DE L ÉMIGRATION VERS LES VILLES
relations réciproques des campagnes et des villes. Plus la population est disséminée, plus le travail est concentré, plus les mêmes tâches sont opérées par les mêmes ! mains, plus, par conséquent le produit est rare et cher.
^ Plus la. population est concentrée, plus les tâches se dissé-
I minent, plus l’esprit de spécialité s’y attache, plus il y a
tendance à ce que le produit soit abondant et à bon marché.
Et, comme conclusion : les villes sont des laboratoires de progrès industriel, parce qu’elles mettent en œuvre avec une grande intensité les deux plus puissants ressorts économiques : Vassocialion des forces, qui forment le capital, et la division des tâches, qui n’est elle-même au
fond qu’une vaste association des travailleurs, concourant à un même but.
J’ai nommé en second lieu le besoin de sécurité. Et n’y
a-t-il pas une foule de cas où il faudrait mettre ce besoin ^ en première ligne?
Ce ne sont pas toujours, ni le plus souvent, les convenances industrielles qui ont déterminé la formation des villes.
Voyez, par exemple, le moyen âge, que nous pouvons bien citer, car un grand nombre de nos villes datent de cette époque. Qu’y a-t-il de plus incommode, au point de vue de l’industrie et de la facilité des relations sociales Au* lieu de se répandre dans les plaines, au bord des fleuves propices au commerce, elles se sont placées sur le penchant des collines, cherchant la sécurité autour du manoir féodal. Puis la population a augmenté. On a coni tinué à se resserrer pour ne pas franchir sa ligne de dé-
^ fense. Les maisons, ne pouvant suffisamment se dévelop-
^ per en nombre, se sont accrues en hauteur.. On a fini par
s etendre pourtant. On a bâti les faubourgs, la ville basse. Le pauvTe travailleur a dû grimper, la sueur au front, jusqu a la haute ville, et là, monter encore ses cinq ou six étages. Ainsi s’explique qu’en Belgique, en Allemagne en r rance, tant de villes, datant de cette époque, sem-^ blent construites en dépit des règles ordinaires du sens k commun. Leur origine exoliaue leur situation et leur
KCONOMIE tOLItiQUE POPULAIRE
configuration étrange. Elles venaient là, ces populations des campagnes, chercher un refuge contre le brigandage, une force dans l’association. Cette force ne s’est-elle pas trouvée dans ces fameuses communes dont les développements et l’affranchissement tiennent tant de place et jouent un rôle si glorieux dans notre histoire nationale?
Enfin, j’ai nommé à part le besoin de sociabilité. On pourrait croire qu’il se confond avec le besoin d’industrie et le besoin de sécurité. Pourtant la sécurité et l’industrie sont loin elles-mêmes d’épuiser le rôle de cette sociabilité humaine qui prend tant de formes, et qui agit tantôt en bien, tantôt en mal, quoique ce soit en bien le plus souvent. Est-il besoin que je le rappelle ici à Paris? Les villes sont des centres d’agitation, de mouvement, de bruit, de distractions , de fêtes , de plaisirs. Il n’en faudrait pas tant pour créer un appât très-efficace. Il est des personnes qui, vivant très-innocemment, n’allant jamais au spectacle ni au café, s’attachent aux villes, rien que pour leur tapage. La vue de la foule et le bruit des voitures leur manqueraient. Nous avons tous rencontré de ces vieilles gens^ ne voyant presque personne, pouvant avoir à la campagne toutes les conditions du bien-être. Eh bien ! on les fait frémir rien que de leur en parler. Il leur paraît plus agréable d’habiter un appariement mal éclairé, aéré médiocrement, ayant pour toute perspective le ruisseau de la rue. Ces bonnes gens vous diront qu’il leur est impossible de concevoir qu’on puisse se passer de Paris. Or, Paris, pour l’usage qu’ils en font, c’est cela, et guère rien de plus; mais ce rien, c’est-àdire la proximité des boutiques où l’on achète, et le tapage de la rue, ce rien est tout pour eux.
Quantauxfêteset auxplaisirs,nul doute que ce ne soit un des grands attraits pour les paysans. Horace l’a remarqué déjà pour Rome. Eten effet, à Rome, comme auparavant à A-thènes, comme depuis à Paris, dans toutes les capitales où le luxe, les fêtes, les cafés et, à leur défaut, les cabarets surabondent, il y a une attraction pour les campagnards. Attraction bien énergique; car la ville y joint encore je ne
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sais quel appât d’indépendance qui permet dans une forte mesure d’échapper aux regards et au contrôle de l’opinion.
