‹ Économie politique populaire [microform]Chapitre 18 sur 25 · LES BIBLIOTHÈQUES · texte numérisé non relu

LES BIBLIOTHÈQUES

ET

Messieurs,

Répandre l’instruction dans la population ouvrière est la pensée commune à toutes ces conférences. Ce n’est pas à dire qu’avec le peu de temps dont nous disposons, nous puissions avoir, malgré notre bonne volonté, malgré la vôtre qui nous soutient et nous encourage, la prétention de vous donner une instruction tant soit peu suffisante. C’est déjà beaucoup que de jeter des germes que nous laissons au temps et à vous-mêmes le soin de féconder. Nos paroles ne passent pas d’ailleurs sans laisser de trace. La publication d’un certain nombre de ces conférences en propage l’influence. Tout un cours de notions populaires se forme ainsi peu à peu au profit d’un auditoire permanent et de plus en plus agrandi. Mais par delà cette instruction immédiate, nous poursuivons un objet plus précieux. C’est à éveiller le désir d’apprendre que nous tendons de tous nos efforts. Consentez à peu savoir, mais ne vous lassez pas d’apprendre ce qui peut vous être utile ; gardez le goût, le feu sacré de l’instruction. Qu’il vous accompagne désormais partout, toujours : voilà notre vœu.

Pour satisfaire ce besoin, les moyens vous manqueront-ils? Je voudrais vous montrer qu’il n’en est rien, et dans un tableau rapide, dût-il être fort incomplet, vous indiquer de quelles ressources dispose l’ouvrier qui ve ut s’instruire.

Puissent ainsi disparaître d’affligeants conflits entre les classes qui personnifient plus particulièrement le ca^ pital et celles qui représentent plus spécialement le travail, dans la mesure du moins où ce mot de classes peut s’appliquer à ce qui est si ohangeant et si mobile!

Les principes sur lesquels notre société s’appuie sont ceux delà liberté et de l’égalité civile. Tous les hommes sont égaux en droits et en responsabilité. Tous peuvent arriver à tout, sans interdiction légale. Tous sont passibles des mêmes peines pour les mêmes délits. Enfin, on est allé jusqu’à reconnaître à tous les mômes droits politiques. Tous donc doivent développer en eux les qualités qui font l’homme et le citoyen. Et qu’on le sache : cela importe à l’ordre tout aussi bien qu’au progrès; car il n’y a rien de plus crédule aux suggestions du désordre et de l’anarchie que l’ignorance qui se laisse séduire au premier mirage qu’on lui présente.

De cette communauté de droits, de ce rapprochement des intérêts, il résulte qu’aujourd’hui toutes les parties de la société sont solidaires. Les masses ne peuvent s’agiter et souffrir sans que tout souffre dans le corps social, la tête comme le reste. Les crises du travail sont celles aussi du capital. L’avancement, le salut de la société sont dans la mise en valeur de toutes ses forces, depuis que l’industrie et le travail se sont substitués à la guerre, comme état normal et habituel de rhumanité. On disait, il n’y a pas longtemps ; «Le premier problème est le problème de l’agriculture. » Nous disons, nous : « Le premier problème des temps modernes est l’éducation ! »

Je ne veux pas rentrer dans toutes les généralités qui recommandent Tutilité de l’instruction. Ma tâche est plus restreinte. Tout au plus, en finissant, vous en dirai-je quelques mots à titre de conclusion. L’éminent président de l’Association polytechnique, M. Perdonnet, a consacré tout un entretien à exposer les raisons qui rendent

cette instruction nécessaire à l’ouvrier (1). Il a parlé avec étendue des moyens qu’elle met en œuvre. Mais il a surtout insisté sur l’instruction primaire. Je n’aurai en vue que l’ouvrier adulte, et c’est sous deux formes plus spécialement que j'envisagerai cette espèce d’assistance intellectuelle que la société donne à ses membres les plus pauvres. L’une consiste dans les bibliothèques populaires, l’autre dans les cours faits soit sous le patronage de l’administration, soit par l’enseignement libre. Je ne saurais nommer tous les établissements utiles, toutes les associations qui se sont vouées à les fonder et à les propager. Que leur importe au surplus mon silence? Elles songent au bien, non au bruit. On sait où les trouver. Partout vous rencontrerez quelqu’une de ces associations à l’œuvre. Partout vous rencontrerez, sous une forme ou sous une autre, le secours intellectuel que réclame la classe ouvrière. Voilà ce dont je désire que vous soyez bien convaincus par le simple énoncé des faits euxmêmes.

A peine l’homme est-il entré en possession de ces deux grands instruments d'acquisition qui le mettent en rapport avec la pensée de ses semblables, dans tous les temps et à travers l’espace, je veux dire la lecture et l’écriture, il songe à collectionner avec plus ou moins d’étendue les monuments écrits de la pensée humaine. Il forme, en un mot, des bibliothèques. Il les composera des livres qui lui paraissent mériter mieux qu’un coup d’œil jeté en passant. Il voudra que ces ouvrages d’élite soient comme des familiers de la maison, comme des amis et des conseillers de son choix qu’il se propose d’avoir toujours sous la main, prêts à répondre à ses questions, à éclaircir ses doutes, et aussi à charmer ses heures d’ennui et à dissiper ses tristesses, enfin, à étendre la sphère de son esprit et

(1) De Vutilité de l’instruction pour le peuple, par M. Perdonnet.

