‹ Économie politique populaire [microform]Chapitre 17 sur 25 · DE L’ÉMIGR.ATION VERS LES VILLES · texte numérisé non relu

DE L’ÉMIGR.ATION VERS LES VILLES

dans les villes; 2“ les souffrances provenant des impôts trop lourds et des charges dont pâtissent directement l'es, campagnes; 3» l’excédant des faveurs accordées aux villes, qui, venant s’ajouter aux avantages naturels qu’elles possèdent, sont comme autant de primes à l’émigration.

L’influence de chacune ae ces causes factices est évidente. A peine j’y insisterai. Je remarquerai seulement que l’effet des travaux publics, travaux qui se recommandent par des avantages que je ne mets pas en question, mais qui ont leurs limites, se produit immédiatement! Les bras se portent vers les localités et les industries où abonde le travail et où se rencontrent les salaires élevés. Si les bras ont été avec excès enlevés aux champs, la maind’œuvre y enchérit d’une façon fâcheuse; de là une souffrance pour le propriétaire qui paye le salaire ou pour le consommateur qui paye la denrée plus chers, et quelquefois pour l’un et pour l’autre. Dans les villes, la population surabondante fait enchérir les vivres et les logements. Puis on risque de voir un moment où cette population n’est plus suffisamment occupée. Il faut alors le secours de l’assistance publique ou de nouveaux surcroîts de travaux, ce qui n’est pas toujours possible. La plupart des phénomènes que je viens d’indiquer se sont produits soit à Rome, soit à Athènes sous Périclès. Le chef de la démocratie athénienne fut obligé de créer des colonies pour y envoyer ces excédants do bras qui ne trouvaient plus à s’occuper.

En résumé. Messieurs, il y a une émigration qui résulte de causes naturelles, quoique les campagnards cèdent trop aisément à celles-là mêmes. Il y a aussi des causes factices, qui tiennent plus ou moins au développement de la civilisation et à l’intervention de l’autorité, et qu’il faut s’appliquer à ne pas exagérer. L’indication que nous venons de faire de ces causes nous mettra tout à 1 heure sur la voie des remèdes. Mais, avant tout, il faut continuant à prendre l’observation pour guide, examiner quelle est l’étendue de l’émigration dont on se plaint et taire la part de ce qu’il y a de vrai et de faux dans les üccusutions dont elle est l’objeU

L'émigration des campagnes a pris une étendue réelle. Mais il faut se demander si le mal est nouveau et si l’ancien légimeen était exempt. Enfin, si on émigrait moins, cela n était-il pas racheté par d’autres inconvénients et ne dépendait-il pas d’obstacles très-peu regrettables?

Je remarquerai d’abord que la comparaison avec le passé, lorsqu’on vient nous l’opposer, en vue de montrer qu’on émigrait beaucoup moins autrefois, et afin d’en

laiie honneur à l’ancien régime, pèche absolument par la base.

D’abord il est faux qu’on n’émigrât pas au moyen âge et dans la première partie des temps modernes ; nous avons vu le contraire.

On dit. les paysans émigraient moins sous Louis XIV Louis XV, Louis XVI. La. raison en est fort simple. Était-ce parce qu’ils se trouvaient fort heureux dans les campagnes? Il faudrait avoir oublié, pour le prétendre, les corvées, les dîmes, la gabelle, la taille, les aides’ ces impôts accablants, ruineux, qui pesaient vingt fois plus sur l’habitant des campagnes que sur celui des villes, et qui, au rebours du bon sens et de l’équité, se proportionnaient non à la fortune mais à la misère. Il faudrait avoir oublié ces disettes et ces famines périodiques dont le fameux hiver de 1709, sous le grand roi, nous donne une idée si tragique. Une partie de la France réduite à se nourrir de châtaignes ou de glands ; une autre, l’Auvergne, ayant pour aliment presque unique l’huile, de noix; les plus favorisés mangeant du pain d’orge, nommé pain de disette; les plus malheureux se jetant sur je ne sais quel composé fait avec du bois d’orme et du chiendent ; des paysans trouvés morts ayant encore entre les dents 1 herbe quils avaient broutée, voilà le spectacle de cette France campagnarde fiui n’émigrait pas.

