‹ Économie politique populaire [microform]Chapitre 3 sur 25 · PRÉFACE VII · texte numérisé non relu

PRÉFACE VII

liberté ; condition indispensable pour garder celle qu’on possède et pour en accroître la somme.

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Les peuples, en fin de compte, comme les individus, se conduisent selon l’idéal qu’ils sc spnt formé; non que la part de l’inconséquence humaine ne soit grande, mais elle a des bornes. Il importe donc de savoir, en économie politique comme en morale, ou est le vrai, pour y régler sa conduite. Or, l’économie politique nous montre que le monde du travail obéit à des lois auxquelles tout projet d’amélioration, toute combinaison économique particulière, tout plan d’association, de crédit ou d’impôt, doit scrupuleusement se conformer pour être viable. Le vice et l’erreur sont, dans le monde des intérêts aussi, les sources du désordre. Il faut donc tendre à un état où le vice ne puisse du moins appeler trop aisément l’erreur à son secours, et où des idées justes et reconnues pour telles par l’immense majorité servent à imprimer à la volonté générale des directions droites et saines. Le monde économique est comme un champ d’expérience où se développe la liberté de l’homme, pour y recevoir son châtiment ou sa récompense. Le bon ordre et le bien-être sont le prix de l’énergie laborieuse, de l’intelligence habile, de la sagesse faite avant tout de prudence et de tempérance, de la probité, de la justice. Mais je répète que, si l’idée qu’on se forme du but de la société et des moyens qui mènent à ce but est fausse, si on marche à l’encontre des vérités

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économiques qui tiennent une si grande place dans le développement des sociétés humaines, toutes ces vertus, quand bien même elles ne recevraient pas de l’influence de l’erreur les plus graves atteintes, seraient insufflsantes à assurer le repos et le progrès des individus et des peuples. L’erreur économique entraîne la souffrance, comme la vérité se fait reconnaitre à ses fruits bienfaisants. Tous ces entretiens ont

pour but d’en donner la preuve ou plutôt les preuves multipliées. - f uvca

Je laisse au public à juger s’il n’y a pas plus de virilité, plus de sincère et profond amour de l’humanité et du peuple, dans ces sévères enseignements que dans les flatteries dont on accable la masse. La plus dangereuse de ces flatteries, c’est celle qui consiste à exagérer sa puissance en lui voilant les obstacles et en lui parlant sans cesse de ses droits et trop rarement de ses devoirs. On fait briller ii ses yeux un but séduisant. On lui offre le bien-être, le bonheur même en perspective. On craindrait de l’importuner en l’entretenant des conditions difficiles mises à la réalisation de ces belles espérances, et de lui déplaire en osant lui dire que le peuple aujourd’hui a en lui-même son ami le plus sûr et son ennemi le plus dangereux.

En vérité , je crois qu’on a tort de se défier ainsi du peuple laborieux et honnête, livré à son bon sens et à sa droiture et non à quelques meneurs. Ce peuple qui

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vient entendre un enseignement sérieux, écoute toutes les vérités, et on peut obtenir sa faveur sans lui attribuer toutes les lumières et toutes les vertus. Il ne demande qu’une cliose, c’est que vous le traitiez avec respect, et qu’il sente votre sympathie pour ce qui le touche. Il ne faut pas non plus lui parler comme à un enfant. La solidité, le sérieux de l’enseignement fait partie de la déférence qu’il exige. C’est à la science et aux savants à savoir se rendre accessibles. Tâchons de nous défaire de l’air d’école et de l’appareil scolasbque qui n’imposent même plus le respect. Se faire écouter et se faire comprendre est le grand point. Il y a bien des recettes pour arracher les applaudissements ; il n’y en a qu’une pour se faire écouter, c’est de savoir mtéresser. Les succès d’attention, si je puis dire ainsi, sont les meilleurs pour ceux qui écoutent comme pour celui qui parle; il a le droit d’en être non-seulement fier, mais satisfait; car le succès est moins pour lui que pour ce qu’il dit.

Voilà pourquoi j’ai gardé un bon et doux souvenir de 1 accueil qu’ont reçu ces conférences populaires. La plupart ont été faites à l’asile de Vincennes. Je n’ap-

prendrai rien à personne en rappelant que l’institution de ces conférences de Vincennes née d’une heureuse et libérale inspiration se proposait de joindre ainsi à l’assistance matérielle une sorte de secours intellectuel et moral pour les ouvriers convalescents. L’auditoire, assurément, n’était pas très-cultivé et

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surtout de grandes inégalités d’instruction se faisaient remarquer entre les diverses catégories de travailleurs. Mais je ne doute pas que le témoignage que je lui rends ici ne lui soit rendu également par ceux de mes confrères de l’Institut et de l’enseignement qui répondirent au même appel; je l’ai toujours trouvé plein de bon vouloir et ouvert aux impressions saines ' ainsi qu’aux vérités utiles. Je vois encore ces rude? travailleurs, au nombre de cinq ou six cents, ne demandant qu’à se laisser instruire, attentifs tant que vous aviez l’art de les rendre tels, et laissant voir ^ par le degré de cette attention même le degré de

leur satisfaction. Il n’était pas rare qu’on obtînt ce s'uccès, mais ce n’était jamais sans qu’on prît la peine de le conquérir. Ce n’est pas avea les pages • d’un traité élémentaire qu’on . les eût intéressés. Il f fallait qu’ils sentissent qu’ils avaient devant eux un

homme parlant à des hommes; il fallait que la leçon eût été préparée pour eux. Aussi je dois avouer que jamais leçon du collège de France ne m’a coûté au- 1 tant de soin que ces entretiens, si simples, faits en

‘ présence d’hommes dont l’extérieur n’était guère

j: moins inculte que l’esprit. Et encore une fois, qu’on

ne s’en étonne pas. Il ne s’agit plus devant de tels aui ditoires de s’entendre à demi-mot, comme on le fait

( entre personnes qui ont reçu la même éducation in-

tellectuelle. On n’a plus la ressource de ceîte langue commune à celui qui parle et à ceux qui écoutent, langue dont les termes abstraits, ainsi que mille allu-

AUSSI n est-ii pas rare que, dans ces leçons sur les sciences sociales, où on n’a pas, comme dans les sciences physiques, la ressource des expériences pour retenir les yeux, et avec les yeux l’attention , on soit obligé de recourir à d’innocents artifipp«

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cher d avoir été le héros d’une vérité méconnue. J’ai eu recours quelquefois à ce moyen. La question des machines, avec le problème des transitions douloureuses qu elles imposent , avec les préjugés hostiles qu elles soulèvent, mis en regard de leurs inappréciables bienfaits, s’est appelée du nom populaire de Jacquart. J ai représenté sous les traits d’un autre de nos compatriotes, d’un de nos contemporains, Philippe de Girard, les épreuves de l’inventeur, celles mêmes du travail intellectuel. Les ouvriers y peuvent voir ce qu il en est des privilèges de l’inventeur ou du savant, ce prétendu oisif qui souvent meurt à la peine, qui rend parfois plus de services en un jour que la main-d œuvre toute seule n’en rendrait pendant des siècles, et qui joint aux souffrances physiques je ne sais combien de souffrances morales que la masse ne connaît pas. A une époque moins rapprochée de nous, je me suis emparé d’un des plus beaux noms de la France , et qui mériterait d’être des plus populaires, le nom de Vauban. La critique exacte et pénétrée de la plus généreuse émotion, qu’il nous a laissée de 1 état de l’impôt sous l’ancien régime et des souffrances qui en résultaient pour les travailleurs, m’a servi de texte pour rappeler les progrès aujourd’hui accomplis, et pour faire entendre sur l’impôt lui-même quelques utiles vérités. Ainsi, tantôt par le raisonnement appuyé d’exemples familiers aux classes laborieuses, tantôt par des biographies d’hommes sorüs de leurs rangs ou qui se sont occupés d’améliorer

PREFACE

leur situation, j’ai pu aborder, sous des formes aussi accessibles que possible, la plupart des sujets dont doit se composer une économie politique populaire (1).

Quant à l’opportunité de cette publication et de toutes celles du même genre qui l’ont précédée ou qui peuvent la suivre, elle ne me paraît guère douteuse. Le besoin de l’instruction économique, mêlé à l’enseignement moral, ne ressort-il pas de tout ce qui se passe sous nos yeux? La récente expérience des réunions publiques n’en rend-elle pas la nécessité encore plus évidente? Et n’en est-il pas de même des nombreuses modifications qui ont été introduites depuis peu dans la législation française en ce qui touche les ouvriers? La sphère des droits dont ils jouissent s’est, sous nos yeux, beaucoup agrandie, sans parler même de ce grand droit politique dont l’exercice demande tant de lumières ou tant de bon sens, le droit de suffraçre. La faculté de se coaliser, de s’associer, l’égalité de l’ouvrier et du patron devant les tribunaux dans le témoi-

(1) Je prends d’ailleurs la liberté de renvoyer pour les questions qui ne seraient pas traitées ici ou qui ne le seraient qu incomplètement, le lecteur à d’autres écrits que j’ai consacrés au travail, à ses lois, et aux divers problèmes qui touchent à la condition des travailleurs. II n’y a pour ainsi dire aucun de mes ouvrages sur l’économie politique où ces questions ne tiennent une place; mais je les ai abordées d’une manière plus directe dans le volume : La liberté du travail^ l association et la démocratie. Avec cet ouvrage et celui-ci, on aura tout ce que j’ai écrit de plus spécial sur ces questions." Ainsi, cest dans le livre auquel je renvoie qu’on trouvera touchées des questions que je ne traite pas ici, celle de la liberté du commerce, celle dç l’émigration, celle du travail des femmes, etc.

PRÉFACE

gnage porté en matière de gages, l’abolition du livret obligatoire, datent pour ainsi dire d’hier. La principale liberté économique, celle qui sert de fondement à toutes les autres de même nature, la liberté du travail, avait ete proclamée pour l’ouvrier comme pour le patron en 1789. Elle n’avait pas encore reçu tous ses compléments. Elle les a pour la plupart aujourd’hui, et personne ne peut douter que ce qui reste de règlements trop restrictifs dans le domaine de l’industrie et des transactions, ne soit destiné, dans un temps plus ou moins prochain, à disparaître. Que signifient donc toutes ces libertés économiques dont le travailleur français est en possession, sinon ((u’elles lui imposent une somme correspondante de responsabilités nouvelles . Quel usage feraient les classes ouvrières de ces armes puissantes pour le bien ou pour le mal, si les lois du monde économique, aussi certaines, aussi inviolables que les lois physiques, .sous peine dés plus cruelles épreuves, étaient par ces classes ou systématiquement niées ou presque entièrement ignorées?

On ne devrait pas avoir besoin de démontrer des vérités aussi évidentes. J’entends pourtant qu’on les conteste. Quelques-uns attachent peu de prix à l’instruction économique; ils s’en prennent exclusivement aux mauvaises passions pour expliquer le désordre des intelUgences et la séduction qu’exercent sur les masses les faux systèmes sociaux. La part de ces mauvaises passions n’est que trop grande, ü est vrai. L’en-

PRÉFACE XV

vie pour toutes les supériorités, pour la richesse d’abord, est la plaie de toutes les sociétés, et la démocratie, dont autant que personne je reconnais les mérites, ne saurait à coup sûr y apporter un remède. Trop souvent la juste et bonne égalité qui inspire nos codes et qui est empreinte dans nos mœurs semble n’être qu’un appât de plus pour cette égalité mauvaise qui nivelle tout, et qui a dans le communisme son expression la plus logique et la plus désastreuse. Bien plus : la mobilité même des fortunes y pousse, tandis qu’elle ne devrait être qu’un encouragement à de courageux efforts pour ceux qui sont aux degrés inférieurs de l’échelle sociale. Comment nier enfin qu’il y a et qu’il y aura toujours des esprits faux, que les vérités les plus démontrées ne touchent pas, et qui portent dans l’erreur l’esprit de propagande le plus actif et le plus ardent fanatisme ? Mais s’ensuivra-t-il que l’ignorance fte constitue pas un danger? N’est-ce pas elle qui offre les principales prises au sophisme? N’est-ce pas elle qui assure à l’utopie ses recrues les plus nombreuses? N’enrôle-t-elle pas aussi à sa suite des sentiments généreux peu éclairés et mal dirigés? C’est donc à la masse qu’on doit s’adresser. Que seront devant les résistances d’une masse sensée, honnête et éclairée, quelques systèmes réduits à n’être, au lieu d’un parti dans la société, qu’une école à l’usage de quelques adeptes, qu’une secte de plus dans l’histoire des erreurs de l’esprit humain ?

PREFACE

On oppose encore une autre fin de non-recevoir à 1 instruction économique. On dit que ce n’est pas par des raisonnements, mais par des améliorations sociales, par des réformes permettant l’accession des masses au I capital et à la propriété, que le danger des faux sys-

tèmes sociaux sera conjuré. Je suis loin de nier ce qu’il y a de vrai dans ce raisonnement. On voit par l’exemple des paysans que le meilleur remède contre les idées communistes est la propriété. Mais d’abord cela même est-il sans souffrir d’assez nombreuses exceptions? Est-il invariablement exact que la propriété, suffisante pour mettre à l’abri du besoin, mette à l’abri des convoitises ? Il faudrait avoir bien peu étudié la société pour croire qu’il n’y a que les gens plongés dans la misère qui regardent au-dessus d’eux. Ce ne sont pas les ouvriers les plus pauvres, dans nos grandes villes, qui sont le plus en quête des organisations nouvelles. Toutefois j’admets, et on s’en convaincra en lisant ces entretiens, l’influence heureuse exercée par l’aisance non-seulement sur la moralité, mais sui les opinions. Est-ce qu’il y a là une raison tant soit peu spécieuse d’où on puisse conclure l’inutilité d acquérir par l’étude et la réflexion des notions exactes sur la société, sur le travail , sur les condi tions normales de la production et de la répartition des richesses? Cette participation de la classe ouvrière au capital que je désire comme vous sera-t-elle jamais complète, universelle, et, en tout cas, se figure-t-on qu’elle sera l’œuvre d’un jour? On entend

PRÉFACE XVir

sans doute qu’elle ait son origine ûans le cours naturel des choses, dans des moyens louables, dans l’augmentation progressive des biens nécessaires à la vie, dans celle du capital plus abondamment réparti entre tous les membres de la grande famille laborieuse. Ce bien-être sera-t-il jamais atteint, si on s’engage dans les voies d’erreur au bout desquelles est la ruine? Vous voulez féconder le travail, rendre le crédit possible pour les hommes de bon vouloir, qui n’ont d’autre avoir que leurs facultés intelligentes et leur moralité, assurer le succès de l’association. Ne commencez donc pas par décourager les travailleurs de la prévoyance, de l’épargne, comme de moyens trop lents et trop imparfaits, en leur montrant leur bien-être réalisé, comme par miracle, à l’aide de quelques combinaisons très-expéditives et très-efficaces en effet, à condi|ion qu’elles restent sur le papier !

La démocratie française est soumise en ce moment à une grande épreuve. D’un côté, les véritables lumières, celles que donnent la droite raison, l’expérience, la science solide, et, avec ces lumières, les fortes et saines croyances, qui s’appuient au devoir et se rattachent à l’idée d’un Dieu vivant et personnel, l’ordre et la liberté; d’un autre côté, l’esprit de sophisme, un matérialisme qui ne prend même plus la peine de se couvrir de belles apparences métaphysiques, une licence anarchique, ou l’omnipotence de je ne sais quel état chimérique que des écoles plus récen-

XVIII PRIÎIFACR

tes s’efforcent en vain de déguiser sous le nom à' action collective de la société. Qui du bien ou du mal l’emportera? Nul doute que ce ne soit le bien, et que tant d’efforts n’auront pas été en pure perte; mais qui donc oserait prédire que ce sera sans difficultés et

^ ^nns , si l’avenir nous est inconnu, le devoir qui nous est tracé est clair. Dans l’arène ouverte à la contradiction des systèmes, la Vérité et l’Erreur restent en présence, comme deux athlètes qui n’ont plus pour attaquer et pour se défendre que leurs propres forces et leurs armes naturelles. Il

ne faut pas se borner à des vieux stériles. Chacun

doit prendre part à ce gand combat selon sa vocation et ses forces. C’est ici d’abord qu’il ne faut pas commencer par douter de l’efficacité des efforts individuels et de ce que peut leur union. Qui sait l’effet direct ou indirect, immédiat ou lointain, que peut avoir une bonne parole? Qui sait où cet effet s’arrêtera? Qui peut dire combien d’hommes, parmi ces inconnus qui vous ont entendu ou qui vous ont lu, ont été préservés, grâce à vous, de quelque grave erreur et de ses funestes conséquences; combien ont été conduits ou ramenés dans ces sentiers où on est sûr du moins de rencontrer, au lieu des agitations stériles et amères où s’égarent de nos jours tant de destinées tourmentées, la paix avec soi-même et avec les autres? Telle est la pensée qui a inspiré ces entretiens populaires appliqués à l’économie sociale. C’est elle encore qui m’encourage à les réunir en un modeste

PRÉFACE

volume, sans y apporter d’autres changements que des corrections de style (1). Puisse le même accueil bienveillant qu’elles ont reçu sous la forme de l’enseignement oral les accompagner sous cette forme nouvelle, et ce volume contribuer à répandre quelques-unes de ces vérités utiles à tous , quels que soient la situation sociale et le degré d’instruction !

Henri BAUDRILLART.

(1) L’entretien sur Vauban et l’impôt, fait devant divers auditoires, a seul reçu quelques développements de plus qui permettent de le ‘considérer comme une étude à peu prés complète sur le Projet de Dîme royale

POLITIQUE POPUUIRE

, ERREÜRS

Messieurs,

Les questions économiques ont, dans la société contemporaine, une importance et tiennent une place qui frappent tous les yeux. Elles s’imposent à l'attention à l’occasion des expositions industrielles, des traités de commerce, des discussions de finances et d’impôts. Mais le point de vue sous lequel elles intéressent surtout notre société, c’est le point de vue populaire; le problème du travail et du sort des travailleurs dans les villes * d’industrie et dans les campagnes, l’amélioration de la condition des masses forment aujourd’hui l’objet de la préoccupation générale. L’instruction économique, qui commence à se répandre, est destinée à répondre à ce besoin. On sent l’urgence d’écarter de la société le danger de ces idées fausses qui ont fait et qui peuvent faire encore tant de mal.

Je voudrais établir, dans cette conférence, l’utilité sociale de l’économie politique, et vous montrer combien il importe de dissiper les erreurs et les préjugés qui, en matière économique, sont loin d’avoir perdu leur empire, soit dans les classes aisées, soit dans la population ouvrière, qui commence à fixer son esprit sur ce genre

(i) Celte conférence a été faite à la Sorbonne.

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de problèmes et qui s’y porte en ce moment avec plus de curiosité ardente et passionnée que d’attention réfléchie.

L’utilité de la science économique, sa puissance bienfaisante pour écarter certaines idées fausses, dont je chercherai à vous indiquer le principe, voilà le sujet de cette conférence.

Il me faut néanmoins remonter un peu plus haut et justifier l’objet même des recherches de l’économiste.

L’économie politique est à la fois théorique et pratique. Comme science théorique, elle étudie les lois du travail; elle se propose, selon une définition communément adoptée, dont je n’ai ni l’intention ni le temps de discuter ici les termes qui, d’ailleurs, vous apparaîtront avec une signification plus exacte et plus précise dans un instant, elle se propose de rechercher « comment la richesse se produit, circule, se répartit et se consomme. » Comme science pratique, ou envisagée comme art, et en vue de ses applications, elle poursuit comme but le bien-être. De là d’abord la nécessité de légitimer au moins, en

quelques mots , ce but de ses recherches, le bien-être lui-même.

Parmi les préjugés que je veux combattre, comment ne tiendrai-je pas compte des préventions hostiles à la nature de l’économie politique elle-même et à la légitimité de son objet?

Aussi bien, c’est notre société, c’est notre siècle qui est en cause. On condamne en masse la recherche du bien-être qui en forme un des caractères. N’attendez pas que je justifie ce qu’il peut y avoir et ce qu’il y a, en effet, trop souvent, d’excessif dans cette poursuite devenue chez quelques-uns une passion. Je remarquerai seulement que dans cette condamnation trop hautaine et trop générale, on confond deux choses bien différentes, d’un côté le goût du bien-être permis, et de l’autre l’épicuréisme grossier et la cupidité sans scrupule et sans frein. Qu’on impute, avec trop de raison, ces vices à un certain nombre d’hommes, est-ce un motif suffisant pour en faire comme le stigmate de toute une époque? Non, Messieurs, notre siècle, si 011 veut à toute force le définir par un mot,

notre siècle n’est pas un sybarite, c’est un travailleur! Soyons justes ; jamais plus d’efforts n’ont été déployés dans tous les sens, et jamais plus merveilleux résultats n’en ont attesté la fécondité. L’activité laborieuse portée à ce point ne saurait se concilier avec des habitudes devenues générales de mollesse et de volupté. Ne croyez pas, d'ailleurs, que l’économie politique se montre favorable ou complaisante à ce goût effréné du luxe et à cette passion fiévreuse des fortunes acquises par le jeu. Amour patient du travail pour acquérir, esprit d’épargne pour ' capitaliser, prudence et tempérance dans la consommation de la richesse, empire noblement exercé sur soimême, voilà ses prescriptions. Caractériser ainsi l’économie politique, n’est -ce pas déjà avoir indiqué son utilité sociale et avoir répondu au préjugé qui la con damne?

Laissons donc là un injuste reproche, et ne rougissons pas de cette recherche du bien-être qui n’est, pour l’immense majorité, que la conquête de la plus modeste aisance par le travail. Allons plus loin, et ne craignons pas d’affirmer que cette guerre déclarée au paupérisme, que cette grande tâche d’élever à la fois le niveau matériel des masses et leur niveau moral, qui ne peut monter tant que la préoccupation du pain quotidien absorbe tous leurs instants, forme la plus belle entreprise d’humanité et de civilisation dont jamais siècle ait fait sa devise et son drapeau !

L’économie politique semble tenir ce langage aux hommes de notre temps : « Ne pouvant pas, ce qui serait d’ailleurs peu désirable, entraver un mouvement général, irrésistible, dont les origines remontent à un passé déjà lointain, et qui a dans tout notre état social ses sources profondes , empêchons-le de s’égarer, traçons-lui son cours, afin qu’il atteigne plus sûrement son but, qui est d’arracher le plus possible les esprits à l’ignorance, les âmes au vice et les corps à la misère. »

Il est une autre remarque que je veux placer sous vos

j^eux, parce qu’elle me paraît être d’une importance capitale ; c’est qu’on ne peut, à ce point de vue, séparer le sort de l’économie politique de celui des autres sciences qui

de problèmes et qui s’y porte en ce moment avec plus de curiosité ardente et passionnée que d’attention réfléchie.

L’utilité de la science économique, sa puissance bienlaisante pour écarter certaines idées fausses, dont je chercherai à vous indiquer le principe, voilà le sujet de cette conférence.

Il me faut néanmoins remonter un peu plus haut et justifier l’objet même des recherches de l’économiste.

L’économie politique est à la fois théorique et pratique. Comme science théorique, elle étudie les lois du travail; elle se propose, selon une définition communément adoptée, dont je n’ai ni l’intention ni le temps de discuter ici les termes qui, d’ailleurs, vous apparaîtront avec une signification plus exacte et plus précise dans un instant, elle se propose de rechercher « comment la richesse se produit, circule, se répartit et se consomme. » Gomme science pratique, ou envisagée comme art, et en vue de ses applications, elle poursuit comme but le bien-être. De là d’abord la nécessité de légitimer au moins, en

quelques mots, ce but de ses recherches, le bien-être lui-même.

Paimi les préjugés que je veux combattre, comment ne tiendrai-je pas compte des préventions hostiles à la na- ^ ture de l’économie politique elle-même et à la légitimité de son objet?

