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rembourser au créancier qui n’attend pas, c’est le dégât qu’il faut rembourser, c’est aussi la borne qu’on rencontre sur son chemin; en un mot, le propriétaire donne l’idée au pauvre de tout ce que d’autres ont et de ce qu’il n’a pas lui-même. En faut-il davantage pour expliquer que la propriété ne soit pas tout ce qu’il y a de 4
plus populaire au monde?
Confondre la propriété avec la fortune est une seconde confusion que je vous signale. Pour que la propriété existe, est-il besoin qu’elle s’étende à de vastes domaines, s’il s’agit de terres; à de grosses sommes d’argent ou à la possession d’une masse considérable de produits, s’il s’agit de biens mobiliers? Qu’elle s’applique seulement à une cabane, à quelques outils, à quelques pièces de monnaie, c’est toujours la propriété. Le degré n’y fait rien. C’est ce qu’on appelle, dans les discussions savantes, une question de principe. On pourrait tout aussi bien se demander si la propriété est légitime, quand bien même il n’y aurait sur la terre que des propriétés microscopiques.
Entrons donc dans la question même. Parlons d’abord du principe de propriété. Je dépouille tout l’appareil métaphysique dont on l’entoure. Écartons les philosophes et les jurisconsultes. Abordons le sujet avec notre simple bon sens. *
Ma plus grave autorité sera la fable de La Fontaine ; la Belette et le Lapin. La voici en abrégé. Tandis que Jean lapin est allé faire sa cour « à l’aurore, » c’est-à-dire s’est levé de bon matin, et qu’il prend ses ébats « parmi le thym et la rosée, » dame belette, qui est « une rusée, » en profite pour prendre possession du trou resté vide.
Qui est bien étonné en revenant au gîte? C’est Jean lapin. -
La belette avait mis le nez à la fenêtre. î
« O dieux hospitaliers! que vois-je ici paraître?
Dit l’animal chassé du paternel logis, llolà ! madame la belette,
LA PROPRIÉTÉ
Que l’on déloge sans trompette,
Ou je vais avertir tous les rats du pays. »
La dame au nez pointu répondit que la terre Était au premier occupant.
C’était un beau sujet de guerre Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant!
« Et quand ce serait un royaume,
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi En a pour toujours fait l’octroi A Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi. »
Jean lapin allégua la coutume et l’usage :
O Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils,
L’ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis. »
Ainsi voilà la question posée.
Les uns disent avec le lapin de La Fontaine : « La propriété est légitime, parce qu’elle est fondée sur la coutume consacrée par la loi. » D’autres ont dit comme la belette : « La propriété est légitime, parce qu’elle a pour fondement une occupation primitive d’un sol ou d’un objet quelconque. »
Eh bien! je vais vous dire tout de suite que l’explication qui fonde le droit primitif de propriété sur la loi ne suffit pas, et qu’elle laisse infiniment à désirer. Si la propriété que la loi garantit n’avait pas d’autre fondement, il n’y aurait rien à en conclure sur sa justice; car, d’une part, il y a eu, vous le savez bien, des lois injustes, et de l’autre, la justice est indépendante de la loi ; elle lui est, comme on a dit, antérieure et supérieure. Voici des exemples : tuer, frapper, voler, ne pas restituer par fraude ce qu’on a promis de rendre, sont des actes injustes. Est-ce que votre conscience ne vous le crie point, quand bien même il n’y aurait pas de lois écrites? Eh bien! cela, c’est ce qu’on appelle le droit naturel. Si je ne prends pas la montre ou la bourse de mon voisin, quand même j’aurais la certitude que personne n’en saura jamais rien, et que par conséquent la loi ne m’atteindra pas, c’est parce que je respecte le droit naturel. Je serais coupable à mes propres yeux, si je manquais à ses prescriptions.
On me dira ; « H y a aussi la sanction religieuse, les commandements de Dieu. » Oui, sans doute, mais le droit naturel , la justice naturelle a son fondement dans la conscience humaine, qui est aussi une émanation de la Divinité. Le droit et le devoir sont choses sacrées par eux-mêmes.
Si la loi sans la justice, née d’une pure et simple convention, était le seul fondement de la propriété, vous comprendrez en second lieu qu il y aurait là de graves inconvénients. D’abord ce serait un fondement bien mobile. On pourrait la modifier et même la détruire législativement. La propriété serait juste ou injuste selon l’idée qui passerait dans la tête du législateur. Dans un pays exposé aux révolutions, combien le droit serait changeant! Non, Messieurs, ne croyons pas qu’il suffit que le gouvernement s’appelle république ou monarchie pour changer cette chose sacrée, le droit! Si la propriété résultait seulement d’une convention, si elle n’avait pas un principe plus élevé, qu’arriverait-il? Le voici : ce que je vais vous dire est de l’histoire.
