SUR LE MÉTIER A LA JACQUARD
On trouve d’amples détails sur le métier à la Jacquard dans l’excellent éloge historique de Jacquard par M. le comte de Fortis, prononcé à Lyon en 1840. Nous nous contenterons de présenter ici un léger aperçu de ce métier.
Pour tisser les façonnés, c’est-à-dire les soieries d’un dessin compliqué (des fleurs par exemple), il faut monter le métier de manière à pouvoir à volonté faire mouvoir les fils de la chaîne, et les élever ou les abaisser ensemble par groupes ou séparément. Cette élévation ou cet abaissement, au moment oü l’ouvrier lance sa navette, fait passer la trame au-dessous ou au-dessus des lils déchaîné élevés ou abaissés, et par conséquent cache ou fait apparaître sur une longueur proportionnelle au nombre de fils élevés ou abaissés, la couleur du fil de trame. La succession des coups de navette produit une série de lignes de longueur inégale et de couleurs diverses que l’on peut comparer aux hachures horizontales de certaines gravures ; de là le dessin. On tisse et on peint à la fois.
Pour obtenir ce résultat, il faut que chaque groupe de fils de chaîne ait son mécanisme particulier et puisse être mis en mouvement sans que les autres soient déplacés. Or, sur une chaîne qui compte trois ou quatre mille fils rangés parallèlement, il n’est pas rare que le nombre des groupes soit de trois ou quatre cents. Il faut donc trois ou quatre cents mécanismes particuliers.
VIE DE JACQUARD. — LES MACHINES 13c
Avant Jacquard, on employait pour les façonnés le mé-
iml ^ A chacun des groupes était fixée
une corde ou sample. Les trois ou quatre cents samples
passaient, a l’aide d’une poulie, derrière le métier où elles étaient fortement tendues, comme les cordes d’une harpe. A chaque sample était suspendu un cordon ou lac qnuuQ tireuse de lacs {ïemme ou enfant), placée derrière le metier et souvent sous le métier dans une position incommode, était chargée de tirer avec force Elle avait devant elle la série de ces cordons comme un pianiste a son clavier, et chaque fois que l’ouvrier allait lancer sa navette, elle tirait le lac nécessaire pour agir
oui certaine sample, l’abaisser et par conséquent faire rnont6r certains fils de chaîne.
^ Déjà quelques perfectionnements avaient été apportés a cette machine compliquée. Jacquard s’en servit pour construire son metier. Aux samples il substitua des aiguilles en fil de fer qui furent toutes rassemblées dans un petit cadre placé au sommet du métier. Il les suspendit, sur plusieurs rangées, par de petits crochets à une piece de fer, nommée griffe, et les munit d’une broche transversale. Les trois ou quatre cents broches présentèrent toutes leurs pointes rassemblées sur un même front comme la phalange macédonienne. En face il plaça un rectangle, percé sur ses quatre faces d’autant de trous quily avait de broches, chaque broche ayant exactement un trou qui lui correspondait.
L’ouvrier qui tisse, à chaque coup de navette, donne un coup de battant pour presser le fils de trame qu’il vient de passer contre les fils précédents.
Du mouvement nécessaire du battant Jacquard fit dépendre, par une transmission assez simple, deux autres
1“ Le mouvement du rectangle, qui, à chaque coup ai un quart de révolution sur lui-même et vient en mêine emps frapper du côté des pointes des broches. Mais les roches s enfonçant dans les trous correspondants ii’auraient reçu aucune impulsion. Jacquard recouvrit le rec- ' tangle d’un carton mobile, ou plutôt d’une séide de cartons (il y en a quelquefois plus de 40,Û0U et môme
plus de 80,000), qui, à chaque coup de navette, viennent se succéder sur le rectangle.
Chaque carton est percé d’un certain nombre de trous; la préparation des cartons, lisage, mise en carte, était à lui seul un très-long travail préliminaire, ainsi que le montage du métier. Quand le rectangle vient frapper les broches, là où le carton a un trou, la broche s’enfonce et ne reçoit pas d’impulsion ; là où le carton n’a pas de trou, la broche est violemment repoussée et déplace l’aiguille à laquelle elle communique; mais presque aussitôt, par le jeu d’un petit ressort elle reprend sa position première.
2° Jacquard fit dépendre du mouvement du battant celui de la griffe qui, à chaque coup de navette, monte et descend. Quand elle est au sommet de sa course, emportant avec elle toutes les aiguilles suspendues par leur crochet, le choc du rectangle décroche toutes les aiguilles dont les broches ont été frappées. Celles-ci, entraînées par des contre-poids de plomb qui sont sous le métier, tombent et par conséquent abaissent les groupes de fils de chaîne qui y sont attachés.
Quand la griffe redescend et est arrivée au bas de sa course, elle retrouve les aiguilles tombées que le ressort pousse vers elle, accroche de nouveau, et remonte avec elles, relevant ainsi les fils de chaîne quand l’effet est produit.
Et ainsi de suite.
Le métier Jacquard simplifie donc le travail en supprimant la tireuse de lacs, et lui donne une précision mécanique qu’il n’avait pas.
Le métier à la Jacquard donne des produits plus perfectionnés que ceux qu’on obtenait, parce qu’il rend, quand une fois le métier est monté, les fautes presque impossibles, et parce qu’il permet des combinaisons infiniment plus variées. On peut muUiplifier pour ainsi dire à l’infini les petites aiguilles ; on ne pouvait multiplier les samples, à cause de leur volume, et des erreurs que la tireuse était d’autant plus exposée à faire qu’elle avait plus de lacs à gouverner.