Hâtons nous de parler d’une forme de sociabilité plus respectable ; la sociabilité intellectuelle, la sociabilité morale. Les villes sont le véritable milieu des intelligences. Les esprits s’avivent par le frottement. Ils rencontrent dans les villes les conditions d’émulation nécessaires. Ils y reçoivent tous les secours indispensables à leur développement ; académies, écoles, cours publics, livres et journaux. Le lieu même où je parle n’en est-il pas un témoin? C’est dans les villes que s’ouvrent aux expériences scientifiques de vastes amphithéâtres, dont l’utilité est loin d’être bornée aux lieux où ils ont été établis.
Un écrivain, plus célèbre comme rêveur que comme penseur, fabbé de Saint-Pierre, qui a attaché son nom au fameux projet de paix perpétuelle (projet qui ne paraît pas encore à la veille de se réaliser), l’abbé de Saint- Pierre, qui a eu, quoi qu’on en dise, une foule d’idées utiles, justes autant qu’originales , a traité, il y a plus d’un siècle et demi, ce sujet de l’utilité intellectuelle des villes, et en particulier des capitales, avec beaucoup de sagacité et de finesse. Personne n’a mieux montré qu’elles ne rendent pas seulement d’immenses services à l’esprit humain par la création des découvertes ; il montre qu’elles le servent aussi par la vulgarisation des méthodes. Il met à très-haut prix cette nécessité de se faire comprendre de tout le monde, qui force les savants à sortir de l’espèce de monologue où la méditation les confine, à quitter le jargon qu’ils parlent entre eux.
L’abbé de Saint-Pierre, Messieurs, avait raison. Il n’avait pas moins raison dans l’indication de la plupart des moyens qu’il signalait pour propager l’instruction dans le sein des villes elles-mêmes. Cet abbé philosophe eût applaudi passionnément à l’œuvre de diffusion de l’instruction populaire qui s’opère sous nos yeux. Il poussait fortement les esprits vers l’enseignement des sciences et vers leurs applications usuelles, dans un temps où ce côté de l’enseignement était trop sacrifié. Il voulait qu’on établît à Paris des conférences de physi-
que. Ce mot de conférences, qui a tant fait fortune depuis quelques années , il l’emploie très-fréquemment. Je veux même vous raconter une anecdote à ce propos. Elle confirme mes réflexions sur le rôle des villes.
On faisait remarquer à l’abbé de Saint-Pierre qu’il y avait déjà un professeur de physique au Collège de r rance, et que ses leçons étaient très-peu suivies. — « Oui, répondait le digne abbé, mais au Collège de rance, le professeur enseigne en latin; on ne fait pas d expériences, et il n’y a pas de poêle en hiver. Les professeurs des conférences enseigneraient en français, ils feraient des expériences, et il y aurait un poêle en hiver. L expérience a prouvé que l’abbé de Saint-Pierre ne se trompait pas. On peut se faire une idée, par le succès des cours de physique en particulier, de l’efficacité de toutes ces attractions réunies. Peut-être pourrait-on trouver même que le poêle a trop réussi. Qu’importe si la science en profite quelque peu? ’
La sociabilité morale des villes ! la moralité de ce rapprochement d’un grand nombre d’individus! Que d’obiections je pressens! On nous crie de toutes parts que ces
grandes agglomérations sont profondément corruptrices.
y a là dedans beaucoup de vrai, je me hcâte de le reconnaître. Trop de paysans sont venus et viennent se pervertir à la ville. Peut-être serait-il juste pourtant de le lemaïquer : helas ! il y en a aussi un très-grand nombre qui se pervertissent à la campagne. Dans sa passion pour les villes et les capitales, ce bon abbé de Saint- Pierre allait jusqu’à prétendre que, plus les villes sont grandes et peuplées, plus l’homme y devient vertueux. Etrange progression! Voici son raisonnement : vous au-’ rez vite fait d’en discerner la part de vérité et ce qu'il contient d’exagération bizarre et d’erreur. « La vertu dit-il, croît à proportion de l’émulation du grand nombre de gens vertueux qui vivent ensemble, et qui se rencontrent souvent. Semblables aux acteurs, ils font plus d’efforts à proportion qu’ils ont plus de spectateurs connaisseurs, et plus de personnes estimables à surmonter en vertu. Ainsi il est visible que le même homme qui est vertueux à six degrés dans une petite ville où il vit avec
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six personnes raisonnables, le serait à douze degrés dans une ville où il vivrait avec un nombre double de gens vertueux. » Vou5 souriez de cette application du calcul à la morale. Quelle idée optimiste de la nature humaine! A ce compte nous devrions avoir fait des progrès étonnants en vertu à Paris, surtout depuis quelques années; la population ne s’est-elle pas fort accrue? l’émulation des gens vertueux ne devrait-elle pas être au comble? S’en aperçoit-on?
