LES MACHINES
fois, grâce à l’autorisation royale, empruntant elle-même >
cette forme du privilège qui lui était en général si fatal. '
Quand Jacquard inventa son fameux métier, tout avait changé de face. En vertu du décret de 1791 rendu par
I l’Assemblée nationale qui affranchit le travail, plus de
corporations, plus d’entraves, liberté pleine et entière laissée à l’industrie et aux inventeurs! La résistance ne pouvant plus venir du privilège désarmé et détruit, d’où viendra-t-elle donc? Ah! c’est ici qu’on assiste à un spectacle pénible. L’invention ne réclamait que la liberté. Eh bien' c’est la liberté qui la persécute. Cela n’arriva pas habituellement, grâce au ciel. Le plus souvent, le travail libre fit bon accueil à l’invention, mais il n’en fut pas toujours ainsi. La liberté avait ses ignorances, ses préventions. C’est de ces défauts qu’il faut qifelle se guérisse, si elle veut être sûre et féconde. On ne se disait pas que la liberté du travail peut entraîner aussi certaines souffrances, qu’elle a aussi ses crises, qu’il n’y a pas de bien absolu. On voulait le progrès, mais sans la rançon qui le paye. On voulait les découvertes qui honorent l’esprit humain et servent la société, mais sans ces interruptions, sans ces déplacements dans le travail qui résultent de l’application des procédés nouveaux et des machines nouvelles. De là cette ligue, non plus de maîtres et de bourgeois contre d’autres maîtres et d’autres bourgeois inventeurs, mais d’ouvriers unis contre un ouvrier, leur frère en travail et en misère. Spectacle navrant que celui-là : le peuple, se tournant pour ainsi dire contre luimême, le peuple, au moment où il voit briller l’auréole de l’invention sur le front de l’un des siens, ne trouvant à lui offrir que des menaces de mort !
, Mais ce ne sera qu’un égarement passager. Les ou-
vriers apprendront avoir un bienfaiteur dans celui qu’ils ont persécuté. Suivons cette expérience pas à pas. Parlons d'abord du temps qui précède et prépare la découverte. Nous raconterons ensuite comment et au prix de quelles luttes l’invention s’est appliquée. Enfin nous . assisterons aux dernières années de Jacquard couronnées d’une honorable aisance, environnées du respect universel, et de l’admiration de son pays , nous pouvons
diie de tous les pays où règne et se déploie l’industrie depuis un demi-siècle.
Jacquard vécut quatre-vingt-deux ans. Né à Lyon le 7 juillet 1752, il était, vous le voyez, en pleine maturité sous Louis XVI. Il s’éteignit en 1834, sous le roi Louis- Philippe. G est, par conséquent, un contemporain, et sa vie apparaît comme un trait d’union entre l’ancien régime industriel de la France et le nouveau. Il vit se transformer la classe à laquelle il appartenait. Il entendit retentir le canon en 1831 contre les ouvriers soulevés au nom du socialisme, comme il avait entendu retentir le canon de la Convention contre les ouvriers ennemis du régime de la 1 erreur. Le souvenir de cet homme excellent est encore vivant dans sa cité natale. Les hommes mûrs se rappellent sa verte vieillesse. Les vieillards racontent comment ils le virent tour à tour l’objet de la haine et celui de l’affection reconnaissante de la ville de Lyon. Où pourrions-nous trouver un sujet mieux approprié au but de ces entretiens et mieux fait pour nous instruire?
Franklin définissait un jour l’homme de la façon suivante : « L’homme est un animal qui fait des outils. » Définition profondément juste, et qui n’exclut pas, bien entendu, les autres attributs d’une noble nature.
Définition à laquelle je donnerais volontiers pour pendant celle d Adam Smith , le célèbre économiste : « L homme est un être qui fait des échanges. »
Faire des échanges et faire des outils, destinée spéciale de notre espèce, à laquelle ne s’élèvent pas les animaux les plus intelligents, ni les singes, malgré leur instinct d’imitation, ni les castors malgré leur habileté comme constructeurs, ni les éléphants malgré le penchant qui les fait vivre en troupe.
Jacquard, Messieurs, réalisa de bonne heure, à la lettre, la définition de Franklin.
VIE DE JACQUARD. — LES MACHINES 109
Tout enfant à quoi s’amuse-t-il? Il fait des outils. Jeune homme, placé d’abord chez un relieur, puis chez un fondeur de caractères, il combine , il perfectionne, il fait des outils. Il en fait pour les imprimeurs. J1 en fait pour les couteliers ; ce fut sa première mésaventure. Un jour, raconte-t-on, qu’il causait avec un coutelier de ses amis, il remarqua qu’une lame de couteau passait par les mains de trois ou quatre ouvriers avant d’être adaptée au manche ; et voici qu’il devient rêveur devant l’établi de l’artisan. « Que rêves-tu donc ainsi ? lui demanda le coutelier. — Tu le verras demain, répondit Jacquard. » Le lendemain matin, en effet, il apporta à la boutique de son ami le plan complet d’une machine qui faisait seule en cinq minutes l’ouvrage de quatre ouvriers en un jour. Le coutelier, trop pauvre pour faire exécuter la machine de Jacquard, se contenta de l’admirer et de la garder dans son atelier comme un chef-d’œuvre. Les apprentis la brisèrent à son insu quelques jours après, tremblant que l’invention, en simplifiant tellement le travail, ne supprimât le salaire de milliers d’ouvriers en coutellerie.
C’est ainsi que Jacquard était frappé comme d’un éclair soudain par des idées de perfectionnement. Quoiqu on ne lui eût pas fait suivre, on ne sait pourquoi, le métier de son père qui était ouvrier en étoffes brochées d’or, d’argent et de soie, et de sa mère qui était liseuse de dessins, il se préoccupa de très-bonne heure de l’art du tissage, il rêva très-jeune au moyen d’y opérer des simplifications ; on peut donc dire de lui qu’il eût été inventeur, à quelque profession qu’il se fût livré, tant l’instinct de la mécanique le poussait et pour ainsi dire le dominait !
