DES HABITUDES D INTEMPERANCE
les coalitions légitimes comme pour les grèves les plus funestes. En somme, c’est une puissance admirable que cette force de l’association appliquée à toutes choses par la population ouvrière comme par toutes les classes, dans cette race anglo-saxonne.
Aux États-Unis surtout, les sociétés de tempérance, aidées par des circonstances favorables, ont fait des merveilles. Elles reposent sur l’engagement pris par leurs membres de s’abstenir de liqueurs fortes et, quelquefois même, de toute boisson fermentée; elles créent une sorte de police mutuelle des membres les uns par les autres. Dans un livre composé, il y a quelques années déjà, par un Américain, M. Baird, sur ce sujets! intéressant, il est dit qu’il se faisait aux États-Unis, avant l’existence de ces sociétés, une immense consommation de liqueurs spiritueuses, et que l’ivrognerie, devenue en quelque sorte un vice national, y causait des maux incalculables. On évaluait, la consommation annuelle, pour 12 millions d’habitants, à au moins 60 millions de gallons de wiskey, rhum, eau-de-vie et gin, et la perte qui en résultait pour le pays, à au moins 100 millions de dollars, environ 500 millions de nos francs, sans compter la perte morale et la perte matérielle résultant du défaut de travail et des maladies.
On ne saurait dire sans doute que ce vice n’occupe pas encore trop de place aux États-Unis; mais s’il a sensiblement diminué, il est juste d’en rapporter en grande partie l’honneur aux sociétés de tempérance, qui firent aux débits de liqueurs une guerre redoutable. Dans certaines contrées de Pensylvanie, le nombre des distilleries tomba, en dix-huit mois, de 168 à 62. C’est surtout au nord des États-Unis et dans les États du Centre que ce résultat fut observé. 8,000 sociétés de tempérance comptant plus de 1,500,000 membres couvrirent rapidement les divers États. Plus de 4,000 distilleries étaient fermées en assez peu de temps, et plus de 8,000 marchands cessaient de vendre des liqueurs enivrantes. La prédication se mit à l’œuvre. Elle devait avoir, dans presque toutes les parties des États-Unis, une grande action sur ce peuple religieux. Laissez-moi
ici VOUS citer un fait, un exemple imposant, le succès obtenu par un des bienfaiteurs de son pays et de l’humanité.
Un ministre protestant, plus grand encore par le cœur que par réloquence, un des plus vertueux et des plus chaleureux amis du peuple que notre époque ait produits et dont il faut que vous connaissiez au moins le nom, Channing, contribua pour sa part à ce mouvement régénérateur; je voudrais voir les beaux discours qu’il prononça contre l’intempérance, et toute la partie de son œuvre qui touche à la situation des travailleurs, placés entre les mains des classes ouvrières des deux mondes (i). Jamais les enseignements sublimes de l’Évangile n’ont été à ce point unis aux conseils de l’intérêt bien entendu; jamais le bien-être n a paru plus clairement découler de la doctrine et de la pratique du devoir.
Est-ce à dire pourtant que je compte sur le succès des sociétés de tempérance parmi nous? Ce remède anglais et américain me parait peu s’adapter à notre pays. Ni l’esprit religieux, ni l’esprit d’association ne sont chez nous assez forts, et, pendant longtemps, dans notre vieux pays gaulois, il sera aussi difficile de créer des sociétés organisées d’hommes tempérants ou voulant le devenir, que facile de former, selon les rencontres du hasard et d’une passion commune, des sociétés de buveurs. On s astreindrait difficilement en France à la première clause des sociétés de tempérance américaines et anglaises, celle de s abstenir entièrement. L’expérience prouve pourtant que la resolution de boire modérément des liqueurs ou d’autres boissons enivrantes n’a corrigé presque personne. L’habitude reprenait le dessus, et, après avoir commencé par boire un peu, on buvait beaucoup et de plus en plus, tant la tentation est grande et la pente rapide!
Faut-il donc conclure qu’en France il n’y ait nul moyen de combattre l’intempérance, le goût effréné des liqueurs spiritueuses? Hélas! on sait tout ce qu’il y a de vérité
(1) Œuvres sociales de Channing, éditées par M. E. Laboulaye.
; dans le proverbe populaire, au fond beaucoup plus triste
que plaisant ; « Qui a bu boira. » Pourtant d’heureux exemples le prouvent ; il subsiste quelques prises sur ce vice même, surtout quand il n’est pas porté à son dernier degré.