Pourtant, malgré cette forme de progression mathématique, un peu ridicule, l’opinion de l’abbé de Saint-Pierre a ceci de vrai que, dans des villes très-peuplées, les grandes vertus trouvent de plus hautes marques d estime dans l’opinion publique , et que les sentiments de charité rencontrent non - seulement l’occasion de s exercer beaucoup, mais les moyens de se développer et de s’organiser. Quel élan dans'les villes, chez les riches et même chez les pauvres , vers la bienfaisance! C’est là qu’ont pris naissance les grandes œuvres delà charité. Quant aux pauvres, comparez, je vous prie, a ce point de vue, les ouvriers et les paysans. On parle cxes vertus du paysan. Il en possède que n'a pas toujours l’ouvrier; il est sobre, économe; même son économie va quelquefois jusqu’à l’avarice. Dur à lui-même, souvent aussi il l’est aux autres. Demandez-lui un service non payé, je ne veux pas répondre qu'il ne vous le rendra jamais, mais je crois que vous ne lui ferez pas plaisir, et quil ne faudra pas souvent renouveler l’épreuve, à moins qu il n’ait la conviction qu’il gagnera à attendre.
L ouvrier des villes a quelquefois bien des vices. Sao-e sera le paysan qui hésitera à venir courir la chance des tentations de la ville. Mais il ne faut pas calomnier non plus 1 ouvrier au profit du paysan. L’esprit secourable de notre population ouvrière me touche profondément. Qu’elle est belle cette charité du pauvre ! Dans nos classes ouvrières. Messieurs, la pauvreté vient en aide à la gêne, la gêne porte secours à la misère, et je ne suis pas sûr encore que la misère ne se trouve elle-même en fonds pour secourir le désespoir!
Les villes ont assez de côtés honteux pour qu’on ne
doive pas leur refuser la justice à laquelle elles ont droit; et, en reconnaissant que la vie de la campagne est plus saine moialement comme elle l'est dav'antage au point de vue de l’hygiène, faut-il se faire illusion sur la parfaite innocence des campagnards?
Rendons aux paysans la justice qui leur est due. Ne nous associons pas à certaines peintures calomnieuses. Non, les paysans de la France, cette race forte et saine, cette pépinière de nos braves armées, ne doivent pas vous apparaître dans la grande masse sous les traits que leui a prêtés un roman de Balzac et récemment une pièce en vogue. Nos bons Villageois. Ce n’est pas là le paysan de tous les départements, de toutes les localités, et même dans les régions où ils ont trop de ces défauts qu’on nous montre, ce n’est pas là l’homme tout entier, îse saciifions pas la majorité des habitants de nos provinces au rire et au mépris des grandes villes; ceux qui rient et qui méprisent n’ont aussi que trop leurs travers, leurs ridicules et leurs vices.
Mais on abuse des idylles. Pourquoi faire de nos campagnardes des bergères de üeshoulières, de tous nos paysans d’innocents pasteurs? Les crimes qui ont la cupidité pour origine, sont relativement plus fréquents et aussi plus atroces dans les campagnes que dans les "’illes. Et pourtant les tentations sont moindres à la campagne. Les besoins y sont satisfaits à moins de frais, les lacilités de vivre, ou du moins de ne pas trop souffrir de la faim et du froid, y sont plus grandes, les désirs y sont moins surexcités parla vue de la richesse, des objets de luxe, parles boutiques étincelantes de tout ce qui tente, par les camarades sans scrupule qui sacrifient aux plaisirs grossiers du cabaret, et leur jirésent, et l’avenir de leui famille. N est-il pas vrai enfin que la campagne inspire le calme à l’àme par la tranquillité de ses l;ableaux, par la beauté sereine de ses scènes, par la périodicité régulière de ses saisons et des travaux qui y correspondent ?