Après la mort de sa mère, il revint près de son père et paitageases humbles travaux. Celui-ci mourut bientôt. Voici le jeune homme maître de lui-même et en possession d’un petit héritage. Il l’employa à monter un atelier d étoffes façonnées. Mais ne le savez-vous pas ? certaines facultés semblent souvent s’exclure ; son esprit se prêtait peu à diriger un établissement semblable, il échoua et il s’endetta. C’est dans ces conditions qu’il
épouFa la fille d’un armurier, nommé Boichon. Jacquard aimait cette jeune fille, et il crut aisément le père lui promettant une dot qui ne vint jamais. Il ne s’en aimèrent pas moins. Jacquard fut forcé de vendre la petite maison qu’il avait héritée de son père et réduit à la gène la plus extrême. Sa femme lui rendit courage. Elle avait, quant à elle, une angélique patience et une rare énergie ; elle en donna des preuves dans les malheurs qui allaient suivre : elle consola l’inventeur, elle crut à son étoile. Qu’elle est touchante cette influence de la femme dans la classe ouvrière ! Grande dans toutes les classes, depuis que l’action exercée par la religion chrétienne a fait de la femme la compagne et non plus l’esclave de l’homme, je ne crois pas qu’elle soit nulle part plus sensible que dans la classe pauvre. On a dit qu’elle s’y exerçait quelquefois en mal. J’ai lu, jenesais où, qu’un certain président de cour d’assises, toutes les fois qu'il avait à s’occuper de l’affaire de quelque malheureux criminel, demandait invariablement : « Où est la femme ? » Le sévère magistrat, habitué à n’avoir affaire qu’au mal, ne concevait pas un crime qui n’eût la femme pour instigatrice ou pour complice. Quant à nous, lorsque nous voyons l'ouvrier rangé et ayant une bonne tenue, le foyer respirant un air de propreté, les enfants allant à l’école, le moral de l’homme relevé aux heures de tristesse et d’abattement, assuré que tous ces signes révèlent une main qui se cache, comme le parfum fait deviner la fleur, nous demandons aussi : « Où est la femme ? » et jamais ce soupçon ne nous a trompé !
La femme que Jacquard avait su si bien choisir partagea courageusement ses travaux, accepta sa misère, empêcha son courage de défaillir ; elle crut en lui ! Ainsi fut épargnée au pauvre et persévérant ouvrier cette épreuve suprême de l’inventeur, de se voir méconnu au foyer domestique, et de passer aux yeux des siens pour un oisif qui perd son temps en funestes rêveries. Dure épreuve, qu’avait connue Bernard Palissy, et qui fut, lui-même le raconte, la plus amère parmi tant d’autres.
La triste nécessité qui s’exprime par ces mots : U faut vivre, subsiste pour l’inventeur, et non-seulement il faut
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qu’il vive, mais qu’il fasse vivre les siens. Cruelle nécessité, en effet, pour celui dont le cerveau porte quelque découverte qui exige des combinaisons persistantes, des essais cent fois avortés ou imparfaits, mais nécessité inévitable et devoir sacré! Il n’y a pas. Messieurs, il n’y a pas de génie qui dispense du devoir envers la famille, cette première de toutes les responsabilités. L’exemple de Jacquard est la leçon des vrais inventeurs, et des faux inventeurs encore plus. Combien il en est qui, à la première lueur d’une conception et d’une idée, laissent tomber leurs mains découragées sur leur tâche quotidienne et prennent en dédain le métier qui est leur gagne-pain ! Jacquard ne se fit pas de son génie, qui le loLii mentait pour ainsi dire, un prétexte pour manquer à 1 humble tâche obligatoire. Et j’irais sympathiser avec des hommes, fiers d’un génie qu’ils n’ont pas, et qui font souffiir leur famille! Ce que fit cet inventeur, tout esclave quil était d une pensée qui devait se transformer et rnûlir lentement, vous allez le voir. La fabrique de la soie, industrie de luxe, n’allant plus à cette époque de révo- ^tion, il se mit au service d’un fabricant de chaux de la Bresse, dans les montagnes du Bugey, et gagna péniblement sa vie en chauffant le four de ce fabricant, tandis que sa femme restait à Lyon pour faire valoir une petite fabrique de chapeaux de paille.
Je touche ici à une des périodes les plus pénibles de cette existence si longtemps éprouvée avant d’avoir trouvé le repos. Nous sommes en 1793. La révolution, d abord entreprise au nom de la régénération de la société et de l’affranchissement, est devenue une tyrannie exercée par la capitale, soumise elle-même aune minorité dominatrice. Les caractères les plus purs sont suspects; les Girondins eux-mêmes, malgré leur dévoument à la révolution, sont traînés à la mort. Lyon, comme Caen, comme tant d’autres villes importantes, murmure et s’indigne. Jacquaid fit comme Lyon. 11 avait embrassé avec un enthousiasme candide les principes de la grande révolution qui se plaçait sous l’égide de la liberté et de l’égalité civile, et qui s’inaugurait par la réforme de tant d^abus oppressifs dans le travail. Mais c’était un homiiie dont
les sentiments et les mœurs tenaient au passé ; sa foi religieuse était simple, naïve, toute de sentiment. Il quitta la montagne pour aller rejoindre ses frères ; il prit part à la lutte, lutte héroïque, qui se soutint pendant environ ■ soixante jours contre la famine et contre l’armée de la
Convention, formée de cinquante mille soldats aguerris. ,
Des deux côtés, quoique sous des costumes différents,
I ici sous l’habit du soldat, là sous la blouse du travail-
leur, de braves ouvriers de la campagne et des villes, croyant combattre également pour la bonne cause, tous dévoués certainement aux grandes idées de liberté honnête et d’égalité juste, et pourtant aux prises les uns avec les autres et se renvoyant la mort sans pitié! Ah! qu’une telle vue, citoyens de toutes professions, et placés à tous les degrés de la fortune, nous rappelle à ces sentiments de mutuelle tolérance pour la diversité des opinions, seul moyen de conjurer et de prévenir les guerres civiles ! Malheur à nous, après de telles expériences, si nous prenons l’habitude de regarder comme I
' des pervers dignes de tout châtiment ceux qui ne pen-
I: sent pas comme nous ! L’histoire a fait la f>art, dans les
grands partis qui divisaient alors la France, des intentions honnêtes, de la sincérité et du dévouement. Elle !, en a trouvé chez tous. Élevons-nous jusqu’à cette im- ,
I partialité de l’histoire, à force de nous faire un esprit
équitable, un cœur capable de reconnaître les nobles i
sentiments partout où ils se rencontrent. Echappons à ces haines coupables, qui arment les mains des partis en des heures de fureur à jamais regrettées. Ces haines, voilà '
I les vrais objets des sévérités de l’histoire, au jour où
f elle rend ses arrêts définitifs. Elle les a rendus aujour- |
( d’hui! Les plus cléments, les plus généreux furent aussi
ceux qui étaient le plus dans la vérité politique. La violence sanguinaire eut tort même devant la raison d’État. '
Voilà ce que dit l’histoire. Inclinons-nous devant elle, et tenons compte de ses leçons,
Lyon fut vaincu par la France. Bientôt parut le fameux décret portant la destruction de Lyon, et ordonnant que sur ses ruines on élèverait une colonne avec cette inscription : « Lyon lit la guerre à la liberté, Lyon fut
«Mi
lio
VIE DE JACQUARD. — LES MACHINES
détruit. » ün tribunal révolutionnaire fut installé dans Commum-Anrmchie par des députés de la Convention
s^s r détruisirent nombre de mai-
frfli ^ édifices. La place des Terreaux vit chaque jour, vivtt ee*es marquées, s’installer la guillotine. Sur la
furenIT Promenades des Brotteaux
rent témoins d un spectacle encore plus affreux. Plus
de deux cents citoyens encliainés y furent conduits tous
a la fois pour y être frappés de mort par le canon chargé
des V cttaes“" 'es gémissements
ruL ? ^ été que mutilées parcethor-
,. . ernage. Jacquard dénoncé se cacha. Son asile n était connu que de son fils, âgé de dix-sept ans. Le Jeune
rS!l '"f“™é que l’on avait découvert
maif n """ qe’" devait être arrêté le lende-
nam. Il court au bureau des enrôlements militaires et
d t-il, pour un de ses camarades, afin de rejoindre un regiment en marche sur Toulon. Dans la nuit il se renS auprès de son père : « Partons sans délai, lui dit-il on a découvert ta retraite. Je viens de m’enrôier et de t’en-
oindie ie regiment en marche sur Toulon. » Il était
S -, é ''“Pbe du jour, on pénétrait
ans la retraite de Jacquard. Le père et le fils rejoignirem avec le bataillon deRliône-et-Loire l’armée du Rhin.