^ On a réussi dans quelques villes à l’extirper presque
entièrement. J’appelle sur ces faits l’attention non-seulement des ouvriers, mais des entrepreneurs et des personnes aisées qui ont souci de l’amélioration morale et matérielle delà classe ouvrière. Partout, leur intervention a été nécessaire pour arriver à ce beau et difficile résultat.
A Sedan, par exemple, où, comme dans beaucoup d’autres villes de manufactures, l’intempérance et le goût des boissons avaient pris les plus fâcheux développements, les chefs des premières maisons se sont réunis pour réprimer l’ivrognerie, et ce dessein honnêtement conçu, fermement conduit, a été couronné de succès. Les moyens employés sont extrêmement simples. Les
** entrepreneurs s appliquent à prévenir, autant que pos-
sibles, les chômages, à conserver leurs emplois aux ouvriers qui tombent malades, en un mot à bien traiter tous ceux dont ils sont-contents, à se les attacher; mais aussi à ne jamais admettre un ivrogne dans leurs ateliers, à renvoyer, pour ne plus le reprendre, tout homme vu ivre, et à punir de la même peine l’absence des ateliers le lundi. On est ainsi parvenu à diminuer à tel point ce vice parmi les ouvriers de Sedan, qu’on ne voit que très-rarement, les dimanches ou les lundis, des hommes ivres dans les rues. Les ivrognes incorrigibles ont presque tous émigré.
Il est vrai qu’une excellente habitude dont il faut en partie rapporter l’honneur au patron, en partie à l’ouvrier, a contribué à cette amélioration morale de la classe ouvrière dans la ville ardennaise. A Sedan, l’ouvrier loue aux environs de la ville un petit coin de terrain qu’il paye 10 ou l^francs par an pour y passer le dimanche en famille. Les effets moraux de ces honnêtes plaisirs, de cette jouissance d’un petit jardin, qui lui offre à la fois un travail ar» usant et une vue agréable, ont été décrits
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plus d’une fois avec beaucoup de talent et un sentiment très-sympathique pour les populations ouvrières. Pourquoi ne pas essayer de ce remède dans toutes les villes où ce serait possible? Ce serait un grand gain moral, un grand avantage matériel et pour les ouvriers et pour tout le monde.
A Mulhouse, le même effet a eu lieu avec plus de succès encore, srràce à ces maisons ouvrières dont nous avons nous-mêmes plus d’une fois parlé, et aux petits jardins qui y ont été annexés. Ici, c’est mieux qu’une simple location, c’est une propriété dont jouissent les ouvriers. Ce sont les travailleurs eux-mêmes ([ui possèdent ces maisons, payées peu à peu sur leurs économies, grâce à une combinaison très-intelligente et très-philanthropique. Mesurer l’avantage qu’ils en retirent à la jouissance matérielle d’une propriété serait trop peu. Il faut le mesurer aux nouvelles habitudes qu’ils contractent, à la régénération morale qui s’ensuit. Ils ont un chez soi, une famille autour d’eux, une image d’ordre, de propreté, au lieu du taudis qu’ils avaient hâte de quitter. La nécessité d’épargner pour payer, qui leur impose une responsabilité nouvelle, le charme qu’ils trouvent dans un séjour salubre et agréable, les éloignent du cabaret. Les cabarets diminuent à mesure que les habitations ouvrières augmentent. C’est un des plus beaux fruits qu’ait produits de nos jours l’amour éclairé du peuple; tout développement de cette pensée féconde qui tend à rendre l’ouvrier propriétaire, moral et heureux, a droit à nos plus vives sympathies et à nos plus actifs encouragements.
Un tel remède répond, vous le voyez, à la cause que nous signalions plus haut des habitudes d’intempérance, l’absence d’un foyer, d’un intérieur qui retienne l’homme par son charme quotidien.
On a parlé de diminuer le nombre des cabarets. Le remède serait peu efficace. D’abord, ce serait un empié- , tement contre la liberté de l’industrie et du commerce* ’ Et puis le nombre des cabarets prouve le nombre des buveurs bien plus qu’il ne le provoque. On est allé plus loin. Il a été question d’interdire la vente des spiritueux.