Dans les pays républicains, tout appartiendrait à l’assemblée ou au pouvoir qui gouverne; dans les pays de monarchie pure, tout appartiendrait au roi, qui est censé auteur de la loi, et qui pourrait dire, comme Louis XIV :
L’État , c’est moi. J’ai nommé Louis XIV. En effet,
Louis XIV, ce type du souverain absolu, croyait qu’il n’y avait en France d'autre propriétaire que lui. Ceux que nous appelons propriétaires n’avaient que 1 usufruit de leur bien par pure tolérance. Il n’avait pas inventé cela.
Non ; de bonne foi il répétait ce qu’enseignaient la plupart des légistes de ce temps. C’est ainsi qu’il écrivait dans son Instruction au Dauphin : « Les rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine ^
et libre de tous les biens qui sont possédés. » Dans un écrit intitulé Testament politique de M. de Louvois, on lit ce qui suit, adressé au prince lui-même ; « Tous vos sujets, quels qu’ils soient, vous doivent leur personne, leurs biens, leur sang, saris avoir droit de rien prétendre. En vous sacrifiant tout ce qu'ils ont, ils font leur devoir, et ne vous donnent rien, puisque tout est a vous. »
LA PROPRIÉTÉ
Eh bien! il y a un autre souverain, aussi puissant pour le moins que Louis XIV, je veux dire Napoléon I«% qui a répondu à cela. En pleine séance du conseil d Etat, il s’écriait un jour : « La propriété est inviolable. Napoléon lui-même, avec les nombreuses armées qui sont à sa disposition, ne pourrait s’emparer d’un champ; car violer le droit de propriété dans un seul, c’est le violer
dans tous'. »
Ainsi vous comprenez le danger qu’il y a à faire de la loi, qui change et qui dépend de nos volontés, l origine unique du droit de propriété. Dans cette supposition, ce n’est plus une chose individuelle que la propriété. Comme la loi, qui est censée la faire naître, elle appartient à l’État, propriétaire unique et absolu. Théorie menaçante, non pas seulement pour les propriétés, mais
pour les personnes.
Si l’État peut se jouer de ma propriété, pourquoi respecter la liberté du travail, cette propriété des bras et de 1 intelligence ? Aussi , dans tous les pays où la propriété n’est pas respectée, sachez bien ceci : le travailleur est horriblement opprimé. Il en est ainsi dans beaucoup de contrées de l’Orient. Il en était ainsi dans 1 antiquité, où le travailleur était esclave. C’était de même chez nous, dans une forte mesure, avant la révolution de 1789. Le droit de travailler était, en ce temps-là , ainsi que le droit de posséder, considéré comme étant du domaine royal ; en d’autres termes, travailler était un privilège que l’autorité supérieure pouvait seule accorder. Ni 1 exercice du travail, ni le fruit du travail, n’appartenaient au travailleur. Quel système. Messieurs, que celui qui mène à de telles oppressions, en méconnaissant l’idée du droit, et qui ose dire : « Tout est à l’État, personnes et biens! et quel intérêt ont les travailleurs à ne pas admettre cette omnipotence de l’État sur les propriétés qui aboutit à la confiscation des personnes! Non, la loi n’a pas le droit de tout faire, dans le cas même où elle en aurait le pouvoir !
Et maintenant, vous l’avez compris : malgré tout ce que peut dire le lapin de La Fontaine, qui avait i‘aison de réclamer son terrier, mais qui n’en donnait pas les meil- ,
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tendue, de s’en dire les propriétaires, et de repousser par la force toute tentative de culture faite par d’autres que par eux. Robinson Grusoé aurait donc pu se croire seul et unique propriétaire de toute son île, même de la partie qu’il ne cultivait pas, et tirer des coups de fusil aux voyageurs qui auraient voulu prendre possession de la partie qu’il n’avait pas transformée par son travail. De bonne foi, ne serait-ce pas absurde? La première occupation, c’est notre droit vis-à-vis des choses et visà-vis de nos semblables. Elle légitime l’appropriation de tout ce qui n’est pas occupé antérieurement ; mais encore faut-il qu’elle se soit manifestée par une prise de possession sérieuse, par des efforts prolongés, méritoires, par une modification que ces efforts ont fait subir à l’objet occupé, en un mot, par le travail.
Le travail, effort méritoire mis à l’origine de la propriété, quelle révolution dans les idées qui la faisaient naître de la force! Vous verrez dans un instant que le travail n’a pas cessé d’être le fondement général de la propriété, et je tirerai cet enseignement du spectacle de notre société même. Mais je vous demande encore quelques minutes à peine pour vous montrer que le travail venant après la première occupation est bien le fondement de la propriété. Quelle promesse pour l’avenir il y a dans cette explication par le travail persévérant, instruit, habile, que l’épargne accompagne I Combien c’est là un fondement propre à rattacher la démocratie à la propriété !
