‹ Économie politique populaire [microform]Chapitre 8 sur 25 · L’INVENTION · texte numérisé non relu

L’INVENTION

Messieurs,

Il m’est arrivé, il m’arrivera encore de prendre pour sujet d’entretien la vie d’un hommeéminent. La condition que j’y mets, c’est qu’il ait consacré ses facultés et ses veilles au bien-être des classes laborieuses. Récemment, par exemple, je vous parlais de Jacquard, un simple ouvrier, mais un ouvrier de génie, dont le métier faisait révolution dans l’industrie delà soie. C’était pour nous une occasion d aborder la question des machines. Les persécutions dont le pauvre ouvrier lyonnais était l’objet de la part de ses frères correspondaient à cette période d’inquiétude et de crainte qu’excite l’apparition de ces mécanismes perfectionnés qui suppriment une partie de la maind’œuvre. Son triomphe, sa popularité, la statue que s empressèrent de lui élever après sa mort les ouvriers lyonnais, proclamaient les bienfaits durables de ces instruments qui adoucissent le travail et font baisser les prix au profit de tous.

C’est ainsi que la biographie peut aider heureusement, et plusieurs de mes confrères, dévoués comme moi à l’œuvre de ces conférences, l’ont bien prouvé, à la démonstration de la vérité; c’est ainsi qu’un homme peut devenir la personnification éclatante et saisissante d’une ‘ idée.

Je yeux aujourd’hui encore vous présenter une biographie, et l’homme dont je vais vous entretenir est aussi un grand inventeur. Moins connu de vous que Jacquard il ne mérite pas moins de l’être : il s’appelle Philippe de Girard. Son génie est de ceux qui, dans l’ordre de l’invention mécanique, font le plus d’honneur à la France en même temps que la noblesse de son caractère lui donne dioit à notre respect et à notre sympathie.

Je dois vous dire ce qu’il personnifie surtout à mes yeux.

Il représente les épreuves du travail intellectuel , les épreuves de Vimenteu)\

Sans doute, il n’est pas le seul qui possède ce triste et glorieux privilège; mais nul, dans l’histoire contemporaine de l’industrie, ne me paraît oflrir une plus frappante image de ces rudes épreuves qui s’attachent aux grands inventeurs, aux grands initiateurs dans tous les genres.

Il est nécessaire que vous le sachiez; si dure que soit la tâche du travail manuel, celle du travail intellectuel l’est beaucoup aussi, et quelquefois ses souffrances sont plus amères encore; car le plus douloureux des sentiments celui de l’injustice, se mêle aux privations, aux souffrances dont les grands inventeurs ont été trop souvent les victimes. #

L’exemple vous paraîtra ici d’autant plus concluant que l’homme supérieur dont je vais retracer la vie appartient cette fois aux rangs élevés de la société par sa naissance, sa fortune, son éducation.

Ni les biens qu’il tenait de ses pères n’ont préservé Philippe de Girard de la gêne,ni ses relations avec ce que la science de son temps offrait de plus illustre, et la politique de plus infiuent, ne l’ont empêché d’être méconnu et de vivre dans l’exil.

Cette vie a donc tous les titres à votre intérêt, et j’espère que vous me prêterez toute votre attention. Ne suffirait-il pas de vous dire, pour l’attirer, que Philippe de Girard est l’inventeur de l’art de filer le lin à la mécanique? Toute grande invention est un bienfait signalé pour •la masse laborieuse ; elle ouvre, je l’ai montré déjà, une voie nouvelle au travail et devient une source souvent

VIE DE P. DE GIRARD. — L’iNVENTION 137

abondante de salaires. Il faut ajouter aussi qu’elle contribue, en créant un débouché nouveau, à y appeler les bras qui encombraient les autres industries, à y relever en conséquence le taux des rémunérations. Ce n’est donc pas seulement la catégorie de travailleurs qui profite spécialement de la découverte nouvelle pour en vivre

c est le travail pris dans son ensemble qui doit bénir le genie de l’invention.

J’ai fait observer, en parlant du rôle populaire joué par le capital, et j’ai montré aussi, à propos de Jacquard, que beaucoup d inventions ont pour effet de mettre à la portée des populations un produit utile dont elles ne jouissaient pas ou dont elles ne profitaient que dans une tiop faible mesure. L’imprimerie leur a donné les livres à bon marché; les chemins de fer leur ont donné les transports faciles des travailleurs aux lieux qui réclament ouvrage; le tissage mécanique leur a donné des vêtements à bon marché,

La filature du lin à la mécanique, due à Philippe de Giiaid, n a manqué à aucune de ces conditions : elle a créé du travail, elle a doté la consommation populaire d un produit que le travail à la main rendait rare et cher.