IM

ÉCONOMIE POLITIOTJE POPULAIRE

à rendre plus complètes sps connaissances en toutes choses. D’abord ce furent les particuliers qui formèrent ces précieux amas, sans autre but que de se complaire à eux-mêmes. Aujourd’hui encore, la plupart des bibliothèques appartiennent à un individu dont elles reflètent l’âme, l’intelligence, les goûts, la profession. *

Ces bibliothèques pourront sans doute, s’il en distrait quelques volumes prêtés à ceux qui les demandent, répandre des lumières à l’entour, et par là rendre une certaine somme de services. Pourtant , ce ne sera jamais que la bibliothèque d’un seul homme, appropriée à ses besoins, et restant hors du domaine commun. Il en sera de ce domaine intellectuel comme d’un beau parc dont l’heureux propriétaire consent à permettre l’accès à un petit nombre de privilégiés qui en usent avec discrétion, à la convenance et aux heures du maître, jouissant de l’ombre de ces arbres et du parfum de ces fleurs qui n’ont pas été plantés pour eux.

L’intelligence, Messieurs, veut avoir aussi son domaine f

public. Il faut des bibliothèques abondantes en volumes, appropriées aux besoins non d’un seul, mais de tous, offrant leurs richesses à quiconque veut en jouir. Tous les États de quelque importance, toutes les villes jouis- I

sant d’une certaine richesse et d’une certaine étendue de population, ont toujours eu de ces collections précieuses où l’homme d’étude peut aller travailler pendaiV. de longues heures, et dont il emporte chez lui les trésors pour s’en servir à loisir. L’imprimerie, en multipliant indéfiniment le nombre des exemplaires et des volumes, a facilité l’extension de ces inappréciables collections, qui rassemblent sur quelques rayons les trésors héréditaires de l’intelligence humaine.

Quelque chose pourtant y manqua longtemps, au point '

de vue qui nous occupe. D’une part, ces bibliothèques publiques étaient, avant tout, des bibliothèques savantes. D’autre part , elles étaient trop concentrées dans î de grandes villes.

j II restait un pas à faire ; ce pas, nous venons à peine

I de le franchir, Messieurs, et ce sera réternel honneur de

! notre temps.

La démocratie sainement comprise nous y menait : elle sait sans doute que tous les hommes ne sont pas des savants ni des apprentis savants, mais que tous ont un esprit, une âme à cultiver. Malheur à qui la laisse sans aliment et qui n’en prend pas soin comme de son corps! On ne témoigne plus le mépris aujourd’hui pour un homme en disant de lui qu’il est pauvre ou qu’il est mal né, expression qui signifiait autrefois qu’il n’avait pas une goutte de sang noble dans les veines, qu’il était le fils de quelque honnête travailleur. Mais l’ignorance, la grossièreté, est une mauvaise note, surtout lorsqu’elle est volontaire. Il était donc naturel que le peuple voulût avoir des bibliothèques, et quand, par malheur, il n’y songeait pas, d’autres y songeaient pour lui. Il faut que tout homme, possédé du besoin d’une instruction qui lui offre, tantôt un substantiel aliment, tantôt une honnête distraction, tantôt un secours pour l’exercice intelligent de son état, rencontre aisément sous sa main le livre destiné à lui présenter ce qu’il cherche. De là ces bibliothèques dont la nature est suffisamment indiquée par leur objet. Elles ont pour caractère la vulgarisation de tout ce qui peut être bon et utile à un titre quelconque. Elles répartissent, elles disséminent sur toute la surface du territoire ce qu’il est désirable que tout homme sache. C’est la vie intellectuelle se faisant toute à tous, allant chercher l’esprit du pauvre, comme la lumière vient chercher l’œil.

N’allez pas croire pourtant que ces bibliothèques populaires qui font déjà du bien, qui sont appelées à en faire beaucoup plus encore, soient sorties toutes seules du sol comme par miracle. Non, le bien a été mis en ce monde à de plus difficiles conditions. Leur création a exigé le concours de toutes les classes, de toutes les forces sociales ; rien ne se fonde sans cela, sachez-le, pas même le plus humble établissement d’utilité générale. Peut-être ai-je tort de vous parler ainsi? Peut-être devrais-je dire à titre d’encouragement que le bien est facile à faire? Mais ce serait trahir ma pensée. Le bien facile, non! c’est assez qu’il ne soit jamais impossible aux gens de cœur qui savent vouloir énergiquement.

Les bibliothèques populaires remontent dans leur origine à trois sources ; l’intervention des municipalités, les associations libres, les ouvriers eux-mêmes contribuant à les former par voie de cotisation.

Il serait injuste de ne pas mentionner aussi l’initiative individuelle des particuliers, chefs d’entreprise ou ,simples volontaires, sans lien spécial avec l’industrie, promoteurs infatigables qui ont eux-mêmes donné l’exemple et réussi à montrer tout ce que peuvent de simples individus agissant isolément.

Des trois sources que j’ai indiquées, vous me demanderez laquelle est préférable. Je réponds qu’en fait on les trouve coexistantes, agissant tantôt isolément, tantôt réunies. N’est-ce pas une présomption en faveur de la nécessité de chacune d’elles? Mais si vous me posez la question au nom des principes, je n’hésiterai pas sur la réponse. Les plus efficaces réformes de la classe ouvrière sont celles qui partiront de cette classe ellemême. Tout effort par lequel elle travaille sur elle-même en vue de son propre avancement mérite d’être particulièrement applaudi. Rien ne prouve mieux 1 importance qu’on attache aux choses que les sacrifices qu’on fait pour elles, outre qu’on s’y attache par ces sacrifices mêmes. En France, il faut bien l’avouer, les bibliothèques nées par cotisation d’ouvriers sont en très-petit nombre. On en cite quelques-unes en Allemagne, en Angleterre. A Berlin, il existe plusieurs sociétés d’ouvriers qui se sont réunies pour s’instruire au moyen de cours, de conférences, de bibliothèques. La plus grande de ces sociétés compte jusqu’à trois mille membres. Elle possède une bibliothèque très-nombreuse et fort suivie. Je citerai aussi ce qu’a fait en ce genre la célèbre association de travailleurs anglais connue sous le nom A' équitables pionniers de Rochdale, qui est parvenue à des résultats vraiment merveilleux, à force d’activité et d’intelligence, de persévérance, de dévouement, de sagesse. Des ouvriers de Rochdale, songeant à l’esprit, après avoir pourvu par d’ingénieuses combinaisons aux nécessités matérielles, ont formé une bibliothèque de deux mille volumes. J’admire les

LES bibliothèques ET LES COURS POPtJLAIRES 269

populations laborieuses lorsqu’elles peuvent tirer ainsi de leur propre fonds les moyens d’instruction, mais je me hâte de reconnaître que leur état d’avancement ne permet pas de concevoir partout de telles espérances. Il faut donc les aider. Personne ne peut avoir à rougir de recevoir une telle aide ni à se repentir de l’avoir donnée.