Un grand écrivain, J.-J. Rousseau, Messieurs, avait d’abord attaqué lapropriété. Il avait écrit contre elle ceslignes depuis lors bien des fois citées : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est a moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, que de meurtres, de misères et d’horreurs n’eùtpoin t épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous « d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous ou- « bliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à « personne. » Cela se trouve dans son Discours sur rinégalité
des condilions, où il exalte les mérites des sauvages, qu’i croit exempts de maladies et de vices, ce qui est faux, car ils ont beaucoup de rhumatismes et d’autres maladies, et j’ajouterai, au point de vue des vertus qu’on leur prête, qu’ils sont souvent cruels, vindicatifs et ivrognes. J.-J. Rousseau adressa ce livre, où il faisait l’éloge des sauvages, à un autre grand homme du dernier siècle, à \oltaire, avec lequel il n’était pas encore brouillé. Or, Voltaire, qui, fort épris de théâtre , de poésie, d’élégance et de tout ce qui fait la civilisation commode et brillante, n’avait pas le môme goût que Rousseau pour la vie sauvage, lui répondit de la façon la plus piquante : « On n’a jamais employé tant d’esprit à nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j’en ai perdu l’habitude, je sens malheureusement qu’il m’est impossible de la reprendre et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux plus m’embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada; premièrement, parce que les maladies dont je suis accablé me retiennent auprès du plus grand médecin de l’Europe, et que je ne trouverais pas les mêmes secours chez les Missouris; secondement, parce que la guerre est portée dans ces pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j’ai choisie, auprès de votre patrie où vous devriez être. » En effet, J.-J. Rousseau était de Genève, et Voltaire habitait tout près de cette ville, à Ferney, sur les frontières de la France.
Eh bien, J.-J. Rousseau, qui avait attaqué la propriété en même temps que la civilisation, sembla s’en repentir quand il écrivit un livre sur l’éducation, et voici comment, à l’aide d’une scène habilement arrangée, que je vais vous lire, il s’y prend pour inculquer à son Émile, c’est le nom de son élève, la première notion de propriété, et lui montrer qu’elle a réellement sa première origine dans le travail, sous la condition d’une occupation antérieure.
LA PROPRIETE
« Il s’agit, dit-il, de remonter à l’origine de la propriété; car c’est de là que la première idée en doit naître. L’enfant vivant à la campagne aura pris quelque notion des travaux champêtres; il ne faut pour cela que des yeux, du loisir, et il aura l’un et l’autre. Il est de tout âge, surtout du sien, de vouloir créer, imiter, produire, donner des signes de puissance et d’activité. Il n’aura pas vu deux fois labourer un jardin, semer, lever, croître des légumes, qu’il voudra jardiner à son tour.
« Par les principes ci-devant établis, je ne m’oppose point à son envie ; au contraire, je la favorise, je partage son goût, je travaille avec lui, non pour son plaisir, mais pour le mien, du moins il le croit ainsi; je deviens son garçon jardinier; en attendant qu’il ait des bras, je laboure pour lui la terre ; il en prend possession en y plantant une fève, et sûrement cette possession est plus respectable que celle que prenait Nunès Balbao de l’Amérique méridionale au nom du roi d’Espagne, en plantant son étendard sur les côtes de la mer du Sud.
.« On vient tous les jours arroser les fèves, on les voit lever dans des transports de joie. J’augmente cette joie en lui disant; « Cela vous appartient, » et, lui expliquant alors ce terme appartenir, je lui fais sentir qu’il a mis là son temps, son travail, sa peine, sa personne enfin; qu’il y a dans cette terre quelque chose de lui-même qu il peut réclamer contre qui que ce soit, comme il pourrait retirer son bras de la main d’un autre homme qui voudrait le retenir malgré lui.
« Un beau jour, il arrive empressé, et l’arrosoir à la main. O spectacle! ô douleur! toutes les fèves sont arrachées, tout le terrain est bouleversé, la place même ne se reconnaît plus. « Ah ! qu’est devenu mon travail, mon ouvrage, le doux fruit de mes soins et de mes sueurs ? Qui m’a ravi mon bien? qui m’apris mes fèves? » Ce jeune cœur se soulève ; le premier sentiment de l’injustice y vient verser sa triste amertume; les larmes coulent en ruisseaux; l’enfant désolé remplit l’air de gémissements et de cris. On prend part à sa peine, à son indignation ;
on cherche, on s’informe, on fait des perquisitions. Enfin on découvre que le jardinier a fait le coup ; on le fait venir.