Souvenez-vous encore des disettes qui eurent lieu à la veille de la Révolution et de la terrible émeute des ,5 et 6 oc-

DE l’Émigration vers les villes

tobre. Si on n’émigrait pas, était-ce, encore une fois, que la misère manquât? Non, assurément. J’accorde que la situation du paysan s’était améliorée sous Louis XVI, sans qu’il se montrât satisfait, parce qu’il était soumis à des impôts qui l’opprimaient, et, ce qui l’irritait plus encore à des servitudes qui l’humiliaient. La mainmorte existait il y a cent ans en Franche-Comté. Si le paysan n’émigrait pas, d’où cela vient-il? C’est qu’il était plus ou moins même à cette époque, attaché à la terre, c’est que les centres étaient loin, c’est que les voies de communication faisaient défaut. Enfin, il n’y avait pas de place dans les villes, avec le régime des corporations fermées appliqué à l’industrie, régime qui, dans chaque profession limitait le nombre des titulaires et des ouvriers. Et quand’ il y avait crise, chômage dans les villes, trop-plein dans le travail, alors c’étaient les villes, au contraire, qui- refluaient sur les campagnes; la mendicité, quelqiiefois en armes et devenant le brigandage, s’y répandait.

Il y avait alors une émigration pire et plus dangereuse que cette émigration de campagnards dont je regrette 1 excès. C’était l’émigration des grands propriétaires fermiers. Vous connaissez cette plaie de l’ancien régime qu on a appelée l’absentéisme. On a nommé ainsi l’absence abituelle des grands propriétaires nobles allant dépenser a Pans et à la cour leurs revenus. Comment juger cette désertion? Le propriétaire ne se doit-il pas à la terre et à ceux qui la cultivent? Que devient ce mot de pa rouage, quand le riche abandonne le pauvre et contnbue à l’appauvrir encore, à le jeter dans l’abîme de la misère et du desespoir? Désertion qui fut une faute autant qu mi tort, et qui a creusé un abîme entre le peuple et la noblesse. La noblesse s’est refusée à joueiMe rôle

bienfaisante et protectrice. Le peuple

latce e?r’ sentiments de malveii-

Ta ha 1 ^ terribles représailles,

dute bourgeoisie, qui avait acquis des propriétés luiales, ernigrait comme les nobles.

Gentilhomme campagnard était un terme d’injure.

une de^ t T® comment on désignait

une des toi mes les plus désagréables dç la disgrâce

royale. Et l’on s’étonne que le mépris de la profession rurale se soit répandu!

Une autre question, c’est celle-ci. La diminution de la population rurale n'est-elle pas en partie un résuliat du perfectionnement des machines et autres procédés perfectionnés? Plus le travail agricole est arriéré, plus il emploie de bras. Plus le travail est perfectionné, plus il nourrit de bouches, et moins, pour les nourrir, il emploie d’efforts manuels. En Angleterre, la proportion de la population rurale a pu diminuer sans préjudice pour l’agricullure, et avec avantage même pour l’ensemble des travaux dont se compose l’activité du pays. Hâtons-nous d’ajouter que cette règle, qui s’applique à la France, ne s’y applique pourtant qu’en partie. Notre excellent fonds de population agricole doit rester prépondérant, parce que la France est avant tout, et cela par la nature des choses, un pays de petite culture, et que c’est le propre do la petite culture d’occuper beaucoup de travailleurs. Sauf certains excès de morcellement, ne nous en plaignons pas; il Y a bien des côtés par où il y a lieu de nous

en féliciter et d’en être fiers.

Et maintenant reconnaissons que l’étendue de l’émigration est réelle et trop grande.

Quelle est la portée de cette émigration?

Il faut se garder de confondre l’émigration avec la dépopulation de certains départements. Les deux faits ne sont pas en étroit rapport. Il faut compter parmi les causes de dépopulation un déficit notable dans le nombre des naissances et un excédant bien plus sensible dans la mortalité, par suite des épidémies et d’autres raisons encore. Le mot dépopulation n’est pas exact d’ailleurs généralement. Dans la période la plus fâcheuse à ce point de vue, celle qui s’écoule de 1847 à 1857, il y a eu ralentissement dans l’augmentation et non pas décroissance, si on prend la population totale de la France. Cependant le recensement de 1866 constate que si 58 départements ont gagné, et quelques-uns d’une manière très-notable, depuis 1861, 31 ont décru.