Aussi bien, c’est notre société, c’est notre siècle qui est en cause. On condamne en masse la recherche du bien-être qui en forme un des caractères. N’attendez pas je justifie ce qu’il peut y avoir et ce qu’il y a, en effet, trop souvent, d’excessif dans cette poursuite devenue chez quelques-uns une passion. Je remarquerai seulement que dans cette condamnation trop hautaine et trop générale, on confond deux choses bien différentes, d’un côté le goût du bien-être permis, et de l’autre l’épicuréisme grossier et la cupidité sans scrupule et sans frein. Qu’on impute, avec trop de raison, ces vices à un certain nombre d hommes, est-ce un motif suffisant pour en faire comme le stigmate de toute une époque? Non, Messieurs, notre siècle, si on veut à toute force le définir par un mot,

notre siècle n’est pas un sybarite, c’est un travailleur! Soyons justes : jamais plus d’efforts n’ont été déployés dans tous les sens, et jamais plus merveilleux résultats n’en ont attesté la fécondité. L’activité laborieuse portée à ce point ne saurait se concilier avec des habitudes devenues générales de mollesse et de volupté. Ne croyez pas, d'ailleurs, que l’économie politique se montre favorable ou complaisante à ce goût effréné du luxe et à cette passion fiévreuse des fortunes acquises par le jeu. Amour patient du travail pour acquérir, esprit d’épargne pour ' capitaliser, prudence et tempérance dans la consommation de la richesse, empire noblement exercé sur soimême, voilà ses prescriptions. Caractériser ainsi l’économie politique, n’est - ce pas déjà avoir indiqué son utilité sociale et avoir répondu au préjugé qui la condamne?

Laissons donc là un injuste reproche, et ne rougissons pas de cette recherche du bien-être qui n’est, pour l’immense majorité, que la conquête de la plus modeste aisance par le travail. Allons plus loin, et ne craignons pas d’affirmer que cette guerre déclarée au paupérisme, que cette grande tâche d’élever à la fois le niveau matériel des masses et leur niveau moral, qui ne peut monter tant que la préoccupation du pain quotidien absorbe tous leurs instants, forme la plus belle entreprise d’humanité et de civilisation dont jamais siècle ait fait sa devise et son drapeau !

L’économie politique semble tenir ce langage aux hommes de notre temps : « Ne pouvant pas, ce qui serait d’ailleurs peu désirable, entraver un mouvement général, irrésistible, dont les origines remontent à un passé déjà lointain, et qui a dans tout notre état social ses sources profondes , empêchons-le de s’égarer, traçons-lui son cours, afin qu’il atteigne plus sûrement son but, qui est d’arracher le plus possible les esprits à l’ignorance, les âmes au vice et les corps à la misère. »

Il est une autre remarque que je veux placer sous vos j^eux, parce qu’elle me paraît être d’une importance capitale ; c’est qu’on ne peut, à ce point de vue, séparer le sort de l’économie poluique de celui des autres sciences qui

ont, outre la recherche de la vérité pour objet, lutiliié pour but. Presque toutes les sciences travaillent au pro- ^ civilisation et accroissent la somme des biens materiels dont nous jouissons. Si l’économie politique est condamnable pour tendre au bien-être, elles sont L plus haut point solidaires de la même condamnation, et cela d autant plus que cette tendance des sciences à réaliser le bien-etre va se. caractérisant sans cesse davantage. Les anciens, auxquels nous devons tant, les anciens qui furent nos maîtres pour la philosophie, les arts et ?es

U remarqua ni un sujet de mépris ni un titre à l’estime) nous étaient fort

inferieurs en bien-être, et une des raisons, sans ^16 la

Sces à H^drtrîe Supplication des

n-f ^ndustiie. Les esclaves satisfaisaient parleur

urgents; mais les inventions estaient stationnaires, ce que l’esclavage lui -même

explique suffisamment. Comme pour en finir avec l’in vent, ou, les anciens avaient fait des dieux Ses p, emim inventeurs. Une lois reléguée dans l’Olympe, l’invention n en descendit plus. Vulcain s’occupa seul de présider aux forges et Cerès aux moissons. - Preuve du moins que les anciens ne croyaient pas que les grandes inventions manquent de poésie. Virgile les chantait, et tout ce que nous pourrons faire et même rêver de mieux pour

r apothéoses décernées

mi , ‘’econnaissante des peuples. N’ouhlions pas que les anciens, qu’on se plaît à opposer à la recherc le moderne du bien-être, étaient essentiellement guer-

eta t détournée de la production. Ils habitaient des climats généralement chauds, circonstance, on le sait, peu lavorable aux recherches du bien-être. Enfin leur ori»amsation economique était des moins avancées. A tous ces titres ne vous étonnez pas qu’ils ignorassent ce qu’un peuple voisin a si bien nommé le confortable. L’usai'e des vitres, celui des lampes à courant d’air, la construc-

ioip''irf 'es étoffes de coton ou de

soe,le luxe modeste, d’hygiène ou de propreté luxe

d’une chemise de toile onde calicot, le drap même don!

la laine leur tenait lieu, tout cela leur était étranger. Pour ce qui est des mets, je ne vous citerai pas ce fameux brouet noir, si recherché des Spartiates, qu’entreprit, dit-on, de retrouver Dacier, et devant lequel tout son enthousiasme pour Lycurgue ne put l’empêcher de reculer avec horreur aussitôt qu’elle en eut goûté. On pour- • rait récuser cet exemple : Sparte était un couvent guerrier vivant sous le régime du communisme. Mais à Rome môme, dans cette Rome où l’on cite les festins de Lucullus, faudra-t-il juger, sur ces excès de sensualité de quelques gourmands fameux , l’ordinaire des citoyens romains? Appellera-t-on enfin bien-être les extravagances culinaires de Cléopâtre avalant des perles, et d’Héliogabale se faisant servir des pois brouillés mêlés de grains d’or? Combien d’exemples de ce genre il serait aisé de citer, qui prouveraient tous qu’au point de vue du bienêtre matériel, il vaut mieux être un simple bourgeois de Paris qu’un riche propriétaire de Rome ou d’Athènes ! Ce que les sciences ont fait pour la civilisation matérielle serait bien plus sensible encore et nous apparaîtrait avec bien plus de grandeur, si je poursuivais ce parallèle en rappliquant aux vastes travaux d’utilité publique et au spectacle général qu’offre l’industrie, si je passais des voies romaines, si admirables par la solidité et la magnificence, mais qui furent exclusivement militaires, à nos loutes si multipliées, à notre navigation à vapeur, à nos chemins de fer; si je passais des formes grossières du travail dans l’antiquité aux gigantesques mécanismes et aux procédés ingénieux et divers de production en usacre dans nos ateliers.

Cette utilité des sciences relativement à la civilisation ne se réduit pas à la création des biens matériels; elle consiste aussi à dissiper des erreurs dangereuses. Je vous renvoie là-dessus aux beaux vers du grand poète Lucrèce.— « Si l’astronomie n’avait pas fait d'immenses progrès, disait un jour notre illustre savant Arago, nous verrions, d’ici à trois mois, la population de Paris, comme autrefois la population de Rome, s’en aller à la porte Catularia pour immoler un chien roux à la canicule, afin d’apaiser ses maléfices. » Quelles terreurs n’inspiraient

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pas naguère les comètes? Ne soyons pas trop fiers. N’y a-t-il pas encore des gens du monde qui se fient aux révélations des magnétiseurs? Ety a-t-il bien longtemps que la société, dite éclairée, a failli se laisser entraîner presque tout entière par la contagion des tables tournantes et des esprits frappeurs? Les sciences physiques, et surtout l’esprit sévèrement observateur qui les anime, ont encore fort à faire pour dissiper, en haut comme en bas, ces erreurs et ces penchants crédules, source de tant de superstitions grossières et de violents fanatismes.

Mais entre les erreurs que combattent les sciences physiques, Messieurs, et celles que dissipent les sciences sociales, telle que l’économie politique, il y a une différence fondamentale. Nos erreurs sont sans prise sur le monde physique. Il y a longtemps sans cela que ce monde aurait cessé d’exister. Nous pouvons persister dans l’illusion qui a fait croire si longtemps, et qui fait croire encore à presque tous les hommes, que c’est le soleil qui change de place; il n’en demeure pas moins le centre fixe de notre système planétaire. La terre continuait à tourner sous les pieds mêmes des juges qui condamnaient Galilée. Il n’en est pas ainsi du monde moral et social. Nous ne pouvons impunément nous tromper sur ses conditions. La liberté humaine a bien vite fait de toute erreur sur la société une cause de perturbation.

Or, et c’est une remarque qui a encore, selon moi, une grande portée ; en économie politi((ue, il y a cela de fâcheux et de redoutable que l’erreur est naturelle, plus naturelle que la vérité; l’erreur se présente la première, l’apparence lui sert d’appui. Bientôt des groupes d’intérêts se forment autour d’elle. La vérité ne se montre que tardivement. Elle passe longtemps pour un paradoxe, et même quelquefois pour un paradoxe presque séditieux Peu à peu elle se fait jour, elle triomphe enfin, et telle paraît alors sa simplicité, telle paraît son évidence, quelle ne semble bientôt qu’un lieu commun. Mais le mal est fait, et son règne a été long. Je voudrais qu’il ressortît pour vous de cet entretien que, sur les faits qu. importent le plus à la vie économique des sociétés, nous avons une tendance à nous former des idées fausses parce

qu’elles sont incomplètes ; que le danger de ces erreurs est très-réel et très-grand, et qu’il ne peut être conjuré que par l’étude. En un mot, il faut, là comme ailleurs, une théorie supérieure au bon sens superficiel tout rempli de jugements précipités et peu motivés. Il faut une théorie ! que ce mot ne vous effraye pas. Les hommes les plus pratiques abondent en axiomes, qui prouvent qu’eux aussi en ont une, quoiqu’ils disent beaucoup de mal delà théorie en général. N’a-t-on pas remarqué d’ailleurs avec ■autant d’esprit que de raison, « qu’à vouloir absolument se passer de la théorie, il y a la prétention excessivement orgueilleuse de n’être pas obligé de savoir ce qu’on dit quand on parle et ce qu’on fait quand on agit. »

Le travail, l’échange, le capital, le crédit, l’impôt sont choses. Messieurs, qui intéressent directement tout le monde. Y a-t-il des questions plus vivantes, plus fondamentales que celles qui touchent à la répartition de la richesse? Dives et pauper obviavenmt sibi, dit l’Ecriture; le liche et le pauvre se sont rencontrés. Se rencontrerontils dans la haine ou dans la concorde? Leurs intérêts sont-ils au fond en harmonie ou en désaccord? Selon

! quels principes se règlent le salaire des travailleurs, le

ij profit des capitalistes, la rente du propriétaire? Une s’a-

Ij git pas de les étudier ici, ces questions, à la façon des

i savants. Il s’agit d’en prendre une connaissance élémen-

taire, mais méthodique. C’est ce que font aujourd’hui I presque tous les peuples chez qui les éléments de l’éco-

I nomie politique sont enseignés comme ceux de i’histoire

naturelle. Ferons-nous seuls exception? Ferons-nous de l’ignorance sur ce sujet la règle générale? Qui dit suffrage universel ne dit-il pas instruction universelle ? La civilisation, a dit un philosophe, M. V. Cousin, est un composé de force et de lumière. Que devient la force quand la lumière manque? Elle s’égare, et, au lieu de créer, elle détruit.

Avant de prendre aucun exemple particulier, voici d’aboi d un fait général fécond en illusions, en erreurs préjudiciables; ce fait général, Messieurs, c’est celui même de la société laborieuse, de la société qui travaille, échange, produit la richesse, la fait circuler, la distribue entre ses membres, enfin la consomme. Eh bien ! comparez relativement au spectacle que nous donne cette société le langage de l’apparence et celui de l’observation économique, celui de l’erreur et celui de la science.

Il faut le reconnaître avec sincérité : lorsque l’on jette les yeux sur le monde économique, la première impression n est pas favorable. Beaucoup de choses y blessent la vue. Que dire de tous ces producteurs qui se jalousent, se supplantent les uns les autres le plus qu’ils peuvent, et n ont qu une idée ; à tout prix réussir? Un fait général assez triste semble, en outre, dominer au milieu de toutes ces discordances. Chaque producteur vit sur un de nos besoins et de nos maux. C’est ce que Montaigne a expiimé par la phrase souvent citée que « le dommage de 1 un fait le profit de l’autre. » Rendez les hommes droits et accommodants, que deviennent les procès, et sans les procès, comment vivront les avocats? Soyez tous bien portants , que deviendront les médecins? Aussi Montaigne va-t-il jusqu’à écrire, dans la même phrase, que « nul médecin ne prend plaisir même à la santé de ses amis. » C était calomnier, je n’en doute guère, les médecins du temps de Montaigne ; c’est assurément faux de ceux du nôtre. Mais comment nier que leur intérêt, en tant que médecins, soit de ne vouloir que maladies; comme les architectes, en tant qu’archilectes, ne veulent que démolitions ; comme les entrepreneurs de pompes lunèbres ne rêvent que mortalité ; comme les soldats ne rêvent que coups, non pas en vue des coups, mais en vue des épaulettes ? Brel, on l’a dit. tous les producteurs font des vœux antisociaux.

A l’aspect de cet antagonisme, de ces conflits, de ces luttes, de tant de poussière soulevée par le combat des parties aux prises, n’êtes-vous pas tentés de déclarer que la société économique, c’est-à-dire la société laborieuse, c’est-à-dire la société même, est livrée à une épouvantable anarchie?

L’économie politique, Messieurs, ne s’arrête pas à cette première vue. Sans nier ces conflits, ces luttes, cet antagonisme de producteurs dans une même profession, elle cherche s’il n’y a pas des lois sous cette apparente anarchie. Et ne serait-il pas singulier qu’il n’y en eût point? Où le hasard est-il? Où se cache-t-il, pourrait-on dire? Est-ce dans les entrailles de la terre que l’on croyait naguère ne renfermer que les restes du vieux chaos? Non, pas même là; la géologie raconte l’histoire et retrouve la loi de ces créations successives. Eh bien! l’économie politique découvre les lois du travail et de l’échange.Je dis qu’elle les découvre et non qu’elle les invente; on n’invente que ce qui n’est pas, on ne découvre que ce qui est, et on le découvre à l’aide de l’observation, de l’expérience. L’économie politique observe un certain ordre dans ces transactions, un ordre même qui en fait le fond essentiel. Elle remarque que ces producteurs de tant de professions différentes forment librefnent une immense chaîne et comme une association très-unie et trèspuissante. Non-seulement chacun ne se livre qu’à un seul travail, au lieu de chercher à les accomplir tous ou à peu près tous, mais ces tâches si diverses se subdivisent à l’infini, de telle sorte que le même produit est l’œuvre de vingt, de cent mains différentes : vaste concert d’efforts qui ne se renferme pas aux limites d’un peuple et qui, pour produire un simple tissu de coton, de soie ou de laine, associe l’Inde, la Chine, l’Italie, l’Amérique, l’Australie, l’Angleterre, la France ! Voilà la division du travail; voilà la grande loi de coopération et de solidarité. Enfin cette concurrence qu’on ne cesse pas de nommer anarchique, n’est-ce pas elle qui met un juste prix aux produits et aux services, chose qui paraît simple, et qui est d’une complication infinie? car il a fallu, pour y arriver, une foule d’opérations successives, une série de li-

ibres débats entre les diverses parties contractantes;

oeuvre tellement compliquée qu’on peut défier le goupil vernement le plus avisé, l’administration la plus habile,

Il l’académie la plus savante, composée de l’élite des sta-

:,| tisticiens français, de s’en tirer autrement qu’en aboutis-

I' sant au chaos. Cette concurrence, obéissant à une loi

j'i suprême, la loi de l'offre et de la demande, fait quelque

j chose encore d’aussi nécessaire, d’aussi difficile et

Il d’aussi grand : elle distribue les bras, les intelligences

j '!; et les capitaux dans les divers emplois, sur le simple

'' avertissement de la hausse et de la baisse des profits

ii et des salaires. Tout cela, n’est-ce pas au plus haut de-

j: "l'é de l’harmonie? Et, chose admirable! cette harmonie,

•; elle est née d’elle-même (sous la seule réserve de la

'i répression légale des abus et des violences) ; elle est

née du jeu spontané des intérêts privés s’entendant entre eux et se mettant en rapport avec les besoins généraux! Eh bien ! Messieurs, croyez-vous qu’il soit indifférent : pour cette société dont nous faisons partie, pour cette

société française qui a besoin de se connaître elle-même, si elle veut marcher d’un pas ferme vers ses glorieuses ; destinées, pour cette société européenne qui se sent de

plus en plus engagée dans la même voie, qui se pénètre de plifc en plus de 1 idée et du sentiment de la J. solidarité, qui est de plus en jfius emportée dans un

r même orbite de civilisation, croyez-vous qu'il soit in-

différent pour cette société, pour cette masse populaire I qu’on entraîne trop facilement, de rester suspendue et

■J flottante entre ces deux affirmations contradictoires, l’une

; qui, à la vue du monde économique, dit : désordre ; l’autre

I qui, à l’aspect du même monde, dit : ordre et harmonie

;|- cachés sous les accidents et les luttes de la surface;

l’une qui parle au nom de l’apparence, l’autre qui s’ex- ; prime avec toute l’autorité de la méthode expérimentale?

' Non, cela n’est pas indifïérent. Le danger qui se trouve

J à rester en suspens entre ces deux affirmations, le voici

I d’un mot. Tant qu'elle se croira abandonnée au hasard, à

l’anarchie, je ne dis pas à ces désordres que la loi atteint en partie, mais à un désordre radical et fondamental, la ' société cherchera des yeux un libérateur, un législateur;

elle prêtera l’oreille à ceux qui veulent la réorganiser de toutes pièces. Tant que cette conviction sera dans les esprits, il y aura des hommes qui diront ; « Le monde est mal fait, refaisons-le .»

Le monde est rempli de ces créateurs de société sur un type imaginaire qui, croyant Dieu absent de son œuvre, ont pris le parti héroïque de se faire eux-mêmes Dieu, à bonne intention d’ailleurs, et pour nous sauver. L’un d’entre eux, qui n’est pas le moins remarquable par la force et l’originalité de ses facultés, Charles Fourier, le chef de l’école plialanstérienne, ne raisonnait pas autrement. Il déclare que la civilisation, depuis qu’elle a des annales, n’a pas cessé d’être profondément anarchique, que la société est absolument sans règle et sans ordre. 11 faut un Newton qui en découvre la loi, afin de pouvoir l’appliquer ensuite. Ce Newton, est-il besoin de le dire? c’est Fourier lui-même. Le monde moral obéit, lui aussi, à l’attraction. Voulez-vous qu’il retrouve l’harmonie perdue, abandonnez toutes les passions à leur libre cours, et, dit-il, sans le secours de la morale et sans le secours de la loi, elles vont trouver d’elles-mêmes leur naturel équilibre et réaliser la suprême harmonie. On objecte à Fourier et aux fouriéristes que prétendre faire sortir l’harmonie universelle du déchaînement des passioiis , c’est vouloir construire la cité idéale avec les sept péchés capitaux. Ils n’en tiennent compte. D’où vient donc celte assurance dans l’avenir de l’association plialanstérienne et dans ce rêve d’un seul homme remplaçant, comme par enchantement, une société qui a ses défauts, une société très-perfectible, grâce au ciel, mais une société qui a ses bases dans le temps, dans l’expérience, dans la sagesse instinctive et réfléchie des populations? Ne l’avons-nous pas dit? Si la société est à inventer, si c’est une énigme qui attend un révélateur, si c’est un chaos qui veut un organisateur chargé de pétrir à son gré cette pâte docile, pourquoi ne serait-ce pas celui-ci ou celui-là? La félicité universelle est mise au concours des hommes d’imagination, et, sous prétexte que la société n’a pas assez d’ordre telle qu’elle est, on la bouleverse de fond en comble!

Je passe à d’autres exemples d’une nature moins gé-

nerale, quoique ayant encore beaucoup d’étendue et de portée.

Deux systèmes se proposent pour présider au travail

et aux échanges : l’un est celui de la liberté du tramil et des transactions que recommande l’économie politique*

, 1 autre est ce système qui multiplie les réglements préven-

j tifs et qu on a appellé le système réglementaire.

j La foi dans la puissance illimitée de la réglementation

est un des préjugés que nous avons à combattre.

Le système réglementaire, Messieurs, a une histoire j une longue histoire; il a régné sur le passé (ce qui né

r piouye rien ; l’alchimie compte aussi plus d’années que

la chimie); ce qui prouve môme contre lui, car il a échoué ^ a l œuvre. Mais ses apparences ne sont pas moins très-

i, séduisantes. Autrefois il se déguisait en ami de l’ordre*

aujourd hui 11 se déguise en philanthrope. De conservar teur des privilèges il s’est fait socialiste. Il appelle les

U e les administratives, les interventions entre le travail et le capital, les réglementations de salaire devant , une société qui a le cœur tendre pour les malheureux.

I r^ons bien garde si ce n’est pas le loup qui entre dans

i. . bergerie! — « Vous voulez de bons produits, dit le

système reglementaire, or, comment se fier toujours à la , bonne foi et à l’habileté des producteurs? N’est-il pas

!. Î; remettre à des règlements préventifs

j. q 1 établiront la qualité dont on ne pourra pas déchoir'

I Vous voulez être sûrs que les marchés seront approvi-

sionnes, gardez-vous donc devons fier aux hasards et aux caprices de la liberté individuelle. Pour une chose aussi grave que falimentation, il faut fintervention de 1 autorité. Enfin vous ne voulez pas être exploités par les marchands, surtout pour certaines denrées nécessaires il est donc indispensable, afin que le pauvre monde ne paye pas trop cher, de régler aussi le prix. » — N 'êtes vous pas un peu séduits? Colbert l’a bien été tout à fait.

■j bien Ile système réglementaire s’est appliqué, en

! eiiet, a la fabrication, aux approvisionnements, aux prix.

Qu a-t-il produit? En s’appliquant à la fabrication, il a en ante ces fameuses corporations d’arts et métiers qui . . ont eu sans doute leurs raisons d’être, qui ont produit \

un certain bien relatif, mais qui ont engendré en fin de compte, pour les maîtres, des gênes de toutes sortes, des frais incalculables; pour les ouvriers, la servitude; pour les inventeurs, les vexations; pour l’esprit de découverte, la stérilité, à ce point qu'en fait d’inventions industrielles, trente ans de liberté du travail ont plus fait que quatre ou cinq siècles de corporations. En s’appliquant aux approvisionnements de blé et à l’alimentation, il a constamment échoué ; il a échoué sous Louis XIV, il a échoué avec Necker, il a échoué avec Napoléon, il a échoué toujours. Il compte ses tentatives par ses insuccès, jusqu’à ce que le gouvernement actuel, cédant à l’expérience et s’inspirant courageusement de l’intérêt général, en ait fini avec ces prétendues précautions, avec les réserves, avec la plupart des prohibitions. Il a fallu reconnaître que cet intérêt privé, qu’on dit imprévoyant et hasardeux, était beaucoup plus propre à approvisionner le marché, parce qu’il procède par informations précises, détaillées, locales, parce qu’étant en un mot l’intérêt privé, il ne se livre pas aisément à des calculs décevants et ruineux.

L est à cette môme pensée d'approvisionnements par voie de précautions légales que se rattache la défense si souvent mise en usage d’empêcher de sortir le blé indigène. Pour cela, va-t-on dire peut-être, quoi de plus laisonnable? Le ble manque dans le pays, le gouvernement dira : « Il faut empêcher de sortir celui qui s’v trouve. N’est-ce pas la voix même du bon sens? n’estce pas le cas de se montrer pratique et de se moquer de vaines théories? L’économie politique. Messieurs, en présence de ces affirmations si sûres d’elles-mêmes, n’a pas cessé détenir le langage suivant : « Voulez-vous qu’il y ait abondance de blé dans ces pays où il manque, laissezle sortir... » Quel étrange parodoxe! dira-t-on... Eh bien! ceparadoxeavaitraison. Lorsque l’agriculture ne compte

que sur le marché intérieur, elle tend plutôt à rester audessous du besoin, et, au moindre déficit, la disette se fait sentir ; lorsque l’agriculture compte sur fexportation, elle produit davantage, et, s’il y a déficit, elle trouve le placement d’une partie au moins de son grain sur le marché national, au ieu de supporter les frais et de cou-

14 ÉCONOxMIE POLITIQUE POPULAIRE

rirles risques de l’exportation. Voilà donc le paradoxe de tout à l’heure devenu presque une naïveté.