r ^ dit que Jacquard, naguère insurgé contre la Convention, changeait ainsi de drapeau. Non, assurément
Demi rie frontière, il combattait sous le dra-
peau de la France, et, pour lui, la révolution ne se confon-
dait pas avec la Terreur. Il se montra, au reste, plein de
dtr ffl? .d’iiei-oïsme. C’était un assez vigoureux sol- ? gure énergique, le teint hâve, un peu courbé déjà
dria'rén'“‘" >’»b"Pde naturefie, soit attitude
e la réflexion qui se penche sur son œuvre. Sur ses
portraits, souvent reproduits avec la soie à l’aide de son propre metier, vous remarquerez encore l’œil méditatif ducheicheur et ces longs cheveux llottants qui, blanchis, donnaient à la tête du vieillard une sorte de dignut Il était de la race de ceux qu’on respecte.
A peine arrivé à l’armée, on le nomma membre du conseil de discipline. Il avait, en cette qualité, la surveillance d’un certain nombre de disciplinaires’ prisonniers dans un petit village près de Haguenau. Tout à coup on entend le canon : « Camarades ! s’écrie-t-il, qui m’aime me suive. Je promets rémission à ceux qui iront demander des fusils pour se battre ! » Quelques instants après, le fils de Jacquard, ce fils unique, hélas ! tombait mortellement frappé et exi>irait dans ses bras.
Le père, désespéré et malade, après avoir quelque temps ' langui dans les hôpitaux, retournait à Lyon. .11 n’y retrouvait plus sa maison ; elle était devenue, comme d’autres, la proie des flammes. Il ne parvint qu’à grand peine à rejoindre sa femme. Il ne lui avait pas été possible de faire connaître à cette compagne de toutes ses épreuves sa fuite soudaine et le lieu de sa retraite, et il la retrouvait dans un grenier, occupée à tendre le linge des blanchisseuses. Elle gardait auprès d elle une généreuse fille qui s’était dévouée à son service et qui, depuis, n’a pas quitté la maison de Jacquard, dont elle a recueilli le dernier soupir. Les époux touchaient au moment d’une réunion durable, et bientôt au terme de leur affreuse misère. L’industrie de la soie se ranimait avec le calme à l'intérieur, et elle allait prendre avec Jacquard un nouvel éclat, II était temps en vérité ! Jacquard approchait de cinquante ans. Cet âge , qui inaugure pour plus d’un le commenment du repos n’allait être pour lui que la pleine maturité de son génie mécanique, et le temps marqué pour des épreuves d’un nouveau genre qui devaient l’atteindre, non plus dans sa famille, non plus dans son corps, mis à l’abri du besoin, mais dans sa sécurité compromise, dans son invention calomniée, et dans ses intentions philanthropiques indignement travesties. Nouveau spectacle qui va se dérouler devant nous et où l’économie politique nous réserve ses leçons.
VIE DE JACQUARD. — LES MACHINES
L’idée qu’avait conçue Jacquard, et qu’il ne réalisa que par une série de tâtonnements, cette idée qui, examinée dans les combinaisons qu’elle met en œuvre, paraît un très-grand effort du génie mécanique, consistait à supprimer l’ouvrière ou l’enfant qui, dans le tissage de la soie, tirait ce qu’on appelait les lacs ou lacets attachés à des cordes nommées sarnples. Elle remplaçait, par un système d’aiguilles et de crochets, ce travail qui exigeait une fatigue extrême, et qui causait au fabricant un surcroît de frais, que la nouvelle invention devait réduire de moitié. Elle supprimait aussi toute une série de liseuses de dessins. Une occasion solennelle de produire son essai de mécanisme se présenta à l’inventeur. En septembre 1801 eut lieu l’exposition des produits de l’Industrie nationale. Cette exposition commençait, pour la seconde fois depuis la révolution, la série de ces expositions nationales d’abord, universelles ensuite, appelées à de si brillantes destinées, et où, grâce au concours du capital et du travail, du génie et de la main-d’œuvre, devait briller au premier rang notre patrie. C’est cette exposition qu’un généreux Anglais, ami de la France, le grand orateur Fox, visitait avec une admiration qui témoignait de nos progrès accomplis. En ce moment, le traité d’Amiens semblait, d’une façon bien trompeuse, le signal d’une paix définitive avec l’Angleterre et avec le monde. Le travail se réjouissait. L’industrie respirait. Même à travers les guerres, elle réalisait d’étonnants perfectionnements. Le métier de Jacquard obtint du jury une médaille de bronze, et un brevet d’invention pour dix ans fut accordé à l’inventeur. Presque en même temps, l’invention d’une machine propre à fabriquer les filets pour la grande pêche maritime, machine qui avait été mise au concours à Paris et à Londres, lui valut une grande médaille d’or. Elle lui aurait, affirme-t-on, assuré la fortune, s’il n’avait mieux aimé s’occuper (les inventeurs sont
ainsi faits) des inventions à faire qu’exploiter celles qu’il avait déjà réalisées.
A Lyon, il fit monter sa machine, qu’il appelait la tireuse de lacs, parce qu’elle faisait elle-même le tirage des lacs, auparavant effectué par la main humaine. On commençait à parler beaucoup de ce curieux mécanisme. Le modeste ouvrier fut l’objet d’un grand honneur. La Consulte,réunie hLyon, en 1802, pour l’élection du président de la république Cisalpine, alla visiter la nouvelle machine dans l’humble demeure de l’inventeur, rue de la Pêcherie, avec le ministre de l’intérieur, l’illustre Carnot. C’est ce même ministre qui, ayant mal compris le mécanisme, cela peut arriver aux plus grands hommes, disait quelque temps après à Jacquard, qui se trouvait à Paris : a C’est donc toi qui prétends réussir à une chose qu’il n’appartient pas aux hommes de faire, c’est-âi-dire un nœud avec un fil tendu! » Jacquard, sans se déconcerter, répondit avec le calme et la simplicité qui lui étaient habituels; il expliqua clairement son mécanisme et laissa le ministre parfaitement édifié.