« Mais nous voici bien loin de compte. Le jardinier apprenant de quoi on se plaint, commence à se plaindre plus haut que nous. « Quoi ! Messieurs, c’est vous qui m’avez ainsi gâté mon ouvrage ! j’avais semé là des melons de Malte, dont la graine m’avait été donnée comme un trésor, et desquels j’espérais vous régaler quand ils seraient mûrs; mais voilà que, pour y planter vos misérables fèves, vous m’avez détruit mes melons déjà tout levés, et que je ne remplacerai jamais. Vous m’avez fait un tort irréparable, et vous vous êtes privés vous-mêmes du plaisir de manger des melons exquis. »
« Jean Jacques. — Excusez-nous, mon pauvre Robert.
. Vous aviez mis là votre travail, votre peine. Je vois bien
que nous avons eu tort de gâter votre ouvrage ; mais nous vous ferons venir d’autres graines de Malte, et nous ne travaillerons plus la terre avant de savoir si quelqu’un n’y a pas mis la main avant nous.
« Robert. — Eh bien ! messieurs, vous pouvez donc vous reposer, car il n’y a plus guère de terre en friche. Moi, je travaille celle que mon père a bonifiée; chacun en fait autant de son côté, et toutes les terres que vous voyez sont occupées depuis longtemps.
« Émile. — Monsieur Robert, il y a donc souvent de la graine de melon perdue?
, « Robert. — Pardonnez-moi, mon jeune cadet; car il
ne nous vient pas souvent de petits messieurs aussi étourdis que vous. Personne ne toucheau terrain de son 1 voisin; chacun respecte le travail des autres, afin que le
sien soit en sûreté.
! « Émile. — Mais moi, je n’ai pas de jardin.
! « Robert. — Que m’importe? si vous gâtez le mien, je
ne vous y laisserai plus promener, car, voyez-vous, je ne veux pas perdre ma peine.
c( Jean-Jacques. — Ne pourrait-on pas proposer un ari rangement au bon Robert; qu’il nous accorde, à mon pe-
tit ami et à moi, un petit coin de son jardin pour le cultiver, à condition qu’il aura la moitié du produit.
LA PROPRIÉTÉ 95
« Robert. — Je vous l’accorde sans condition. Mais souvenez-vous que j’irai labourer vos fèves si vous touchez à mes melons.
« Dans cet essai de la manière d’inculquer aux enfants les notions primitives, on voit comment l’idée de la propriété remonte naturellement au droit de premier occupant par le travail. »
Eh bien! je ne vous ai pas dit autre chose que ce que dit au jeune Emile le jardinier Robert.
^ Le travail, voilà doncl’origine première de la propriété ; c’est l’opinion de Rousseau arrivé à toute la maturité de son génie, c’est l’opinion des économistes de son siècle et aussi du nôtre ; le travail, disons-nous, rendu sacré lui-même par le respect dû à la personne humaine.
Mais ici se placent les objections. On crie à l’usurpation. Celui qui, même par le travail, aoccupé la terre,aurait pris la place des autres et nui par là à ses semblables. Il les aurait donc rendus plus pauvres à jamais. Eh bien! cette objection spécieuse tombe devant l’examen. Si elle était fondée, si je la jugeais telle, croyez-le , je ne viendrais pas ici plaider la cause de la propriété au nom du droit et de injustice, ou bien je me rangerais au nombre de ses adversaires ; ou si, sentant combien elle est conlorme à tous les instincts de la nature humaine, el nécessaire à la société, je ne pouvais me jeter dans unparti aussi extrême, je n’aurais garde d’insister sur le côté du droit, je ferais comme ceux qui disent : « Voilons la face de In justice; proclamons que la propriété a toujours existé, et passons outre. »
Mais non. Messieurs, il nous faut la justice, nous la voulons ! tant que nous ne serons pas sûrs de l’avoir pour nous, nous ne passerons pas outre! Et comment ce qui est bon, utile, serait-il injuste?
Pour montrer que la propriété n’est pas une usurpation, je ne reinonterai pas à la naissance du monde. On pourrait me dire comme à l’intimé dans les Plaideurs de Racine ; « Avocat, passons au déluge ! » Allons aux États- Unis,^ ou, sans nous déranger, écoutons les voyageurs et Ses récits qui en arrivent. Ce qui s’y passe aujourd’liiri est 1 image de ce qui s’est passé dans les temps primi-
tifs ; la nature humaine et la nature des choses sont toujours et partout les mêmes.