Enfin on a appliqué le système réglementaire aux prix pour les empêcher, croyait-on, de s’élever trop au détriment des consommateurs ; on a établi le maximum sous 1 ancien régime et depuis 1789. Ici encore on était complètement dupe d’apparences trompeuses ; les marchands, pour ne pas vendre au-dessous de la valeur, ne vendaient et ne produisaient plus ; la denrée devenait plus rare et plus chère : le public soulTrait bien plus qu’auparavant. La Convention put en faire la triste expérience lorsqu’elle s imagina qui! était aussi facile de dompter la loi de 1 ofTie et de la demande que de vaincre l’Europe coalisée. Si jamais l’impuissance de la force éclate quelque part, c est en économie politique, parlât-on. Messieurs, comme la Convention, au nom du peuple souverain.

Voilà déjà trois graves erreurs que nous avons réfutées ; la première, qui porte sur l’ensemble du monde économique et qui le croit livré au hasard, à l’anarchie, tandis qu’il a ses lois naturelles; la seconde, qui dépend de la première, à savoir, qu’il peut et doit être réorganisé de lond en comble par un législateur inspiré ; la troisième, qui n’est que celle-ci encore, à un moindre degré, à savoir, que si le monde du travail et des transactions économiques ne saurait être l’objet d’un remaniement radical, du moins faut-il y multiplier les règlements préventifs, sans mesure pour ainsi dire.

Je veux maintenant signaler quelques préjugés longtemps régnants et quelquefois enclore trop établis sur des points d’une capitale importance.

Les gouvernements ont cru longtemps et les peuples aussi, quoique leur pratique démentît cette fausse théorie, que l’argent n’est qu’un signe purement conventionnel d’échange que l’on pourrait remplacer par toute

autre substance. Moyen simple et commode de sortir des embarras financiers ! on altéra les monnaies, on diminua même le poids à ce point que la livre pesant du temps de Charlemagne devint cette pièce qui était à peu près notre franc. Ces altérations de monnaies avaient de cruels etîets ; tout renchérissait; preuve évidente que la monnaie, malgré de vaines apparences, n’est pas un pur signe conventionnel, mais une valeur comme une autre. Qui souffrait surtout de ces altérations? étaient-ce les forts, étaient-celes habiles? Non, c’était le pauvre peuple, dont le salaire ne montait pas avec la même rapidité que les prix. Dans les guerres féodales, les chevaliers portant de solides et pesantes armures supportaient les coups sans succomber; un très-petit nombre était tué; les manants, au contraire, étaient tués par milliers : c’est là l’image des crises économiques provoquées par des pouvoirs égarés ; et c’est sans doute ce qui explique que Dante, au nom d’une pensée toute morale, ait, dans son Enfer, mis Philippe le Bel au nombre des damnés comme faux-monnayeur.

Le papier-monnaie n’a été que le second degré de la même apparence, qui faisait prendre l’argent pour un signe conventionnel et obligatoire. On trouva plus commode de se passer de tout métal; une planche à assignats servit de mines d’or et d’argent. Tous les gouvernements, Messieurs, ont fait du papier-monnaie; l’ancien régime et la République n’ont à cet égard rien à se reprocher ni à s’envier. Qu’on ne dise pas : « C’est de l’histoire ancienne. » Je répète que, sous des formes plus ou moins raffinées, bons hypothécaires ou billets de banque d'échange, il y a encore des cerveaux que hante et que travaille l’idée du papier-monnaie; ce sont les chercheurs de pierre philosophale de l’économie politique; croyez-le bien, ils sont nombreux.

Je parle des erreurs de la pratique; toutes ces erreurs •ont été aussi des théories longuement expliquées dans des livres. Il faudrait à celles-là en ajouter bien d’autres restées à l’état de théories. Ne savez-vous pas que de célèbres réformateurs que je n’ai pas besoin de vous nommer ont rêvé naguère et rêvent encore la suppres-

sion de l’intérêt de l’argent? N’est-ce pas encore l’apparence qui les égare? L'argent est stérile, disent-ils, c’est-àdire qu’il ne fait point de petits ; pecunia 7ion parturit immmos. Lorsqu’on place vingt pièces de 5 francs dans un sac, il ne s’en trouve pas une vingt et unième de plus ni au bout d’un an, ni au bout de dix : donc l’intérêt de l’argent est injuste et contre nature.

Ne faut-il pas voir encore ici un de ces préjugés que je combats? L’argent est un instrument productif que l’on convertiten blé, en charrue, en navire, en vêtements. N’est-ce pas se laisser aller à l’apparence que de croire que l’intérêt serait supprimé avec l’argent, qu’il ne subsisterait pas avec des prêts en blé par exemple ou en toute autre nature? N’est-ce pas enfin se laisser aller à l’apparence que de croire aussi qu’on supprimerait avec cet intérêt de l’argent l’inégalité des conditions parmi les hommes, inégalité bienfaisante d’ailleurs quand elle ne repose ni sur d’injustes privilèges, ni sur des monopoles oppressifs? Est-ce que cette inégalité, qui a sa source dans l’inévitable diversité des facultés, des mérites, des efforts, des chances même, ne reparaîtrait pas sous mille autres formes?

Au nom de la même apparence, l’économie politique, qui fait l’apologie de la production, a failli, entre les mains de certains écrivains, devenir la théorie de la destruction. Toute destruction profite à quelqu’un. L’auteur d’un traité qui s’intitule d'Économie politique a érigé la destruction en théorie. M. de Saint-Chamans, un homme de mérite qui oublia ce jour-là le sens commun (cela se voit), suppose l’incendie de Paris. Cela lui paraît une excellente fortune pour le travail. Il s’arrête seule ment devant un scrupule de morale, tout en déclarant la chose excellente économiquement. Nous repoussons, quant à nous, toute économie politique qui se sépare de la morale. Non, il n’est pas vrai que le bien et l’utile soient dans une opposition radicale; détruire n’est un bien à aucun point de vue ; détruire, c’est appauvrir. Ajouter à la production existante, c’est enrichir. Nul sophisme ne prévaut contre cette vérité d’évidence.

Messieurs, je voudrais terminer cette démonstration par un exemple plus saillant que tous les autres, d’une

importance telle que la plupart des erreurs économiques y ont leur origine.

Cette erreur mère, cette erreur monstrueuse, cette erreur populaire et séculaire, c’est la confusion de la monnaie avec la richesse. Nulle erreur n’a fait plus de mal. Les conséquences qu’elle a engendrées ont été terribles(i).

N’est-ce pas d’abord une chose fâcheuse qu’elle ait en quelque sorte diffamé la richesse? En effet, Messieurs, l’argent a mauvaise réputation. Il trouve peu d’avocats, quoiqu’il ait beaucoup d’amis. Il ressemble à ces grands personnages dont on recherche la faveur, sans se croire obligé à l’estime à leur égard.

Les poètes ont adressé à l’or et à l’argent d’éloquentes invectives. Ceux-là même qui n’avaient pas le même droit qu’Homère à accuser la fortune d’être ingrate pour le génie, les ont décriés à l’envi. Les moralistes..., Dieu me garde de critiquer les moralistes, mais enfin les moralistes ont commis une foule d’erreurs quand ils jugent, non pas le cœur humain, qu’ils connaissent à merveille, mais la société et les phénomènes économiques. Il y aurait tout un recueil à faire des dits et sentences mémorables, erronés, téméraires des moralistes anciens et modernes sur l’économie politique. Ils ont accablé l’argent de toutes les qualifications les plus désobligeantes et les plus humiliantes. Ils l’ont appelé suppôt de cupidité et d’avarice, vil corrupteur entre les mains de la débauche et de l’ambition, impitoyable usurier, créateur de tous les maux qui se sont déchaînés sur le monde. Est-ce donc à dire qu’il y ait eu toujours un grand accord entre la théorie et la pratique des moralistes ? C’est trop demander. Le vertueux Caton définit l’usure un meurtre : Quid est fenerari? hominem occidere, et il prête à 30 0/0. L’austère Brutus prête à 48 0/0, tandis qu’un autre Romain, Fufidius, qui, lui, n’est retenu par aucun scrupule de vertu et par aucun ménagement de réputation, prête à 60 0/0 en retenant les intérêts à l’avance.

(1) Une partie de ces vues est reprise avec plus de développements dans une conférence qu’on trouvera plus loin : gent et ses Critiques,

Est-ce donc que l’économie politique se propose de ^ justifier l’argent de tous les méfaits dont il a été l’occa-

sion ou le moyen? Pas le moins du monde. Si la pièce de 5 francs qui est arrivée de main en main dans votre porte-monnaie pouvait elle-même raconter son histoire, je ne doute guère qu’elle n’eût bien de honteuses révélations à nous faire, pour peu qu’il y ait quinze ou vingt ans qu’elle roule à travers le monde. J’y aperçois d’ici des taches de sang peut-être, des taches de boue à coup sûr. Mais boue ou sang, qu’importe? Achevons plutôt d’interroger cette pièce de monnaie. Qu’elle nous raconte comment elle devint plus d’une fois l’occasion d’une bonne pensée pour d’honnêtes ouvriers un peu faibles qui allaient lui faire prendre le chemin du cabaret, et qui, saisis de remords, songeant à leur jeune famille, allèrent d’un mouvement héroïque la porter à la caisse d’épargne, et firent ainsi d'elle le premier gage de leur conversion a une vie régulière, le premier fondement d’une famille de plus élevée à la dignité morale et à l’aisance! Qu’elle nous raconte comment, sous l’inspiration d’une pensée charitable, une femme du monde, mieux encore une pauvre femme vivant elle-même de son travail, voyant une misère plus profonde, la glissa discrètement aux mains du pauvre honteux, et fit entrer ce jour-là dans la misérable demeure un peu du pain qui y manquait et de l’espérance qui en était partie. Qu’elle nous raconte enfin le travail rémunéré, l’industrie excitée, les inappréciables bienfaits du commerce, et tout ce qui glorifie l’institution de la monnaie 1

Qu’ai-je besoin de réfuter longuement une erreur qui repose sur cette circonstance qu’on a conclu de l’individu à,la nation, erreur dont tout aujourd’hui prouve la funeste portée : à savoir, queTargent, c’est la richesse même, la richesse unique. Sans doute l’argent est une forme commode, portative de la richesse, qui se fait plus facilement et plus sûrement accepter. Mais si l’on dit que 1 argent, c’est la richesse unique, on n’a donc pas évalué ces mines d’assez laide apparence, la houille et le fer, avec les trésors de force 'productive qu’elles contiennent avec la puissance indéfinie de l’industrie qu’elles renier-

ment dans leurs flancs. La force, et, si l’on peut user de ce terme, le génie de la civilisation y est attaché désormais plus qu’à l’or et à l’argent.

Ce préjugé, cette erreur économique de la confusion de la richesse et de l’argent a laissé des traces dans l’histoire. On a dit aux gouvernements et aux individus : « Dépensez tant que vous voudrez et comme vous voudrez. Gela, quant au pays même, n’y fait absolument rien; au contraire, l’argent circule, et cela est excel- . lent. y> Cette confusion si commune encore tous les jours entre la circulation et la production se retrouve dans les jugements de plusieurs de nos plus éminents historiens. Le bon sens même si lumineux et souvent si perçant de Voltaire n’y a pas échappé. Vous n’avez pour vous en convaincre qu’à relire le conte de VHomme aux quarante écus, et plusieurs passages du Siècle de Louis X IV. 1\ a fallu beaucoup de temps pour convaincre le monde qu’il ne suffit pas que l’argent ne sorte pas du pays, et qu’il suffit au contraire pour l’appauvrir que l’argent soit mal dépensé.

Que répondrons-nous au socialisme venant affirmer que, si la richesse est la même chose que l’argent, la masse du numéraire étant représentée par une quantité fixe, ce que l’un a, l’autre ne peut l’avoir, et l’un ne possède que parce que l’autre ne possède pas? Voilà la haine du pauvre allumée contre le riche. La guerre des classes dans une même société, voilà la conséquence de cette erreur.

Et comment la même confusion n’armera-t-elle pas les nations contre les nations? Je ne parle pas seulement des atrocités commises dans les pays à mines. Je passe sous silence ces pauvres Indiens martyrisés dont la cendre est depuis si longtemps confondue à leur terre natale. Je fais allusion à un état de guerre normal et permanent produit par cette opinion. Si elle est vraie, deux peuples ne peuvent s’enrichir simultanément; ce que l’un a, l’autre ne peut l’avoir; de là une course effrénée aux métaux précieux.

Il n’est que trop prouvé que ces conséquences ont été tirées en effet de l’erreur économique que je vous signale en ce moment. On a voulu soutirer aux autres le numéraire; on a voulu, chose absurde pourtant, vendre

Ir

le plus possible sans acheter. On a voulu vendre, parce que la vente, disait-on, faisait entrer du numéraire dans le

(pays. On voulait éviter d’acheter, parce que acheter faisait partir l’argent. On disait que la balance du commpvce \tait favorable quand l’excédant était en faveur de l’expor-

kion, comme si l’importation, qui représente les objets utiles au travail et à la vie entrant dans le pays, n’était pas 1 expression plus directe et plus immédiate du bien-

être que l’exportation, expression des choses utiles qui s’en vont! ^

Sur ce système contradictoire et qui se détruit luimême, puisqu il conseille à tous les peuples à la fois de vendre en n’achetant pas, on a bâti les mesures les plus funestes, les plus attentatoires à la liberté individuelle et au bien-être. On a défendu d’exporter le numéraire sous peine de mort, ce qui ne l’a pas empêché de se soustraire aux mesures tyranniques, de s’en aller partout où il était nécessaire et de se répandre sur le marché général suivant une loi analogue à celle qui pousse les liquides à prendre leur niveau. On a mis des prohibitions à l’entrée sur les marchandises des États étranc^ers afin que 1 aigent ne sortît pas. Luttes de tarifs qui ont fini par amener presque toujours des guerres sanglantes » Que d’exemples nous pourrions en citer, depuis la guerre avec la Hollande, qui ne tarda pas, sous Louis XIV,\ suivre les premières rigueurs du système ultra-restricLil appliqué par Colbert.

^ L’économie politique seule a pu faire justice de cet échafaudage de préjugés et d’erreurs, non pas en y substituant une simple théorie, mais l’observation. Elle a constaté que le travail, aidé du capital, qui n’est luimême qu un fiuit du travail combiné avec l’épargne est le vrai créateur delà richesse, qui elle-même se compose de toutes les choses utiles, nées de l’agriculture et de l’industrie; dès lors, la richesse n’a pas plus de bornes assignables que la puissance productive du sol et des manufactures ; elle n’est pas une quantité fixe, immobile dont de farouches compétiteurs se disputent les portions ; la richesse peut se développer au profit de tous; <^lle est perfectible en un mot.

La richesse perfectible ! Quelle révolution, Messieurs, dans les idées opérée par cette vérité économique! Quels horizons nouveaux elle ouvre ! De quel poids elle nous soulage ! Ce monde cesse d’être une cage fermée où des animaux féroces s’arrachent une proie sanglante. — La richesse peut se développer pour tous simultanément ! Je n’ai donc plus, moi pauvre, à haïr le riche; je n’ai plus besoin de le dépouiller. Je puis par mon travail accroître ce fonds commun et en prélever ma part. Et n’est-ce là qu’une espérance, une flatteuse hypothèse? N’est-ce pas ainsi que s’est développée la société moderne? Oui, c’est parce que la richesse augmente pour tous à la fois, que ces masses, qui formaient les cadres de l’esclavage dans les temps antiques, vivent libres aujourd’hui, et assez à l’abri du besoin pour que leur condition soit au moins tolérable. C’est parce que la richesse s’est développée pour tous que les serfs du moyen âge ont pu payer la rançon de leur affranchissement. C’est parce que la richesse se développe pour tous que les classes moyennes se sont sans cesse accrues en nombre et en importance, et ouvrent encore tous les jours leurs rangs mobiles à tous les parvenus du travail. La richesse peut se développer pour tous à la fois ! Il ne s’agit donc plus pour les nations de se haïr et de travailler le plus possible à se ruiner mutuellement; au contraire, elles sont intéressées à leur prospérité réciproque, puisque leurs pioduits se servent de débouchés les uns aux autres, puisque chaque territoire est à la fois pour le territoire voisin un magasin où il vient s’approvisionner et un marché où il vient vendre. Au point de vue économique , il n’y a plus de frontières, l’économie politique arrive au nom de l’intérêt bien entendu, aux mêmes prescriptions que le Christianisme au nom de la charité. Elle dit aux peuples :

« \ous êtes frères. Ne vous battez pas, échangez ! »

La môme méthode s’est appliquée aux erreurs nées de 1 apparence. Ainsi on a accusé les machines, dont le premier effet est quelquefois d’ôter du travail, ce qui les fait maudire parles masses, qu’elles soulagent pourtant ûe la tache la plus dure et auxquelles elles ouvrent un ravail plus abondant, mieux rémunéré, plus productif,

qui met à leur portée tant de biens inconnus de nos pères. Je ne saurais reprendre ici une à une toutes ces erreurs ni môme en indiquer la source. Je les ai combattues et je vous invite à venir les étudier ailleurs. Je ne voudrais aujourd’hui que tirer, en finissant, une conclusion générale sur l’utilité sociale et populaire de l’écononiie politique.

Que ceux d’entre vous qui douteraient encore de rulilité sociale de l’économie politique veuillent bien se reporter aux semaines qui précédèrent à Paris les terribles journées de juin 1848. Cette grande ville présentait le plus étrange et le plus sombre aspect. Des multitudes de groupes se formaient le soir dans les rues, sur les places, sur la longue ligne des boulevards, et stationnaient pendant des heures. Ce n’était pas un club, c’étaient mille clubs en plein air. Que se disait-il dans ces groupes et quelles étaient les paroles que le promeneur pouvait saisir? Dans presque tous le capital était violemment attaqué, le crédit universel établi sur la base du papiermonnaie ; dans presque tous l’État était appelé à régler toutes les relations, à déterminer toutes les parts, à absorber toutes les activités. A quelques jours de là, une épouvantable explosion avait lieu. La guerre civile, une de ces batailles telle que nos aïeux n’en avaient pas connue, s’étendait sur l’immense cité, et jamais, disait une proclamation officielle, le pavé de Paris n’avait été I* rougi de tant de sang. Ces fusils partant derrière les bar-

ricades, qui les avait chargés? L’erreur économique. Ces . victimes de part et d’autre , ces malheureux ouvriers égarés dont la mort plongeait des familles entières dans la misère, ces jeunes soldats à peine échappés aux tendres adieux de leurs mères, ces citoyens ramenés ensanglantés et mourants, toutes ces victimes, qui les avait faites ? Les faux systèmes d’économie sociale.

A quelque temps de là, en Angleterre, on demandait un jour à un homme d’État célèbre s’il ne redoutait pas pour

les ouvriers de la Grande-Bretagne la contagion des idées communistes qui avait gagné les ouvriers français. « Non, répondit-il, nos ouvriers savent trop bien pour cela l’économie politique. » N’y a-t-il pas dans un tel contraste matière à de sérieuses réflexions ?

Nous formons une démocratie ; on le répète chaque jour et on ne peut pas trop le répéter. Qu’est-ce à dire ? La démocratie est-elle seulement la participation des masses à la souveraineté politique? Non ; elle est quelque chose de bien plus grand; elle est la participation croissante de l’immense majorité de nos semblables aux lumières, à la moralité et au bien-être. Eh bien ! quelles sont les conditions qui importent le plus à cette démocratie? Ces conditions, dont la démocratie ne peut pas et ne veut pas se passer, on peut les indiquer sans hésiter : c’est, d’une part, l’union des classes, ou, si ce mot de classes a besoin d’être expliqué, s’il vous déplaît, disons ; des diverses parties de la société; c’est, d’autre part, le senti i^ent de la valeur et de la responsabilité individuelles.

Or, je dis qu’à ces deux points de vue l’économie politique peut beaucoup pour donner à la démocratie moderne l’idéal dont elle a besoin.

Nous avons vu comment l’économie politique enseigne runion des classes, l’union des diverses catégories sociales, en répudiant des théories qui établissent entre • elles un antagonisme radical. On ne trouve pas chez nous des plébéiens et des patriciens cachant sous ces désignations une race vaincue et une race conquérante ; on ne voit pas le privilège s’ajoutant à l’esclavage pour couronner l’œuvre des inégalités injustes. L’économie politique, d’accord avec la bonne morale et la bonne politique, substitue l’égalité des droits, qui est la vraie égalité, l’égalité qui ouvre à toutes les activités l’entrée de toutes les carrières, à cette fausse égalité des conditions, idéal d’esprits naïfs ou pervers, dontcliaque apparition a toujours laissé derrière elle une longue traînée de sang et de misère. Mais si l’économie politique condamne comme une chimère et comme une injustice cette égalité absolue qui établit le même niveau pour des mérites et pour des efiorts inégaux, ne croyez pas qu’elle ne tienne le plus

grand compte de cette tendance croissante à une égalité plus grande, que révèle la société moderne. Elîemême y travaille par la suppression des monopoles et des injustes privilèges. Elle en donne même la loi. Ainsi elle établit que l’ancienne proportion qui, dans la répartition du revenu, donnait la plus forte part au capital et la plus faible au travail, est de plus en plus renversée. Sans doute, d une manière absolue, le capital a vu grossir la somme des profits, parce que cet instrument de production a acquis plus de puissance et de fécondité. Absolument et relativement, la part du travail est devenue la plus grande. Il n’y a plus en France que quelqu’un qui

soit véritablement très-riche, ce quelqu’un c’est tout le

monde, c est la masse des travailleurs. On en a la preuve manifeste dans ce fait qu’il n’y a que les impôts établis sur les objets de consommation les plus communs qui lendent beaucoup. Le développement de la consommation prouve, non moins que l’élévation des salaires, que 1 accroissement du bien-être des masses est réel, et où cet accroissement s’arrêtera-t-il ? • *

^ J’attache, s’il se peut, encore plus de prix à ce que j’ai à vous dire du sentiment de la valeur individuelle comme formant un des termes indispensables de l’idéal démocratique. L’économie politique part du principe de la liberté de l’individu et de sa responsabilité, qu’elle n’en sépare, pas. Ce sentiment de l’individualité, en partie venu de ceux qu’on appelle les barbares qui succédèrent à la domination romaine ; ce sentiment, que le christi,anisme a comme consacré, l’économie politique s’y appuie constamment. C’est ce principe de la liberté responsable et de la valeur individuelle qu’elle défend contre les théories communistes, lesquelles font de l’individu une simple unité numérique, et de la masse un vrai bétail. C’est au nom de ce principe qu’elle ne veut pas que l’État entreprenne de faire notre bonheur malgré nous, en nous poussant de force dans les cadres d’une organisation du travail prétendue supérieure. La source de tous les progrès, comme de tous les droits, est placée par l’économie politique dans 1 homme lui-même, à la fois but et source de la production. Ainsi, Messieurs, on a mis longtemps la

I source de la richesse tantôt dans l’or, tantôt dans la terre; elle est ailleurs; où est-elle ? Dans les facultés I productives de l’individu. Ce sont elles qui mettent tout en valeur, les mines d’or, la terre et tout le reste (1). De J là cette conclusion qui place l’éducation, culture de

; , l’homme, au-dessus de l’agriculture elle-même, mise en

( valeur du sol. Tant vaut l’homme, tant vaut la terre, tant vaut l’industrie. Plus on y réfléchit, plus on trouve - que l’éducation est la vraie solution de la plupart des

difficultés économiques. A tous les points de vue donc l’économie politique met en relief l’individu. N’est-ce donc pas par ce caractère que doit se distinguer la libérale démocratie des temps modernes ? Dans f antiquité, quel mépris de l’individu Ce mépris éclate dans la conception de la propriété qui en fait une pure dépendance de l’Etat; il éclate dans la conception de la liberté, conception incomplète, qui la réduit à la liberté politique, privilège d’un petit nombre, et qui sacrifie la liberté religieuse, civile, économique. A l’État de faire les parts; à l’Eltat de réduire et, s’il lui plaît, d’abolir les dettes; à l’État de compenser l’injustice du privilège par celle d’une spoliation niveleuse. Quel mépris surtout de la personne humaine dans l’assistance! Où vit-on jamais se manifester plus brutalement ce mépris de l’homme par la loi, par les moeurs et, qui pis est, par lui-même? Cette assistance donnée, jetée aux pauvres, disons plus, à la grande masse des citoyens valides par l’État et par les riches, qu’était-elle, sinon l’aumône tantôt de la peur, tantôt de l’ambition, à la faim et à l’oisiveté? A Athènes, à Rome, le peuple avait sa place au théâtre, ses distributions de blé gratuites, ses suffrages même payés. Combien on était loin de cette charité délicate, tendre, pleine d’estime pour celui qu’elle soulage, qui laisse au bienfaiteur tout le mérite du bien, à l’obligé tout le poids honorable de la reconnaissance, les unissant ainsi par le plus sacré des liens; seule charité que le christianisme prescrive, seule assistance que la dignité humaine auto-

(1) On retrouvera la plupart de ces vues développées plus loin.

iÉ *

rise, la seule que l’économie politique admette, sous la condition suprême qu’elle ne détruise pas chez l’assisté le sentiment de la prévoyance, quelle ne multiplie pas les pauvres par des efforts mal entendus faits pour les soulager; sous la condition suprême enfin que la forme de l’assistance regardée comme la meilleure sera celle qui permettra mieux au pauvre, à l’avenir, de se passer de toute assistance!