En somme, la masse rurale sera toujours dans des conditions naturellement plus favorables de moralité, pour peu que les influences salutaires y pénètrent.
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Nous nous sommes rendu compte des raisons naturelles qui, en tout temps et aujourd’hui encore, expliquent le mouvement d’émigration des campagnes vers les villes. Dira-t-on qu’elles ont cessé d’agir? Sans doute quelques-unes ont pu perdre de leur intensité, d’autres ont plutôt gagné. J’en citerai une, l’industrie. Elle pousse vers les centres avec une énergie particulière, depuis l’invention de la vapeur et de ses applications mécaniques qui a multiplié les grands établissements. La vapeur n’acquiert toute sa puissance que par la concentiation des capitaux. La laine, le coton, la soie, le fer, ont créé des villes nouvelles qui se sont peuplées aux dépens des campagnes. L’agglomération dans des centres nouveaux ou dans des centres anciens qui se sont accrus, s’est opérée par l’appàl des salaires plus élevés et d’un travail plus constant. Tout le monde le dit, le répète avec raison. Tel est en effet le caractère du travail manufacturier, dont les interruptions sont causées par l’invasion des nouvelles machines ou par ces crises périodiques qui ébranlent l’industrie. Il emploie plus d’hommes, parce qu’il multiplie la consommation par le bon marché. Il les emploie plus régulièrement. Enfin, par les progrès mécaniques et la simplification des tâches, il enrégimente les femmes et les enfants dont il permet d’utiliser la coopération. Une fois attirés dans les villes, quelle n’est pas la tendance qui porte à y rester, tant les
habitudes qu’on y prend et les liens qu’on y contracte ont de force!
Une question se pose ici. Ces causes sont-elles destinées à agir avec une intensité croissante? Je crois leur empire destiné à diminuer plutôt qu’à s’accroître.
La vapeur a accompli la plus forte part delà révolution qu’elle devait effectuer dans l’industrie. Peut-être même avecla vapeur à domicile, avec les moteurs qui permetteirt de décentraliser la force, agira-t-elle dans un autre sens
assez sensiblernent.Quantau système douanierprotecteur,
qui poussait aussi vers les villes, il peut être considéré comme fort afiaibli. On est frappé déjà de voir tout près de la capitale de l’industrie de la soie, tout près de la ville de Lyon, la fabrication de la campagne prendre depuis plu-
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sieurs années de fortes proportions, qui, tout l’indique, sont appelées à augmenter encore.
Le besoin de sécurité a cessé aussi de pousser vers les villes avec la même intensité qu’autrefois et surtout qu’aux XV' et xvi® siècles. A l’époque des guerres avec les Anglais et des guerres de religion, on voyait les paysans aller s’installer dans les faubourgs et chercher là un abri pendant tout l’hiver, pour leur bétail et leurs instruments de labour. Au fort des travaux, ils redescendaient dans la plaine; ils habitaient des huttes légèrement construites pendant labelle saison ; puis ils retournaient prendre leurs quartiers d’hiver dans les abords de la ville. Depuis Henri IV et Richelieu, au rapport des historiens, les villages se sont multipliés en France; les habitations plus solidement bâties, s’y sont établies en grand nombre. Aujourd’hui la police est beaucoup mieux faite dans les campagnes; elle y laisse pourtant fort à désirer : la solitude est une cause de danger et bien des crimes y demeurent impunis; mais les moyens de sécurité s’accroissent.
Le besoin de sociabilité continue à agir; mais avec les routes et les chemins de fer, on aura moins envie de se fixer à demeure dans des villes, où l’on peut se rendre plus souvent. Au reste, ce progrès se fera lentement. Jusqu’ici même il n’est pas extrêmement sensible. S’il est un fait connu, c’est que les campagnards n’apprécient pas toujours leur bonheur. Ils se figurent la ville plus heureuse qu’elle ne l’est. Qui de vous n’a répété ces vers?
O fortunatos nimium, sua si bona nôrint,
.Agricolas !...
Le mouvement de la ville et ses amusements attiraient le paysan à Rome, comme ils attirent le nôtre. On se ligure que là c’est toujours fête. Cette jiensée qu’il faut avant tout s'amuser, de combien d’épargnes, de combien de salutaires habitudes n’est-elle pas devenue le tombeau !
Voyons maintenant les causes factices qui poussent à l’émigration. J’y mettrai ; 1“ les travaux publics, quand ils prennent un développement soudain ou excessif