Un homme né dans le pays même , ou un de ces émigrants qui viennent y chercher fortune, ou même un de ces pauvres Irlandais qui s’y rendent en masse, trouve là des espaces vides. L’état les vend à bas prix. Gela se paye combien? 1 dollar l’acre, c’est-à-dire environ 5 francs. Où est l’usurpation? Tout le monde peut en prendre. Ce que je dis des États-Unis a lieu également dans une de nos possessions françaises, en Algérie. Il y a là aussi des terres publiques non cultivées vendues par l'État pour rien. On le comprend; elles sont infestées souvent par le palmier-nain. Là, comme aux États-Unis, tout est à faire. Il faut arracher la plante parasite, labourer, semer, récolter. Mais, dites-vous, cet homme qui use ainsi d’une terre non occupée n’en est pas moins un privilégié. Un privilégié ! Songez-y; le privilège dont il jouit, beaucoup d’entre vous et qui ne sont pas des plus heureux se montrent peu soucieux de l’exercer. Vous n’iriez pas là volontiers. La terre nue ! savez-vous ce que c’est? G’est la ronce et le reptile, c’est le marécage pestilentiel, c’est la lutte, c’est la souffrance sous les formes les plus pénibles ; c’est souvent la mort, arrivant à la suite de privations horribles et de maladies qui consument lentement l’héroïque pionnier, sur lequel des sophistes appellent la malédiction! On croit que c’est la terre qui a fait le propriétaire primitif. Grande et capitale illusion par laquelle on trompe l’esprit des travailleurs! La vérité est que c’est le propriétaire qui, à force de labeur, a fait la terre, en tant que valeur. Gela est si vrai qu’on a souvent accordé des primes à cetix qui se livraient à ces cultures ingrates et pénibles. On considérait qu’ils rendaient un service; on n’avait garde de croire qu’ils commissent une usurpation. Voilà le jugement du bon sens, le cri de la vérité, le résultat évident de l’expérience telle que la montre ce qui se passe aujourd’hui dans les terres neuves.
Est-ce que cela ne réfute et ne confond pas ce mot de nos jours si fameux : La propriété, c'e^t le vol ? L’auteur de ce mot et du livre qui en est le commentaire était assu-
La propriété 97
rément un homme de beaucoup de talent(l). G’étaitunécri- • vain remarquable, quoique fort inégal, un penseur plein de verve, mais souvent obscur et presque toujours paradoxal. Son originalité et sa puissance dans la polémique lui ont créé une célébrité qui assure plus de durée à son nom qu’à ses écrits. IMais laissez-moi vous dire que les attaques contre la propriété qu’il nous présente comme des idées neuves sont, au contraire, extrêmement anciennes. Platon, chez les Grecs, a critiqué la propriété dans sa République imaginaire. Un écrivain du xvu siècle, le célèbre Thomas Morus, a imaginé une Utopie, c’est le titre même de son livre, où la propriété est attaquée et le communisme glorifié. Je vous ferai remarquer que, bien que peu fondées en elles-mêmes, ces critiques de Platon, de Morus et de plusieurs autres, étaient loin de manquer autant de prétextes sérieux que de nos jours. Dans l’antiquité païenne, c’est-à-dire quand le philosophe Platon écrivait, la force, la conquête, d’esclavage, cette propriété odieuse de l’homme par l’homme, servaient de base à la société. Au xvie siècle , la propriété avait la forme des privilèges féodaux, et le monopole était partout. La propriété acquise par le travail, l’épargne, le commerce, existait, mais non comme fait dominant. Les abus de la propriété étaient frappants. Il était fâcheux, mais naturel, que l’on s’en prît au principe lui-même, au lieu de n’en critiquer que les applications vicieuses ; c’est la marche trop fréquemment suivie par l’esprit humain.
Je lisais, il y a quelque temps, un écrit assez peu connu d’un écrivain de l’ancienne France, Étienne Pasquier. Get écrit, intitulé ; Le pourparler du prince, a la forme du dialogue. Un forçat y soutient, contre le garde-chiourme, que les \rais voleurs ne sont pas ceux qui vont au bagne, mais les propriétaires. Voilà l’idée que la propriété c’est le vol! Ge vrai philosophe de bagne prétend, en effet, que la propriété est un vol fait primitivement sur le domaine commun, et le vol une simple restitution que se font à eux-mêmes les pauvres gens qu’on a dépouillés, et qui n’ont pas d’autres moyens de rentrer dans leurs droits. Que
(1) M. Proudhon.