Tels sont les principes que l’économie politique recommande à la démocratie de notre temps. C’est à la démocratie qu’il appartient de se les assimiler chaque jour davantage, en échappant au mirage de fausses théories économiques et sociales, vieux reste et vieux levain des anciennes civilisations qui cherchent à se faire prendre pour le progrès, aux yeux de l’ignorance abusée. Oui, c’est là le travail qu’elle doit accomplir sur elle-même, afin qu’elle puisse marcher sans défaillance dans la voie de la justice, qui est aussi la seule voie du bien-être ; afin qu’elle ne cherche pas l’élévation des uns dans l’abaissement des autres; afin que l’éducation exploite le filon d’or caché dans les natures les plus grossières au profit de chacun et de tous ; afin, pour tout dire d’un seul mot, que nos sociétés laborieuses , honorées dans le plus humble de leur membre, s’élèvent de toute la hauteur des principes de la civilisation moderne au-dessus des démocraties violentes et oppressives, besogneuses et mendiantes, de l’antiquité païenne !

Messieurs,

Chaque science envisage l’homme par un côté spécial auquel elle s’attache pour en épuiser la connaissance. Né pour le vrai, l’homme découvre des vérités, auxquelles il mêle malheureusement trop d’erreurs; né pour le bien, lise fait un idéal de vertu et d’honneur; né pour le beau, il crée les arts ; né pour la vie publique, il enfante des constitutions et des lois; forcé, enfin, de travailler pour subsister, il produit la richesse et la consomme.

C’est sous ce dernier point de vue que l’envisage l’^cono mie politique, laissant aux philosophes, aux moralistes, aux artistes, aux politiques, le soin de l’étudier sous les autres aspects.

Produire et consommer, voilà le cercle de la vie économique, tout entière renfermée , vous le voyez, dans le domaine de l’utile.

Quels rapports soutiendront entre eux ces deux termes ; consommer et produire? Là est la question. Il y en a peu de plus graves.

Si les besoins de la consommation dépassent les moyens de produire, ily a misère.

S’il existe un simple équilibre entre les besoins de consommation et les ressources de la production, il y a stagnation.

Si la production dépasse ou tend à dépasser chez un

(1) Conférence publique faite à l’École municipale Turgot.

ECONOMID POLITIQUE POPULAIRE

peuple la consommation d’une manière régulière et permanente, de façon à laisser un excédant pour l’épargne, il y a progrès.

Il faut le dire hautement, Messieurs; en somme, le genre humain, malgré bien des fautes commises en partie par inexpérience, malgré bien des causes de destruction qu’il a semblé trop souvent prendre plaisir à déchaîner, le genre humain a résolu la question dans le dernier sens. L’humanité ne ressemble pas à la bête féroce qui dévore sa proie sans souci du lendemain, ou à ces troupeaux qui se succèdent et disparaissent sans laisser de traces. Un lien solidaire unit les efforts aux efforts, les temps aux temps, les générations aux générations. Les conquêtes du passé ont profité à l’avenir; l'édifice de la civilisation s’est élevé étage par étage, et l’humanité, prise en masse, toujours plus riche à mesure que les siècles s’accumulaient, et se passant de main en main comme un dépôt impérissable son trésor sans cesse accru d’idées, de découvertes, de grands résultats matériels profitables à tous, a été comme un homme unique qui apprendrait, produirait toujours.

J Par quel miracle. Messieurs, un fait si considérable

I a-t-il eu lieu? Par quelle puissance a été créé cet excé-

dant? Je réponds : par le capital.

Que ceux qui s’étonneraient de cette réponse veuillent bien me prêter quelques instants d’attention.

On compte trois grands instruments de production : 1° la terre etlesagents naturels ; 2° le travail; 3" le capital.

Je pourrais élever quelques difficultés sur cette classilication en usage dans les livres d’économie politique et } me demander, par exemple, si la terre et les agents na-

I turels ne sont pas de simples auxiliaires que l’homme

j s’approprie, et qui, une fois appropriés, deviennent de

^ véritables capitaux.

; Ces difficultés, plus scientifiques que pratiques, je ne

^ les élèverai pas; j’aborderai directement l’étude du ca-

pital, et je le ferai avec d’autant plus de soin que cet instrument de production est encore l’objet d’attaques plus , véhémentes et plus passionnées. Faute de s’en rendre un

compte exact, on a vu dans le capital un oppresseur du

travail, un tyran des masses populaires. — J’espère qu’aj près l’étude rapide à laquelle nous allons nous livrer, il

! ne restera rien de ces erreurs funestes quin’ontpu naître

j que de malentendus. — Et pourtant, ne croyez pas que

1 j’entreprenne ici rien qui ressemble à un plaidoyer, à une

i apologie. Que penseriez-vous d’un astronome qui annon-

f cerait en termes pompeux qu’il va faire l’éloge du soleil?

Sans doute il vous paraîtrait fort ridicule. Vous penseriez avec raison que la meilleure manière de louer ce foyer de chaleur et de lumière, c’est de le décrire.

Nous suivrons cette méthode qui a valu tant de succès aux sciences expérimentales. Nous ne plaiderons pas, nous observerons, laissant à tant d’autres plus ambitieux la tâche de créer des sociétés idéales, écloses dans leur cerveau, et qu’ils s’efforceront de réaliser ensuite, soit en faisant appel à la contrainte, soit par les voies plus douces de la persuasion. Pour la vraie science, rien ne dispense de la tâche d’observer le monde, pas I , même celle de le réformer. Les réformes utiles’sont à nos

yeux les bienvenues, mais nous ne les croyons réalisables que si elles sont précédées de la connaissance exacte et aussi complète que possible des faits. Notre premier objet, c’est de constater l’ordre qui résulte de la nature même des choses. Gomme le physiologiste étudie le corps humain, nous étudions le corps social ; nous aussi, nous cherchons les lois de la vie.

Demandons-nous donc ce que serait l’humanité réduite aux deux premiers instruments de production : la terre I et les agents naturels d’un côté, le travail de l’autre. Et

d’abord qu’est-ce que la terre? Tout semble conspirer contre l’homme naissant : des bêtes féroces, des plan- 1 tes perfides qui cachent le poison sous des apparences

^ séduisantes ; un air chargé d’humidité et de miasmes dé-

' létères; des ouragans destructeurs, des volcans qui jet-

tent la flamme, une mer en fureur qui repousse l’homme après l’avoir doucement attiré ; voilà le monde tel que l’homme le trouve !

Oui, le voilà ce monde primitif, c’est ainsi qu’il se ma- 1 nifeste encore, c’est ainsi qu’il apparaît sous les yeux et

I devant les pas de ces pionniers américains qui défri-

chent les forêts, assainissent l’atmosphère, établissent des cultures, et qui semblent avoir cette destinée singulière de perpétuer parmi nous la vivante image de l’humanité primitive, av'ec une grande ditïérence toutefois, c’est qu’ils possèdent, eux, le puissant et merveilleux instrument que la primitive humanité ne possédait pas.

On dit ; l’homme est intelligent, l’homme travaillera!

Sans doute, 1 homme est intelligent, et c’est en effet là le secret de sa supériorité sur le monde, d’abord si peu apparente. Pascal a eu raison de le dire ; « L’homme n’est qu’un roseau le plus faible de la nature, mais c est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser; une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt; et l’avantage que l’univers a sur lui, l'univers n’en sait rien. » Admirable pimsée; mais l’homme ne se contente pas de savoir qu’il est vaincu, il veut vaincre. Est-ce avec cette intelligence primitive qu’il vaincra, avec cette intelligence que rien n’a disciplinée, façonnée, instruite? Ce n’est même pas l’intelligence du sauvage, car l’intelligence du sauvage est en possession de cenaines traditions, elle a déjà hérité de certaines inventions que nous appelons élémentaires du haut de notre orgueil, mais qui paraissent avoir été si difficiles à trouver, que les uns y ont vu le don gratuit d’une révélation divine, et les autres le fruit du travail des siècles.

Ainsi l’intelligence naturelle à l’état de table rase ne sul'fit pas pour vaincre la matière et pour l’approprier à nos besoins. Le travail seul y suffira-t-il ? Mais qu est-ce que le travail considéré en lui-même, réduit à lui seul ? Les économistes l’ont défini : l’application des facultés et des forces de l’homme à la production. Le voilà donc travaillant avec ses facultés, dans l’état dont nous avons parlé et avec sa force musculaire réduite à elle-même, c’est-à-dire avec ses dents et ses ongles? Et c’est avec de tels moyens qu’on veut que l’homme triomphe de la nature conjurée !

Il faut donc un instrument complémentaire ; cet instrument, Messieurs, vous l’avez nommé, c’est le capital

Qu’est-ce donc que le capital?

On peut le définir ; mais avant d’en essayer une définition, je veux, comme je vous le disais, le décrire. Les définitions jouent un rôle utile dans les sciences, mais elles ont un inconvénient : précisément parce qu’elles sont abstraites, on les oublie; les descriptions parient par vivantes images et s’impriment fortement dans la pensée. Si je me bornais à définir le capital, il y aurait chance que vous eussiez oublié cette définition dans quelques heures; tandis que si je réussis à vous le décrire, je me flatte que vous en conserverez le souvenir dans des années presque aussi net qu’aujourd’hui même.

Et d’abord, ce capital que nous cherchons, est-ce la monnaie, avec laquelle on le confond souvent dans le langage ordinaire (1) ?

La monnaie est quelque chose de si apparent, elle joue dans les transactions un rôle si important (vous vous en apercevez peut-être encore plus quand elle vous manque que lorsque vous en faites usage), que l’on a cru longtemps qu’elle était la richesse elle-même, et il n’a pas fallu moins que l’avénement de l’économie politique pour dissiper cette confusion qui dure encore dans bien des esprits. C’est la science économique qui a montré que c’était prendre la partie pour le tout, et une partie môme relativement faible; en effet, l’humanité a besoin d’être riche en blé. en végétaux, en animaux, en fer, en houille, avant de l’être en métaux précieux; la valeur de ceux-ci, évaluée en monnaie, n’est qu’une fraction presque insignifiante de la masse énorme des valeurs représentées par l’ensemble des choses utiles que produit et consomme l’humanité. La science économique a fait jl remonter la richesse à une source plus haute et plus

h morale que la monnaie, c’est-à-dire au travail, qui décou-

vre et met en valeur les mines elles-mêmes.

Si la richesse et la monnaie ne se confondent pas, comment confondrait-on le capital avec la monnaie? L’argent

^ (1) Distinction différente, on va voir en quoi, de celle que

nous avons établie avec soin, dans le discours précédent, entre I l’argent et la richesse.

est-il donc cet instrument dont nous sentions le besoin cet instrument seul apte à défricher les forêts, à les culivei, à percer les monts, à dessécher les marécages, à Iranchirles mers, à rendre l'homme lui-même en état de produire avec efficacité? Est-ce que les pièces de monnaie semées dans un champ lèvent en moisson? Je sais qu aujourd’hui on fait beaucoup avec 1 argent; mais pas

plus aujourd’hui qu’autrefois l’argent ne produit rien directement.

Le capital sera-t-il donc le fonds de consommation?

Permettez-moi de continuer à vous prendre à partie et de

chercher mes exemples dans l’ordre des choses qui vous sont les plus familières.

^ A quoi servent ces distinctions? Vous le verrez tout à 1 heure, et vous resterez convaincus que derrière les

confusions d’idées et de mots se cachent de réels malentendus sociaux.

J’ai demandé — pour arriver à une idée exacte du capital — SI le fonds de consommation, ce fonds de choses que nous appliquons à notre consommation immédiate, fait partie de ce qu’on nomme le capital d’un individu et d’une société.

Cette chemise, dont l’usage fut autrefois un luxe, avant de devenir peu à peu un objet de première nécessité et de l’usage le plus répandu, est-elle donc un capital? Ce mouchoir, dont se passaient aussi les seigneurs de la cour de Henri II, — ce mouchoir, est-ce un capital? Non. Ce chapeau, ces chaussures, ces bas, rien de tout cela n’est un capital, non plus que cette montre dont vous ne tirez pas d’autre profit que de savoir l’heure au moment de vous rendre à votre travail ou à votre repos.

Mais supposons que vous vendiez de ces montres qui forment un meuble si utile et si agréable, qui vous renseignent sur la durée et vous apprennent à en régler l’emploi. Vous êtes horloger. Vous avez à vous un anrnublement, du linge, des provisions de bouche : fonds de consommation. Vous possédez aussi des pendules, des montres, des outils, tout cela renfermé dans un magasinet vous dites : « Voilà mon capital ! » ’

Mais peut-être êtes-vous ouvrier? Avez-vous un capitalNon, direz-vous peut-être : tant il est naturel d’op-

poser ces deux mots : capitaliste et ouvrier. N’avez-vous pas pourtant quelques épargnes, au moins quelques outils. \ous voila donc ayant un capital; je ne veux pas dire que vous soyez beaucoup capitaliste, je souhaite et espere que le temps aidant et grâce à tant d’excellentes nisututions qui sont mûres ou qui ne demandent qu’à muiir, vous le deviendrez davantage; mais enfin quoique

vous puissiez dire et penser, vous l’êtes à un faible dem-é mais vous l’êtes. . ° ’

Voilà donc quelque chose d’acquis déjà. Si nous ne savons pas complètement encore ce qu’est le capital, nous savons ce qu’il n’est pas. Il n’est pas la monnaie, il n’est pas le fonds de consommation.

nlit'Tn- au juste, je veux pousser

plus loin 1 analyse et vous citer un exemple que je n’ai pas le mérite d'inventer. 4 e je ii ai

Supposons un sauvage qui a tué un cerf.

He cette bête, qui est une richesse produite, remarciuezle, puisqu’elle a été l’objet d’uii travail antérieur d’une poursuite, d’une chasse, il distrait d’abord une portion de a chair et il s’en nourrit ; fonds de consommation. 11 met une autre portion de cette chair en réserve pour le lendemain. Quelques économistes diront : Ceci est un capital de consommation, car il s’agit dune richesse destinée a satisfaire aux besoins de l’individu. — Eh bien ! non, ceci n’est pas un capital, c’est encore un fonds de consommation. Il y a travail, il y a économie, mais en vue de consommer; il n’y a pas épargne en vue de pro-

fi^tends en vue de tirer un nouveau produit du produit épargné.

question a

lema.que un bois tres-dur, et il pense qu’il poun-a s'en

sei vu- pour laire un arc, que cela pourra bien devenir un

nstrument pour la cliasse; il met ce bois de côté, il en

1 un moyen de production. Ici nous reconnaîtrons la présence du capital.

Valiez les exemples. Si le même sauvage a emplové es brancl.es de la forêt pour se chauffer, pour enSe ne construction, une maison, je vois là encore un fonds appiovisiumiement; s’il en veut tirer un outil, un esquif,

pai' exemple, l’instrument quelcon(iue d’un trayçiil quelconque, plus de doute alors, c’est un capital.

Résumons ces observations, ces distinctions, et reconnaissons la présence du capital toutes les fois que nous rencontrerons un produit épargné, destiné à une production ultérieure.

Voilà ce qu’est le capital pour l’individu; .car, vous l'avez remarqué, jusqu’à présent je n’ai pris que des exemples individuels.

Je voudrais maintenant vous montrer ce qu’est le capital pour une nation.

Messieurs, mettons-nous donc en quête du capital national, et, si vous le voulez bien, allons à Rome. — Là le jour de Pâques, on célèbre la messe dans la magnifique église de Saint-Pierre. L’autel est brillant d'or, le culte déploie toutes ses pompes. Si ce n’est plus la simplicité des apôtres, c’est aussi quelque chose de grand, c’est, avec la majesté des siècles, la magnificence de la religion éclatant en chants de triomphe et S(3 manifestant sous la forme splendide des arts. L’architecture, la peinture, la sculpture, la musique, ont uni et, ])our ainsi dire, confondu leurs chefs-d’œuvre. J’admire, Messieurs, ces œuvres divines de l’art, et mon admiration redouble quand je visite tous ces monuments, tous ces musées qui font de la Ville éternelle elle-même, le muséeincomparable du monde. Je tiens compte de ces richesses et de leur influence quirayonneau loin, influence intellectuelle, influence morale, qui ne saurait être ramenée à la précision du calcul. Mais il n’y a point là, si l’on juge au point de vue de la simple économie politique, il n’y a point là à proprement parler, de capital, de richesse appliqués à la reproduction.

Voulez-vous achever de saisir la diflérence qui sépare la richesse acquise du capital qui la forme? Voyez, par exemple, Lyon, cette ville qui, certes, n’a rien de commun avec Rome, qui abeaucoup de métiers et peu d’art, et dont les monuments sont des fabriques. Là, peu dépassé, sans doute, moins de richesses qui dorment entassées; presque tout est capital. — Ou bien encore allez dans un pays auquel les grandeurs des lettres et des arts, et l’héritage d’un brillant passé intellectuel lont encore trop défaut,

rt

allez aux Etats-Unis. Quelle activité industrieuse ! Quel développement de l’énergie productive ! R sort à peine, ce peuple des Etats-Unis, d’une guerre formidable ! Cette guerre a dévoré par millions hommes et capitaux : guerre horrible et déplorable à jamais, mais qui laisse du moins après elle une pensée consolante, c’est que la souillure de l’esclavage a disparu pour toujours de cette terre libre qui le repoussait. Eh bien ! ces généraux d’hier retournent à leurs usines ou à leurs champs, ces soldats d’hier vont à la charrue ou à l’atelier. Ce peuple, tout en pansant ses plai es saignantes encore, que fait-il? Du capital.

Lorsqu’on s’est pénétré, par ces exemples, de l’idée que le capital révèle partout la présence d’une force active, qui se perpétue, se régénère et s’accroît sans cesse, comment ne pas adopter cette formule dont se sont servis quelques économistes, que le capital est le thermomètre non-seulement matériel, mais moral de l’état d’un peuple?

En effet, serait-il possible qu’une nation qui régénère le capital avec cette assiduité, cette régularité, cette énergie, ne fût pas, prise du moins en masse, une nation saine, une nation qui s’avance dans la voie du progrès?

Qu’il nous soit donc permis. Messieurs, d’en tirer un meilleur augure qu’on ne le fait souvent sur les nations modernes. Je ne me dissimule rien de ce qui leur manque. Je sais tout ce qu’on peut dire de certaines défaillances morales. Mais, quant à nous associer à ceux qui les condamnent à la décadence, eh bien! nous ne le pouvons pas. Eh! quand donc le travail a-t-il occupé plus de place qu’aujourd’hui dans les préoccupations et dans la vie des hommes? Quand a-t-on plus travaillé en haut et en bas, dans le cabinet du savant comme dans l’atelier de l’industriel? Quand la fortune et l’aisance ont-elles eu pour base plus générale l’activité persévérante et l’épargne? Jamais la conquête de la vérité par le travail intellecluel, la conquête du monde par l’industrie, n’ont été le prix de si persistants efforts. Jamais plus grande masse de labeur quotidien ne s’est dégagée du sein des sociétés occidentales. Et des peuples penchés avec une telle assiduité sur leur tâche, occupés à ce

30 ÉCONOMIE l'OLITlQUE POPULAIRE

puinL à rendre leurs efforts féconds, seraient, à cause de cjuelcjues excès de spéculation et de jeu, à cause de certains désordres moraux qui éclatent, déclarés foncièlernent et ladicalement corrompus! Non, cela répugne à croire, cela est contraire à toute vraisemblance et à toute logique. Le travail et le capital 'indissolublement unis sont le salut et l’avenir des nations européennes.

Voyons maintenant comment le capital apparaît dans les diverses industries.

^ ous appellerez capital ces irrigations, ces drainages, ces engrais, source de toute richesse agricole; vous appellerez capital ces bâtiments d’exploitation, ces fermes qui, de plus en plus, ressemblent à des usines, ce bétail productif de revenu, qui fournit de la force, de l’engrais, de la viande; vous appellerez capital tout l’ensemble des machines agricoles, depuis la charrue, cette machine primitive qui a tiré, en quelque sorte, l’humanité de la barbarie, jusqu’à cette machine perfectionnée et récente qu’on appelle la machine à battre, dont la puissance est telle qu’elle remplit la fonction de vingtquatre travailleurs (ou, pour parler plus rigoureusement, de dix-neuf, car elle-même en emploie généralement cinq). Le capital agricole est donc l’ensemble des matières et des instruments dont se sert l’agriculture. Ici pourtant l’insuffisance de cette grande puissance fécondante se fait encore sentir. L’agriculture est encore arriérée; la division du travail s’y est moins appliquée qu’aux autres industries ; la terre reste un instrument très-rebelle, très-capricieux par suite des saisons, et la nature vivante ne se prête pas, comme la matière inanimée, aux volontés de l’homme; quant à l'idée que la terre peut arriver à une fécondité, à une transformation presque complète par le capital, elle est toute moderne.

L’industrie manufacturière à laquelle appartiennent beaucoup de ceux qui m’écoutent, est le triomphe de la puissance du capital. Les expositions universelles vous racontent ses gloires. Quels prodiges de force! quels merveilleux résultats! quelle marche depuis moins d’un siècle, pour ainsi dire ininterrompue ! On vous parlera ici même de la puissance des machines, des progrès qui

leur sont dus relativement à la force productive, de leurs effets sur la situation des travailleurs. Vous vous convaincrez que c’est réellement à cette application du capital sur une grande échelle qu’est due cette éclatante .supériorité de l’industrie manufacturière. Je me borne à constater, à signaler la présence du capital sous la forme des matières premières qu’on trouve dans les manufactures, fer, coton, soie, laine, matières tinctoriales, etc.; à vous le montrer dans tout l’ensemble de ces outils, de ces instruments qui, partis de formes élémentaires, sont arrivés jusqu’à être la puissante machine à vapeur, cette merveille des temps modernes.