Ce que j’ai nommé l’assistance intellectuelle n’a pas , les inconvénients que 1 assistance matérielle présente quelquefois, par exemple d’énerver le ressort moral, l’esprit d’épargne et de prévoyance, le sentiment de la responsabilité en un mot chez l’assisté. Avec l’assistance intellectuelle, vous n’avez rien de tel à redouter; tout au contraire : elle a pour but et pour effet de mettre celui qui la reçoit mieux en état de se passer d’assistance; elle tend à augmenter ses facultés actives. Sans doute l’assistance intellectuelle a ses règles. L’instruction populaire, disons plus, toute instruction doit être à la fois générale et spéciale. L’instruction générale est celle qui se propose avant tout de faire de l’esprit cet instrument excellent dont la destination est de chercher et de trouver la vérité. Son but est de lui apprendre à observer avec exactitude, à penser avec étendue, à réfléchir avec force, à conclure avec justesse, à quelque objet qu’il s’applique. L’instruction générale embrasse l’ensemble des facultés intellectuelles. Elle n’en cultive aucune exclusivement. Elle traite l’intelligence comme une force supérieure et préexistante à ses emplois. L’instruction générale répond à un besoin commun de toutes les classes, d’abord parce qu’elle met le producteur en possession de certains instruments indispensables, la lecture, l’écriture, le calcul, ensuite parce qu’en dehors de cette diversité de vocations et de carrières qui saisissent l’homme un peu plus tard, et qui exigent alors des enseignements spéciaux, il y a une grande et précieuse unité à conserver, à accroître, s’il se peut, entre tous les membres de la grande famille. Tous sont participants de la nature humaine, et c’est la nature humaine qu’il faut cultiver en eux, avant tout, dans les idées comme dans les sentiments. La sociabilité exige le développement par

l’instruction et par l’éducation de cette unité, sans laquelle il n’y aurait que des individus isolés, et non des hommes en communauté de croyances et en sympathie d’opinions comme de manières de sentir.

Les lettres répondent en partie à ce grand besoin de l’instruction générale. Elles s adressent à l’homme tout entier, raison, imagination et cœur. Rien ne saurait donc les remplacer. C’est aussi une nécessité de faire une part à renseignement moral et à certaines notions d’économie politique dans l’instruction générale.

La seconde condition de l’instruction est d’être spéciale. C’est seulement au prix de la diffusion de l’instruction spéciale que la richesse peut atteindre à son plus haut degré de puissance. C’est ici que se trouve la grande difficulté et la principale cause de division entre les esprits. Non-seulement il n’est pas aisé de faire marcher ensemble ou successivement deux sortes d’enseignements qui exigent beaucoup de temps et qui comportent d’ailleurs des formes et des degrés fort divers suivant les catégories auxquelles ils s’adressent; mais les uns nient à peu près l’utilité de l’instruction spéciale ou la subordonnent à l’excès à l’instruction générale. Les autres semblent croire que l’enseignement purement professionnel ne saurait être trop précoce et tenir trop de place. Ils commencent par mettre l’enfant en possession d’un métier; l’instruction générale viendra ensuite comme elle pourra. Ils vont même jusqu’à croire que le seul enseignement d’une profession remue assez de faits et d’idées, met assez de facultés en jeu pour que l’éducation générale de l’intelligence soit en quelque sorte donnée par surcroît. Leur erreur doit être combattue. La' connaissance des procédés et des opérations d’un métier, même compliqué, d’une profession, même élevée, ne dote l’esprit ni d’idées générales, ni de sentiments moraux, ni même de la faculté d’en acquérir. Elle produit dans l’ordre intellectuel le même effet que l’exercice exclusif de tel de nos membres dans l’ordre physique. Elle grossit, pour ainsi dire, la faculté exercée seule, au détriment des autres, comme le fait la danse pour les jambes du danseur de profession et l’habitude d’exercer sans cesse

les bras pour d’autres métiers. En résumé, l’instruction s’adresse, tour à tour ou à la fois, à l’homme ou au producteur, et les bibliothèques populaires — autant en dirai-je des cours — devront répondre à ce double besoin.

Je vous ai dit qu’outre l’initiative des ouvriers pour former les bibliothèques, il fallait invoquer le secours administratif dans une certaine mesure et l’action exercée par les associations.

^ J insisterai davantage sur l’action des associations, qui s étend tantôt aux localités, qui tantôt embrasse le pays tout entier. Sans me livrer à une énumération qui serait peu intéressante, je vous citerai des exemples frappants de cette puissance bienfaisante. Ainsi, la Société des bibliothèques communales du Haut-Rhin : le nombre des volumes lus dans le Haut-Rhin par suite des prêts des bibliothèques et circulant de main en main s’élève à 256,231. D’autres départements en ont d’analogues. Le type le plus complet et le plus frappant de ces associations, pour qui la formation de ces bibliothèques n’est qu’un accessoire, mais un accessoire important, est la Société industnelle de Mulhouse. Saluons-la, Messieurs, elle le mérite. Il faut la nommer entre toutes, dès qu’il s’agit de l’avancement des classes ouvrières. Elle donne des secours aux ouvriers. Elle distribue des prix aussi bien aux meilleurs ouvrages populaires qu’aux meilleurs procédés de fabrication. Elle a fondé un musée industriel, un musée d’histoire naturelle, une école gratuite de dessin linéaire et de machines, une académie gratuite de peinture. Mais contentons-nous de signaler la belle bibliothèque fondée par cette association. Elle compteaujourd’hui plus de trois mille volumes d’arts et de sciences. Est-ce un assez beau résultat? Et que sera-ce quand j’ajouterai que, dans la seule ville de Mulhouse, 1,800 personnes ont lu en un an 83,170volumes ?