Le préfet du Rhône avait saisi toute l’importance de l’invention. Il envoya Jacquard à Paris. Le voilà installé au Conservatoire des arts et métiers. Il y fut employé environ deux ans à restaurer et à mettre en état les machines et les modèles. Quelle joie pour un homme qu avait mis tous ses rêves dans la mécanique ! Mais il n’était pas homme à se borner à cette tâche de restauration qui exigeait pourtant un esprit très-appliqué et très-ingénieux. Au bout de quelques mois, de nouveau il invente. Il invente les métiers tisseurs pour fabriquer les rubans de velours à double face; il en invente d’autres pour des tissus de coton à double et à triple navette. Il fait encore d’autres menues inventions ; il s’applique enfin à monter le fameux métier de Vaucanson, qui aurait pu remplir le but qu’il se proposait, mais plus imparfaitement, plus coûteusement. Vaucanson! C’est un grand nom que je prononce. On a pu rattacher Jacquard à Vaucanson, ce savant d’un génie supérieur au sien, d’un esprit merveilleusement fécond et original, qui étonna le siècle dernier par le flûteur automate, exprimant, d’une
VIE DE JACQUARD. — LES MACHINES 117
manière parfaite, tous les mouvements d’un joueur de flûte, et jouant des airs variés avec une harmonie qui imitait les plus beaux sons de cet instrument. Vaucanson exécuta un automate non moins prodigieux jouant tout à la fois du galoubet et du tambourin, puis un joueur d’échecs; enfin, on n’a pas oublié ces fameux canards qui barbotaient, allaient chercher le grain, le saisissaient dans 1 auge et 1 avalaient; ce grain éprouvait dans leur estomac une espèce de trituration et passait dans les intestins, comme dans la digestion animale. Ce fut l’honneur de Jacquard, lui qui ignorait les éléments des sciences physiques et mathématiques, de continuer les inventions mécaniques de praticiens aussi instruits que Falcon et La Salle, et d’un savant de premier ordre comme Vaucanson.
Bientôt appelé devant une réunion de toutes les notabilités du Conservatoire, il fit la démonstration de son nouveau procédé, qui parut susceptible d’application au
moyen de divers perfectionnements, qu’il allait exécuter en grande partie.
^ Heureux finventeur qui trouve un riche capitaliste à l espiit haidi, au caractère droit et bienveillant, pour 1 aider et contribuer à son succès ! Jacquard eut du moins cette bonne fortune. De retour àLyon, en 1804, il rencontra ce précieux auxiliaire dans M. Camille Pernon, dont le nom mérite d’être cité avec respect. M. Pernon mit Jacquard en rapport avec la chambre de commerce et le conseil municipal. Une commission , composée des plus habiles fabricants, fut chargée de reconnaître les avantages du savant mécanisme, et son témoignage fut unanimement favorable ; enfin survint un acte qui acheva de donner de l’éclat à la découverte. Un décret impérial daté de Berlin, le 27 octobre 1806, autorisa l’administration municipale de Lyon à acheter de Jacquard le privilège de son procédé, moyennant une rente viagère de trois mille francs, réversible par moitié sur la tête de sa femme en cas de survivance; son brevet tomba ainsi dans le domaine public.
^ Vous le voyez. Messieurs, Jacquard échangea ce privilège d une découverte qui lui avait coûté quinze ans de
Ils ÉCONOMIE POLITIQUE POPULAIRE
travail et de misère contre un morceau de pain. Il demandait seulement au gouvernement qu’il lui fût accordé une prime de cinquante francs pour chaque métier de son invention. Napoléon, en signant le décret qui assurait ce droit au modeste fabricant, s’écria, lui habitué à d’autres exigences : En voila un qui se contente de peu! Ce peu devait être pourtant une assez grande aisance pour cet , homme simple qui garda toute sa vie la modestie des goûts de l’ouvrier.
On comprend la consternation que la mise en œuvre d’un procédé qui condamnait à l’inaction une notable partie des personnes employées àlafabricationdesétoffesfaçonnées, dut jeter dans la classe ouvrière. Contre de pareilles crises, l’économie politique indique divers moyens, sinon pour les conjurer, du moins pour les adoucir; il y a les fonds de l’épargne; il y a l’assistance, remède extrême; il y a des travaux publics; il y a chez l’ouvrier l’instruction, une instruction assez variée pour qu’il puisse changer d’occupation. Malheureusement ces remèdes ne se rencontrent pas toujours. A Lyon, ils manquaient tous ou presque tous. On ne songeait pas non plus que le métier à la Jacquard étant cher ne devait se répandre que peu à peu, ce qui eût ménagé naturellement la transition. La rumeur devint universelle. Un cri terrible d’accusation sortit du sein de la masse ouvrière ; c était un traître, un faux frère; il vendait l’ouvrier au fabricant, il vendait le fabricant lui-même à l’étranger. Plusieurs ouvriers reri- I dant Jacquard responsable des pertes qui étaient résul-
tées pour eux de ce qu’ils n’avaient pas su mettre en œuvre son métier, le traduisirent devant le conseil des prud’hommes.
Vous dirai-je qu’il fut publiquement insulté, qu’il eut plusieurs fois à essuyer des mauvais traitements, qu’il subit les excès de la plus odieuse brutalité? Un jour, près de la porte Saint-Clair, il ne fallut pas moins que l’intervention énergique de quelques hommes courageux pour l’arracher des mains d’un groupe de furieux qui, l’ayant traîné jusqu’au bord du Rhône, étaient au moment de le précipiter dans le fleuve.-
Combien d’autres auraient quitté, emportant leur in-
VIE DE JACQUARD. — LES MACHINES
vention comme un trésor, ce théâtre d’avanies et de périls! Jacquard y resta, Messieurs, il y resta, environné de haines qui semblaient devoir ne pas se lasser. Il attendait le retour de la justice, il attendait l’heure de la reconnaissance. Cette heure, pensait-il, ne pouvait tarder à sonner pour lui. Il ne se trompait pas. La période pénible de l’application des machines, celle dé l’interruption momentanée du travail, vient de passer sous nos yeux au prix de l’impopularité de l’inventeur. Yoici venir pour les ouvriers, dans-un délai assez court, voici venir pour Jacquard lui-même, les phases bienfaisantes et durables de cette même application. Nous voilà nous-mêmes parvenus au cœur même de la question d’économie politique populaire que soulève la biographie du grand ouvrier lyonnais. Arrêtons-nous-y un instant. C’est la question des machines qui se dresse tout entière devant nous à propos de Jacquard.