Si l’on prend les vingt-cinq dernières années, on trouve que ceux qui ont le plus perdu pendant cette période

DE l’Émigration vers les villes 257

sont ; Eure (31,000); Haute-Saône (30,000); Orne (28,000); Manche (24,000); Calvados (22,000); Cantal, Lot-et-Garonne, Puy-de-Dôme, Var (chacun 20,0(X)); Jura (18,000); Gers,jMeurthe, Basses-Pyrénées (16,000); Ariége ôlo.fXK)); Côte-d’Or (14,000) ; Basses- Alpes, Tarn -et -Garonne (11,000); Hautes-Alpes (10,000). N’est-ce pas une chose remarquable, que, près de la Bretagne, qui a gagné en vingt-cinq ans 328,425, les départements de la Normandie, la Seine-Inférieure exceptée, subissent, depuis un quart de siècle, une diminution constante dans le nombre de leurs habitants? Ces quatre départements, Eure, Orne, Manche et Calvados, n’en ont pas perdu pendant ce laps de temps moins de 105,000.

Ce sont les départements de France qui ont subi, avec la Haute-Saône, la diminution la plus considérable.

Les statisticiens ont varié dans l’explication de cette déperdition si sensible.

On s’accorde à signaler une décroissance notable dans la fécondité des mariages ; pourtant le niveau des naissances est remonté depuis 1857 au niveau de 1847. Le pâturage, qui emploie peu d’hommes, est une cause trèsforte d’émigration en Normandie. On émigre moins dans les pays à blé, et l’on émigre beaucoup moins dans les pays à plantes industrielles qui occupent constamment beaucoup d’hommes. L’émigration vers les centres a aussi agi. La Seine-Inférieure figure parmi les départements dont la population augmente progressivement par l’effet de l’attraction de deux grands centres, Rouen et le Havre. Depuis vingt-cinq ans, l’accroissement total pour tout le département a été de 53,000 habitants, dont 2,780 dans la dernière période quinquennale. Le recensement de 1866 tend à prouver que ces deux principales villes sont arrivées, au moins pour un temps, à leur maximum; car le Havre n’a gagné, depuis cinq ans, que 867 habitants, et Rouen en a perdu près de 2,000.

La preuve qu’il y a dans la diminution de population des campagnes une part très-réelle et très-sensible à faire à l’émigration vers les villes, se trouve dans l'augmentation extraordinaire et souvent presque soudaine des grands centres industriels et commerciaux, et de

ceux-là surtout où les travaux publics ont reçu le plus considérable accroissement. Paris a gagné depuis cinq ans environ 129,183 habitants; Bordeaux, 31,491; Marseille, 39,221, y compris toutefois 10,000 habitants de communes annexées en 1864; Lille, 22,922; Roubaix, 15,817; Toulouse, 13,707; Mulhouse, 12,886; Brest, 12,014.

On omettrait un complément et un correctif essentiel de ce tableau, si on ne signalait en même temps, sur quelques points, une émigration des villes vers les communes rurales. Ainsi, le département de Seine-et-Oise, qui de 1841 à 1856 n’avait gagné que 16,556 habitants, c’est-à-dire environ 1,100 par an, en a gagné 46,223 de 1856 à 1866, c’est-à-dire 4,600 environ par an. Le renchérissement des locations et des denrées dans la capitale est la principale explication de ce déplacement. Il y a là une réaction dont il importe d’autant plus de tenir compte, que les chemins de fer ont une tendance plus marquée à permettre un tel éloignement des grandes villes. Jusqu’où ira ce déplacement, nous l’ignorons, mais tout donne lieu de penser qu’il est loin d’avoir atteint son terme; comptons aussi avec les attractions de l’air pur, de l’espace, du bon marché au moins relatif des conditions de vivre et de logement.

L’augmentation du nombre des villes de moindre importance ne saurait être non plus considérée comme un mauvais symptôme. Il est désirable, au contraire, qu’il se place des villes nombreuses, d’inégale étendue, entre les vastes centres populeux et les campagnes. On ne comptait que 23 villes en 1841, au lieu de 45 en 1866, ayant plus de 30,000 habitants. Les villes moindres se sont multipliées aussi, avec le nombre des bourgs et le développement des villages. C’est de ce dernier côté surtout qu’il serait à souhaiter que l’amélioration se marquât de • plus en plus; le paysan a moins de tendance à émigrer, lorsque les centres secondaires et les communes rurales lui présentent tous les secours intellectuels et matériels désirables.

bE l’émigration vers les villes 259

Voilà l’étendue du fait; voilà, dans le fait lui-même, réduit à ses vraies proportions, l’étendue du mal.

Où sont les remèdes?