Il serait injuste de considérer de pareilles associations comme utiles seulement à une localité ; leur action s’étend au loin ; on peut dire qu’elles font école. Pourtant elles ne suppriment pas l’utilité d’associations plus vastes centralisant l’action des sociétés locales ou suppléant à leur absence. Telle est l’œuvre de la Société pour Vamé-

lioralion et Venconragemoit des publications populaires. Telle est l’œuvre de la Société Franklin, autorisée le 9 septembre 1862, et dont je veux aussi vous dire un mot. Et d’abord pourquoi le patronage de Franklin? C’est que ce grand homme, si cher au peuple américain, est en effet le patron, j’allais dire le saint qu’invoquent les bibliothèques populaires. Il en a créé le premier modèle, au prix de quels efforts et avec quels succès, vous pourrez le voir en lisant ses intéressants Mémoires, qui figurent au rang des volumes que peut vous offrir en lecture la Société Franklin. La Société Franklin a fait un bien incontestable depuis le peu d’années d’existence quelle compte, et elle ne s’en tiendra pas, je l’espère, à celui qu’elle a fait. Son succès importe à la démonstration de la puissance de la libre initiative en France. Avec ses sept cents souscripteurs environ qui offrent une cotisation en argent et souvent aussi en livres, souscripteurs recrutés dans toutes les catégories sociales, elle est une grande œuvre d'assistance intellectuelle. Elle se propose l’établissement de bibliothèques municipales dans les localités qui en manquent; elle a pour but d’aider de ses conseils et aussi de ses démarches auprès des libraires, 'dont elle obtient soit des dons, soit des remises de vingt-cinq ou trente pour cent, toutes les bibliothèques qui s’organisent et auxquelles elle envoie le catalogue des ouvrages dignes à ses yeux d’être recommandés. Du 31 mars 1865 au 31 mars 1866, la Société a acquis ainsi et distribué, pour le compte de cent vingt-quatre bibliothèques, quatorze mille cinq cent quarante-huit volumes. C’est un chiffre important, vous le voyez.

Permettez-moi de revenir ici sur ce que je vous disais il y a un instant, que le bien ne s’opère pas tout seul. C’est comme pour les découvertes utiles. On dit après ; « Ce n’est que cela! » Oui, le bien accompli semble facile comme les vérités une fois qu’elles ont été trouvées. Mais avant, c’est tout autre chose. Croyez que les difficultés ne manquent pas pour l’établissement de ces bibliotéques. Le plus souvent on ne sait même comment se procurer un local. A Paris et dans les grandes villes, où le moindre emplacement dans une rue et le moindre es-

LES bibliothèques ET LES COURS POPULAIRES 273

"f T utilisés, oü le plus petit loyer

oûte fort cher, vous le savez trop bien, la nécessité de

a présenté des obstacies qu on eut pu croire presque invincibles. On en est venu a bout pourtant, à Paris et ailleurs. Une chambre mo-

n!,,r une simple armoire, tout a paiu bon. L important est de s'installer. On possède peu

menfn’ TOlumes. N'importe ; pas de décourage-

ment. Dans une commune d’Alsace, à Beblenheim (et ce

on? .r®/® ue genre), la petite bibliothè.

que populaire a commencé avec douze volumes rangés à

terre sur une planche ; elle en possède maintenant deux mille, sans compter qu’elle a été imitée par quarante

Vous dirai-je que la difficulté est aussi dans la diffé

theques ? Je ne veux rien exagérer ni rien taire Je ne craindrai même pas d’être indiscret. Je serai sincère lus qu’au bout. Des esprits éclairés, je le reconnais naril sent croire qu’il faut tout mettre dans les bibliothèques populaires, e mauvais comme le bon, et que l’ouvrier fera son choix et le fera bien, Laissez-moi vous dire toute mon opinion. Je n’apporte ici ni un esprit étroit ni une âme médiocrement sympathique aux ouvriers. Je ne leur

M?t?ceti?^ l’estime. Mais comment nier qu’ils n’aient

Oiini f nn f "’aliere une assez grande inexpérience’' Quoi ! on forme des bibliothèques pour eux et on ne tie?

dia nul compte de cette inexpérience! On leur offrira out pele-mèle! On leur présentera indifféremment à cote des œuvres qui font l’honneur de l’esprit humain et desquelles n’émanent que de fortifiantes" et sXâh4 impressions, 1 immoralité naïve ou systématique, grossière ou paree des couleurs de l’éloquence, la passion

fah e S ' Est-ce donc

a ie injuie a 1 ouvrier, du moment qu’on se porte inter

traite je ne dis pas même un inférieur en culture mais un ami qui s’abandonne à nous pour lui compoLr un c oix de hyes? Est-ce donc l’opprimer que de lui faire éviter le piege dans lequel il tomberait plus d une fois en

lâ

274 ÉCONOMIE POLITIQUE POPULAIRK

croyant pouvoir tout prendre au hasard? En effet, cette bibliothèque n’a-t-elle pas été fondée sous des auspices qu’il respecte? Pourquoi donc ne pas le guider utilement?

— Mais, dit-on, l’ouvrier veut lire tel ouvrage peu mo-

ral, tel livre politique qui fait appel aux passions les plus ardentes, telle composition futile ; voulez-vous donc le it

mettre en tutelle?

