LES MACHINES
Messieurs,
La vie du grand ouvrier que je me propose de vous raconter présente le double intérêt qui vient du dévouement a une idée juste et féconde et de l’importance des questions économiques et sociales auxquelles celte idée se rattache. La vie de Jacquard, ce mécanicien de génie, cet inventeur persécuté , cet auteur modeste , mais puissant, d’une des plus grandes révolutions qui aient été accomplies dans le travail, cette vie, prise par son côté le plus général, c’est la question des machines, se posant sous la forme d’un des épisodes les plus frappants qu’offre l’histoire de l’industrie moderne. Cette question des machines, qui touche par tous les points à la condition des ouvriers, elle va vous apparaître, avec sa grandeur, ses difficultés, sa fécondité bienfaisante, précédée par de pénibles épreuves, dans la destinée touchante de cet ouvrier lyonnais. Ceux qui m’écoutent en tireront plus d’un enseignement; mais rassurez-vous : la leçon n’aura rien qui se sente de l’aridité des démonstrations scientifiques; elle naîtra d’elle-même; elle aura pour cadre une biographie dont les ouvriers ont le droit d’être fiers, car il s’agit de la gloire d un des leurs. Tous, en voyant se développer ce caractère si digne, ces mœurs si pures, ce courage dans le malheur, celte patience
presque sublime dans sa simplicité, pourront prendre exemple sur sa vertu, au moins égale à son génie. Sans cette vertu, les merveilleuses facultés d’inventeur de Jacquard n’auraient jamais réussi à triompher de tant d’obstacles venus des choses et des hommes.
Je viens de faire honneur à la classe ouvrière d’avoir produit Jacquard. Faut-il donc que je lui fasse honte de l’avoir méconnu et persécuté? A Dieu ne plaise que j’éprouve la moindre envie de chercher contre les ouvriers un texte d’accusation dans les malentendus douloureux que devait faire naître, au commencement de ce siècle, la question alors mal débrouillée des machines? Non, quand les esprits éclairés hésitaient souvent, quand les économistes ne s’entendaient pas toujours entre eux, comment des hommes peu instruits, et qui pouvaient se croire atteints dans leurs moyens d’existence, seraientils rendus particulièrement responsables? Soyons équitables et d'abord soyons bienveillants dans nos jugements; cela nous aidera à être justes. Il ne s’agit pas d’un reproche pour le passé, mais d’une leçon pour l’avenir. Vous pouvez l’accepter sans honte; cette leçon, c’est l'histoire qui vous la donne.
D’où provenait, avant 1789, la persécution contre les inventions, machines, procédés nouveaux, et contre leurs auteurs? Du régime du monopole . dans l’industrie, du privilège. Ce système des corporations d’arts et métiers qui régnait partout, dans toutes les professions, sous toutes les formes, était incompatible avec l’esprit d’invention. L’invention, alors, c’était un acte séditieux de l’esprit humain; c’était une révolte contre la sagesse des aïeux qui avait cru tout prévoir en réglant tout. A chaque corporation appartenait la possession exclusive de telle fabrication, de telle vente, de tel procédé, de telle matière, de tel instrument, et cela sous la garantie des pénalités les plus sévères. Malheur au téméraire qui viendra troubler ce bel ordre !
Si l’on a lieu de s’étonner de quelque chose avec un pareil régime, ce n’est pas qu’il y ait eu peu d’inventions, c’est qu’il ait pu s’en produire un cei’tain nombre. C’était pur grâce et par tolérance que l’invention se glissait par-