Ne m objectez pas ici que la toile est moins en usa^e dans les populations peu aisées que le coton. Ce serait oublier que les divers tissus indispensables à la fabrica- f

ion du vetement se font jusqu’à un certain point concur- |

rence, de manière à modérer réciproquement leur prix- '

absence momentanée de l’une des substances textiles ^

est en quelque façon suppléée par les autres. La guerre "

reœnte d’Amérique vous l’a prouvé; la cessation de la ^

^l^re du coton par le travail esclave et par le blocus ^

1 êndaient ce produit tres-rare en Europe ; l’Inde, l’Egvpte ï'

les autres contrées qui cultivent le coton ne le produi- ' |

saient ni en quantité suffisante ni toujours de la qualité ?

exigee par la consommation. Le public a trouvé avanta-e a pouvoir se rejeter sur la toile, la laine et les étoffes i

melangees, si la privation a été pénible, elle a été du moins fort adoucie ; si les prix de la denrée devenue rare <

ont ete elevés, ils l’ont été beaucoup moins que s'il fût |

arrivé par malheur que le coton n’eût point de rivaux

fi

lo« ECONOMIE POLITIQUE POPULAIRE

dans les autres textiles en usage. On ne s’éloigne donc pas de vous et de ce qui vous touche, lorsqu’on vient vous parler d’une telle invention. Et puis, comment seriezvous insensibles à des considérations plus morales, plus élevées? Travailleurs, vous sympathisez avec le travail; le spectacle du génie aux prises avec le malheur vous émeut. Comment ne pas vous dire aussi que la France doit à cet homme éminent une réparation, et que quiconque lui consacre une étude et un éloge, a la satisfaction d’y contribuer pour sa part? C’est s’honorer soimême que d’honorer une grande mémoire.

Ce n’est pas une biographie complète que je vous offrirai, et force me sera de passer sur des détails dignes d’intérêt. Dans la vie de Philippe de Girard, je ne cherche que ce qui met en relief les épreuves du travail intellectuel.

Philippe de Girard naquit en 1775 à Lourmarin; c’est le nom d’un village du département de Vaucluse, situé sur les bords de la Durance. Sa famille, depuis longtemps influente dans la localité où le souvenir de sa bienfaisance n’est pas encore effacé, avait eu jadis à souffrir des persécutions auxquelles les protestants furent en butte lors de la fatale révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV, acte qui leur ôtait tous les droits reconnus par le grand roi Henri IV. Mais un moment vint où les protestants qui n’avaient pas émigré purent vivre en paix. Quelquf^^ familles réformées devinrent même des modèles ‘cités pour la sévérité des traditions, l’excellence de l’éducation et le culte du travail. La famille de Girard était de ce nombre. Philippe, le dernier des quatre enfants survivants d’Henri de Girard, reçut de son père, et aussi de sa mère, qui était une personne distinguée, ainsi que de précepteurs attachés à la maison, une instruction très-soignée; il étudia également les sciences et

VIE DE P. DE GIRARD. — l’INVENTION 139

les lettres (1). Il compléta à Montpellier son éducation scientifique, et il y commençait l’étude de la médecine, lorsque sa mère, âgée seulement de quarante-huit ans, J fut enlevée à l’affection de son mari et de ses enfants.

’ On dit que l’impuissance de l’art médical, dont tous les

efforts furent tentés en vain pour arracher cette mère chérie à la mort, dégoûta pour jamais le jeune homme de la carrière de la médecine. Son esprit rigoureux avait besoin de calculs plus infaillibles et de moyens plus efficaces que ceux dont la médecine dispose. Il se dit sans doute que de toutes les machines la machine humaine est la plus inconnue, et celle sur laquelle nous 'avons le moins de prise. A cette même époque éclatait la révolution française. M. de Girard le père en partagea les généreux principes, mais ses liens avec le parti monarchique devaient lui en rendre les excès insupportables. Je n’entrerai pas dans les détails de la part que le jeune ) Philippe prit avec ses frères à l’insurrection de Pro-

vence. Je rappellerai seulement que ses frères et lui, au moment d’être arrêtés à Toulon, furent recueillis sur une des chaloupes de l'amiral anglais Hood. Ils cherchèrent un refuge à Mahon, où ils vécurent quelque temps à l’aide de divers expédients ; les aînés, Joseph et Frédéric, mettaient à profit leurs connaissances en botanique pour recueillir dans leurs excursions des herbes d’un utile emploi contre la fièvre qui désolait la contrée; Philippe dessinait des vues qu’il vendait à un marchand de gravures, et faisait même quelques portraits. Désireux de trouver des ressources moins précaires, les trois frères se rendirent à Livourne, où ils établirent, sans se ^ demander s'ils dérogeaient, une fabrique de savon. Ne

puis-je ici vous le' faire remarquer? Le travail, qui fait en tout temps la vraie vocation et la vraie dignité de rhomme,peutêtreen certains moments l’unique’ressource contre le besoin et le déshonneur, quelle que soit la

j (1) Les détails bibliographiques de ce travail sont emprun-

[ tés à une brochure sur Philippe de Girard par M. Benjamin

1^ Rampai (1803), et au petit livre de M. Desclosiéres, intitulé :

Yie et inventions de Philippe de Girard, chez Hachette (1858).

naissance ou la fortune. Le travail est utile dans tous les rangs , il console et ennoblit le malheur et l’exil jusque sur les marches des trônes!