— En tutelle ! et qui donc y songe ? Seulement est-ce que pour ces livres il n’y a pas des cabinets de lecture et des livraisons à bon marché ? Il me semble que de ce côté le peuple est assez abondamment servi. Vous voulez de l’immoralité et du sophisme; allez, prenez; vous en trouverez là de quoi lire pendant des siècles. Est-ce donc la tâche des bibliothèques populaires ({ue de faciliter cette propagande? En vérité, il me semble que c’est se montrer bien peu exclusif au milieu d’une telle multitude d’œuvres excellentes et placées loin et au-dessus des

passions du jour, que d’exclure ce qui est décidément immoral, marqué au coin exclusif de l’esprit de parti, ou misérablement frivole.

D’ailleurs, mettez-y tous les genres, et satisfaites tous les besoins et tous les goûts. Et pourquoi en exclure un seul? A côté des livres de métier, des manuels professionnels, placez les chefs-d’œuvre et même tout livre que recommande un caractère d’utilité et d’intérêt général. Que l’ouvrier y trouve l’instruction spéciale qui le complète comme producteur. Qu’il y trouve aussi la penséè élevée ou délicate qui doit cultiver son cœur et son esprit. Qu’il y rencontre à la fois l’enseignement solide et la consolation ou le charme des heures de trouble ou de loisir ! La vie la plus occupée matériellement n’est pas exempte de ces chagrins que la lecture sert à distraire. Combien de moments aussi le chômage ou la maladie laisse vides. Quelle catégorie d’ailleurs demanderait-on d’exclure? le théâtre? Ce serait la mutilation de notre littérature, dont le théâtre est une des gloires; ce serait sacrifier à de puérils scrupules une des meilleures sources d’enseignement sur l’histoire et sur la vie. Quelle littérature est plus populaire, quelle littérature est plus vivante et met mieux en œuvre les grandes passions, les

caractères frappants par leur originalité , la peinture des vertus, des crimes, des vices et des ridicules ! L’âme est enlevée, l’imagination charmée, l’esprit amusé et instruit. Notre théâtre classique plaît aux masses, quoi qu on en dise. Corneille et Molière sont applaudis avec transport dans nos représentations gratuites, et aux meilleurs endroits.

Exclura-t-on les voyages? Ce serait absurde. Peu d’ouvrages ouvrent des perspectives plus variées et des distractions plus instructives à l’ouvrier, qui trop facilement pourrait croire le monde borné à son horizon.

Sera-ce le roman auquel on défendra d’entrer? N’est-ce pas un genre de littérature qui compte des œuvres admirables ? Je crois seulement qu’il y a pour l’ouvrier, en général, et surtout quand il n’a pas les facultés fatiguées par la maladie, un meilleur emploi à faire du peu d’heures dont il dispose, que de les occuper à lire des romans. Leur attrait, et il est grand, c’est de distraire de la réalité souvent triste; mais s’ils en distraient, ils ont aussi le tort grave d’en dégoûter. Aussi ne les vois-je pas sans crainte aux mains de la jeune ouvrière. Quel séduisant mirage ils lui présentent dans la peinture d’un monde qui ne doit pas être le sien ! Quelles chimériques idées sur les conditions ordinaii*es de la vie !

Vous cherchez l’intérêt. Ah ! ne ci’oyez pas qu’il soit absent de l’histoire. Combien est vif l’intéi*êt de cette histoii'e nationale que voti’e patriotisme aime à lire et sur laquelle, je le sais, vous vous portez avec une pi-éférence que je voudi\ais séulement voir plus forte encore que l’atti’ait des lectui-es romanesques. Je ne sache pas de roman qui ait cette gi-andeur et un intérêt si puissant. Quelle tiction égalera jamais la mission de Jeanne d’Arc* ceUe jeune et simple héroïne quittant les champs à la voix de Dieu et de la patrie, pour prendre le commandement des armées, s’imposer aux plus vieux chefs, aux' plus fiers capitaines, et sauver la Fi*ance du joug’ des Anglais, au moment où tout semble le plus désespéré? Quel l’oman dépassera pour le pathétique le l’écit poignant du martyre de ce grand vaincu de la coalition européenne, échoué, après les succès d’une destinée

surhumaine, sur le rocher de Sainte-Hélène? Et pourquoi se borner à l’histoire contemporaine? Personnages à la fois nobles et curieux ou repoussants et étranges, plus saisissants peut-être dans 1 histoire que dans le drame même, à quelle époque avez-vous manqué? Louis XI, ce roi qui servit le peuple en voulant se servir lui-même par l’abaissement de la féodalité, Louis XI avec son bizarre entourage, ses crimes, ses peurs, son étrange dévotion, n’est pas moins intéressant que Tartufe. On parle des héroïnes de théâtre et de roman. Laquelle ne pâlirait devant Marie Stuart? N’est-ce rien de savoir que cette héroïne a vécu, que ses fautes furent réelles, que ses épreuves furent de réelles épreuves, que réel fut ce supplice et réel cet échafaud?

Tous les romans d’ailleurs ne doivent pas être mis sur la même ligne. Lisez ceux qui tendent à développer des sentiments délicats, écartez ceux qui excitent, exaltent les sensations grossières. Il y a des romans qui honorent, consacrent, poétisent même le culte de la famille; il en est d’autres qui l’immolent sans pudeur sur l’autel de la passion et du vice. Qui ne sait à quel point les uns élèvent l’imagination humaine, à l’excès peut-être, tandis que, par un excès plus funeste, d’autres la dégradent? Informez-vous donc avant déliré. Lorsque vous vous déciderez à faire une de ces lectures qui ne sont que trop entraînantes, et qui, lorsqu’elles deviennent exclusives, détruisent le don de s’intéresser à ce qui n’est pas hors des conditions habituelles de la vie, choisissez bien cet enchanteur auquel vous vous livrez et qui vous emportera jusque dans le ciel ou jusque dans les régions les plus troublées. Une fois échappé à ses liens, j’allais dire à ses griffes, hâtez-vous de revenir à l’allure calme et solide qui sied aux bons esprits.

