait-elle, quelle que soit la nature de ses entreprises, de ce rapprochement si fécond des besoins et des travaux, du capital et de la main-d’œuvre, de la science et de ses applications usuelles? Cette agglomération équivaut à ce qu’on appelle une économie de force, ce grand principe qui domine toute l’économie politique. Elle permet de produire beaucoup avec une réduction considérable dans les frais généraux. Elle met en jeu avec une puissance singulière cette division du travail, dont on a décrit ici les merveilleux eflets, et qui exige une nombreuse population, et cela à un double titre. D’abord une population nombreuse peut seule fournir au travail divisé un personnel suffisant; ensuite la division du travail se proportionne à l’étendue du débouché. Au temps où écrivait un de nos plus célèbres économistes, J. -B. Say, la confection d’une carte à jouer se décomposait en soixante-dix opérations distinctes, de telle sorte que la division du travail, supposée poussée à sa dernière limite relativement à cet article, devait tenir occupées soixante-dix catégories d’ouvriers. Quand même ce ne serait que la moitié ou le tiers, comment une pareille subdivision, condition absolue des progrès industriels, par des raisons que je n’ai pas à rappeler ici, pourrait-elle être effectuée, si les cartes à jouer ne trouvaient un débit très-grand et très-soutenu? Peut-être à propos de cet exemple particulier, me dirat-on que les villes très-populeuses n'y sont pas absolument nécessaires. Je ne l’examine pas. Mais appliquez le même raisonnement à la plupart des industries et des professions, vous -verrez que la spécialité à laquelle elles doivent presque tous leurs perfectionnements exige des centres populeux.
Ce n’est pas dans un village que vous trouverez autant de catégories de médecins qu’il y a d’organes lésés dans le corps humain, autant de sous-divisions dans le commerce qu’il y a dans l’homme de besoins multiples et même de fantaisies.
Ainsi retenons cette loi, qui jette un grand jour sur les