‹ Économie politique populaire [microform]Chapitre 20 sur 25 · DES HABITUDES D’INTEMPÉRANCE · texte numérisé non relu

DES HABITUDES D’INTEMPÉRANCE

de l’autre ce qu’il dépense inutilement pèndant toute cette série de lundis, se serait formé un capital de 6,500 francs (1). J’ajouterai que ce chiffre, calculé sur des salaires assez modérés, et qui n’évalue pas très-haut les dépenses faites inutilement, me paraît plutôt au-dessous qu’au-dessus de la réalité.

Quand donc la classe ouvrière parviendra-t-elle à se défaire de cette funeste habitude du lundi? Le malheur aujourd’hui est que le reproche ne s’adresse à personne en particulier, parce qu’il retombe sur tous. C’est pourtant à chacun à tenter la réforme, en osant braver la masse et en échappant à 1 entraînement de l’exemple.

L’intempérance invoque un sophisme dont il importe de faire justice. On croit que le vin et la liqueur fortifient. Pour le vin pris sans excès, l’assertion est* fondée. Mais, en général, les boissons fermentées affaiblissent l’organisme. Ne prenez pas pour de la force l’espèce d’excitation factice et momentanée qu’elles produisent sur le système nerveux. Consacrez à acheter des denrées alimentaires ce qui est dépensé pour la boisson,

et votre santé , votre vigueur physique s’en trouveront bien.

Et comment ne pas faire entrer en ligne de compte les maladies que développe l’abus des liqueurs alcooliques par exemple de l’eau-de-vie et de l’absinthe, cette liqueur dont l’usage augmente d’une manière déplorable et dans d autres classes que la population ouvrière? L absinthe renferme beaucoup d’alcool, rarement moins de46 p. 100; l’absinthe suisse est faite avec de l’alcool à 72 p. 100. Autrefois on consommait beaucoup moins de la seconde que de la première; aujourd’hui on consomme quatre litres d’absinthe suisse pour un litre d’absinthe ’ commune. Cette liqueur est une de celles qui développent le plus le mal appelé le delirium tremens, qui joint au tremblement des membres le trouble de l’intelligence. Un inconvénient inhérent à cette liqueur est de déterminer la sécheresse du gosier qui demande des libations nouvelles et porte insensiblement à augmenter la dose

(1) M. Audiganne, les Ouvriers d^à présenta

pour maintenir la sensation que l'habitude émousse. Cet

effet est d’ailleurs plus ou moins commun à tous les alcooliques.

Outre l’affaiblissement, résultat fréquent de l’abus de ces liqueurs, outre les affections qui s’attaquent à l’estomac, aux intestins, au système nerveux, comment omettre les maladies cérébrales provoiiuées parles boissons et liqueurs fortes? Sur 938 entrées, en 1859, à l’infirmerie de Bicêtre, on a compté 135 victimes des abus alcooHques. D’après le docteur Parchappe, on voit que, sur li6 aliénés admis à Gharenton, l’alcoolisme pouvait être mis en cause dans 60 cas, et que, sur 82 cas de paralysie générale, il fallait dans 28 en accuser l’alcool. Un autre médecin distingué, qui a étudié avec beaucoup de science les effets des liqueurs fortes (1), incline à dire que ces chiffres, qui accusent une si forte proportion de l’influence alcoolique, sont eux-mêmes au-dessous de la réalité.

Les résultats de l’intempérance, au point de vue des moeurs et de la criminalité, ne sont pas moins désastreux. Tous les vices s’attirent les uns les autres. Le nombre des crimes commis en état d'ivresse ne donne qu’une faible idée de ceux que l'ivrognerie engendre en dépravant 1 être moral, en l’endurcissant, en créant d’impérieuses habitudes de dissipation, des besoins de plaisir et de jouissance à tout prix, qui jettent l’individu

vicieux dans l’oisiveté, source de tentations sans cesse renaissantes.

La famille enfin, et c’est là le plus grand mal, succombe devant cette malfaisante influence qui met une passion ignoble à la place du cœur ; qui efface les affections et le sentiment du devoir ; qui anéantit, si j’ose ainsi parler, le mari et le père, pour ne laisser subsister que l’ivrogne. Combien de fois la femme n’est-elle pas réduite à solliciter de son mari, trop souvent sans succès l’argent nécessaire pour la semaine, l’argent de son pro-

(1)M. Bouchardat, professeur d'hygiène à l’École de médecine, dans sa conférence à l’amphithéâtre de cette école, sur les liqueurs fortes.