Messieurs, l’économie politique, cette science qui se préoccupe du bienTêtre du peuple , cette science qui a peut-être produit ses meilleurs amis, — ceux qui servent et ne flattent pas, — reconnaît trois avantages principaux pour la classe ouvrière dans l’application des machines : avantages tels qu’avant d’avoir l'idée, je ne dis pas de briser une machine, mais de la maudire, ils doivent être constamment présents sous ses yeux , avantages que présentait au plus haut degré le mécanisme de Jacquard.
Le premier avantage des machines, c’est qu’elles créent l’abondance et le bon marché.
Je ne veux pas dire que cette abondance et ce bon marché soient tels que nous ayons les choses utiles à profusion. Ce n’est pas devant des ouvriers, qui ont tous eu à souffrir de la gêne, que je viendrais tenir un langage qui paraîtrait à la fois faux et blessant. Mais j’affirme que, sans les machines, la misère serait générale, et que là où elle se fait sentir, elle serait, dans l’absence de ces
puissants instruments de production , infiniment plus profonde. L’homme réduit à ses mains ne produirait presque rien, c’est-à-dire que tout serait rare et cher. Tous ces milliers de mains auraient beau être occupées du matin au soir, tous ces milliers de créatures humaines auraient beau être courbées sur leur tâche matérielle, elles ne créeraient jamais que l’alimentation , le vêtement le logement tout au plus suffisants pour une population extrêmement rare. Ou plutôt cette hypothèse même est absurde, car on ne fait rien sans outils, et les outils ne sont que des machines au premier degré. Voyez ces populations asiatiques et africaines f(ui n’ont que peu de machines. Rien n’égale leur misère, misère sans adoucissement et sans terme qu’on puisse seulement entrevoir. Est-ce donc cela que l’on envie ?
Cette abondance plus grande des choses utiles à la vie, cette, abondance dont la réalité se démontre, toute insuffisante qu’elle est, par le rapport accru des moyens d’existence acquis à la population dej)uis un siècle, pourriez-v'ous la nier en ce qui concerne la classe ouvrière, malgré tout ce qui lui manque? N’est-ce pas à la mécanique que vous devez l’usage du linge, jadis luxe aristocratique, en y comprenant les chemises, si longtemps privilège des gens aisés? N’est-ce pas à elle que vous devez les bas dont la majorité des habitants de la France ignorait l’usage il y a moins d’un siècle? N’est-ce pas à elle que vous devez le bon marché, relatif aussi, du pain, grâce aux progrès de la mouture, progrès tel que la quantité de grains qui, durant le xvi* siècle, ne rendait que 100 livres de farine, en rend aujourd’hui au delà de 190? Que dire de la révolution opérée dans le vêtement depuis moins d’un siècle ! Combien plus nombreux sont aujourd’hui les ouvriers convenablement vêtus ! Si le changement est sensible chez les hommes, il l’est plus encore chez les femmes, qui autrefois conservaient éternellement la môme robe noire, salie et tombant en haillons. Grande chose que cet usage devenu plus général d’un vêtement propre et décent. C’est l’égalité devenue visible. C’est le sentiment de la dignité se communiquant pour ainsi dire de l’extérieur à l’intérieur. C est
■ VIE DE JACQUARD. — LES MACHINES
plus qu’une révolution matérielle, c’est une révolution morale.
Mais les machines, dit-on, diminuent la main-d’œuvre. Eh! où irait-on avec cette objection? savez-vous ce que disait à ce sujet un ouvrier anglais consulté dans une enm quête? Il répondait avec une précision pittoresque, comme
, l’est souvent le langage populaire ; Les machines c’est
tout ce qui, en sus des dents et des ongles, contribue à la production. » Est-ce que les outils ne diminuent pas la main-d’œuvre ? attaquerez-vous les outils ? attaquerezvous tous les procédés de production, toutes les méthodes expéditives qui ont aussi pour objet, — car c’est là la vraie formule des machines, — de produire plus et mieuxavec movis d'efforts humains, et toutes les simplifications qui ont l^e même effet, la division du travail, l’échange, la monnaie, tous ces moyens abréviatifs, qui épargnent du ' temps et de la peine, enfin jusqu’à l’emploi des animaux,
J qui sont des machines vivantes, pour laisser la place au
^ transport à dos d’hommes qui s’effectue encore dans cer-
tains pays, ce qui est le triomphe du travail humain, direct et personnel? Vous vous récriez que cela est absurde ; l'est-ce beaucoup plus que la condamnation des machines nouvelles? Est-ce parce qu’elles sont plus parfaites qu’on doit les proscrire? La raison serait bizarre. A ce compte, il aurait fallu proscrire la charrue remplaçant la bêche, car la charrue est plus parfaite. De conséquence en conséquence, où sommes-nous conduits ?
Les agents naturels, tels que la vapeur, n’ont pas seulement cet avantage sur la force humaine ou animale d’être beaucoup plus puissa?its. Ils possèdent cet autre avantage, qui vous expliquera le bon marché dont je parle, c’est d’être gratuits ou peu coûteux. Il faut nour- P rir les chevaux, on ne nourrit pas les chevaux de vapeur.
\ On les alimente, dites-vous, avec du charbon. Soit, mais
' le charbon qu’on donne à ces travailleurs, qui ne se fati-
guent jamais, coûte beaucoup moins cher que le foin et l’avoine. Appliquez ce raisonnement partout où l'agent physique remplace la force vivante.
Et maintenant est-il vrai que les machines diminuent la main-d’œuvre, comme on l’a dit, et qu’utiles à l’ouvrier
ECOiNOMlE POLITIQUE POPULAIRE
comme consommateur, elles lui nuisent comme producteur! Non, Messieurs, et j’arrive au second avantage, que l’économie politique reconnaît aux machines dans leurs rapports avec les classes ouvrières.
Le second avantage des machines au point de vue de la classe ouvrière , et il n’est pas moins frappant, c’est qu’elles lui créent plus de travail et plus de salaires.