Vous le voyez ; je n’ai pas craint de vous mettre au courant des questions que soulève l’organisation* des bibliothèques populaires. Je vous ai initiés à tous ces dissentiments de détail qui d’ailleurs n empêchent pas les cœurs de battre à l’unisson pour votre avancement intellectuel.

Il est encore une crainte dont j’aurais pu vous parler.

Un craignait, au début des bibliothèques populaires, de laisser emporter les livres à domicile. Les livres ne reviendraient pas, disait-on, ou ne reviendraient que souillés et mutilés. L’expérience, à votre honneur. Messieurs, a prouvé que les pertes et les mutilations n’étaient que de rares exceptions.

Ce n’est pas la première fois qu’on a eu la preuve qu’il fait bon se confier aux sentiments d’honneur et de délicatesse de cette foule qu’on a vue faire la police elle-même contre les voleurs aux jours de révolution.

Il y a longtemps de cela, sous Louis XIV, c’étaient les promenades publiques qu’on craignait de livrer au peuple. Ainsi on disait qu’il fallait se garder de laisser le public envahir le jardin des Tuileries. Laissez-moi vous conter l’anecdocte ou plutôt en charger Charles Perrault, commis à la surintendance des bâtiments, le même qui a écrit les Contes de fées : « Quand le jardin des Tuileries fut achevé de replanter et mis en état où vous le voyez, « Allons aux Tuileries, me dit M. Colbert, en condamner les portes (M. Colbert était, vous le savez, le ministre du roi Louis XIV); il faut conserver le jardin qui est au roi, et ne pas le laisser ruiner par le peuple, qui, en moins de rien, l’aura gâté entièrement. » La révolution me parut bien rude et bien fâcheuse pour tout Paris. Quand il fut dans la grande allée, je lui dis : « A^ous ne croiriez pas. Monsieur, le respect que tout le monde, jusqu’au plus petit bourgeois, a pour ce jardin; non-seulement les femmes et les petits enfants ne s’avisent jamais de cueillir aucune fleur, mais même d’y toucher. Ils se promènent tous comme des personnes raisonnables; les jardiniers peuvent. Monsieur, vous en rendre témoignage : ce sera une affliction publique de ne pouvoir plus venir ici se promener... — Ce ne sont que des fainéants qui viennent ici, me dit-il. — Il y vient, lui répondis-je, des personnes qui relèvent de maladie pour y prendre l’air; on y vient parler d’affaires, de mariages, et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église, où il faudra à l'avenir se donner rendez-vous. Je suis persuadé, continuai-je, que les jardins des rois ne sont si

grands et si spacieux qu’afin que tous leurs enfants puis- l

sent s’y promener. Il sourit à ce discours (1)... » |

Les bibliothèques, Messieurs, ressemblaient d’abord |

à ces jardins royaux accessibles à peu de personnes. \

Aujourd hui que les jardins royaux sont ouverts aux 1

populations, et qu’on fait en outre des squares pour le peuple, il faut que les bibliothèques jiopulaires étendent .j

leur publicité par tous les moyens. Il faut qu’elles aillent '!

chez l’homme laborieux qui ne peut aller à elles. Le chez-soi se prête mieux aux lectures prolongées, à 1 étude attentive. La faculté d'emporter les livres a fait la consolation et la joie de bien des veillées, le charme du foyer domestique. Combien de fois l’enfant de douze ou treize ans a t-il lu quelque beau récit à son vieux père, qui, lui, ne savait pas lire! Béni soit le livre qui, outre la douceur qu’il recèle en lui-rnême, sert ainsi de lien à la famille et rapproche les cœurs et les âges!

Les bibliothèques populaires ont gagné du terrain; j

en ont-elles assez gagné? Et faut-il conclure de ces !

exemples encourageants que je vous ai cités, à la géné- ^

ralité de la France? N’exagérons rien, et avouons que tout n’est pas fait en matière de bibliothèques populaires.

En Belgique, le quart des communes en possède; en Suisse, toutes en ont une. Tout le monde lit en Suisse.

Tout le monde comprend que la liberté ne va pas sans les ^imières. Tout le monde cultive son âme et son esprit par des lectures ou religieuses, ou utiles à l’état qu’on exerce, ou propres à donner aux sentiments et aux idées tout leur développement. On s’y nourrit de l’histoire nationale. Le peuple connaît les grands hommes et les luttes héroïques qui honorèrent et fondèrent la patrie. Faut-il donc vous le dire? Vous ne lisez pas assez. Oui, sur ce point encore il faut que vous sachiez \

la' vérité ; ce sont moins les bibliothèques populaires

(1) Anecdote citée dans les Grandes époques de la France, xviL' et xviiie siècles, par MM. Hubault et Marguerin, excellent ouvrage historique faisant partie des Bibliothèques des Campagnes, inscrit au catalogue de la Société Franklin, et qu’a couronné l’Académie française. l

qui, sur beaucoup de points, font défaut, que les lecteurs qui manquent. On cherche encore trop exclusivement son amusement dans les plaisirs matéijiels. Ne dites pas : « On n’a point le temps. » Beaucoup en trouvent pour faire le lundi. Ne dites pas ; « On est fatigué. » La lecture est un délassement. Ne dites pas ; « A quoi bon lire? )) Celui qui dirait cela se traiterait lui-même en brute et non pas en homme. Quiconque lit un bon livre se met en communication avec ce que la raison et le cœur de l’humanité ont produit de meilleur. Lisez donc aux moments de loisir. L’esprit, les manières même du travailleur y gagnent. L’ouvrier, encore une fois, veut être considéré, estimé. C’est en se polissant qu’il y, arrive. Les costumes se sont rapprochés; que les distances trop grandes, nées de l’éducation, s’aplanissent aussi. Nos villes ne présentent qu’exceptionnellement le spectacle des haillons. Que l’ignorance cesse d’étaler les siens! Donc, comme conclusion pratique, faites deux choses. Fondez ou aidez à fonder des bibliothèques populaires; profitez-en largement et bien. Aux rayons des beaux jours on voit la foule sortant des maisons, remplir les places, les rues, les boulevards, les abords des chemins de fer ; ne soyez pas plus insensibles aux rayons de la science qui se lève. Allez en loule aussi réclamer votre part de lumière et de chaleur de ce soleil moral qui luit aujourd’! ui pour tous.