Le commerce emploie aussi du capital. Prenons seulement le commerce de détail. Il y a des exemples qui prouvent qu’il en suppose beaucoup, puisque le commerce annuel, pour Paris, qui se compose en partie de ce commerce au détail, s’élève, d’après la dernière enquête, à 3,369,002,949 francs. Quel capital suppose un pareil commerce annuel! Prenez quelques-uns des chiffres qui indiquent les sommes données pour cause d’expropriation, à titre d’indemnité, à nos commerçants de détail. Vous trouverez que, pour un café du boulevard du Temple, l’indemnité allouée, il y a huit ou dix années, a été de 750,000 francs. Cela prouverait 'que la clientèle forme aussi un capital qui peut s’élever bien haut.

Vous verrez apparaître la présence et la puissance inouïe du capital dans une industrie qui a toujours joué un gland rôle, mais, en vérité, bien peu comparable à celui qu il joue de nos jours. N’est-ce point un capital, ces routes dont nous sernhlons parler avec un certain dédain depuis que nous avons des voies plus perfectionnées, mais qui n’en sont pas moins une des grandes applications de la civilisation moderne, et qui nous représentent, en quelque sorte, les veines, les artères, par lesquelles s’opère la circulation des richesses? Ces routes, Messieui-s, à peine les Romains les connaissaient-ils; les routes romaines sont célèbres à bon droit, mais c’étaient des routes militaires. Quant aux routes permettant le roulage, aux routes qui ont pour objet la circulation facile des marchandises et des voyageurs, les

pT ■ " -

anciens en avaient fort peu. La sociabilité n’en souffrait pas moins que le commerce.

Et les canaux, qui ont réalisé un progrès si notable sur les routes et sur les rivières, « ces chemins qui marchent » les canaux, qui offrent tant de facilité de traction, n est-ce pas un capital qui réalise, comme les autres capitaux, une grande économie de temps et de travail? Ne suffit-il pas de rappeler qu’on a calculé que sur les meilleures routes la traction d’un poids de 10,000 kilogrammes coûtait environ 25 centimes par kilomètre, tandis que le même travail s’opère par les canaux moyennant 1 centime et demi?

Je ne ferai que nommer en passant les chemins de fer. Ils opèrent un double miracle, le plus grand, certes, que l’homme puisse accomplir : ils réduisent l’espace, ils augmentent la durée. Quoi de plus merveilleux que ce double résultat ! supprimer l’obstacle qui est dans l’espace ! accroître la durée, étoffe dont la vie est faite ! car l’existence se mesure non-seulement à la quantité- d’heures que nous vivons, mais à la quantité de sensations, d’idées et de travail que nous pouvons y mettre.

Je ne vous retiendrai pas plus longtemps sur la description qui équivaut maintenant à la déîfinition du capital; en voilà assez, du moins, pour s’en former une idée et pour ainsi dire une image durable. Passons à un second point qui a aussi, comme vous le verrez, son importance. Lors- ^ qu’on s’est fait une idée d’ensemble du capital, il reste à se demander quelles sont les différentes espèces de capitaux.

Les sciences, en effet, ne se bornent pas à observer; elles font deux autres opérations, elles classent et elles induisent. U Économie politique, science expérimentale, je vous l’ai dit, s’attache aussi à établir des classifications. Elle compare les objets entre eux, elle recherche

par quels caractères ils se distinguent et par quels caractères ils se rapprochent. C’est ce qui a été fait par la science économique, relativement au capital. Elle a distingué deux sortes de capitaux, qu’elle appelle les uns capitaux circulants, et les autres capitaux fixes.

Les capitaux circulants, ce sont tous ces capitaux, malîèrepre/mere de fabrication ou de vente, qui donnent lieu à un revenu en changeant de possesseur ou de forme (i).

Les capitaux fixes, ce sont surtout les capitaux-instruments, ces capitaux qui donnent lieu à un revenuà longue échéance, sans changer ni de forme ni de possesseur.

Vous le voyez, ce n’est point par le caractère tout matériel de la solidité que se distinguent les capitaux fixes et les capitaux circulants. Les capitaux fixes ont quelquefois très-peu de solidité ; témoin les aiguilles. Et, quant à ces machines elles-mêmes, si solides, n’y a-t-il pas un cas où elles figurent comme capital circulant? Oui, chez le fabricant, quand il les vend, parce qii’alors elle ne donnent lieu à un revenu qu’6n changeant de maître, si ce n’est de forme.

Ainsi, la véritable pièrre de touche pour distinguer les capitaux fixes des capitaux circulants, c'est de voir à quelles conditions ils donnent un revenu. Ceux qui donnent un revenu en changeant de possesseur ou de forme (il n’est pas nécessaire que les deux choses soient réunies, une seule suffit), ceux-là sont des capitaux circulants; tous les autres sont appelés capitaux fixes.

Mais, dira-t-on peut-être ici encore, à quoi bon ces classifications? Je pourrais me borner à répondre : à faire la lumière dans l’esprit, à mettre de l’ordre dans les idées. Les sciences ne sont pas toujours tenues de donner à leurs classifications le caractère de futilité pratique. Pourtant, comme il s’agit ici d’une science éminemment pratique, je tiens à vous montrer que ces classifications, qui semblent en quelque sorte ne donner qu’une satisfaction théorique à un besoin de clarté et d’analyse, sont d’une utilité considérable, et qu’elles présentent une véritable importance sociale.

'1) Cette définition est celle qu’a donnée Adam Smith.

40 p:conomie politique populaire

Par exemple, qui de vous ne connaît, pour en avoir subi les effets ou le contre-coup, les crises de commerce? Ces crises peuvent sans doute avoir bien des causes ; mais il en est une qui se produit assez fréquemment. On entend dire quelquefois qu’on a immobilisé, engagé trop de capital. Qu’est-ce que cela signifie ? Rien de plus simple, quand on possède la distinction des capitaux fixes et des capitaux circulants. Je suis manufacturier ; je me livre à des achats de machines, à des perfectionnements coûteux d’outillage. Si mon revenu n’a pas augmenté, il faut que je fasse une diminution sur mon capital circulant , au moins momentanément , à moins de recourir au crédit; mais tant que je dispose de ressources limitées, les augmentations du capital fixe se font, je ne dirai pas aux dépens du capital circulant, qui plus tard se trouvera peut-être bien de cette augmentation d un capital plus productif, mais sur ce capital circulant (ou de roulement, comme on l’a encore appelé). Ayant un capital total égal à 5, si je consacre 3 au capital fixe, il ne reste plus que 2 pour le capital circulant, qui auparavant avait ce i en surplus. Or le capital circulant, c’est celui sur lequel j’opère et je vis annuellement; c’est celui dont la rente doit couvrir l’intérêt et les frais d’entretien et de réparation du capital fixe, instruments, machines, bâtiments, procédés perfectionnés de production à établir d’une manière permanente, etc. Vous comprenez donc qu’il peut y avoir là une cause de gêne plus ou moins intense et durable.

Qu’il s’agisse maintenant d’un peuple, est ce que le phénomène changera de face ? Nullement. Par exemple les milliers de pères de famille composant une nation’ une société, ont entendu dire qu’on construit des chemins de fer, qu’il y a à faire là un excellent placement, peutêtre des spéculations lucratives par des moyens de Bourse dont je n'ai pas à m’occuper. Ils emploient une grande partie de leurs revenus en placements ou opérations de c'e genre ; ils cèdent à un engouement, à une sorte de fureur. Les spéculations réussiront-elles plus tard, les placements les plus solides seront-ils aussi fructueux qu’on l’espère ? Faisons cetle hypothèse favo-

rable. En attendant, ces pères de famille dont les revenus n’ont pas augmenté, sont obligés de faire des économies sur leur capital circulant ; ils sont forcés de faire moins de commandes aux tailleurs, aux chapeliers, aux marchands de meubles, aux fabricants de toutes sortes. Il s’ensuit qu’il y a crise sur les produits que nous avons appelés capitaux circulants; ils se vendent moins; il y a crise de commerce, et pourquoi ? Parce qu’une trop forte partie du capital a été engagée, est devenue fixe.

Voilà a quoi sert, pour employer l’expression consacrée, la distinction des capitaux fixes et des capitaux circulants. Vous voyez que si elle a son importance purement scientifique, elle a, comme je vous le disais, son utilité au point de vue des affaires. Les individus et même les gouvernements feront bien d’avoir toujours présentes cette sage distinction et la nécessité de maintenir une raisonnable proportion entre les deux termes auxquels tous les capitaux se ramènent.

Est-ce là tout? n’y a-t-il pas encore une distinction à faire? Oui, il y en a une, à laquelle j’attache une grande importance, vous allez voir pourquoi.

N’avez-vous pas été frappés de ce fait que tout ce que nous avons indiqué, nommé jusqu’à présent, avait un caractère matériel? Mais, je vous le demande, Messieurs, n’y a-t-il pas un capital d’une nature plus élevée, plus noble encore et non moins productive? N’y a-t-il pas, en un mot, pour l’individu comme pour la nation, un capital imiuatrriel? L’existence de ce capital a été reconnue par presque tous-les hommes qui se sont occupés d’économie politique ou industrielle. Adam Smith, qui a présenté, sur ce sujet du capital, des observations trèsfines et très-sûres, a placé les talents acquis (ce sont ses termes) dans le capital fixe, à côté des améliorations des fonds de terre. Rapprochement vraiment instructif et de plus de portée qu’on ne pourrait croire. Un philosophe célèbre de nos jours, M. Victor Cousin a, de son côté, écrit ;

« L’esprit, voilà le capital primitif qui contient et produit tous les autres.» Paroles qui, en môme temps quelles en reconnaissent l’existence, en révèlent toute la valeur.

Dans ce capital immatériel, il me semble qu’on peut

aussi introduire une division qui s’indique d’elle-même

G est d abord le capital intellectuel, formé de toutes les connaissances utiles, de tous les procédés, de toutes es

cTp --ite le

capital moml, lequel se compose de toutes les habitudes

s’alimentent “«ors

du nauv rsnn le trésor unique

moraron-n T “'r*"® «"Perance, car c'est de ce trésor êtriarhes™^^^ " 1-r l’épargne et peut-

Voulez-vous une preuve de l’importance économioue de ce capital immatériel ? Permettez-moi de faire une

vraisemblable.

Je suppose, et Dieu me pardonne cette supposition qu un nouveau flot de barbares vienne envahir non-seu’

ceTTerf l’Europe,le inonde civilisé, et que’

au’efler^^^^’i^^® Cosaques, ces populations, quelles quelles soient, grossières et farouches, animées contre

invm'iUmblTble’'"V^*^ implacable,

f,..y f ^ ® répète, détruisent les chemins de

fe , les télégraphes, tout ce qui atteste d’une 2nière

P ses qui répandent ^i abondamment la pensée ce qui ne manquerait pas de déplaire fort à ces barbares

doncpe°rdue“nn <=-i'-tio; ser;u-'eMo

raitélé ?,r 'mmense, profond, prolongé au-

cor fr/ faudrait-il renon-

de ter dréL te - Le plan de ces chemins

, e ces télégraphes, de ces canaux, ne resterait

d pas tout entier dans le cerveau de nos savanret

nos ingénieurs? Les connaissances, les méthodes.

les decouvertes ne subsisteraient-elles pas TénôUm’

penssable que se passeraient s’il le faflSt dans les'

en bres, en dépit de la tyrannie et de la barbarie les

nom reux disciples des sciences aujourd’hui répandus

talrr ^pn r." seule persis-

pi ad immatériel. C’est le capital immatériel,

Messieurs, qui aurait sauvé le monde. C’est lui qui le conserve. Tout dépend de la pensée et de la moralité. Avec elles, tout s’élève ; sans elles, tout s’abaisse!

Voulez-vous une conséquence plus usuelle, plus pratique, moins chimérique heureusement, de l’existence de ce capital immatériel sur lequel j’insiste. Je vous dirai : ce capital immatériel, c’est nous, c’est vousmèmes, Messieurs ! L’homme est un capital ! On peut donner à ces mots un caractère matérialiste. Mais, après tout ce que j’ai dit, comment cette erreur serait-elle possible? L’homme est un capital, qu’est-ce à dire? Gela signifie qu’il représente une force productive par ses habitudes morales et par ses talents même. En conséquence, le grand problème de l'Économie politique, ah ! disons-le bien haut, et ne retenons pas plus longtemps sur nos lèvres la proclamation de ce principe, c’est l’éducation. On a appelé l’agriculture le premier des arts; et moi je dis : le premier des arts, c’est l’éducation, car c’est elle qui met en culture les hommes, plus précieux que la terre, c’est elle qui fait sortir des fruits brillants et abondants de l’esprit humain.

Me voilà amené. Messieurs, à dire quelques mots du côté moral de la formation du capital. Nos regards ont i été frappés, éblouis par le capital matériel se présentant

■ à nous sous tant de formes imposantes. Rentrons main-

tenant en nous-mêmes et contemplons une autre grandeur ; je veux dire la grandeur morale, la plus belle des grandeurs. Parmi les grandeurs morales, la plus haute et la plus pure, c’est le sacrifice.

Mais le sacrifice a plusieurs formes. Il se présente quelquefois sous la forme du dévouement, et alors il s’élève dans des régions où nous n’avons pas à le suivre ; c’est à la religion,' Messieurs, c’est à la morale à l’y accompagner. Il se présente sous une autre forme moins

pure; c’est l’homme faisant le sacrifice de ses appétits brutaux a un calcul de prévoyance et d’avenir. Ah ' ne vous hâtez pas de dire : « Ce calcul est sans noblesse !» iNon, sacrifier ses passions brutales à un intérêt d'avenir c est déjà une très-noble chose, car <fest l’attribut moral de la prévoyance qui se manifeste ; c’est l’empire sur soimême si pénible aprendre qui se révèle. Si, de plus, il ne s agit pas seulement de nous, s’il s’agit d’une famille à nourrir, a elever, c’est alors plus qu’un acte honorable empire sur soi-môme, c’est une belle et vertueuse action. L interet personnel, ce ressort de notre activité industiieuse, acte calomnié. Lorsqu’il est seul, lorsque surtout 1 s exapre jusqu’à l’égoïsme, alors, sans doute, on peut se montrer seyère envers lui; mais, l’intérêt personnel, cette source de la formation du capital, cette source de épargné, il a beau, comme le mot le dit, être personnel dans son point de départ, ne l’oubliez pas, il est social dans ses effets. C’est pour nous, en effet, que nous travaillons mais les autres profitent dans le présent et nos descendants profiteront aussi de notre travail. C’est pour nous que nous travaillons, oui, mais les effets de ce tra- ^all rayonnent partout. De telle sorte (pi’on a pu dire que celui qui réalise une épargne, c’est-à-dire une force productive qui ira féconder l’industrie, celui-là est «un bienfaiteur public. »

Une autre remarque encore qui se rattache à ce fait moral de l’épargne. N’y saisissez-vous pas le germe d’un mu economique dont on prétend contester la légitimité je veux dire Vintérèt du capital, que l’on a fort improprement appelé Vintérét de l'argent, car si l’argent n’existait pas, SI toutes les transactions, tous les échanges eussent eu heu en nature, l’intérêt du capital n’en subsisterait pas moins. Celui qui prêterait un sac de blé qu’il aurait produit n en serait pas moins fondé à réclamer un intérêt

pour 1 avance qu’il ferait. Il pourrait dire d’abord : « J’ai épargné, je me suis privé, j’ai fait une chose qui dès que nous ne sommes plus dans le domaine de la sympat ne, du dévouement, doit avoir sa rémunération. » Il pourrait dire ensuite : « Je me prive de ce capital, puisque je vous cede les avantages que je pourrais en tirer.

a plus-value qu’en obtiendra it mon travail ; j’ai donc droit a une rétribution pour ce sacrifice. »

^ oila. Messieurs, l’origine de ce grand fait qu’il ne faut pas maudire, comme on l’a fait, dont il faut au contraire se fehciter pour l’espece humaine; car c’est parce que le capital porte intérêt qu’il a pu se former, et c’est parce

, que le capital s est formé que le monde s’est enrichi et

CIVI ise Om, songez-y bien ; c’est parce qu’il y a un i„tcret attache a cette formation, à ces prêts, à ces avances . du capital, que des classes vouées à l’esclavage, au ser-

vage, a toutes les servitudes du travail industriel, ont pu s elever peu à peu. Ouvriers qui formez une épargne vous aussi vous vous affranchissez par l'inUret du capital’. ■ Bien loin de rendre impossibles, comme on l’a prétendu es propés de l’égalité, VinUcêt du capital les a permis el I favoiises. Sans lui, je ne vois que des riches ou des pau-

! vi es a perpétuité, ou, si l’on obtient l’égalité par l’action

de la contrainte, ce ne saurait être que le triste nivelle- Jl ment du communisme.

I Ainsi, il y a un caractère moral dans le capital De

! beaux développements de cette vérité se présenteraient

j ICI. J aimerais a achever de vous en donner une haute

; idee en vous montrant le capital en rapport avec trois

I magnifiques attributs de la nature humaine. Je vous di-

rais : « L’homme est une personne libre et morale • le E capital révèle et manifeste cet attribut, puisqu’il est le

i pioduit du libre travail et de 1 épargne volontaire. » — Je

I vous dirafs : « L’homme est un être sociable; le capital

reve e et manifeste aussi cet attribut de sa nature, puis- , que e capital forme le lien de l’échange, puisqu’il favo-

! use la division du travail et la coopération de tous dans

. une œuvre à la fois une et multiple, car il permet seul de

4 grouper les travailleurs et de relier entre eux les diffé-

rents groupes, puisqu’enfin il est l’héritage que les pères laissent aux f.ls, que les générations laissent aux Litlatians. » Et j’ajouterais : « L’homme est un être perfectible , or le capital est aussi la manifestation éclatante et presque le synonyme de la perfectibilité humaine car out ce qui s’appelle perfectionnement, c’est le capital I Le travail perlectionné, c’est le capital ; la terre pcrfec-

ab ECONOMIE POLITIQUE POPULAIRE

tionnée, améliorée, c’est le capital. La perfectibilité humaine n’a donc pas de signe plus glorieux que l’existeenc du capital. »

Z il

Et maintenant, je le demande, ou plutôt, la question n’est plus à faire; Le capital est-il pour le travail un tyran et un oppresseur?

Qu’on ne vienne pas ici alléguer tel ou tel conflit partiel, tel antagonisme momentané des capitalistes et des travailleurs. Ces questions seront traitées à part. Je n’ai pas à m’occuper ici de ces problèmes de répartition qui excèdent les limites d’une conférence consacrée aux définitions, aux explications préliminaires sur la nature, les différentes espèces, la portée et la fécondité du capital pris en lui-même. Je prends le capital dans toute son étendue, dans toute sa généralité, et je n’ai plus qu’à vous demander ; En soi-même, par sa nature, ce capital quel’on a quelquefois si maltraité, est-il et peut-il être un ennemi du travail? Quoi! toutes ces matières, tous ces outils, tous ces instruments, toutes ces machines seraient hostiles au travail! Mais n’est-ce pas absurde, contradictoire? Placez- vous en face des faits généraux qui seuls doivent peser dans un jugement d’ensemble, et il n’est pas un d’entre vous qui ne dise ; Non, le capital n’est pas un ennemi, il est un auxiliaire et un rédempteur du travail !

Le capital est un auxiliaire du travail ! C’est trop simple. — Où est donc le laboureur qui se soit retourné avec colère contre sa charrue en lui disant ; Tu m’exploites!

Le capital est un rédempteur du travail ! Que cette expression un peu mystique de rédemption par le capital ne vous surprenne pas. La vie laborieuse de l’homme est une série de rachats successifs. L’homme se rachète de l’ignorance par la science, fruit pénible du travail intellectuel. L’homme se rachète de ses passions basses, oppressives, par la vertu. L’homme se rachète de la misère

le capital 4t

par le capital. Et comment s’en rachète-t-il? — Quelques mots du moins là-dessus.

Le capital rachète le travail de deux façons. D’abord, par sa puissance substituée à la force musculaire de 1 homme, et ensuite, par l’intervention de ces agents naturels qui peuvent fournir une force illimitée et ne coûtant rien.

La puissance du capital ! — sous quelle forme s’est-elle plus magnifiquement attestée que par les machines et par les divers organes supplémentaires que l’homme ajoute à ses mains? Oui, sans doute, c’est bien ici qu’il faut appliquer le mot de rédemption. Est-ce que la charrue n’a pas racheté ces milliers, et il faudrait dire aujourd’hui ces millions d’hommes qui devraient travailler à la^ terre pour en faire sortir une subsistance même insuffisante? Est-ce que la voile n’a pas racheté ces malheureux rameurs qui se livraient à un travail de galériens ? Le moulin a racheté ceux qui, au prix de tant d’efforts et d’un temps si précieux, broyaient le blé d’une manière si imparfaite. La vapeur, combien d’hommes n’at-elle pas rachetés? Enfin, le capital a racheté l’humanité de l’esclavage. Et ici. Messieurs, la science économique a plus d’une fois invoqué l’autorité du plus grand nom scientifique peut-être des temps anciens et modernes, Aristote, lorsqu’elle a rappelé la parole de ce grand génie : « Si la navette et le ciseau pouvaient marcher seuls, 1 esclavage ne serait plus nécessaire! »

La navette et le ciseau ont marché seuls. Beaucoup d instruments que faisaient mouvoir la force humaine, ont marché seuls. De ce jour-là, l’humanité a été affranchie.

Cette puissance de rédemption du capital relativement aux masses a été fort contestée quant à cette portion importante par son emploi plus encore qu’imposante par sa valeur, qui forme la monnaie (1). La tyrannie de l’argent a été souvent maudite. A la voix de certains moralistes peu familiers avec la science économique, qui ont

(1) J’ai déjà indiqué cette pensée dans le discours précédent et ,1 en donne les développements et les preuves, dans la conléreiice intitulée : Uargent et ses cHtiques»

ÉCOiNOMIK POLITIQUE POPULAIRE

coiulumné 1 invention de la monnaie comme coiTuplrice,

s'estjointe celle d’écrivains démocratiques qui la condamnaient comme oppressive et comme une source d’inégalite.Tout est confusion dans un tel jugement.Les inégalUés viennent de nos facultés elles-mêmes, de l’emploi bon ou mauvais que nous en faisons, detoutun ensemble decirconstances ; enfin de la possession de toutes les sortes de capitaux que la monnaie a pour seul but de faire circuler et de réduire à un dénominateur commun. Si elle a plus que toute autre marchandise une puissance d’achat, parce qu’elle est plus universellement acceptée, ri’estce pas sur les autres capitaux et produits qu’elle exeice, produits agricoles ou industriels, peu importe, qui, plus ou moins concentrés dans certaines mains, constituent les riches et les pauvres. Bien loin que la monnaie ait contribué à cette inégalité, très-justifiable quand elle n a pas pour base d’injustes privilèges et qu’elle est le simple résultat du libre jeu des aptitudes et des forces, elle a eu l’effet contraire; elle a activé le mouvement de la richesse mobilière, sans laquelle nulle égalité. Elle a surtout 'rendu l’épargne plus facile pailla duree incori uptible du métal : elle a mis entre les mains de 1 homme économe un instrument d’affranchissement; plus tard, pt r cette monnaie tant maudite, il a pu lui' fils de ses œuvres, acheter cette terre tant désirée et si longtemps immobilisée entre les mains du privilège. De toutes les for nés de la richesse, celle qui échappe Te plus lacilement à la tyrannie, c’est la monnaie, c’est ce métal

qui toujours a bravé les prohibitions , déjoué l’es pionnage.

La gratuité des agents naturels achève de révéler la portée démocratique du capital. Nous avons vu le capital affranchissant le travail; nous allons le voir égalisant les condilions par cette gratuité devenue un élément de communauté.