ECONOMIE POLITIQCE POPULAIÎIË
dites-vous de ce raisonneur qui veut nous faire accroire que le vol n’est qu’un retour à la justice? Vous souriez, et votre sourire est la condamnation de pareils sophismes. Avec le même cynisme, il raconte qu’il s’est peu à peu encouragé au vol en considérant qu’il avait de nombreux confrères dans toutes les classes de la société, « lesquels je voyois, encore que par mot déguisé, estre d’un mesme mestier que moi, estant loisible à un chacun de rançonner son compagnon jusques à la moitié du juste prix; » bref, tous les hommes, marchands et autres, font le métier de voleurs, seulement avec moins de franchise et de sincérité. Ne voilà-t-il pas un voleur bien impudent? Parce que les marchands trompent quelquefois sur la marchandise, il se fait un droit et un jeu du métier de voleur! Et encore : « Le larron est celui qui, troublant l’ordre de nature, voulut attribuer à son usage particulier ce qui estoit comme à tous. Ce ne suis-je donc point, disois-je, qui doive être appellé larron, mais celuy qui premier mit bornes aux champs, celui qui entoura de mur les bourgades, bref celui qui plein de doute et soupçon fortifia les frontières de son pays à l’encontre de son voisin, et tous ceux généralement qui establissent toutes leurs lois sur cette particularité d’héritage et possession ! » Vous le voyez ; c’est toujours la même idée qu’il y a eu usurpation, vol positivement commis par une minorité propriétaire sur la masse du genre humain. Eh bien ! nous avons répondu, au nom du droit, et à l’étrange interlocuteur que vous venez de voir en scène, et aux accusateurs plus habiles et plus honnêtes de la propriété. Qui donc méconnaîtrait encore que rien n’est plus faux, plus complètement chimérique que cette accusation d’usurpation d’un sol à peine productif et souvent infertile et insalubre avant le travail ?
On dira, ou plutôt on a dit : « Mais enfin on a pris la place, et d’autres ne la peuvent plus prendre. Moi, ouvrier, je ne trouve pas un champ vacant. Pourquoi d’autres détiennent-ils la propriété de ces champs auxquels j’appliquerais mon travail volontiers? » La réponse est que la dépossession des autres serait injuste et funeste. Pour bien cultiver la terre, il faut lui faire subir des préparations
La propriété
nombreuses et profondes qui deviennent inséparables du sol lui-même. La propriété foncière c’est moins l’instrument à l’état de nature, qui ne valait presque rien sans travail, que l’instrument perfectionné. Une terre cultivée est comme un laboratoire, une usine. Tout ce que le possesseur y a mis de fécondité par son travail et son capital lui appartient, ce qui de fait et de droit emporte la propriété du fonds.
Ainsi les faits attestent que la propriété foncière n’a pas le caractère particulier de privilège qu'on a prétendu y voir. Elle ne donne pas plus de revenus que l’industrie et le commerce. Elle a aussi des risques à courir. Elle exige des capitaux souvent énormes. En second lieu, elle est achetée à chaque instant par le capital mobilier. Cela lui ôte encore le caractère de privilège qu’on a cru lui être inhérent en face des autres formes de la propriété, dans lesquelles semble éclater plus visiblement la présence du travail.
Voilà pour le droite! l’origine de la propriété : passons à son utilité sociale.
Plusieurs d’entre vous, la plupart, j’aimerais à le croire, ont formé quelques petites épargnes. Quel effet, je vous le demande, produisait sur votre être moral, sur votre conduite, la perspective de cette propriété, car un titre de rente en est une comme un champ ? N’était-ce pas d’exciter en vous des résolutions de travail et d’économie? Eh bien ! voilà ce que fait, en s’étendant à une grande multitude d’hommes, la propriété. Elle est le plus puissant des stimulants aux efforts énergiques et à l’épargne. Sous le régime de la communauté, chàcun n’ayant qu’une part égale au voisin, c’est à qui fera le moins. Sous le régime de la propriété, où la quantité, la puissance du travail, sa qualité, les économies faites par la une sage prévoyance en dépit des grossiers appétits, sont comptées pour quelque chose, pour beaucoup , c’est à qui
fera le plus et le mieux. Il y a eu des essais de communauté des biens. On a remarqué que le niveau y était fixé par les plus paresseux. A quoi bon, en effet, des efforts dont on ne recueille les fruits que dans la proportion d’un quarante millionième, si ouest quarante millions d’hommes? L’essai ne s’est jamais d’ailleurs produit dans de telles conditions, car le communisme n’a jamais pu s’appli(|uer qu’à des sociétés peu nombreuses.
On a cité des preuves frappantes de cette f condité au profit de la masse qui résulte de l’appropriation indisiduelle. Une lieue carrée de terre, dans des conditions moyennes de fertilité, peut nourrir un habitant sans travail. Grâce à 1 intérêt individuel, fortement mis en jeu par la propriété, elle en nourrit mille, quinze cents, deux mille, et même plus. Quel fond de profits et de salaires ! Quelle masse d’épargnes d’où naîtront de nouveaux propriétaires ! Et quel accroissement tout d’abord dans la quantité des denrées agricoles au profit commun !
Ne serez-vous pas frappés de ceci que, dans les contrées où la propriété n’existe point, ou bien est mal garantie, les hommes naissent à peine? Une population misérable, clair-semée et barbare y couvre de vastes espaces.
Il y a encore aujourd’hui, en France, une masse de biens communaux; il y en a môme beaucoup trop : ils produisent beaucoup moins que les biens appropriés. L’Angleterre a livré à l’appropriation individuelle une quantité de ces biens communaux. Le produit s’est accru dans une proportion énorme. Des villages populeux , aisés, ont succédé à la misère. Quel éloge de la propriété individuelle !