Cet avantage résulte de ce que le consommateur, appréciant vivement les mérites du bon marché, achète davantage dans des proportions souvent incroyables : de là nouvel essor de la production. Voilà la série d’ouvriers évincée un moment, et qui rarement l a été d’une manière complète, voilà cette série <|ui rentre à l’atelier avec plus de travail et avec une rémunération d’autant plus élevée que la demande s’est accrue davantage. C’est ainsi que les choses se passent dans l’immense majorité des cas. On en a cité d’illustres exemples. Oui, on a cité l’imprimerie elle-même, cette grande découverte des temps modernes, qui semble avoir supprimé le temps comme la vapeur a supprimé l’espace ; car l'imprimerie, ce n’est pas seulement un appareil qui grave des caractères avec l’encre sur une feuille de papier fugitive, c’est un mécanisme qui conserve, transmet, fait circuler la pensée, rendue pour ainsi dire à l’universalité de sa nature, à des milliers et à des millions d’exemplaires, et qui perpétue l’écriture, comme l’écriture avait semblé elle-même perpétuer la parole. L’imprimerie, instrument qu’on dit puissant et qui l’est en effet pour l’erreur et. pour le mal, mais mille fois plus fécond pour la vérité et pour le bien, comme torttes les grandes puissances sorties de la main de Dieu ou de la main de l’homme ; instrument que nous, nations européennes, que nous, nation française, nous devons bénir comme on bénit le soleil qui vivifie tout, quoiqu’il lui arrive quelquefois aussi de brûler, comme on bénit l’eau du fleuve qui va partout porter lafécondité, quoiqu’elle se change quelquefois en torrent qui dévaste. Eh bien ! en nous renfermant dans cette question du travail manuel, comparez au nombre des copistes occupés par la reproduction des manuscrits le nombre immense des compositeurs typo-
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graphes et de tous les travailleurs qui, par la gravure, la reliure et d’autres arts accessoires, se rattachent à fimprimerie comme à un tronc commun ; vous vous convaincrez que l’imprimerie est une source en quelque sorte intarissable de travail et de salaires, et que Guttemberg, ce bienfaiteur de la civilisation, dotée par lui de .son organe le plus universel, l’a été directement aussi de ce travail qui (indépendamment même de ses emplois dans l'art typographique), est développé par les idées et par la science; car si le travail manuel a, pour ainsi dire, les pieds touchant au sol, ne l’oubliez pas, travailleurs, il a la tête dans la lumière !
On a cité de même les chemins de fer. Quand même il aurait été vrai que les chemins de fer eussent dû, comme on le prédisait hautement, porter une perturbation assez profonde dans le capital et dans le travail appliqués à l’industrie du voiturage qui emploie les chevaux, quand ils auraient dû forcer une partie de ces capitalistes et de ces travailleurs à chercher d’autres occupations, je n’en croirais pas moins qu’il y aurait eu crime envers l’humanité et la civilisation à vouloir arrêter l’essor des chemins de fer. Où en serions-nous si, pour éviter quelques dérangements, pénibles sans doute, surtout quand ils touchent au pauvre, il fallait mettre l’interdit sur toutes les découvertes fécondes qui n’ont d’autres limites que l’étendue et la durée de cette terre, et dont profiteront les générations de l’avenir en nombre infini? Il y a cent raisons de glorifier à jamais les chemins de fer, ces puissantes machines, car ce sont des machines aussi, vous le savez. Que produisentelles? La première des forces et des richesses humaines, puisque, s.ans elle, nulle richesse ne serait, le mouvement, quelles appliquent au transport des choses et des hommes avec une rapidité voisine du merveilleux.
Ces voies ferrées ont-elles nui au travail, comme on le disait? Le seul embarras que j’éprouve, c’est de trouver quel service elles ne lui rendent pas. S’agit-il du personnel employé? Les chemins de fer occupent un nombre d’hommes considérable et sont une source sans cesse
renaissante de salaires. Ont-ils dépossédé ceux qui avaient leur place marquée antérieurement dans les diverses entreprises de voiturage? Gela est arrivé rarement, et la masse des chevaux et des hommes employés par l’industrie des transports a fort augmenté, nul ne l’ignore et ne le conteste aujourd’hui. Les aubergistes n’ont aucune envie de se plaindre, les hôtels sont remplis de voyageurs, les voitures qui desservent les localités se sont partout multipliées.
S’agit-il de l’activité imprimée à l’industrie en général? Quel plus puissant stimulant que ce véhicule qui rapproche les produits du lieu de consommation et ouvre partout des débouchés?
S’agit-il enfin de la consommation des denrées agricoles ou manufacturées par les masses populaires? Le chemin de fer semble niveler les climats, en mettant à la portée d’un grand nombre d’hommes des produits exotiques autrefois inconnus; il tire de chaque pays ce qu’il peut fournir au meilleur marché; il diminue enfin le prix des choses par la réduction des frais de transport, et augmente ainsi le nombre des consommateurs.
Mais sans parler de tant d’avantages de l’ordre intellectuel et moral, c’est particulièrement au point de vue même de ces crises du travail, occasionnées par les machines, sujet de cet entretien, que je veux les recommander. On a comparé souvent le travail réparti dans les diverses localités, qui présente, ici des engorgements, ailleurs des lacunes, et qui cependant tend à se niveler, au liquide qui cherche à prendre son niveau. Comparaison juste, mais qui ne le sera complètement que le jour où le travail aura acquis en partie la mobilité de ce liquide auquel on l’assimile. Il faut que le travail puisse se déplacer pour aller chercher les salaires, pour combler les vides, pour dégager le trop-plein. Cette heureuse facilité de déplacement, les chemins de fer l’ont déjà donnée en partie aux ouvriers qui ne sont plus au même degré qu’autrefois cantonnés dans une même ville, et ils la lui donneront plus encore avec le temps. Ainsi seront adoucies les crises des machines; ainsi le travail
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et le capital seront de plus en plus rapprochés et mis facilement en contact; ainsi s’opérera avec moins d’efforts pénibles et de chocs douloureux l’équilibre de la production.
On demande quels sont les remèdes aux crises eau-» sées par les machines.
La publicité, qui fait mieux qu’autrefois savoir à l’ouvrier que le travail manque; le chemin de fer, qui l’y conduit rapidement; l’instruction spéciale et professionnelle, plus complète, qui permet au travailleur déplacé de se jeter dans les industries latérales, voilà, sans oublier les ressources importantes que peuvent fournir l’épargne et l’association, les principaux de ces remèdes. Ainsi, les chemins de fer, ces prétendus perturbateurs du travail, en sont devenus les promoteurs les plus actifs et les sources les plus fécondes ; les chemins de fer, qui devaient, selon la parole de quelques faux prophètes, n’être que le luxe coûteux et commode d’un petit nombre de riches, sont au contraire l’instrument le plus universel du voyage mis à la portée du plus grand nombre. La mer, la nature, le ciel, les grands spectacles de l’art, les expositions de l’industrie ne sont plus le privilège exclusif de quelques-uns; le peuple y a sa part. Dieu soit loué!
Les machines, auxquelles les ennemis de Jacquard s’en prenaient, multiplient donc le travail. Une industrie voisine de la leur, celle de la filature du coton, pouvait aussi, au même point de vue, servir de leçon. Ne le savezvous pas? lorsque la vapeur vint s’appliquer à la filature du coton, le travail se crut perdu. Il subit, en effet, de pénibles épreuves. Réduit déjà à un minimum misérable de salaire qui le classait presque dans le paupérisme, le travail du tisserand à la main succomba presque aussitôt. Mais, quelle éclatante revanche! Vous seriez confondus d’étonnement et d’admiration, si je pouvais vous montrer en détail jusqu’à quel point le travail a augmenté dans la filature et dans quelle proportion les salaires s’y sont accrus. Qu’il me suffise de vous dire que le nombre des ouvriers et ouvrières employés dans la filature de coton en Angleterre, en 1769, atteignait à
peine 10,000; qu’après les applications de la vapeur, en 1787, il s’élevait à 350,000, qu’il était de 500,000 en 1833, et de 800,000 en comprenant les industries latérales , que, si 1 on y comprend les industries acces- •soires, on trouve que l’industrie de coton fait vivre environ deux millions d’hommes, dont le salaire, de 1 franc, qu’il était en 1769, est environ monté à 3 fr. 50. On a donné une idée pour ainsi dire miraculeuse rien que de la quantité de coton annuellement exportée par l’Angleterre, en calculant que c’est une longueur de mètres de 1,386 millions, qui suffirait à faire trente-cinq fois le tour du globe terrestre.