J’arrive aux cours populaires. Là non plus ne croyez pas que la prévoyance de la société soit eu défaut. L’État, la ville, les associations rivalisent de zèle. C’est la plus facile peut-être des manières de s’instruire, c’est du moins la plus goûtée. On néglige encore trop l’école, et rien ne saurait compenser cette négligence, bien coupable quand elle est volontaire. Il s’en faut malheureusement que la Finance soit aussi avancée ici encore à cet égard que l’Allemagne du Nord, la Suisse, lesÉtats-Unis.

C’est sans doute à cette infériorité qu’il faut rapporter l’insuffisant succès des bibliothèques. Tant d’hommes, tant de femmes ne savent pas lire et écrire, ou ne le savent qu’imparfaitement !

Les écoles d’adultes s’ouvrent à ces retardataires. On en comptait tout récemment deux cent quarante-six mille six cent quatre-vingts fréquentées. Ce chiffre vous frappe. Il fait à la fois l’éloge et la critique de notre situation dons l’instruction populaire: la critique, puisqu’il s’agit des adultes qui ont à réparer, dans des conditions souvent moins favorables, les lacunes de l’instruction donnée à l’enfance ; l’éloge, car combien il est beau de venir se faire enfant, afin de ne l’être plus en réalité ! Vous tous qui avez le regret ou le repentir d’une première instruction trop imparfaite, allez vous asseoir sur ces bancs des écoles du soir, où la lecture, l’écriture, le calcul, la grammaire, les éléments du dessin, le chant, et tout le programme récemment accru de l’instruction primaire, auront, au bout de quelques mois d’assiduité, payé votre peine et vous auront mis au niveau de vos frères plus avancés.

Au-dessus de l’enseignement primaire se place l’enseignement qui prépare l’enfant ou l’adolescent à l’industrie ou au commerce. Vous connaissez les écoles spéciales de Chàlons, d’Angers; pour de plus jeunes enfants, l’école de la Martinière, à Lyon, etc. A Paris, l’école Turgot rend aux enfants de la population laborieuse des services chaque jour mieux appréciés; il est opportun de le dire, car les écoles Turgot vont se multiplier à Paris. Mais j’ai, en ce moment, surtout en vue les cours libres où l’adolescent et l’homme mûr vont chercher l’instruction. Il existe des cours de ce genre à Lyon, à Mulhouse, à Bordeaux, dans plusieurs de nos centres importants. Demandons plutôt où donc ne font-ils pas apparition? On se tromperait beaucoup si on croyait, au titre de quelauesunsde ces enseignements, qu’ils sont inutiles à l’ouvrier, surtout s’il est ou veut devenir petit entrepreneur. M. Perdonnet vous montrait, par exemple, à propos de la .'.éométrie et de la géométrie descriptive, de quelle utilité ces cours «ont oour l’arpenteur, le charpentier, livré, faute

fl

de quelques notions de ce genre, à la discrétion des toiseurSf et s’y prenant souvent fort mal, s’il n’a pas pris quelques leçons , pour l’exercice même de son métier. M. Perdonnet a passé en revue les autres objets de l’enseignement, comptabilité, chimie appliquée, physique, mécanique, législation usuelle, géographie, langues étrangères, hygiène, etc. Il a fait toucher du doigt l’urgence qu’il y a à vulgariser la langue du dessin. Suivez donc quelques-uns de ces cours, selon les besoins de votre profession. Si ce n’est vous, que ce soient au moins vos enfants. Sachez seulement ceci : s’il est. vrai, comme nous ne cessons de le redire dans l’intérêt de votre avancement, qu’il y a beaucoup à faire pour l’instruction populaire, beaucoup est fait, et l’homme de bonne volonté ne manquera pas, selon la parole de l’Évangile, de trouver ce qu’il cherche. « Frappez, et l’on vous ouvrira. » Gomment en douter lorsque je vous ai montré que quelquefois c’est la porte qui est ouverte, et la foule qui n’entre pas?

Tous ces cours ont souvent en vue la profession particulière exercée par chacun : il en est de plus généraux donnés dans ces conférences qui sont une des nouveautés les plus heureuses au point de vue qui m’occupe. Ici encore vous remarquerez le rôle joué par l’association libre formée par ces classes aisées et lettrées qu’on représente quelquefois comme indifférentes à votre avancement, quand on ne les calomnie pas jusqu’à les dire hostiles. Messieurs, l’Association polytechnique qui ouvrait la première bibliothèque populaire à Paris en 1835, y ouvrait en 1860 la première conférence. Elle fait aujourd’hui deux cents cours. L’Association philotechnique, issue de celle-ci, en fait cent. Presque tous les enseignements que je vous énumérais tout à l’heure y sont représentés. Seulement il ne s’agit plus ici de leçons suivies, mais d’entretiens libres , ayant plutôt pour but d’éveiller la pensée que de donner une instruction approfondie. Ces entretiens, dont nos conférences de Vincennes peuvent vous donner l’idée, sont partout beaucoup suivis. Tous les quartiers de Paris en ont, et les mêmes maîtres qui s’adressent au peuple de Paris se font les apôtres de cet utile et populaire enseignement

dans toutes les villes, au moins de temps à autre. A en juger par la foule qui s’y presse habituellement, ce genre ■

d’instruction qui ne demande que l’atterntion d’une heure, et présenté sous les formes les plus accessibles que comporte l’enseignement, agrée plus encore aux masses populaires que la lecture à tête reposée. La parole vi- h

vante, même fût-elle dépourvue de cette éloquence qui charme et de cet accent qui enlève, a une force et un intérêt que n’a pas pour tous la parole écrite. D’ailleurs, dans les matières scientifiques, l’accompagnement des expériences amuse en instruisant. Profitez donc de cette forme de l’enseignement, sans vous y tenir. Elle est excellente pour donner l’éveil à l’intelligence, un mouvement salutaire à la pensée, des directions générales et saines à l’esprit.