L’esprit d’entreprise appliqué à l’industrie manufacturière et au commerce a-t-il donc moins besoin d’aiguillon que lorsqu’il s’exerce sur la terre par le moyen de l’agriculture? Vous êtes-vous demandé quelle est la force qui a créé toutes ces usines, sillonné les mers par des vaisseaux chargés de marchandises, bravé tant de dangers de toute sorte, imaginé et surtout su féconder les inventions utiles, enfin même éclairé et pavé les rues? Est-ce la seule vertu? Je le voudrais. Est-ce la fraternité
LA PROPRIÉTÉ 101
sociale, la charité chrétienne ? Leur part est certes admirable dans la civilisation, mais leur rôle n’est pas celui-là. C'est l’esprit de propriété, l’intérêt individuel qui a fait ces utiles merveilles. Il concourt ainsi à l'œuvre , J utile à tous de la transformation du globe, à l’œuvre
j sociale tout entière. Chaque jour le même esprit enfante
les mêmes prodiges. Faisons au devoir, à la sympathie, à la charité, une place croissante; mais ne nous flattons pas que ces mobiles élevés remplaceront l’action de ce principe fécond, la propriété.
Pour que la propriété ait tout son ressort, suffira-t-il maintenant qu’elle soit indioidueUe ? non, il faut, en outre, qu’elle soit héréditaire, et que le père de famille puisse ■ la transmettre à ses enfants. On l’attaque aujourd’hui
comme un privilège. Sans doute, c'est une chance heureuse pour celui qui hérite, mais c'est un droit, le plus respectable des droits chez celui qui transmet les biens. Le lui ôter, ce serait le dépouiller de l’usage le plus légi- ' lime de sa propriété, ce serait attenter à sa liberté, ce
serait rentrer dans les théories de l’État propriétaire, menant droit à la confiscation, théories funestes au peuple lui-même, que nous venons de signaler et de combattre.
Comment les sophistes qui combattent devant vous Vhêritage ne voient-ils pas qu’il est utile à la masse? Combien de produits ne naîtraient pas si la faculté de laisser leurs biens aux enfants était interdite aux pères ! Pères de famille, combien de travaux , de privations ce titre ne vous a-t-il pas plus d’une fojs imposés ? Sentez-vous votre courage fléchir, vos bras tomber? vous sentez-vous ébranler par les appels de la dissipation et du plaisir? vous pensez à vos enfants.
, Vous reprenez cœur au travail, vous convertissez en
épargne l’argent qu’allait dévorer quelque emploi improductif et peut-être funeste. Quel stimulant que l’esprit de famille ! Laisser l’aisance à ses enfants, 1 encourageante pensée! Otez-la : que d’efforts fructueux, d’inventions profitables vous faites du même coup disparaître! Pas d'héritage! Y avez-vous songé? Mais, pour quelques j sommes insuffisantes à soulager efficacement la misère,
Ày que l’on partagerait entre la masse, ne serait-ce pas la
perspective d’un éternel abaissement pour toutes les familles? Nul capital aggloméré, nulle expérience transmise, nulle tradition; plus de fils qui, prenant pour point de départ l’aisance paternelle, s’élance dans les carrières qui demandent quelque loisir pour être parcourues dignement, avec éclat. Vous aurez peut-être quelques enfants oisifs de moins. Qu’importe, si les pères le sont davantage? Et ces fils oisifs, y en a-t-il beaucoup? Combien y a-t-il de fortunes qui résistent longtemps au désordre, surtout avec la rapide division des héritages qui a lieu chez nous et dans la plupart des pays de l’Europe ?
Mais voici une considération qui est de nature à vous toucher ; j’ai dit que la propriété avait revêtu un caractère moins exclusif, plus démocrati([ue, plus populaire, a mesure que le temps marchait, qu’elle s’était généralisée, étendue à plus de choses et à plus d’hommes, affermie, épurée enfin de ses abus et de ses injustes monopoles. Tout cela prouve que bien loin d’être une institution qui s’en va ou décroît, elle n’a pas cessé de gagner du terrain. Je voudrais avoir le temps de vous raconter l’iiistoire de cette ancienne classe placée au dernier rang qu’on appelait le tiers état, et de vous mon- . trer comment la bourgeoisie, élargissant sans cesse ses rangs, plus riche en devenant sans cesse plus nombreuse, a fait de la propriété mobilière la rivale de la propriété foncière. Ces bourgeois qui firent la révolnlion de 1789, eh bien, c’étaient des descendants de serfs. Depuis lors combien vous citerai-je d’ouvriers arrivés à la fortune, à l’aisance du moins ! Quel vaste capital forment les épargnes populaires, qui sont aussi des propriétés restreintes, sans doute, mais susceptibles d’accroissement! La propriété s’est extrêmement divisée depuis l’avénement du Code civil, qui établit entre les enfants l’égalité des partages, sauf une portion dont le père de famille dispose à son gré. Le travail fait chaque jour des propriétaires.