La gratuité des agents naturels, c’est-à-dire de la force du vent, de l’eau, de la vapeur, de l’électricité, du mapetisrne, de tous ces agents répandus en quantité indé- 111 le e qui ne coûtent rien, tandis que la force muscu-

j laire de l’homme coûte, tandis que la force musculaire

des animaux coûte, parce qu’il faut l’entretenir, cettegratuité, Messieurs, est mise à la disposition de l’humanité par le capital. Ne comprenez-vous pas que sans lui ce serait une force presque toujours perdue? A quoi servirait le vent sans la voile, la force motrice de l’eau sans I l’appareil qui l’utilise? A quoi servirait le magnétisme

sans la boussole, l’électricité sans les moyens de l’appliquer à la dorure, à l’argenture, etc., toutes choses que nous avons ramenées à la notion du capital ? Toute I foi ce naturelle accumulée, utilisée est un capital, sa-

chons-le. Utilité accumulée et non travail accumulé,

I ainsi qu’on l’a dit à tort, voilà le capital. Par lui, une

torce vague et sans objet devient une force appropriée à un but spécial et bienfaisant. Eh bien! quelle est faction exercée par la substitution de ces agents naturels quant aux frais de production, sinon une diminution des prix de revient. Et qu’amènera àson tour cette diminution des prix de revient, sinon ladiminution des prix de vente ?(1) Messieurs, une notion aussi fondamentale que celle du capital tirée au clair conduit à des conclusions pratiques.

On peut y rattacher certains vœux et mêmes certains devoirs.

Comme vœu, souhaitons d’abord que le capital .se multiplie.

Il semble qu’une pareille chose soit inutile à dire. Détrompez-vous. Des esprits habituellement sérieux et éclairés ont manifesté cette crainte qu’il n’y eût surabondance de capital. Il s’est trouvé des publicistes, des orateurs pour proférer sur le ton de l'alarme, ces paroles :

« La France produit trop ! »

Paroles étranges. On souffre lorsqu’on les entend.

• La France produit trop !

Et que produit-elle trop? Est-ce du blé, quand le pain manque à tant de ménages? Est-ce du drap, quand il serait tant à souhaiter que la laine réchauffât de pauvres membre endoloris? Est-ce de la viande, qui coûte si

.fcovuardelle rôle des machines

cher? Est-ce du bois, quand le peuple si souvent a froid Est-ce donc de la science, de l’instruction, quand, dans ce

pays qui a produit tant de grands hommes, les masses à peine savent lire?

Point de limites à ce vœu : que le capital se multiplie sous toutes ses formes, qu’il achève son œuvre qu’il rayonne partout, qu’il pénètre dans les dernières couches. Que tous se mettent à l’œuvre ; je le répète, ce n’est pas une pure question de richesse matérielle, c’est une question de morale et de civilisation.

Nos devoirs! eh! ne sont-ils pas renfermés dans tout ce qui précédé?

Il n’estquejuste, autant que cela est bienfaisant et utile

il n’est que juste de respecter le capital formé, de le respecter dans sa sécurité et dans sa liberté, car il est le produit d’un travail antérieur et d’une épargne.

^ Oui, même dans l’hypothèse la plus défavorable, dans 1 hypothèse où nous ne participerions que faiblement à la possession actuelle du capital, nous avons intérêt à ce que le capital agisse et se développe en paix, à l’abri desperturbations sociales. Nous y avons intérêt, un triple intérêt.

Quel intérêt ? le voici ;

1 Plus il y aura de produits utiles, de richesses amassées, plus, sous l’empire de l’égalité civile, nous aurons chance d’y avoir une part croissante.

Plus il y a de capital, plus le travail est demandé et plusles salaires s’élèvent. Il me suffira de citerle mot juste et spirituel de Richard Cobden, disant ; « Quand deux maîtres courent après un ouvrier, le salaire s’élève; quand deux ouvriers courent après un maître, le salaire baisse. » 3° Quand le capital se multiplie, et avec lui le nombre des capitalistes qui se font concurrence, car je n’entends pas nier ce qu’il y a d’abusif dans le monopole du capital c’est la baisse de l’intérêt qui en est le résultat le plus ordinaire. C’est l’instrument de travail, ou, en d’autres termes, le capital lui-même devenu plus accessible aux travailleurs. Turgot a exprimé cette pensée dans une phrase magnifique justement célèbre, lorsqu’il a dit : « L’intérêt qui baisse, c’est la mer qui se retire et qui abandonne à la culture les plages qu’elle inondait. »

Mais nos vœux et nos devoirs ne vont-ils pas au delà? S’agit-il seulement d’assister au développement du capital? Non, ce n est pas ainsi qu’ont fait les générations précédentes et les classes aujourd’hui arrivées. Elles ont compris avec le devoir du travail, le devoir de Vépargne. Vous le comprenez et vous le comprendrez de plus en plus, comme les ont compris nos pères du tiers état. Les classes laborieuses doivent parvenir à la possession directe du capital. Il faut qu’elles y mettent beaucoup d’efforts et de vertus individuellement ; mais les institutions doivent aussi les favoriser, et il appartient à ces classes de créer elles-mêmes en grande partie les institutions économiques, instrument de leur bien-être. Que n ont pas fait déjà les caisses d’épargne et les sociétés de secours mutuels ! J’appelle de tous mes vœux les autres institutions de crédit populaire et de libre association qui peuv'ent favoriser le développement du capital au sein môme des classes populaires.

On ne le dit pas assez souvent : il y a pour l’homme un devoir économique. Ce devoir, je l’exprime d’un mot : Cest pourchacun d». produire plus qu’il ne consomme. Celui qui abandonne la vie, je mets de côté l’hypothèse d’une impossibilité absolue, celui qui abandonne la vie en ayant consommé plus qu’il na produit, celui-là a vécu aux dépens de ses semblables, il a volé ses frères, il a failli à sa destinée. Tout homme doit s’appliquer, soit sous forme d’épargne , soit sous forme de services rendus à l’esprit humain et à la société, car je suis bien loin de tout réduiie à la richesse matérielle, à laisser après lui un excédant dont l’avenir profitera. Tâchons de faire de la sorte. Messieurs, quelle que soit la place que nous occupons dans 1 atelier social, et nous n’aurons point passé inutilement sur la terre.

LUXE ET TRAVAII

Messieurs,

xti

Je voudrais rechercher aujourd’hui quelle est l’action exercee par ce qu’on nomme le luxe sur la condition des tiavailleurs. N’y a-t-il pas un luxe nuisible? N’en est-il pas un autre qui est profitable au travail? La question du luxe est vieille dans le monde. Elle nous divise encore aujourd hui. Il est rare qu’on en définisse bien les termes, et il est assez fréquent qu’on y parte de points de vue ort opposes. Agitée sous une foule d’aspects, cette question mente d’être examinée dans sa relation avec le bien-etre populaire. L’intérêt de la masse, tel est aujourhui le point de vue auquel nous aimons à nous placer

questions qui se rapportent à la condition

tvlT f Z'’®”"’ Sommes-nous aussi

.rands que le furent nos pères? Je l’ignore. Nous sommes

voulons plus que les masses niir • simple piédestal pour les grands hommes, ua pur instrument entre les mains des héros. En vous parlant ainsi, loin de moi la pensée , de vous enseigner à on pour le passé des sentiments de haine et de epns. on, c est rendre un mauvais service aux masses que de leur apprendre à renier l'histoire de leur pays!

n ““"’uiune appartièn-

nt à tous. Par son travail, par son sang versé à flots

P 1 les hommes de génie émanés de son sein, le peuple

ÉCONO^^E POLITIQUE POPULAIRE

y a sa part. Acceptons donc la loi de la solidarité historique. N’imitons pas ces mauvais lils qui de leurs vieux parents ne se rappellent que les défauts.

Pourtant je dois le dire aussi, parce que la vérité m’en lait un devoir : souvent dur au pauvre peuple, le passé ne songeait guère à se placer au point de vue de son bien-être et de ses souffrances pour résoudre les questions sociales. Les penseurs et les écrivains, tout comme les politiques, avaient surtout en vue la minorité oui formait l’élit<-.

Voyez, parexemple, pourcette question du luxe. Il arrivait qu’on se demandaitau point de vue moral (souvent en se figurant un peu trop qu’on était de vieux Romains comme Caton) si le luxe n’était pas un mal. Les nobles surtout depuis qu’ils avaient été af)pauvris par les croisades, s’inquiétaient de voir le tiers état enrichi, étaler des le xiv‘-- siècle un certain faste, et ils cherchaient à réprimer par des lois dites somptuaires cette concurrence qui leur portait ombrage. Mais si le luxe nuisait ou profitait au travail et au bien-être des populations ouvrières on s en inquiétait peu, à l’exception de quelques esprits plus avancés et plus généreux.

Les temps ont beaucoup changé. Le luxe s’est répandu, eaucoup en jouissent, et tous y prétendent. Est-ce à

! ^ un degré plus élevé que jadis dans les hautes classes? Non, quoiqu’on se le figure, faute d’une

etude suffisante de l’histoire, mais il a étendu son cercle En théorie, il a encore ses détracteurs, mais dans lapraique, on les voit s'adoucir sinp^ulièrement. Ils en médisent et ils en usent; ils ont l’air de l’estimer peu, mais out annonce qu'ils l’aiment passionnément.

Laissons d’ailleurs les personnes pour nous occuper des choses. Cherchons où est le mauvais luxe indiquons ses effets sur le travail. Nous rechercherons ensuite, etavec plus de développement, où est le luxe utile qui Uent en effet plus de place, on le verra, dans nos sociétés, et nous marquerons l'influence qu’il exerce sur la condition des populations laborieuses.

LUXE ET TRAVAIL

L Vous avez entendu dire plus d’une fois que la prodiga-

lité et le luxe ne sauraient jamais être excessifs, non pas . pour ceux qui s’y ruinent, du moins pour le travail et pour le commerce qui s’y alimentent, et que, d’une manière générale, la consommation même destructive est toujours bonne. Casser, dissiper, c’est, dit-on, encourager l’industrie. Un auteur a poussé si loin cette théorie, qu’il a calculé avec précision ce que l’industrie gagnerait à l’incendie de Paris, à cause des maisons qu’il faudrait reconstruire. Jugez de la joie des maçons, charpentiers, serruriers, menuisiers, et d’une foule d’autres corps d’états. Que de travail assuré et pour combien d’années!

Et pourtant, malgré ce beau tableau, admettrez-vous que la destruction de Paris serait une opération très-profitable à la richesse nationale? Doutez-vous que ce serait une immense calamité? Cette théorie que détruire c'est produire^ que consommer, même sans raison, c’est faire aller le travail et le commerce d’une manière générale, parce qu’en effet, en détruisant un objet, on fait aller un certain commerce et un certain travail, est une grave erreur. Il en est peu de plus préjudiciables. Je veux rappeler ici comment elle a été réfutée par un de nos plus ingénieux économistes, Frédéric Bastiat. Il suppose qu’une vitre a été cassée par un enfant, par le fils même du bon bourgeois Jacques Bonhomme. Devant un tel accident, vous voyez d’ici l’honnête propriétaire, qui tient à ses vitres, fort en colère. Ses voisins cherchent à le consoler, et croyant y réussir par des considérations philanthropiques, ils lui répètent avec un singulier ensemble ; « A quelque chose malheur est bon. De tels accidents font aller l’industrie. Il faut que tout le monde vive. Que deviendraient les vitriers, si l’on ne cassait jamais de vitres? » Vérité incontestable, mais très-incomplète, et qui, pour peu qu’on en abuse, devient une erreur énorme.

En effet, le vitrier vient, fait sa besogne, touche six francs,

kconomie politique populaire

cnrp ^ ^ cassées eût pro-

mandé d’aut^'^^s^f d’autres jouissances et eût com- Messieurs I’p ce qu'on ne voit pas.

à ce préjegé en" fev^r deln"® f

qu’à tout prendre l'nvil- f qu’elle établit

moins compleuf^a ri 'h® "" P'''^J«''ice

. X, :t ;i:srb?e:r ttfdr

cisi^nobles mal mîc or. • longe de sou-

possible, par Fusure.'^ VousTvez misorr et eT

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nite. \euillez pourtant faire une remarpiiP • n ^

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nuit de mystérieuses visites. Peut-être aimpra-i-,-1 O ^

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f Cl ^lus interets. 11 a raison à son noint dp vno a „

raison aussi à celui de la richesse publique Ses frêJ

uns en œuvre par le travail, fécond 'rîindns e En

ey-il ainsi du prodigue? Non assurément Plus l.rin ,

p us sy athique, plus populaire paT' qu ,, jette lit

c pleines mains, quoique au fond il ne soit nas pm

son oi-rrueii on s-, L ’ satisfaire

oi.ueil ou sa sensualité, le dissipateur détruit jus-

Luxe et travail

qu’au fonds lui-même. Il ressemble à l’incendie qui, sur la place où florissait naguère une forêt magnifique, où selevait uneville splendide, ne laisse que le vide comme trace de son passage.

Mais laissons là l’avarice et les awricieua;, comme dit Molière. N’opposons au prodigue que le riche économe qui, tenant bien son rang, épargne néanmoins et donne a son épargné un emploi utile. Croyez-vous donc qu’il soit indifférent, au point de vue du travail, de dissiper tout en fêtes? Que reste-t-il de toutes ces valeurs coiieusement achetées, de ces consommations qui flattent e goût, de ces gants flétris, de ces robes fanées? à peu près autant que du feu d’artifice qui s’est dissipé en fumée. Je sais bien que tout cela a commandé du travail, a fait

circuler de l’argent. Mais où voit-on que celui qui épargne pour améliorer un champ, fonder une usine, ne remplisse pas le même office? Oui, il le remplit, et avec cette diffélence, toute au profit du travail et de la richesse publique que les valeurs produc' ives achetées, terre, matières premières, instruments, moyens de perfectionnement de tout genre, fonds augmentés, subsistent en face de l’argent qui

circule, et donnent lieu, non pas à un seul revenu, à un seul salaire, mais à une série indéfinie de salaires et de profits pour un travail sans cesse renaissant. De même que le prodigue a mangé le fonds, en poussant jusqu’à l’abus les consommations non productives, l’homme économe a accru ce fonds, non uniquement à son avantage, mais à celui de tous, a 1 avantage particulièrement des travailleurs* e s il a su etre, quand il le fallait, généreux, charitable! ce qu il mente, ce n’est pas seulement des richesses, cest 1 estime, et pour peu qu’il y ait joint une idée de JJimi public, c’est la vive reconnaissance du genre humain.

Nous venons de voir ce qu’il en est du luxe excessif, de C3 luxe qui, devenu passion dominante, absorbe une tiop pande partie du revenu. 11 est pris, vous n’en doutez plus, sur des emplois féconds qu’aurait pu recevoir la richesse. Toute portion du capital qu’il emploie, audela d une certaine limite, est détournée de l’agriculture qui nourrit les hommes, et des industries de première nécessité ou de très-grande utilité. Supposez les ouvriers

employés seulement à fabriquer des objets de luxe il est clair qu’ils cesseraient de produire pour eux-mêmes les objets qui répondent aux besoins de l’existence. Ils mourraient à côté des raffinements de jouissance réserves à quelques privilégiés de plus en plus rares, car une nation qui n’aurait que des articles de luxe n’irait pas loin, sachez-le. Elle ne devrait guère espérer se procurer, par l’échange avec les autres nations étrangères ce qui est d’utilité indispensable, les consommations de luxe étant assez limitées de leur nature. Un tel luxe dévorerait donc la substance même du travail : il ressemblerait à ces cultures épuisantes qui ôtent toute vertu reproductive à la terre, qu’elles ont l’air d’abord de féconder

merveilleusement.

Hâtez-vous, au surplus, de vous rassurer sur les conséquences de ce luxe excessif, quant à la France. Grâce au ciel, tel n’est pas le caractère général de la société au sem de laquelle vous vivez. Non, quoi que vous puissiez entendre dire, et bien qu’il y ait dans cette société une quantité de consommations improductives qui dépassé ce que voudrait la sagesse, le nécessaire et 1 utile forment comme le fond solide de nos nations modernes, si fortement adonnées au travail. Le travail, la nécessité de travailler, sans acception de classes, voilà ce qui sauve du luxe les peuples modernes. Point d’esclaves comme chez les anciens. Point de masses systématiquement et exclusivement sacrifiées à une minorité. La preuve de ce que j’avance, c’est que les grandes consommations sont les consommations communes. Le plus grand consommateur sans comparaison, c’est le peuple. La culture du blé et des plantes légumineuses, l’élève du

bétail, lesvêtementscommunsetle bâtiment modeste tiennent de beaucoup la principale place. Les produits les plus vils, ce semble, s’élèvent à des sommes que les objets coûteux du luxe n’atteignent pas à beaucoup près. C’est par des sommes qui confondent l’imagination que se chiffrent une foule de choses d’utilité vulgaire. Savez-vous quels sont les impôts qui rendent le plus sans comparaison? Ceux qui, même modérés, atteignent les articles de consommation générale. Lorsqu’on veut frapper le

LUXE ET TRAVAIL 50

luxe par l’impôt, on n’obtient, même en rendant la taxe assez lourde, que des résultats si chétifs qu’on s’en étonne. Dans un pays aristocratique où les grandes fortunes abondent plus qu’ailleurs, en Angleterre, que rend cette espèce d’impôt? Bien peu en v’^érité, environ 30 millions en tout, tandis que les impôts de douane et d’accise, qui pèsent sur la masse des marchandises ordinaires, rapportent un milliard. C’est que le luxe, du moins si on restreint cette expression à quelques jouis sances privilégiées, n’est jamais comparativement chez les nations modernes, malgré ses développements, qu’une portion assez faible de la richesse générale.

Et maintenant vous me demanderez où commence cet excès de luxe que j’ai signalé comme funeste. Je vous répondiai qu en général cet excès est tout relatif, du moins si on suppose la morale respectée. Ce qui est luxe pour celui qui a \ iiigt mille francs de revenu, peut ne pas l’être pour un autre qui en a cent mille. C’est l’étendue de la foi tune qui établit la proportion entre les dépenses d’utilité, les dépenses d’agrément, et la part réservée à l’épargne. Le sauvage qui sacrifie un objet utile à l’achat d’une bouteille d esprit de feu ou pour se procurer quelques verioteries, se livre à une véritable consommation de luxe, tant il est faux de croire que les dépenses de luxe soient inséparal)les de l’idée d’une grande fortune et d une civilisation avancée ! Le luxe ! les nations barbares en ont eu plus qu’on n’est tenté le croire. Un individu peut posséder trop de domestiques, trop de parcs de simple agiément, trop d’objets précieux, étant donné l’ensemble de son revenu; une nation aussi ne peut-elle pas donner trop à ce qui est brillant, entretenir trop d’artistes, de musiciens, etc.? La nécessité d’une certaine proportion, d’une mesure, d’un juste équilibre, voilà ce qu affirme le bon sens, et la science économique tient exactement le même langage.

Vous sentez que la même règle s'applique par la même raison aux différentes époques. On a traité comme un luxe l’usage d’objets aujourd’hui usuels. Vous serez assez étonnés d’apprendre qu’on a considéré comme un luxe coupable la substitution des matelas aux paillasses

ECONOMIE POEITIUUE POPULAIRE

et de la vaisselle de terre à la vaisselle de bois. 11 en fut de meme lorsque le chêne remplaça le saule dans les constructions. « Autrefois, s’écrie à ce sujet un vieil auteur, nos maisons étaient de -saule, mais nos hommes étaient de chêne ; aujourd’hui nos maisons sont de chêne, mais nos hommes ne sont pas seulement de

saule, quelques-uns sont tout à fait de paille, ce qui est un triste changement. »

^ Les cheminées elles-mêmes, le croiriez-vous? furent considérées comme un extrême raffinement. Les fourchettes, quand on commença à s’en servir, semblèrent une corruption, et ce fut un cri quand elles étaient faites de métal précieux, a ce point, Messieurs, qu’un vieux chroniqueur Italien, nomme Dandolo, parlant de la femme d’un doge de Venise, qui se servit la première de fourchettes d’or dit que « par punition du ciel, elle exhalait de sonvivantune odeur de cadavre. » Quel chàtiment,pour un petit crime' et combien nos riches auraient à trembler aujourd’hui ' Quel objet passé dans l’usage quotidien n’a été consideie comme luxe? Le café, que nous aimons tous, dont nous usons tous plus ou moins , fut un luxe sous Louis XI\ , et M“« de Sévigné, cet esprit charmant, n’y vit meme qu un caprice momentané. Elle prédit que le café passerait de mode, et elle en dit autant d’un de nos plus

grands poetes, de Racine. Racine et le café ne s’en portèrent pas plus mal. ^

Et le tabac, quel luxe ne fut-il pas? un luxe prohibé sac lez-le, non pas par une loi somptuaire, mais par l’autorite ecclesiastique de la vieille Sorbonne. Priser et umer sont, pardonnez-moi, de très-mauvaises habitudes. R n y a que le fisc qui puisse être d un autre avis.

1 s en fallut de peu que ce ne fussent, en outre, des péchés Je sais bien des ménagères qui regretteront que cette salutaire croyance n’ait pas prévalu.

Comment nie,- que le luxe soit en général une idée

se nn f; T" positions individuelles et

temps? Comment nier que ce qui peut être

P"”'' l’autre? Vousn eues, est-ce que vous ne vous reproclieriez pas comme

un luxe bien coupable, même si à la rigueur voti-e sa-

LUXE ET TRAVAIL

laire le permettait, de vous accorder des consommations de pur agrément au préjudice de vos femmes et de vos enfants? Manger à son déjeuner une douzaine d’huîtres, est un acte qui en soi n’a rien de répréhensible; il sera criminel, dans telle situation. Qui de nous ne se refuse

ces jouissances que d’autres, dont le revenu est supérieur, s’accordent sans aucun remords?

Est-ce à dire pourtant qu’il n’y ait jamais dans les abus du luxe quelque chose d’absolu? Je crois au contraire qu’il y a des excès que la raison condamne en tout temps, même chez les riches. R me serait aisé de vous en citer trop d’exemples. S’ils ne manquent pas à l’histoire moderne, avec quelle abondance l’hisloire ancienne nous les fournirait, surtout à l’époque de l’empire romain, dans ses commencements et dans les premiers siècles du christianisme! Vous ririez de ce Romain qui faisait servir à sa table des oiseaux rares, tous ayant appris à parler ou à chanter, oiseaux détestables ou du moins fort médiocres au goût, mais ayant le mérite de coûter fort cher. Belle avance pour les convives! Vous ririez de ces festins d’une époque dégradée où, par suite de la même fureur de se distinguer, quelques individus blasés, enrichis des dépouilles du monde, avalaient des perles mêlées à des aliments de choix ou au vin bu dans des coupes d’or. Mais tout en riant de ces sottises, vous vous indigneriez à la pensée que tant de richesses détruites auraient pu nourrir bon nombre d’hommes, que le quart des efforts appliqués à procurer à quelques sybarites des satisfactions absurdes , aurait pu tirer du sein de la terre ou arracher à l’industrie des produits utiles, qui auraient apporté un peu de bien-être dans la demeure du pauvre , et diminué cette affreuse misère sous laquelle succombait l’empire romain. Vous maudiriez l’égoïsme de ces hommes opulents à un degré dont nous n’avons aucune idée aujourd’hui, qui, faute d’avoir su s’élever à l’idée du devoir, à la culture de l’intelligence prise au sérieux, aux douces jouissances de la sympathie et de la fraternité humaine, n’ont pas pu échapper au supplice de l’ennui et du dégoût d’eux-mêmes !

Vous dirai-je que l’un d’eux, Apicius, s'aperçoit uii

luxé->'*Pn e?v U “ suffire à sou

luxe En e let, le malheureux, il n’avait plus que2 mil-

lons. Que faire? il avalera la coupe empoisonnée. Beau-

coup se donnèrent ainsi la mort simplement par ennui.