Le généreux ami de l’humanité que je vous citais tout â
iim ■ Il
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l’heure, Channing, donnait même ce conseil aux Américains, nation trop jalouse de sa liberté pour le suivre. Il faut que les gens sachent être sages par leur propre vertu ; on ne saurait les y contraindre par des lois. Les règlements sur le débit et l’usage des boissons sont peu conformes à l’esprit de nos lois qui nous traitent en majeurs, c’est-à-dire en hommes capables de se conduire par eux-mêmes, à leurs risques et périls, sans les lisières que la loi impose à des peuples m^ins avancés.
Je comprends de tels règlements chez les peuples jeunes, à peine au début de la civilisation. Je les comprends chez les Taïtiens, ces peuples demi-sauvages sur lesquels régnait naguère la fameuse reine Pomaré. Là le débit des boissons est interdit aux indigènes. Qu’on ne croie pas pourtant que ce soit sans discussion et sans difficulté que cette interdiction ait été maintenue. Elle donnait lieu, en 1851, à un très-curieux débat au sein du Parlement car il y a un Parlement chez ces peuplades presque à l’état primitif, arrachées d’hier aux ténèbres de l’idolâtrie, un vrai Parlement, un vrai Corps législatif, avec des orateurs et un président, et des commissions chargées d’y prendre la parole au nom du gouvernement. Malgré ce progrès politique, ces peuples aiment beaucoup s’enivrer avec de l’eau-de-vie, que leur vendent les étrangers, et qu’ils préfèrent infiniment à la liqueur rafraîchissante fournie par les noix de coco que leur pays produit en abondance. La scène qui se passa au sujet de cette grave question, à savoir, si on permettrait aux gens du pays de vendre des liqueurs, ne laisse pas d’être instructive et piquante. Elle mit aux prises les deux points de vue de la liberté illimitée et de la liberté restreinte ou même de la prohibition, au sujet de la vente des boissons enivrantes. La voici, telle que la raconte un , spirituel écrivain (1) :
« Une pétition adresée à l’Assemblée de Taïti demandait que la loi sur les boissons, loi qui en règle le débit et l’usage, fût rapportée, et qu’une liberté absolue remplaçât désormais des restrictions gênantes. La péti-
(1) M. Louis Reybaud, Marine et Voyages.
tion ajoutait que cette loi consacre au profit des étrangers un privilège exorbitant, puisqu’ils sont seuls admis à faire ce commerce, et que les naturels en sont exclus ; à quoi Arahu répondit : « Les étrangers, dites-vous, ont ou vendent de l’eau-de-vie à volonté; pourquoi n’en seraitil pas de même des Taïtiens? Pourquoi? L’explication est facile. C’est que les étrangers usent des boissons avec modération, tandis que nous ne manquons jamais d’en abuser. Un Taïtienqui possède une bouteille d’eaude-vie, la boit jusqu’à la dernière goutte. Un étranger, au contraire, n’en boit qu’un petit verre; il consomme en un mois ce que vous avalez en une heure. Quand vous aurez appris à vous modérer sur ce point, il sera temps alors de réclamer cette liberté illimitée contre laquelle je m’élève aujourd’hui. » Ainsi parla Arahu, et Tatauru essaya vainement d’opposer à cette mercuriale un langage digne d’un épicurien : « On ne meurt pas, dit-il, parce qu’on se grise quelquefois, et il est injuste d’empêcher les gens de s’égayer comme il leur plaît. » L’Assemblée prit la chose plus au sérieux et maintint la loi des boissons comme préservatif contre les habitudes d’ivrognerie. »
Dieu me garde de vouloir qu’on traite les Français comme les habitants de Taïti ; je respecte trop la liberté, quoique ce soit par des raisons différentes de celles qu’invoque Tatauru. Ce n’est pas parce qu’on peut s’enivrer que je la défends, c’est malgré la possibilité de cet abus.
Enfin, on a proposé de mettre des impôts très-lourds sur les liqueurs. Ce remède mérite considération. Il ne faudrait pas pourtant s’en exagérer l’efficacité. On se rejetterait sur le vin sophistiqué, ou bien sur des mélanges pimentés et malsains. Il faut songer aussi que l’alcool a des emplois utiles qui doivent être ménagés par l’impôt. Pourtant je verrais sans déplaisir surtaxer la dangereuse absinthe, dont le bon marché, dans ces derniers temps, a augmenté énormément la consommation. Mais ces moyens, en quelque sorte extérieurs, sont tout au plus des palliatifs, c’est-à-dire à peine des remèdes.
Voulez-vous déraciner les habitudes d’intempérance?