J’ai vu avec regret que les livres d’économie politique sont assez peu demandés dans les bibliothèques populaires, tandis qu’il est de notoriété que les conférences sur cette science sont assez suivies. J’ai pu m’en con- ^

vaincre moi-même récemment dans le grand amphithéâtre de l’Ecole de médecine, où une série de conférences a lieu sur l’économie industrielle sous les auspices de l’iVssociation polytechnique. Nous avons vu là de nombreux auditoires, en partie composés île travailleurs, venir assidûment tous les dimanches. Ce doit être pour les auditeurs un encouragement à devenir des lecteurs. Autrement le but ne serait atteint qu’imparfaitement. Au Conservatoire des arts et métiers, cette Sorbonne du peuple, ce centre illustre de tous les enseignements professionnels, où la science dans ses applications usuelles brille d’un si vif éclat, les cours sont fort suivis, et parmi ceux-ci le cours d’économie politique professé par M. Wolowski. Laissez-moi vous recommander cette I

étude. De quoi traite-t-elle en fin de compte, cette science de l’économie politique? De tout ce qui vous intéresse, de vos intérêts dans le salaire, l’épargne, le crédit, l’association. Elle est, à proprement parler, la philosophie du travail. Quel meilleur titre de recommandation auprès de vous et auprès d’un siècle qui a pris le travail pour glorieuse devise?

lit». MM

LES niBLIOTHÈQÜES ET LES COURS POPULAlRliS 283

Faut-il vous dire encore que les raisons tirées de l’état de la société laborieuse qui vous engagent à profiter de toutes ces sources d’instruction, sont aujourd'hui plus puissantes qu’elles n’ont jamais été? Quand la division du travail et les machines, cette condition du progrès de l’industrie, courent le risque, par l’extrême simplification des tâches, de convertir l’ouvrier lui-même en un simple . ressort réduit à une spécialité unique, il faut qu’il réagisse par Tinstructicn contre l espèce d’amoindrissement qui en résulterait, et qu’il cultive l’ensemble de ses facultés. Il a à cela un intérêt plus positif. Pour souffrir moins des déplacements que les machines et les procédés nouveaux entraînent, il faut savoir faire autre chose que la dix-fiuüième partie d'une e'pvigle, selon l’expression d’un écrivain humoristique. Plus on embrasse la totalité du métier, plus même on sait de métiers, plus on est capable de faire autre chose que ce qu’on fait habituellement; il s’agit de donner à votre esprit plus d’aptitudes diverses; à ce prix, vous retrouverez plus aisément votre place dans les cadres du travail.

Autre raison qui rend désirable l’instruction qu’on tire des livres et des cours : elle entre comme élément dans le salaire. Plus il y a de distinction dans le travail, mieux en généial il est rétribué. Le temps me manque pour insister sur cette observation ; mais vous en sentez la portée.

Le travail essaye aujourd’hui une transformation infiniment délicate, en essayant d'inaugurer le plus possible la forme de l’association. Vous n’avez pas besoin que je vous démontre que l’association, qui met le travailleur plus fortement en jeu, qui engage davantage sa responsabilité, exige à la fois plus de moralité et plus de rapacité, plus de lumières.

C’est enfin le travail, plus encore que le capital, dont d’ailleurs je ne le sépare pas, qui me paraît, dans les luttes pacifiques de la concurrence industrielle, devoir être l’élément le plus décisif de la victoire. C’est assurément la principale force de la France. Le nerf de la guerre est pour elle dans l’intelligence de ses populations. Otez-lui ses artistes, ses dessinateurs, vous lui

CONOiMIE POLITIQUE POPULAIRE

Ôtez le meilleur et le plus sûr de ses avantages sur les marchés étrangers. Ne dites pas que cela n’intéresse que les industries de luxe auxquelles beaucoup d’entre vous sont étrangers. Toutes les parties du travail aujourd’hui sont solidaires.

Vous êtes les sous-officiers et les soldats de la grande armée du travail national. Rien n’empêche que vous n’y deveniez officiers, et que quelques-uns ne s’élèvent aux , grades les plus élevés. Mais, sans sortir même de la place où vous êtes, c’est sur vous que repose la puissance productive de notre pays. Les soldats-mécaniques ne suffisent plus à la guerre. Les ouvriers-mécaniques ne suffisent pas davantage dans les champs de bataille industriels. Le rôle de la force intellectuelle et morale ne cesse pas de s’accroître. Je ne prétends pas en réserver le monopole à la France, mais vous savez tous qu’elle a formé jusqu’ici sa plus incontestable supériorité. L’ouvrier qui ne représenterait plus qu’une force musculaire serait constitué en infériorité devant l’étranger, aujourd’hui que les agents naturels se chargent des tâches les plus matérielles. Il y va donc de vos intérêts les plus chers , comme de notre honneur national ; il importe à la patrie que vous vous instruisiez. Peutêtre faut-il nous résigner, dans ces luttes industrielles auxquelles je fais allusion, à ce que chez les autres peuples nos capitalistes aient leurs égaux, quelquefois des supérieurs. Qu’on dise au moins que les travailleurs français n’en ont pas.

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