*laintenant, tout luxe doit-il être confondu avec celui-là^

renons garde ici de céder aux conseils de l’envie sans

nous en rendre compte. Mauvaise inspiration qui tient

humains une place beaucoup trop

de Unr ir questions

de 1 ordre social. I our moi, quand môme je ne serais

pas convaincu par l’expérience que les plus adonnés au liixene sont pas les plus heureux, et qu’autant que le bonheur soit de ce monde, il se rencontre plus habituellement dans les conditions moyennes, je verrais sans déplaisir cette espece de splendeur qui s’attache h la foitune splendeur de pompe et de jouissances, splendeur de egance et d’art. Oui, que d’autres possèdent plus, huilent plus, s’elevent davantage! Si je vis honorablement par mon travail, si je puis espérer de transmettre après moi le capital qui fasse vivre mes enfants ou qui les y aide, tout au moins l’éducation qui les v préparé, je ne me plaindrai pas.

Laissez-moi être le roseau pensant et libre, qui se développe dans toute l’étendue de sa nature, et je ne serai point envieux des chênes.

C’est qu’il y a aussi, je vous l’ai dit, un bon luxe, un

luxe utde. Il est temps que nous en parlions avec tout le soin que le sujet exige.

Celte justification populaire d’un certain superflu et d’un certain luxe, favorable au travail autant que celui dont j’ai parlé y est contraire, je l’emprunterai à trois considérations principales que je vais indiquer d’abord, pms développer brièvenierit ;

LUXE ET TRAVAIL

kl

1» Je dis que le luxe, sous les conditions de moralité et de modération indiquées précédemment, est un stimulant de progrès et de civilisation profitable aux masses populaires par l’élévation du niveau général

20 J’affirme, ce qui est assez clair de soi, qu’il est une source directe et féconde de travail et de salaires.

30 Je soutiens que, devenu moins exclusivement le privilège dune minorité opulente, il a fait participer les masses a des jouissances plus relevées et à l’usacre d une foule d objets d’utilité et d’agrément, ^

Et d’abord, que le luxe ainsi défini élève le niveau au profit de tous , est-ce donc contestable? Retranchez 1 idee du superflu, vous proclamez l'état sauvage. Qu’au leu de jeter sur son corps la peau des bêtes farouches on file la laine, on la tisse, on la teigne, on en forme un veternent découpé avec un certain art, n’est-ce pas déjà du superflu, n’est-ce pas déjà du luxe? De quel besoin ne devient-il pas bientôt l’accompagnement? L’homme ne se contente pas seulement de s’abriter. Quelle maison si simple n’offre quelques petites traces d’art et d’élé^^ance?

otre cuisine vous semble souvent grossière auprès de celle du riche. Quel luxe n’est-elle pas pourtant, si vous considérez tant d’apprêts et tant d’ustensiles, si vous la comparez à la chair exposée à peine à la cuisson par certaines peuplades, et déchirée, saignante encore, avec les dents et les ongles? Quelques-uns de ces peuples barbares qui conquirent l’empire romain, et dont descendent

0 11-1 0'. . 1"' 1 . ^ aient une façon fort

singulière de macérer la viande dont ils se nourrissaient.

Us la plaçaient sur leur cheval, s’asseyaient dessus

puis, au bout de la journée, ils la dévoraient.— Nommez-

moi une culture un peu délicate de l’intelligence, un

seul art qui ne soit un luxe. La nature même, peut-on

dire, n a-t-elle pas son luxe aussi? les fleurs ne sont-

elles pas le luxe de la création? Dieu pouvait ne donner

a la demeure de l’homme que les plantes indispensables.

Il a voulu y joindre l’éclat inutile et charmant de ces

leines de nos jardins. Il a magnifiquement habillé le lys

des champs, « et Salomon lui-mèrne, dit l’Ecriture n’a

rien de plus beau dans Voute sa gloire, » Dites-moi, je

t>4 ÉCONOMIE POLITIQUE POPULAIRE

VOUS prie, à quoi servent et cette pourpre des horizons dans laquelle le soleil se lève et se couche, et les riches couleurs de tant d’oiseaux variés, et la voix du rossignol au milieu des nuits du printemps?

Pour revenir à l’homme, la science, du moment qu’elle vise à autre chose qu’aux applications les plus usuelles, et qu’elle s’élance, poussée par une curiosité sublime et périlleuse, vers la recherche de la vérité aimée pour elle-même, n est-elle pas un luxe et le plus grand de tous*^

Ne dites pas que ce luxe des sciences, des beauxarts, de l’industrie, qui, elle aussi, s’occupe à orner ses œuvres, ne sert de rien au peuple. C’est par là que le monde a marché, et que la civilisation, comme le soleil dont les rayons touchent d’abord les cimes des montagnes avant de pénétrer dans les profondeurs de la vallée est descendue de couche en couche jusqu’aux masses plongées dans les ténèbres. Rapprochons-nous de ce soleil vivifiant du vrai etdu beau. Plus le niveau monte,plus les masses occupent un degré relativement élevé de cette

échelle dont la tête seule jusqu’ici a pu plonger dans la lumière !

Je le sais, elles-mêmes ne se rendent pas compte de ce progrès. Elles savent ce qu’elles soutirent, elles ont oublié les horreurs de l’état barbare avec ses superstitions sanglantes, ses famines périodiques, ses pestes plus meurtrières encore, surtout par leur fréquence que les plus terribles maladies d’aujourd’hui; elles ont oublié toutes ces oppressions de la force brutale qui mettaient le pied sur la tête des faibles.

Mais nous, nous devons nous en souvenir et nous le demander : sans ce luxe de la pensée, qu’on appelle les sciences et la philosophie, que seraient les masses populaires? Ce qu’elles sont encore où ces biens ne se trouvent point : esclaves ou serves. Abaissez la pensée humaine, tout s’abaisse ; élevez-la, tout s’élève. Les arts utiles ne font que suivre son mouvement. Il n’y a des arpenteurs que parce qu’il y a eu des géomètres, des marins que parce qu’il y a eu des astronomes et des géographes, une foule qui pense et qui raisonne sur un fonds d’idées juste et étendu que parce qu’il y a eu des

luxp: et travail 05

hommes supérieurs qui ont découvert et élargi le champ de la connaissance. Lebon sens lui-même, ce nécessaire de l’intelligence, ne brille de tout son éclat que parce

qu’il a été développé par le génie, ce luxe de l’esprit humain.

Appliquez cela au monde du travail, de ce travail industriel et manuel qui vous occupe, et vous verrez comment tout se tient, s’enchaîne dans la grande armée des travailleurs ; vous verrez que l’utile se rattache au beau que le plus riche entraîne dans sa sphère de progrès celui qui l’est moins, que l’impulsion communiquée d’en haut passe à ceux qui sont en bas, et qu’enfm c’est grâce à cette puissante union des forces que se remportent les victoires de 1 homme sur la nature. C’est ainsi que dans ces autres batailles moins pacifiques et plus meurtrières, il faut à la fois le savant calcul des chefs, le courage des officiers l’élan, tout ensemble obéissant et inspiré, des soldats ; conditions indispensables, et non toujours suffisantes pourtant, de la victoire dans les guerres ; car entre deux forces aux prises, fussent-elles toutes deux habiles, il y en a une nécessairement de vaincue. Ici, au contraire dans les victoires sur la nature, il n’y a de vaincu au tond que l’obstacle brutal, que la souffrance et la misère; le vainqueur doit tout à l’infaillible prévision du

caicul, il n’a jamais à entrer en partage avec le hasard et la fortune.

Ainsi, ce qu’on nomme le luxe, en prenant ce mot dans une acception favorable, élève la société en élevant 1 homme lui-même à des besoins supérieurs et à des facultés plus^ développées. Malheur aux nations où nul esoin supérieur à la faim et à la soif ne parle aux individus, et où l’on n’entrevoit rien au delà des hailons, rien au delà d’une nourriture semblable à celle de néam ce niveau, il n’y a que le

Au surplus, l’expérience fait foi de ce que j’avance, nn,,!? exemple, tel peuple qui habituellement se

qualité, se rabattre, si le blé Mai<=^ip?’ inférieur ou sur la pomme de terre.

el autre peuple qui ne se nourrit que de pommes de

bb ÉCONOMIE POLITIQUE POPULAIRE

terre, que lui reste-t-il si cet aliment vient à lui manquer? Demandez-le aux .habitants de la malheureuse Ir lande, décimés par la famine, et forcés, pour ainsi dire, de s'enfuir de leur propre sol pour aller chercher au loin des plages hospitalières.

Laissez donc la jouissance des uns, pourvu qu’elle soit honnête, laissez l’espoir des autres, pourvu que le travail y vienne en aide , s’attacher à ce niveau plus élevé que marque un certain superflu. Que chacun puisse se flatter d’améliorer un peu sa position à force de bien faire. Non que le vrai but de l’existence consiste dans le bien-être; le but de la vie, il est plus haut ! il est dans l’accomplissement du devoir; mais comment douter qu’une certaine aisance ne forme un des objets légitimes d’une émulation nécessaire, et qu’elle n’aide à former comme à maintenir de bonnes habitudes morales? La possession de ces biens, qui n’appartiennent pas dans leur totalité à la masse, suscite, qui ne le voit pas quotidiennement? des efforts utiles et profitables à tous. Supposez tout le monde réduit au même travail, à la même alimentation, au même vêtement, au même logement, au même genre d’existence, au même strict nécessaire, restant perpétuellement stationnaire, où serait le stimulant, et que deviendrait le progrès ? Ce ne serait plus la hiérarchie vivante et mobile d’une société dont toutes les parties peuvent s’élever à la fois, mais l’égalité de la platitude et de la misère. Demandez-vous ce que gagneraient les maisons, si les clochers et les palais, en un mot tout ce qui dépasse la hauteur moyenne venait à disparaître? Les maisons n’en deviendraient pas plus hautes, et la ville, qui se déploie superbe aux regards et abondante en ressources variéeSj y perdrait en grandeur, en originalité, en civilisation, en richesse.

Un des plus sages conseillers du peuple, l’illustre Américain Franklin, qui blâmait hautement le luxe stérile sottement fastueux, et dont la simplicité prêchait d’exemple, a montré tout le bien que certaines consommations dites de luxe peuvent faire aux classes populaires, lorsque ces classes sont en état d’en faire les frais par leur travail et leur épargne. « L’espérance, écrit-il, d’ariivcr

LUXE ET TRAVAIL

un jour à pouvoir se procurer les objets de luxe est un puissant aiguillon pour le travail et l’industrie. Le luxe peut alors produire plus qu’il ne consomme, s’il est vrai que, faute de cet aiguillon, les hommes seraient paresseux et indolents, comme ils sont généralement portés à l’être. » Et il raconte à ce propos une anecdote que je vais vous lire. Vous ne vous plaindrez pas de sa longueur. Elle est ingénieuse et pleine de sens, et vous y trouverez la confirmation de ce que j’ai dit, à savoir, que l’éléva- , tion du niveau populaire peut être assez souvent inté-

' ressée à ce que certaines consommations de luxe et

, • d’agrément se répandent dans les classes les moins for-

qunées. Voici ce récit ;

« Le patron d’une chaloupe, qui naviguait entre le cap May et Philadelphie, nous avait rendu quelque petit ser- ‘ vice, pour lequel il refusa tout payement. Ma femme, sachant qu’il avait une fille, lui envoya en’ présent un bonnet à la mode. Trois ans après, ce patron se trouva chez moi, avec un vieux fermier du cap May, son passager; il parla du bonnet et dit combien il avait fait plaisir à sa fille. Mais, ajouta-t-il, c’est un bonnet qui a coûté bien cher à notre canton. — Comment cela? — C’est que, lorsque ma fille parut à l’assemblée avec le bonnet, il fut tellement admiré, que toutes les filles résolurent d’en faire venir de pareils de Philadelphie; et, ma fille et moi avons calculé que le tout ne peut pas avoir coûté moins de 100 livres sterling (2,500 fr.). — Cela est vrai, reprit le fermier, mais vous ne contez pas toute l’histoire. Je pense, moi, que le bonnet a néanmoins été avantageux pour nous ; car nos jeunes filles se sont mises alors à tricoter des mitaines de laine pour les vendre à Philadelphie, afin d’avoir de quoi y acheter des bonnets et des rubans; et vous savez que cette branche d’industrie con- ^ tinue, que même elle promet d’acquérir une beaucoup plus

1 grande importance. En somme, le résultat de cet échan-

tillon de luxe ne m’a pas déplu; car enfin, les jeunes filles de ce canton se sont trouvées plus heureuses en se parant de jolis bonnets, et les habitants de Philadelphie en se fournissant de bonnes mitaines. »

j Cette jolie anecdocte n’est-elle pas l’image d’une foule

de laits du même genre? Ges bonnets ne peuvent-ils pas seivii de terme de comparaison pour d’autres objets de luxe et d’agrément? Il n’est pas toujours nécessaire que 1 initiative, comme dans cet exemple, parte des masses. Il est môme quelquefois inévitable que l’exemple vienne d’en haut. Supposez qu’on eût réussi à interdire aux riches les chevaux et les carrosses, nous n’aurions pas les omnibus. Ne^ faut-il pas que toute amélioration commence par quelqu un ou par quelques-uns, avant d’arriver au grand nombre ?Il ne sert de rien de s’indigner et de se plaindre quand quelque nouveauté, qui paraît somptueuse, s’introduit dans une maison opulente. Prenez garde qu’il ne vous arrive ce qui arriva à un arbre desséché par les ardeurs du soleil qui implorait l’eau du ciel, selon l’ingénieuse parabole d’un écrivain moraliste (1). « Un nuage s’arrêta audessus de sa tête, et déjà quelques gouttes touchaient le sommet des feuilles; tout à coup les branches inférieures élèvent la voie et s’écrient : « Il ne faut pas de privilèges; (( nous sommes toutes aussi altérées les unes que les au- « très, nous voulons être toutes baignées à la fois. » L’eau qui s’épanchait s’arrêta et le nuage remonta vers les deux. » — Messieurs, vous dirai-je à mon tour, vous n’écouterez pas ces branches jalouses, et vous mériterez que le nuage bienfaisant laisse tomber sur vous aussi quelques gouttes, jusqu’au jour où il versera ses eaux plus abondantes, j’en ai le ferme espoir, sur nos fils et nos petits-fils.

Je vous ai montré le luxe utile élevant le niveau général de la civilisation au profit de la classe ouvrière ; il faut y considérer aussi une mine précieuse de travail et de salaires, que doivent bénir à ce titre les classes laborieuses. Je n’ignore pas, en tenant un pareil langage, que, parmi les ouvriers auxquels je m’adresse en ce moment, une faible minorité sans doute appartient

(1) Adolphe Garnier, Morale sociale.

LUXE ET TRAVAIL

(aux industries de luxe. Mais je ne m’en crois pas moins autorisé à leur parler comme je le fais. Ne vous l’ai-je pas dit déjà? les métiers les plus indispensables, les arts les plus nécessaires se développeraient infiniment moins, si le désir de se procurer certaines jouissances, auxquelles s'attachent une espèce de distinction et un degré supérieur de bien-être, n’était un aiguillon toujours présent qui pousse chacun à tirer le meilleur parti de ses efforts, par un travail habile et heureux. Les simples maçons contribuent à élever les palais qui requièrent la main des décorateurs et des artistes. Il y a peu d’objets de luxe qui ne contiennent une part de

i simple utilité, confiée à des ouvriers moins savants qui

en vivent.

Je dois ajouter une considération puissante. S’il n’y avait pas d’industries deluxe, que se passerait-il ? les ouvriers qui y sont attachés viendraient vous faire concur- ^ rence, et vos salaires en souffriraient, ainsi qu’il arrive

dans les travaux trop encombrés. C’est ce qu’on ne voit que trop pour le travail des femmes, qui, presque toutes, faute de débouchés suffisants, se jettent sur les travaux d’aiguille, au risque de baisse de salaires dont l’humanité s’afflige, dont l’économie politique s’alarme, et dont la morale gémit.

Toutes ces raisons seraient assez convaincantes d’elles-mêmes ; mais , j’en suis sûr, les motifs purement personnels ne vous touchent pas seuls. Le sort des autres ouvriers vos frères vous intéresse aussi. Eh bien ! lorsque vous jetez les yeux sur cette grande capitale, il est impossible que vous demeuriez insensibles à tout ce que ce luxe utile, à côté des excès que je ne nie pas et que je déplore, nourrit d’hommes laborieux, entretient de familles, et répand au loin de bien-être. Otez à Paris cet éclat des arts, des lettres, de l’industrie, qu’en reste- ' rait-il? Une agglomération gigantesque, une masse terne I et monotone. Ce qui fait de Paris ce foyer de lumières

1 qui brille sur la France et sur le monde, c’est ce luxe

\ que je ne place pas seulement dans le clinquant des do-

rures. Paris met de l’esprit et beaucoup d’esprit dans son » luxe, quoiqu’on n’en voie souvent que la superficie un

peu grossière. Paris est uu artiste. Ses ouvriers sont des artisans, ses ouvrières ont des doigts de fée.

Voulez-vous savoir ce que c’est approximativement que ce vaste travail auquel la pensée, l’invention, le goût, la main-d’œuvre contribuent en s’unissant ? Ouvrez avec moi VEnquête sur l’ Industrie a Paris (1), qu’a publiée il n’y a pas longtemps la Chambre de commerce. Pourquoi n’aije pu vous l’apporter? C’est un volume immense, monumental, et qui aurait gagné, je le crois, à se faire plus abordable. Avec les appartements qui se rétrécissent, les volumes si énormes deviennent un embarras, j’allais dire un contre-sens. Du moins ai-je fait une sorte d’extrait à votre intention de ce qui, dans cet excellent et curieux ouvrage, se rapporte à mon sujet : extrait bien incomplet, mais qui suffira pourtant à vous montrer, à l’aide d’un certain nombre de faits et de chiffres, quelle est la part du luxe généralement utile dans ces industries si multipliées, si actives, qui emploient tant d’hommes et de capitaux.

Les habiles auteurs delà dernière Enquête sur l'Industrie a Paris ont divisé les travailleurs parisiens en dix grands groupes, selon la diversité des besoins auxquels l’industrie se propose de satisfaire, division qui serait plutôt insuffisante qu’exagérée, vu le grand nombre des séries de travail et de travailleurs. Le premier groupe se rapporte à V alimentation. Cela n’est pas du luxe, c’est du nécessaire. Avant tout il faut vivre, c’est-à-dire s’assimiler un certain nombre de substances étrangères. Paris s’en acquitte largement. On admire sa capacité comme cerveau du monde. Sa capacité comme estomac est aussi fort remarquable. Paris mange et boit plusieurs fois la moyenne des autres habitants de la France. Statistique en main, je pourrais montrer qu’il boit trop. L’octroi peut s'en féliciter ; les mœurs et l’hygiène ont droit de s’en plaindre.

(1) Les recherches statistiques de ce volume sont dues ù M. Moreno-Henriquez; la partie historique et morale, très-intéressante aussi, à M. Cotteney fils; l’ensemble de la publication a été dirigé et revu par M. Henry Davillier, président, et par M. Denière, secrétaire, de la Chambre de commerce.

La critique acquiert plus de force , si on porte ses regards non-seulement sur la quantité du liquide, mais sur la nature des diverses boissons.

Les industries qui nourrissent l’homme, emploient 39,000 ouvriers aux ordres de 30,000 patrons, faisant 1,100 millions d’affaires par an. Parmi ces industriels, je vous citerai les 930 boulangers, dont le nombre s’est un peu accru depuis la liberté de la boulangerie, avec leur 4,489 ouvriers; 3,000 restaurateurs, aidés par plus de 7 ,000 employés , et près de 10 ,000 marchands de vin , employant plus de 5,000 ouvriers. Voilà bien des marchands de vin! Ne vaudrait-il pas mieux un peu moins de détaillants et de meilleurs établissements?

Il n’y a pas moins de 3,370 ouvriers au service des 1, 125 épiciers qui vendent... mais que ne vendent-ils pas, outre le sucre et la cannelle, outre la bougie et le savon ? L’épicier de Paris, dont on a voulu, je ne sais pourquoi, faire le type du bourgeois à idées étroites, et qui est en général un homme intelligent, est peut-être le plus cosmopolite, le plus universel des commerçants. Une grande épicerie parisienne, c’est comme l’abrégé du commerce et des produits des deux mondes. On pourrait, devant un étalage de ce genre, faire un cours complet de géographie commerciale et d’économie politique.

Eh bien! croyez-vous que ce qu’on appelle luxe n’ait rien à voir dans cette série alimentaire? Dans la boulangerie, n’y a-t-il pas les divers pains de luxe? Le pain blanc lui-même, ce pain auquel tient tant le peuple de Paris, ne pourrait-il, si on le compare aux anciennes façons de manger la farine cuite et préparée, et môme à l’ancien pain de ménage, passer pour un luxe véritable? Que dirai-je des pâtissiers, de ces pâtissiers qui ont porté dans toute l’Europe la renommée de leurs produits? Ils ne voulaient pas permettre, il y a quelques années, aux boulangers, de faire des brioches et des petits gâteaux, sous prétexte d’empiétement criminel, et aujourd’hui la loi plus libérale ne leur interdit plus à eux-mêmes de joindre à la fabrication des petits fours la confection du pain. Ils représentent, avec les glaciers et avec quelques autres catégories aussi nombreuses que respectables,

LUXE ET TRAVAIL

le luxe culinaire; ce sont les artistes du goût! Citons encore les 21 raffineurs de sucre avec leurs 1,700 ouvriers, et employant do tels moyens mécaniques que leur fabrication dépasse 95 millions; puis, deux industries que le siècle dernier ne connaissait pas, les fabricants de consenes, qui fabriquent pour plus de 5 millions, et les fabricants autorisés en IGCO à vendre une certaine composition dite chocolat, dont le produit dépasse actuellement à Paris 15 millions.

Le second groupe est consacré au bàtiment.ll se compose de 60,000 hommes, maçons, charpentiers, couvreurs, menuisiers, serruriers et peintres. Quelle part n’y a-t-il pas à faire au luxe dans le bcàtiment! Faut-il que j’évoque ici les merveilles du nouveau Paris ? Mais c’est le troisième groupe, occupé à l’ameublement des maisons, qui a surtout ici le droit de disputer le premier rang. Si le temps ne nous pressait, je pourrais faire une belle mais longue énumération des différents styles d’ameublement. Combien la disparition de cet élément d’art et d’élégance enlèverait d’occupations et de salaires à cette catégorie de travailleurs, employant près de 12,000 ouvriers, sans compter les papiers peints qui en emploient 4,4000, et les bronzes qui occupent 2,300 artisans! — Le vêtement, quatrième groupe! il comprend les cordonniers, les chapeliers, les couturières, les blanchisseurs, les tailleurs, etc.; il emploie 78,000 ouvriers, dont plus de 50,000 femmes ou enfants. Combien ne doit-il pas au luxe, j’entends à l’élégance, à la recherche de la distinction dans le costume, surtout si l’on y joint le cinquième groupe nommé fih et tüsus! On peut dire que ce dernier groupe, composé de 26,000 ouvriers, appartient au luxe en trèsgrande partie; car à Paris, vous le savez, malgré cette dénomination de fils et de tissus, on ne file ni on ne Lisse; on apprête, on dessine, on imprime, on teint; on fabrique les ornements, les dentelles, les broderies, les boutons, les franges, les nouveautés. La passementerie seule emploie 8,500 ouvriers, et fait pour plus de 40 millions de produits, dont les deux tiers s’exportent. Les métaux communs forment un sixième groupe, où l’on a fait figurer la construction des machines avec ses 8,627 ou-

vriers, son chiffre d’affaires de 49 millions ; on y a placé la machine à coudre, qui fabrique aujourd’hui pour environ 3 millions de francs. Mais que dire du royal groupe des métaux précieux ? le vrai groupe du luxe, celui-là, avec ses 10,000 ouvriers, avec ses spécialités multiples, rivalisant entre elles pour le goût. Ferai-je apparaître ici tant de catégories importantes, fabricants de bijouterie fine, bijoutiers chaînistes, fabricants de bijouterie fausse, ciseleurs, graveurs et guillocheurs, doreurs et argenteurs pour orfèvrerie et bijouterie, émailleurs et peintres sur émail, fabricants d’émaux , pierres et perles fausses pour bijoux, camées, etc., estampeurs et graveurs de matrices pour orfèvrerie et bijouterie, graveurs de camées et graveurs sur pierres fines, lamineqrs et planeurs, lapidaires , affineurs , fondeurs , essayeurs , apprêtéurs , tireurs, butteurs, fabricants de mosaïques, orfèvres de tout genre, enfileurs et monteurs de perles, polisseurs, brunisseurs, sertisseurs pour bijouterie, joaillerie, orfèvrerie et tabletterie?