Veut-on la preuve que la propriété a rarement les proportions de l’opulence avec laquelle on la confond? elle est dans le chiffredes contributions. Il y a quelques années, on calculait qu’il n’y a en France que 8,000 chefs de famille
LA PROPRIÉTÉ
payant au moins 1,000 francs de contributions; il n’y en a que 15,000, approximativement, payant au moins 5C0 francs. Au-dessous de ces cotes, voici le tableau offert par des relevés dignes de foi, il y a peu d’années, et dea puis lors les résultats n’ont pas changé .
chefs de famille
payant 300 fr.
id.
id.
id.
id.
25 et au-dessous.
Et l’on traiterait d’aristocratie une propriété foncière Jont la plus grande partie est entre les mains de ceux qui payent 25 francs de contributions et au-dessous ! La petite propriété a même été tort attaquée de nos ioiirs sous le nom de morceUcment, comme funeste à
l’agriculture. Il est très-vrai que ce morcellement est sur plusieurs points excessif. Prise dans sa généralité, la petite propriété n’en a pas moins produit beaucoup de bien, au point de vue moral et économique. Elle est trèsproductive par l’énergique travail qu’elle développe. Elle forme des millions de familles attachées au sol.
Quant aux maisons, on a estimé que, à Paris, qu’on peut prendre comme type de beaucoup d’autres grandes villes, plus d’un quart a pour propriétaire un homme enrichi par le petit commerce, la truelle, la lime, le rabot. La plupart des autres ont pour maîtres des fils ou petits-lils d’ouvriers et de paysans.
Messieurs, la propriété prendra de plus en plus ce caractère démocratique et populaire dont je vous ai entretenus. Elle deviendra de plus en plus, le passé nous répond de l’avenir, accessible aux masses laborieuses.
Si les paysans aujourd’hui sont en grand nombre propriétaires, les ouvriers laborieux et économes le deviendron à leur tour. Je me reprocherais de faire naître des désirs irréalisables, de même que de flatter trop le tableau de votre situation dont je connais les souffrances. Mais }
enfin tout tend à généraliser le bien-être et à diminuer la somme de misère. La masse des économies augmente. L’instruction, la moralité, l’association sagement prati-
quée non-seulement dans le travail, mais plus encore dans l’épargne et la prévoyance, contribueront, pour une forte part, à accroître le nombre des propriétaires de capitaux, je n’ai nul doute à cet égard.
Déjà, certains essais, que je considère comme des gages d’avenir, ont été faits pour appeler un certain nombre d’ouvriers naguère nécessiteux à la propriété.
On vous a parlé ici des cités ouvrières de Mulhouse. Ces maisons ne sont pas les vastes demeures qu’on a quelquefois construites sous ce nom de cités ouvrières. Ce sont, au contraire, de petites maisons qui appartiennent aux ouvriers eux-mêmes, ou qui leur appartiendront !
dans quelques années. En attendant, ils les louent à un prix très-modéré ; et, par le fait seul de cette location i
régulièrement payée, en vertu d’une combinaison que je !
ne puis vous expliquer en ce moment, ils en sont ou en deviendront, d’ici à peu de temps , propriétaires définitifs. Cette maison, elle peut loger commodément une famille. Il s’y joint habituellement un petit jardin. Vous ^
ne sauriez croire combien ce modèle de propriété ouvrière, imité dans d’autres villes, a déjà produit d’heureux fruits. Les âmes s’y sont épurées, les habitudes ennoblies par l’abandon du cabaret, les corps s’y sont fortifiés. La famille ouvrière, trop souvent dispersée et dissoute par la manufacture, et ne se retrouvant que pour quelques heures de nuit dans de tristes réduits, étroits, incommodes, insalubres souvent, a trouvé là comme un nid où elle se développe; nid d’affections saintes, nid de verdure aussi, où les enfants s'ébattent joyeusement. Messieurs, j’ai défendu la propriété comme une institution légitime, bienfaisante, favorable à la masse humaine. Mais laissez-moi vous le dire en finissant : quand je la rencontre sous cette forme populaire, sous cette forme bénie, je fais plus que la comprendre et la défendre, je m’incline devant elle avec respect et attendrissement. Je souhaite, et c’est plus qu’un vœu, c’est une espérance, je souhaite qu’elle se généralise ' dans une croissante mesure au profit de ces populations laborieuses, dont tout effort mérite d’être encouragé en raison même des difficultés qu’elles ont à vaincre.