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pre pain et de celui de ses enfants! Lutte qui commence souvent dès la paye du samedi soir, lutte affreuse d’une femme, d’une mère, de petits innocents qui veulent que le chef de la famille leur donne de quoi manger, parce que sans cela ils meurent, et de ce chef de famille qui s’y refuse, parce qu’il veut satisfaire sa passion ! On punit le vol et l’assassinat. De quel nom appeler cet endurcissement homicide? cette table sans pain, ce foyer sans flamme, ces haillons sur des membres tremblants, cette chambre nue, tout cela parce qu’il plaît à l’homme de couvrir sa table au cabaret de mets et de vins, de jouir . de la chaleur et de la lumière, de s’étourdir de chants joyeux, de se donner pendant des jours et des nuits les joies cibrutissantes de l’ivresse !

Et le mal ne s’arrête pas là. La mortalité des enfants forme un effrayant chapitre à ajouter à la responsabilité de 1 ivrogne. Ce n’est pas seulement la misère qui les tue. Les enfants des ivrognes sont plus prédisposés que d autres aux maladies nerveuses. Beaucoup naissent le sang déjà vicié. L’ivrognerie précoce contractée à l’exemple du père achèvera de ruiner ces constitutions au moment si délicat de l’adolescence, alors que la nature a besoin de toutes ses forces. Moralement et physiquement, ce sont des êtres perdus, et comment? Par la fatalité de leur origdne, perdus par la famille, cette sauvegarde de la santé et de la moralité, quand elle est dans les voies de la Providence.

Quel triste enchaînement! Un vice à l’origine et, comme effets, la destruction des forces, leur emploi irrégulier imparfait, l’habileté professionnelle décroissante, la maladie avec ses pertes de temps, la dette, la vieillesse prématurée, la misère, la honte et, pis encore, la famille alteree, corrompue, dénaturée, éteinte! Quand ces faits se produisent, y a-t-il pire esclavage, pire barbarie- et

ces mots, aujourd’hui si retentissanis, d’humanité et'de

progrès, de liberté et de civilisation, conservent-ils le moindre sens? L humanité, elle n’est plus là, elle n’est pas plus dans ce cœur que sur ce visage; la liberté, elle a disparu dans le naufrage de la raison et sous l’emnire tyiannique de l’habitude; la civilisation, qu’a-t-elle de

commun avec cet état de dégradation profonde? Cette civilisation dont on parle, qu'est-ce donc en effet? Ce n’est pas seulement l’éclat des villes pavées, éclairées et bâties, ornées de monuments fastueux, embellies par les arts; ce n’est pas seulement la vapeur qui parcourt les mers, entraîne la locomotive sur les rails, et anime de son souffle puissant la machine à filer, à tisser les étoffes, à fabriquer le fer, qui jette chaque jour aux besoins des masses des milliers de produits; ce n’est même pas seulement le haut développement de ces sciences qui découvrent à l’homme le secret des deux, la distance où sont de nous ces énormes globes, qui lui enseignent les lois du monde physique et lui permettent, par l’analyse, de décomposer les corps et de s’en rendre maître par l’industrie; non, la civilisation, c’est quelque chose d’autre encore, et de meilleur, et de plus grand, c’est la dignité humaine qui s'accroît, c’est le cœur humain qui se développe en noblesse et en bonté, c’est le nombre des familles laborieuses et honnêtes qui augmente, c’est le niveau moral et intellectuel qui s’élève pour tous, c’est l’homme devenant plus sage et plus heureux. Aussi la débauche et l’intempérance, qui commencent par tuer le travail et l’intelligence, c’est-à-dire les causes mêmes du progrès, sont mortelles à cette civilisation que nous ne saurions comprendre en dehors du développement et du

perfectionnement du plus grand nombre de nos semblables.

On a invoqué différentes sortes de remèdes contre les excès d’intempérance sous la forme de l’abus des spiritueux. Avant de parler de ceux qui semblent indiqués par la nature même des causes d’intempérance que j’ai signalées, je veux vous dire un mot d’un remède dont il a été souvent parlé. Ce remède a eu un certain succès en Angleterre, il en a eu un grand aux États-Unis : c’est la lormation de sociétés de tempérance. Dans ces pays, on s’associe pour tout, pour ne pas boire comme pour boire, pour le bien et pour le mal, pour le secours mutuel, pour

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