Mais, objecte-t-on, quand tous les cadres de l'industrie et du travail seront remplis, que deviendra l’ouvrier? Pei mettez-moi, répondrai-je, de ne pas prévoir d'aussi loin. Est-ce qu il y a des limites à 1 industrie de l’homme? Est-ce que le globe est tant s’en faut exploité par notre espèce, à qui une parole divine a dit : « Croissez et multipliez, et remplissez la terre! » Je l’attends avec foi, la réalisation de cette grande parole. Est-ce que, après un besoin satislait (et y a-t-il des besoins jusqu’ici qui le soient suffisamment dans la masse?), un nouveau besoin ne naît pas, sans qu on atteigne pour cela, quoi qu’on en ait dit, aux raffinements de la corruption? Est-on corrompu parce qu’on ne se contente plus de la diligence? Et qui donc prévoyait, il y a vingt-cinq ans, une industrie toute nouvelle qui fait vivre des milliers de personnes , cette photographie , qui vous permet , ouvriers d’aujourd’hui, d'avoir à un prix accessible fimage des personnes chères, absentes, ou qui ne sont plus?
Le troisième avantage enfin que présentent les machines pour les ouvriers, vous touchera plus encore peutêtre. Elles adoucissent la peine corporelle qu'infligent de rudes efforts musculaires. Elles font accomplir en totalité ou en partie, par des agents naturels crime activité infatigable et dyne force presque illimitée, la tâche qu’accomplissait l’homme à la grande fatigue de ses bras et à la sueur de son front. Des exemples? mais ils abondent!
Le métier de tourneur de meule était fort dur : le mou-
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lin à eau, à vent, à vapeur a affranchi ces malheureux.
Les rameurs déployaient des efforts si rudes qu’on a fait de cette occupation prolongée le supplice des crimi- . nels. Un mécanisme plus perfectionné, la voile, a affran-
chi les rameurs, et la vapeur a complété cette œuvre à "H l’égard des mousses et des matelots dont la tâche est
devenue beaucoup moins dure.
On a demandé par suite à l’ouvrier moins de labeur physique et plus d intelligence. Adouci, le travail s’est, comme on la dit, spiritualisé; de manœuvre, l’ouvrier est fréquemment devenu simple surveillant.
Je sais qu on a contesté ces beaux résultats et qu’on a soutenu que la machine avait créé une servitude de plus à l’ouvrier et l’avait écrasé de travail.
Accusation tantôt d’une exagération excessive, tantôt et le plus souvent absolument fausse. Les ouvTiers en faisaient justice eux-mêmes, lorsqu’ils recherchaient le travail des manufactures comme moins pénible que celui fj' vieille fabrication. Récemment, au moment où
j sévissait la crise cotonnière causée par le manque du
débouché américain, plusieurs manufacturiers en ont employé un certain nombre aux travaux des champs. Eh bien ! tous préféraient le travail mécanique, malgré ses inconvénients, au travail rural avec ses intempélies, en plein air, à la pluie et au soleil. Félicitons-nous surtout de ceci : la manufacture s’est mise aujourd hui infiniment plus qu’autrefois en règle avec l’hygiène. L’air y circule, la lumière y pénètre abondamment. Beaucoup de tâches, extrêmement insalubres , se font aujourd’hui mécaniquement. Ces ouvriers nommés macteurs, qui passaient la laine entre leurs dents pour en arracher les nœuds, les plaindrez-vous d’avoir été dépossédés d’une telle besogne par l’emploi de la mécanique? Et ces malheureux qui travaillent des mains et
des pieds pour pétrir notre pain et que, par une désignation trop justement expressive, on appelle re-
gretterez-vous de les voir disparaître devant le pétrin mécanique qui prépare quatre cents kilogrammes de pâte en une demi-heure? Heureuses suppressions de main-d’œuvre que celles-là, vous l’avouerez !
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Je ne me suis pas écarté du métier dit à la Jacquard^ qui justifia de la manière la plus prompte le triple éloge que je viens de faire des machines.
Premièrement, il a eu des résultats remarquables quant à Vabondance et au meilleur marché des tissus de soie par une économie évaluée à la moitié sur \es piix de revient. Avec ce métier élégant et commode, occupant moins de place que 1 ancien métier, plus facile à mouvoir, d’une régularité qui assure le bon accomplissement de l’ouvrage, on a obtenu des tissus moins chers et des dessins bien plus parfaits et bien plus variés. Le perfectionnement le plus sensible s’est uni à la baisse des prix la plus réelle. L’usage de la soie a pu se généraliser davantage. La lemme de l’ouvrier elle-même, pour peu qu’il ait quelque aisance, n’en est plus entièrement privée aujourd’hui. Avantage plus précieux encore : le même effet s’est fait sentir sur les autres tissus plus indispensables et plus populaires, le coton et la laine. Leur prix a baissé, et leur quantité accrue satisfait aujourd’hui chez un nombre d’hommes beaucoup plus grand à ce besoin de protection contre les intempéries, à ce besoin aussi d’un vêtement propre et décent, que nous avons qualifié de révolution morale.
Secondement, le métier à la Jacquard a ouvert dans la même industrie du tissage, et par la même raison que la consommation a augmenté, une carrière beaucoup plus étendue au travail. Jacquard restaura la fabrique de la soie dans cette ville de Lyon, qui en est le grand foyer, et il contribua à faire de sa cité natale la seconde ville de la France, ou du moins à la maintenir à ce haut rang. Mais l’invention est cosmopolite. Si l’inventeur doit préférer son pays, l’invention ne connaît pas les frontières; elle va partout où il y a une industrie à fonder, à développer, une population à nourrir ou à enrichir. Ce n’est pas seulement à Lyon, c’est à Rouen, à Saint-Quentin, à Elbeuf, à Sedan, à Manchester, à Berlin, à Moscou, à Pétersbourg, en Amérique, dans l’Inde, en Chine même, que le travail reconnaissant doit des actions de grâces à Jacquard.