Est-il donc vrai que ces producteurs de luxe soient les corrupteurs de la moralité publique? Ont-ils mérité tant d’anathèmes de la part des philosophes, tant d’arrêts prohibitifs et répressifs delà part des politiques? Faut-il les maudire avec Platon et J. -J. Rousseau, les chasser avec Lycurgue, mettre sur leurs produits des impôts somptuaires comme tant de législateurs? Oui, s’il étaitvraique leur absence assurât l’innocence des mœurs, et que la pureté régnât où ils ne sont pas. Mais non, j’ai trop lu les bucoliques grecques et latines, et surtout j’ai trop vu ce qui se passe dans certaines campagnes pour croire que le mal vienne de ces industries. La corruption se sert de leurs arts si brillants; de quoi ne se sert-elle pas? Mais, hélas! elle peut s’en passer, et ne savons-nous pas que ce n’estpoint parles bijoux qu elle est entrée dans le monde? Un plus simple produit dû à la seule nature ne lui a-t-il pas suffi pour séduire le genre humain?

Vous retrouverez encore le luxe dans les derniers groupes analysés par la même Enquête sur Vlndmtrie ü Paris. Il se rencontre, quoique à un degré secondaire, dans les industries céramiques et chimiques, où je vois

74 ÉGOxXOMIE POLITIQUE POPULAIRE

figurer la parfumerie pour 22 millions de produits; les parfums, c’est le luxe de l’odorat. L’Orient le répandit dans l’antiquité, et l’Italie le mit chez nous à la mode au xvp siècle à un degré dont nous n’avons plus l’idée. Déjà le luxe occupe plus de place dans le groupe suivant, formé par l’imprimerie, la papeterie, la gravure, la reliure, avec leur personnel d’environ 10,000 individus. Ce beau luxe de la reliure on dit qu’il est en souffrance; on dit que ce vieil art si français ne répare plus ses pertes, ni quant à la qualité des matières employées, ni quant à l’habileté de ses apprentis, ni quant au mérite des artistes qui donnent le ton et pour ainsi dire fout école. Espérons que cette décadence, qui laisse d'ailleurs place encore à tant de talents distingués, ne sera que passagère ; espérons que les grands écrivains que nous réserve l’avenir ne seront pas moins magnifiquement vêtus que les Montaigne, les Bossuet, les Corneille, les Voltaire et les Montesquieu.

Mais en fmirais-je jamais au sujet du luxe et des gracieuses créations de la fantaisie, si j’épuisais la nomenclature du dixième groupe compris sous la dénomination d'industries diverses, et où je vois briller les Articles de Paris? Combien il y a, sous ce petit mot, d’esprit dépensé et d’argent gagné, dépensé aussi ! Les articles de Paris, c’est-à-dire par an plus de 127 millions d’affaires, et plus de 30,000 travailleurs ! Ce n’est plus là en général le luxe solide autant qu’éclatant de l’ameublement. C’est la mode, divinité capricieuse, qui règne sur cet empire avec une puissance illimitée comme sur celui de la toilette. Elle commande et l'on obéit. Les fantaisies- font loi. Paris fabrique pour plus de 28 millions de fleurs artificielles, de la bimbeloterie et des jouets pour plus de 8 millions.

En fait de jouets, oserais-je dire mon goût? Je préfère les plus simples. Ils amusent tout autant l’enfance, peutêtre même davantage, car elle en casse plus, et paye ce petit malheur de moins de larmes. Ah! que j’ai eu raison de parler de modes à propos des jouets! Les poupées, Dieu me pardonne, n’en changent guère moins que leurs maîtresses. Quel luxe, quelquefois charmant, quelquefois exagéré, dans le linge, les robes, les gants, les souliers,

LUXE ET TRAVAIL

les chapeaux et la perruque de ces demoiselles de porcelaine, de bois, de peau, de chiffon! C’est aussi sous la dénomination d’arlides de Paris que se trouvent les faux cheveux, un luxe en progrès celui-là, car Paris aujourd’hui en produit pour plus de 10 millions chaque annee. Paris les fabrique, ne croyez pas qu’il les ait inventés. Il n’y a pas longtemps que je lisais un petit traité d un éloquent docteur chrétien du commencement du iii® siècle, Tertullien. Ce sermon, car c’en est un, est intitulé . De V ornement des femmes. Eh bien! que reproche aux femmes de son temps, avec sa véhémence accoutumée, 1 austèie prédicateur? Justement le fréquent usage des faux cheveux et celui de teindre leur chevelure d’une certaine couleur blonde très-recherchée, enfin de peindre 'leurs sourcils, et le dessous de leurs yeux. Non, en vérité, nos contemporaines ne sont pas si coupables. Rien, en fait de luxe de la toilette, n’est nouveau sous le soleil, pas même l’ampleur des vêtements. Ce n'est plus Tertullien, c’est un vieil écrivain français du xvi® siècle, Jean Bodin, qui gourmande à ce sujet les grandes dames de son temps, en disant que les « portes étaient devenues trop étroites » pour les laisser passer : il est vrai qu’il gourmande aussi les hommes; car les hommes mettaient alors plus de pittoresque, il est vrai, mais aussi beaucoup plus d’opulence et de fastueuse prétention dans leur costume. Aujourd’hui les princes s’habillent comme toutle monde, du moins ne cherchent-ils plus la distinction dans un costume à part, et un marquis auquel il prendrait la fantaisie de paraître habillé en marquis au milieu de la rue serait renvoyé aux planches du théâtre, a la lisée

Voilà ce que je voulais dire des industries de luxe à

Paris, en vous laissant beaucoup à deviner.

Et maintenant ne croyez pas que le luxe n enti etienne que des industries de second ordre. Est-ce que la soie n’est pas tout entière un produit de luxe ? Or, quelle industrie pour la France que celle qui, dans certaines années, fabrique pour 700 millions de soieries, dont elle exporte pour un demi-milliard! Des populations, nonseulement manufacturières, mais rurales, trouvent là une

iZ"2 2 ^ foule d’ob-

mond! P>-emiêre et qui, par conséquent, com-

mandent un nouveau travail. Félicitons, bénissons nonr

cette conquête de l’industrie de la soie, le plus nrand peu -être, le plus populaire monarque à coup sûr qu’ait en ancenne France, Henri IV. C’est ce roi, dont l’espî

atp' éll7 d^ OPi’ “''ec une Æte

appréciation du genie industriel de notre patrie et un

aîia7v ?rô7“‘ '’e® ■’essources que le travail populaire allait y tiouver, soutint contre son ministre Sully ici

Lernrèmits 7 ■ mûrier, es premiers essais en eurent lieu dans le jardin des

uileries et c’est de là qu’ils se répandirent bientôt dans les contrées du Midi. oiemui aans

^2,^ lf‘"^ ee vêtement plus populaire ne

ft d'é é„ préoccupé™ de i’uxe

et deiegance qui profite au travail et aux salaires^

sonfi^ln'' magnifiques tapisseriesTui

berlri n7w ® “ 'Pdustrie, élevée à la hauteur dL bel dit, n oubliez pas ce que la laine doit à l’habileté du

dessinateur, à la finesse du tissu, à la qualité dés tein“

tmes, enfin a cette émulation d’un vêtement décent on

élégant, element inappréciable de travail et de richesse

pour le pays. C est à ces causes réunies que la France

qui, par la laine, ne tenait que le septLe raég en

auiZ’d’huf P’’®'"'®'’

aujouid hm. Magnifique résultat dû en grande uartie t 1 introduction des moutons mérinos! Cette inspiration heureuse de Louis XVI et de Daubeiiton a renouvelé la race et periectionné la qualité. Grâce à cette cause de succès, ainsi qu’a la puissance de la mécanique appliquée

mifi” f-T*’ “P grâce au goût européen q 1 la fait rechercher de préférence aux produits moins

per ectionnés des autres nations, cette vaste industrie

louis 1789 %)ééd“'"‘’’7'’ “"«'’emont d’afiaires nepuis lisg. Elle donne beu annuellement en France à

près de 4 milliards de rétributions, dont la moitié ou

les ti ois quarts, selon les articles, sont prélevés uar la

main-d’œuvre. Est-ce un assez beau résultat?

LUXE ET TRAVAIL

Telle est, Messieurs, la fécondité du luxe utile au point de vue des classes laborieuses, soit qu’il forme l’élément essentiel des œuvres du travail, soit qu’il s’allie à de plus modestes produits dans lesquels l’utilité joue le principal rôle.

Il ne me reste plus, pour finir, qu’à établir la fécondité et l’utilité populaire de ce que j’ai appelé le luxe utile, en vous montrant, par quelques exemples qui vous frapperont, comment les masses en ont aujourd'hui leur part. Je I ne voudrais pas tracer de la situation de ces masses un ta-

bleau flatté que la réalité trop souvent triste démentirait. Je sympathise trop avec leurs souffrances pour les blesser en leur disant que rien ne manque à leur bien-être. Je voudrais les voir plus heureuses ; je voudrais les voir, qu’elles me permettent de le dire aussi, travailler plus encore àleur propre bonheur, en renonçant à ce mauvais luxe qu’on y ' voit régner trop souvent, et qu’on appelle les consom-

I mations intempérantes, luxe qui absorbe une trop grande

portion de leur modique budget. C’est, hélas ! le seul luxe qui y soit en excès. Quant au reste, l’acquisition du ‘ strict nécessaire pour l’ouvrier et pour la famille est

, déjà une grande affaire. Mais je n’en affirme pas moins,

, au nom de l’histoire et de l’observation, que les ouvriers

■" aisés d’abord, et souvent même ceux qui le sont moins,

1 possèdent aujourd’hui bien des jouissances que leurs

pères n’avaient point.

Je nommerai le vin qui, bu modérément, est un cordial salutaire ; la viande, dont l’usage, peu répandu autrefois, commence seulement à devenir général dans les campagnes; le sucre, qui n’est pas seulement agréable, mais hygiénique. Je nommerai particulièrement le linge, si indispensable aujourd’hui aux ouvriers.

Un grand économiste, Adam Smith, qui écrivait il y a un siècle, ne mettait même pas la chaussure au nombre des objets estimés nécessaires à l’ouvrier et au paysan

français, tels qu’ils étaient alors, et il écrivait ces lignes curieuses, qui attestent combien, à cette époque, nos populations ouvrières étaient au-dessous de celles de l’Angleterre pour le bien-être. «D’après les usages reçus, les souliers sont devenus, en Angleterre, un des besoins nécessaires de la vie. La personne la plus pauvre de l’un et de l’autre sexe, pour peu qu’elle respecte les bienséances, rougirait de se montrer en public sans souliers. En Écosse, aussi d’après les usages, cette chaussure est un des premiers besoins de la vie jiour la classe la plus pauvre, mais parmi les hommes seulement; il n’en est pas de même dans cette classe, pour les femmes, qui peuvent très-bien aller nu-pieds sans qu’on en ait plus mauvaise opinion d’elles. EnFrance,les souliers ne sont d’absolue nécessité ni pour les hommes ni pour les femmes : les gens de la plus pauvre classe du peuple, tant hommes que femmes, paraissent publiquement, sans souliers, tantôt en sabots, tantôtpieds nus.» Voilà ce que l’on écrivait en 17761 Combien les choses ont changé depuis lors! Le besoin de chaussures, comme de bas et de chemises, fait aujourd’hui partiede ce qu’on appelle le salaire nécessaire de l’ouvrier. La laine, la soie elle-même, dont nous venons de parler, ne sont-elles pas descendues jusqu’à ces populations que non-seulement elles occupent et salarient, mais qu’elles contribuent à vêtiravec la toile et les étoffes de coton?

Considérons-nous le logement, l’ameublement, les jouissances aussi qui se rapportent à l’esprit, et qui n’étaient jadis que le luxe exclusif d’une classe d’élite? Sans doute l’état actuel des classes ouvrières laisse ici encore trop à désirer. La misère, l’insalubrité, l’ignorance occupent encore trop de place, mais chaque jour elles perdent du terrain. Il y a plus d’ouvriers aisés qu’autrefois, et les pauvres mêmes ne sont pas étrangers à ces commodités générales que répand la civilisation, telles que l’air plus pur, la lumière qui pénètre mieux dans les demeures et dans les rues, les squares, les promenades, les musées. Entrez chez l’ouvrier luimême ; les papiers peints, les tapis contribuent à assainir, à orner la demeure d’un grand nombre d’entre eux. Du temps de Henri IV, les appartements du Louvre ôtaient

LUXE ET TRAVAIL 79

si mal clos et les boiseries si mal jointes, que, pendant l’hiver, le roi trouvait à son réveil sa moustache gelée. Aujourd’hui, l’artisan lui-même habite des maisons dont les portes et les fenêtres sont bien closes. C’était autrefois un grand luxe que les miroirs ; rien n’annonçait qu’ils pussent devenir un objet populaire. Voyager, même aux portes de la ville, était un luxe aussi, et la plupart des habitants de Paris mouraient sans avoir franchi la banlieue. Les ouvriers n’allaient jamais respirer un seul dimanche à la campagne, ils se rendaient à la barrière pour y boire. Autant de perdu pour la vie .de famille, et trop souvent aussi pour l’hygiène et pour la morale 1...

Un mot seulement de l’art et de la science. Le luxe des objets d’art s’est propagé par des imitations économiques , de même que les procédés d’argenture ont répandu l’usage des couverts, de même que le meilleur marché a rendu vulgaire l’usage des montres. Les chefsd’œuvre sont reproduits moyennant des réductions habiles dans des matières moins coûteuses, à l’usage de la masse ? Ainsi l’art se popularise ; il offre des modèles qui, outre les plaisirs si nobles et si doux que leur possession procure , aident au goût à lutter contre les causes de décadence. L’art du dessin, dont les éléments ne seront plus ignorés par la grande majorité des jeunes ouvriers d’ici à quelques années, rendra plus complète l’intelligence de ces œuvres d’élite; par d’heureuses applications à l’industrie, il maintiendra cette supériorité de la France qu’elle doit à son esprit, à son goût, à ce don d’éblouir ou de charmer qu’elle a su mettre partout, dans sa langue, dans sa littérature et dans ses modes.

La musique non plus, ce charme des heures de loisir, n’est pas en dehors de cette éducation et de cette diffusion du sentiment du beau. Le goût populaire a su, dans des concerts où se porte la foule, apprécier les œuvres les plus grandes et les plus fortes, et il a fallu avouer que si, dans les représentations de la scène, son admiration ne se trompait pas sur les beautés des plus grands maîtres, il n’est pas resté plus indifférent devant Mozart et Beethoven que devant Corneille et Molière.

saîisfa^Mn" '“r ““mun qui touche encore aux

saiistactions du cœur et de l’esprit.

e ses enfants, des absents et des morts, était un Iuxp à ^usage des seuls riches. La photographie Fa vulgarisé Ille

distances, et même àT,n t. es armés™ possessions d'I

TOnirs cnnlen ‘a'*"*'?''™ et de sou-

à ouvra °e !rrf T °™e 'a table

foi -Ut”’ ® cœur, autant que la main aime à

feu. leter selon le caprice de l’heure et de la pensé™

Et le livre, par les progrès d’un bon marché inouï ne

des w' exclusivement à l’usa"-e testes' lettrés ? C’est le meuble descham-

oisTvif ,| l\h compagnon des heures

. 1 S a^it seulement de le bien choisir, comme on

c oisit ses amis. Son influence peut être grande en bien e en mal; moins on lit, plus on est porté\ accoS confiance a ce qu’on lit. « Je crains, disait un ancien 1 honime d un seul livre. » Un seul livre, ou du moins peu de livres bien choisis et sans cesse relus, peuvent faire en revanche le plus grand bien ; on s’assimfle alorl ou ce qu is ont de bon. C’est- comme un^âme exce lente que 1 on mêlerait à la sienne. '

Enfin l’enseignement, sous des formes plus élevées mm 1-mstruction primaire, n’a-t-il pas cess! d’éUe le luxe exclusif des classes aisées? Tant de causeries com^ celles-ci, éUblies sur toute la surface de la en son la preuve. Et ne pensez pas qu’il n’y ait que le peuple oui y gagne . Non, croyez-le bien ; ceux qui les font, ces libres conlerences, s applaudissent de ce contact comme d’une bonne fortune. Ce contact avec les masses, il nous oblige a nous dépouiller, pour ainsi dire, .le nos formules trop savantes, a tirer au clair pour nous-mêmes nos propres Idées à entrer en communication directe avec le bon sens

m 1 1 comme cela arrive souvent aux savants

nPiwP- ®"I* U “ ®>’We savoir un

fesnrinhV?"* . flh’est-ce que

1 espiit ou 1 ame n’est point?

LUXE ET TRAVAIL 81

Non, au moral comme au physique, la lumière qui éclaire ne suffit pas; il n’y a de fécond que la flamme qui échauffe, et le foyer de cette flamme, je m’en aperçois en vous parlant, c’est la sympathie humaine, c’est la frafernité des intelligences et des cœurs! Quel plus beau

(Il jpectacle que celui-ci ; les âmes de tout un peuple mises

in possession de ce monde idéal et infini de la forme, du son, de la couleur, de la pensée. On parle de démocratie. Ah ! la vraie démocratie, la voilà, c’est celle qui élève tout le monde sans abaisser personne.

Voilà le luxe, le seul luxe que l’économie politique justifie en condamnant tous les abus, tous les excès que flétrit la morale. L’économie politique n’approuve que le luxe civilisateur, que le luxe qui enrichit les nations en ouvrant à la production des sources fécondes, et non celui qui tend à tarir ces sources. Que le luxe fasse alliance avec l’utile, avec le beau, en respectant ce qui est honnête, qu’il rayonne alors sur le travail; et les ^ moralistes cesseront de le maudire , et les économistes

Ine s’en alarmeront plus ; et les amis de l’humanité lui

sauront gré moins encore du bien qu’il fait au riche que des bienfaits qu’il répand directement ou indirectement sur les classes moins favorisées !

LA PROPRIÉTÉ

Messieurs,

Le sujet dont je me propose de vous entretenir est bien vieux dans le monde; il a été si souvent traité qu’on

pourrait former une bibliothèque avec les livres ou’il a fait naître. • ' ^

Pourtant il semble plus nouveau que jamais, tant il a reçu une nouvelle et souvent triste opportunité. La question de la propriété n’a jamais peut-être, autant que dans ces vingt dernières années, occupé de place dans les discussions, ni tant agité la société. Qui de vous ne sait que la propriété a été souvent présentée sous des traits défavorables, même odieux? On l’a montrée aux masses comme une sorte de divinité implacable qui se nourrirait de victimes humaines, comme une usurpatrice qui a fait sien ce qui devait appartenir à tous. Qu’est-ce, aux yeux de ses adversaires, que la propriété? Une institution de privilège et de monopole, funeste par sa nature même à la masse des hommes, et destinée à disparaître devant les progrès de la démocratie. Le mot ; La propriété, c’est le ml, est fameux. Que répondent à ces attaques les partisans de la propriété? Les uns ne repoussent pas la nécessité de la démontrer. D’autres répondent que la propriété est un lait qui se passe de preuves. C’est, à les en croire, un de ces principes cachés dans la nuit des temps, un de ces fondements sacrés de la société, nécessaires, mais inex-

LA PROPRIÉTÉ

plicables, qui sont parce qu ils sont, et auxquels on risquerait de porter atteinte si, même à bonne intention et pour les défendre, on en approchait la lumière et on y portait la main. Vous dirai-je que Je crois au contraire que la propriété se recommande par des motifs très-solides et très-clairs, quand on ne met pas des subtilités à la place du bon sens? Vous dirai-je que, à force d’être respectueuse, cette méthode qui renoncerait à l’examen et à la discussion, ne me paraît pas fort prudente? Elle livre ce quelle a l’air de vouloir protéger. La propriété est un fait nullement surnaturel, bien qu’elle ait, comme beaucoup d’autres faits d’une nature permanente et universelle, ses fondements dans l’ordre que Dieu a donné au monde. Dans l’état d’avancement de l’économie politique et des sciences sociales, elle invoque des raisons tout aussi valables que la liberté du travail ou d’autres vérités, sur lesquelles il n’y a plus guère aujourd’hui de dissentiment dans la masse immense des bons esprits de toutes les nations. Les classes laborieuses, qui si souvent entendent la critique, doivent entendre la défense. C’est pourquoi je n’éprouve aucune hésitation à porter devant vous la question des fondements de la propriété et de son utité sociale, j’allais dire de son utilité démocratique et populaire.

Je veux d’abord vous mettre en garde contre certaines préventions et certaines apparences. Je sais aussi bien que vous que la propriété n’est pas toujours acquise par de légitimes moyens. Si on l’envisage dans l’histoire, on la trouve trop souvent fondée sur la force et la conquête. D’injustes privilèges lui ont fréquemment servi de fondement. La réponse à cette objection, c’est qu’on peut attaquer de la même façon les choses les plus dignes de respect et les plus utiles à la société : la religion et la philosophie, le pouvoir et la liberté, la famille et la patrie. Rien de ce qui est humain n’échappe à l’erreur et à l’abus. Un poète populaire, Béranger, a dit dans sa chanson la Sainte Alliance des peuples :

Près de la borne où chaque État commence,

Aucun épi n’est pur de sang humain.

Malheureusement rien n’est plus vrai, et ce n’est pas seulement à l’origine des sociétés que les épis ont été j abreuvés de cette sanglante rosée. Aujourd’hui encore,

j dans nos temps de civilisation et quand les États sont déjà

I bien vieux, le sang coule à flots sous nos yeux au nom de

la nationalité. Et pourtant, qui donc ignore que la division I du genre humain en différents corps de nations, cause

1 de bien des guerres, a été une nécessité, et malgré tout,

un grand bienfait pour l’humanité, qui ne s’est développée qu’à cette condition et sous cette forme? J’espère vous convaincre que le mal qui s’est autorisé du nom et du préte.xte de la propriété, n’en a été, de même, que la rançon en quelque sorte inévitable, et de plus, qu’elle est allée s’épurant, se perfectionnant, se rapprochant de plus en plus du travail et de cet idéal de justice que nous ne devons pas perdre de vue pour juger les institutions humaines. La propriété a encore contre elle, auprès de la masse populaire, une autre apparence fâcheuse. On la confond tantôt avec la classe des propriétaires, tantôt avec l’opulence, qui, à tort ou à raison, et le plus souvent à tort, n’est pas vue d’un bon œil par la masse nécessiteuse.

Disons un mot d’abord de cette confusion. La classe des propriétaires se compose d’hommes, c’est-à-dire qu’il s’y trouve un mélangcrde bien et de mal. Un adversaire moderne de la propriété tantôt compare les propriétaires à des sangliers, tantôt à des tigres (1). Ce sont de ces aménités de polémique qui ne tirent pas à conséquence. Je n’en avoue pas moins que les propriétaires ne donnent pas toujours à la propriété les caractères les plus aimables qu’on puisse imaginer. S’il y en a de bons, et c’est la masse, il y en a de durs aussi, et c’est , toujours à ceux-ci qu’on pense. Et puis, ce propriétaire

exerce des droits qui, par eux-mêmes, ne sont pas toujours agréables pour le prochain. Le propriétaire, quelle fâcheuse image je réveille dans l’esprit de l’ouvrier! c’est le terme à payer, triste échéance qui se pose quelquefois comme un problème insoluble; c’est la dette à

(1) M. Proudhoii

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