Nous ne deniundons certes pus Que les gouvernements ne fassent pas une part et même large aux travaux publics; nous admirons cette grande œuvre qu’on appelle la

^ « ; ce qui s’est fait dans d’autres

villes a eu aussi, du moins en général, son utilité; mais c est un état transitoire. On ne peut continuer indéfiniment sur ce pied. Autrement en s’exposerait de plus en plus à rompre l’équilibre au profit des villes; quand je dis au profit, l’expression laisse à désirer ; car elles aussi peuvent en souffrir, et elles en souffriraient par le renchérissement des vivres et des logements.

remèdes à l’excès de l’émigration tendent à ce double but . améliorer l’état des campagnes et faire que le paysan s’y plaise par une juste appréciation des biens qu’il y rencontre. Les campagnes présentent un spectacle affligeant d'isolement et d’individualisme Les chemins vicinaux et en général les voies de communication doivent y augmenter. On en crée en ce moment même; félicitons-nous-en ; il y aura profit pour les rapports faciles des personnes comme pour les échanges

et les campagnes y trouveront une nouvelle source de bien-être.

Nul économiste qui ne reconnaisse que les charges de de la propriété rurale sont trop fortes. Il faut espérer qii un des résultats les plus heureux de la récente enquête agricole sera de les alléger.

Un de nos poètes les plus distingués, M. Emile Augier, a dit dans un passage de sa comédie intitulée la Jeunesse:

Grevez d impôts la ville et dégrevez les cliampsfaites moins de bourgeois et plus de paysans.

' Je n’accepte que la seconde partie de ce vœu : dégrevons les champs, sans nous croire obligés de grever la

ville, qui paraît suffisamment grevée. Les campagnes ne peuvent gagner à ce que leurs produits soient surtaxes a l’entrée dans les villes; tout au contraire. Plus les habitants des villes sont aisés, plus les denrées agricoles trouvent d’acheteurs.

Allégez ces droits de mutation excessifs, qui pèsent sur les campagnes. Soulagez la propriété foncière.

On parle du crédit agricole, de l’organisation de l’assistance. Ces moyens doivent être développés. On n’arrivera pas pourtant à l’égalité avec les villes. Le Crédit foncier ne va pas à ce but. Il faut un crédit à plus court terme, et souvent des prêts plus'modérés. L’assistance du pharmacien et du médecin doit être constituée.

Cette nécessité qui, disons-le pour être juste, ne pèse pas seulement sur la France, mais sur l’Europe entière, le système des grandes armées, diminue aussi la population des campagnes de plusieurs façons. D’abord par le célibat. Puis elles ôtent des bras à la culture ; comment de pas remarquer aussi que c’est la population la plus forte , la plus capable de produire au delà de ce qu’elle consomme, qui est enrôlée sous les drapeaux. On meurt dans l'armée plus qu’ailleurs, et à la ville plus qu’aux champs. Cette même vie de garnison séduit un assez grand nombre d’hommes à la vie urbaine. Une fois qu’ils en ont goûté, ils n’y renoncent plus.

L’établissement de la réserve a diminué le mal de ces fortes levées qui ont triplé notre armée depuis la Restauration. Espérons que ces charges deviendront moins lourdes au fur et à mesure que la paix deviendra davantage le vœu des populations et l’état habituel de

l’Europe.

Au mal de l’émigration excessive, j’indiquerai encore comme remèdes principaux ; d’abord l’exemple des classes riches, la résidence des propriétaires qui répandent autour d’eux le travail, l’aisance, les procédés d’une culture perfectionnée, enfin l’instruction. L’instruction! Elle est mise de plus en plus à la portée du cultivateur, mais c’est un fait bien nouveau. Rendez le séjour des campagnes attrayant et fructueux. Que pour cela s accroisse la capacité professionnelle. Les ennemis àcom-

DE L’ÉiMIGRATION VERS LES VILLES 261

battre sont l’ignorance, et, laissez-moi vous le dire aussi, la fausse instruction, cette demi-instruction mal appropriée qui ne fait que des hommes mécontents de leur situation. Montrez aux paysans les avantages et les charmes trop peu sentis de cette vie moins exposée aux tentations, à la misère, de cette vie saine, forte et pure. L’instruction qui doit former l’homme et le citoyen doit, dans une certaine mesure, former aussi le cultivateur. L’instruction éclaire tous les problèmes, et elle empêche de désespérer d’aucun. Presque tout problème économique, nous l’avons vu, se résout par l’instruction et par la morale. A ce prix, et aux conditions que j’ai essayé d’énumérer, le mal dont on rend peut-être le paysan trop exclusivement responsable tendra à disparaître avec ses causes. L’émigration des campagnes vers les villes se renfermera dans les limites normales qu’a tracées la nature des choses, et les excès dont nous nous plaignons disparaîtront progressivement.

Page 1