Enfin, le métier a la Jacquard a achevé de réaliser le
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programme des services rendus par les machines;
U a adouci, en effet, les conditions du travail ; il l’a dépouillé de son caractère funeste à la santé des ouvriers et des ouvrières qui s’y livraient pendant de longues heures. Rien n’était triste comme la condition de ces tireuses de cordes, dont le travail, très-dur en lui-même, conduisait souvent à un état d’hébêtement voisin de l’idiotisme. Dignes de pitié, impropres à toute autre occupation, ces malheureuses étaient les parias de la fabrique. Le mécanisme de Jacquard, qui réduit la tâche de l’ouvrier à un simple mouvement régulier et qu’une continuité trop longue rend seule fatigant, a donc été un grand bienfait pour l’humanité.
Avais-je tort en commençant de dire que la leçon se dégage d’elle-même?
S’il en fallait une toutefois énoncée en termes plus explicites, jevous dirais : « Respectez les machines et enseignez-en le respect! » Hélas ! on les a vues encore brisées enl848,et depuis lors dans des émeutes suscitéesparelles.
Respectez les machines et enseignez-en le respect à ceux de vos frères qui se laisseraient aller contre elles à de mauvaises pensées !
Respectez les machines, car à quoi vous sert-il de les outiagei, de les détruire, dans un quart d’heure d’égarement, pour qu’elles se redressent l’instant d’après sous nos yeux, non par la mauvaise volonté des entrepreneurs, mais parce qu’elles sont dans les nécessités de l’industrie qui veut réaliser des progrès, parce qu’un industriel qui s’en passerait serait distancé par les autres, et parce qu une nation qui voudrait y renoncer, inférieure irrémédiablement aux nations rivales, serait forcée de renoncer au commerce d’exportation, ce qui serait à la fois la ruine du capital et du travail !
Respectez les machines, parce qu’elles sont le seul moyen de domination de l’homme sur la matière, parce que l’homme est sans elles le plus désarmé, le plus dé- , pourvu, le plus misérable des animaux, parce que par elles les ouvriers ont pu devenir libres et moins malheureux que dans le passé !
Les machines mises en doute, ce bienfait évident! Est
ce qu'il y a, sauf les moyens pratiques de parer aux difficultés de transition, une question des machines? Eh! Messieurs, tout n’est-il pas mécanisme? Mécanisme, ce fier navire à hélice qui s’avance sur la mer. Mécanisme, cette horloge ingénieuse qui marque les pas du temps et en enseigne à l’homme le bon emploi. Mécanisme, cette boussole qui empêche le navigateur de s'égarer, et ce télescope qui va chercher les secrets des deux, et ce télégraphe qui fait converser les esprits avec la rapidité de la pensée elle-même à travers les continents et les mers. Mécanisme, cet arc et ces flèches, primitifs instruments de la chasse qui arment la main du sauvage. Mécanisme, ce rouet qui, lui aussi, fit concurrence à un travail plus élémentaire encore, et que la machine à vapeur a presque partout détrôné. Mécanisme, ce corps humain que la pensée anime, que la volonté dirige, et que meut une âme maîtresse , source inépuisable de tous les mouvements, qu’elle transmettra aux machines faites de bois et de fer, avec la raison qui leur sert de règle. Mécanisme enfin, cet univers où tout a été fait avec poids et mesure et qui marche obéissant aux ordres et sous la main du mécanicien infini.
Voilà ce que nous crie la raison elle-meme, en dehors • de l’expérience toute spéciale que fit Lyon en 1807. Ajoutons que, depuis quelques années, ces crises se sont adoucies ; car une société. Messieurs, n’invente pas tous les jours ces deux grandes choses ; la vapeur dans l’ordre matériel, la concurrence dans l’ordre social.
Qu’aurai-je à vous dire encore de notre grand mécanicien arrivé enfin au terme désiré? Le bonheur n’a pas d’histoire. D’ailleurs, il en est un peu de l’inventeur qui a livré son secret et donné son produit, comme de l’arbre qui, doué naguère d’une fécondité exceptionnelle, une fois dépouillé par l’hiver, ne se distingue plus des arbres ses voisins. Jacquard n’inventa plus, il fut heureux.
Il se retira près de Lyon, dans une modeste maison de campagne, à Oullins, et cultiva son jardin. Ceux qui l’ont vu dans cette dernière période de sa vie racontent qu’il étalait, non sans quelque orgueil, sa croix de la Légion d’honneur sur sa poitrine. C’était pour cet homme sim-
wrnm , ,
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pie et bon l’image de la gloire. Il pouvait bien, au surplus, la montrer avec fierté cette croix d’honneur dont le vieux soldat aime à se parer, car il l’avait conquise, lui aussi, au prix de bien des efforts et de bien des luttes sur le champ de bataille, rempli de blessés et de morts, de l’invention industrielle. Ses médailles étaient apposées au mur de son petit salon; c’étaient ses trophées à lui. Les étrangers le visitaient; on l’honorait, on 1 admirait. Il jouissait naïvement de ces hommages ; universels, sans que sa simplicité s’en laissât corrompre.
Le succès, qui pervertit les âmes médiocres, n’a que de bons effets sur les âmes élevées. Or, chez Jacquard, si l’esprit était ordinaire en dehors de ses grandes facultés d’invention, vous avez vu combien Pâme était excellente. Il s’endormit à cette limite de l’âge avancé qui est presque la borne la plus reculée de la vie humaine. Sa tombe, ornée d’une glorieuse épitaphe, est placée, près de celle d’un autre homme de bien, écrivain célèbre au dernier siècle, l’académicien Thomas, qui vint la aussi ache\ er une carrière vouée à un autre nenre de travaux. Peu de temps après, la statue de Jacquard était élevée sur une des places de Lyon. Frappant symbole que cette statue ! C’est la pensée, sous les traits de l’ouvrier, qui ouvre l’ère du travail intellectuel chez le travailleur manuel. C’est l’invention, jusqu’alors presque toujours privilège des classes en qui résident la science et le capital, émanant du sein du peuple, qui n’est ni capitaliste, ni savant, mais qui peut cultiver, lui aussi, par la réflexion, les facultés départies à tous.
Maintenant on me demandera peut-être en finissant si le métier qu’inventa Jacquard ne sera pas quelque jour remplacé par un procédé plus parfait encore, destinée ordinaire des découvertes industrielles ; je répondrai que t je n en sais rien. On me demandera si ce nom même de
Jacquard, aujourd’hui répandu dans les deux mondes, ne s’éteindra pas au bout d’un délai plus ou moins court dans l’oubli final, et je répondrai que je l’ignore et qu’il m’est indifférent de l’ignorer. Qu’importe l’oubli qu’on fait d’un homme, s’il a été utile à son heure? L’immortalité du nom n’est qu’une apparence : il n’y a de sérieux
ti
que les vérités fécondes et les œuvres utiles que nous laissons après nous; il n’y a d’éternel que Dieu, qui a fait à l’homme le don de l’invention, pour qu il pût secouer le joug de la misère matérielle, et s’élever à la pensée, â la science et à la vertu.