A l’époque dont je parle, P. de Girard n’avait encore que dix-neuf ans, et déjà s’était manifesté ce don de l’invention inné chez lui, don qui, dès l’adolescence, s'était révélé par plus d’un signe. A Livourne, le jeune Philippe contribua avec son frère Frédéric à perfectionner les procédés pour la fabrication des savons. Il trouvait des moyens de graver les pierres dures et de réduire les statues. Ce n’était pas un de ces savants secs et sans imamnation, un de ces inventeurs incapables d'idées en dmiors de leurs machines, et dont on a dit : C’est une machine qui en invente une autre. Loin de là, c’était une imagination brillante, il possédait une variété extrême de facultés heureuses ; il peignait, sculptait, si bien même qu’une petite statue qu’il avait faite vers seize ans avait pu être attribuée au maître habile qui lui donnait des leçons ; enfin il faisait des vers. Un écrivain célèbre alors, l’abbé Raynal, ami de la maison, lui avait prédit même un grand avenir de poète. 11 ne se trompait que sur la nature de sa poésie. La poésie du jeune de Girard, au lieu de se répandre en poèmes et en chants, (levait se traduire en procédés et en machines ingénieuses. Ces poètes-là ont aussi un génie qui les dévore, une inspiration qui semble les laisser respirer à peine, et presque toujours aussi une précocité singulière et une remarquable fécondité. Le monde, qui ne voit que les fruits de leur maturité laborieuse, et qui ne s’attache qu’à leur titre principal, ignore par combien d’essais ils ont passé, par combien de découvertes intéressantes, quoitiue relativement secondaires, ils se sont signalés.

Quelle carrière d’exils pour notre jeune inventeur, et combien elle commence tôt! La chute de Robespierre,, qui fut le signal de tant de délivrances dans les prisons et qui ramena bientôt un certain nombre d'émigrés dans leur patrie, ne mit pas fin aux épreuves de la famille de Girard. Un instant réunie, et cherchant à rétablir une fortune ébranlée par les événements, elle crée à Marseille une fabrique de produits chimiques. Après le

VIE DE P. DE GIRARD. — l’iNVENTION 14l

13 vendémiaire, craignant les réactions si violentes dans le Midi, elle s’éloigna de nouveau.

Le jeune Philippe se rendit alors à Nice, oü, grâce à sa jeunesse, sa présence fut tolérée par l’autorité. Là il apprend qu une chaire d histoire naturelle est vacante à 1 école centrale, il sollicite et obtient la faveur de pouvoir s’y présenter, à l’âge où d’ordinaire on est encore sur les bancs du collège. Mais là s’arrêta la bonne volonté des piofesseurs. Se défiant de sa trop grande jeunesse, on raconte qu’ils ne l’écoutèrent dans ses epreuves orales qu’avec un peu de distraction. Vivement piqué au jeu, le jeune Philippe interrompit sa démonstration, et, élevant la voix, il se jeta dans une sorte de digression brillante sur l’utilité pratique des sciences, où l’enthousiasme éclate pour le génie et les mérites de 1 invention. Il montra l’humanité menacée par des causes nombreuses de destruction, ne se perpétuant qu’en luttant sans relâche par le savoir et l’invention appliquée à ses besoins. « Nos armes, dit-il, dans ce combat de chaque jour, n’est-ce pas la science qui nous les donne?»

Cet accent, cette voix, cette netteté, cette élévation de pensée, en ramenant l’attention des professeurs, assurèrent son succès. Philippe de Girard obtint la chaire d’histoire naturelle.

Vous dirai-je qu’il fit acte de courage civique, en prenant avec succès la défense de trois jeunes Français accusés devant une commission militaire, et qu’un duel à la suite d’une provocation grossière d’un duelliste de profession, appela sur le jeune réfugié l’attention publique et presque la faveur de la mode?

Le Consulat ayant ramené l’ordre et la sécurité, Philippe retourna à Marseille, où il professa un cours de c nmie avec distinction. Enhardi par ce succès, il se mit U rêver un plus grand théâtre ; il songea à Paris ; il y vint, accompagné de son frère Frédéric, esprit éminent aussi dans l’ordre des sciences appliquées.

Ici commence vraiment la carrière que j’ai à retracer. >

Une exposition des produits de l’industrie, inauguration i

d^ exhibitions brillantes qui devaient suivre, avait lieu à Paris (1806). Philippe y envoya une lunette dite achro-

matique, des tôles vernies et décorées par des procédés tout à fait nouveaux, enfin les lampes nommées hydrostatiques. Cette dernière invention, vraiment précieuse, devait substituer une lumière abondante et égale à ces chandelles ou à ces lampes fumeuses dont on se servait généralement. Les lampes hydrostatiques étaient entourées de ces globes de cristal dépoli qui laissent passer une lumière adoucie, et dont l’usage est devenu universel. Je remarquerai à titre de curiosité que les premiers modèles des lampes hydrostatiques, offerts -en 1807 à l’impératrice Joséphine, avaient été ornés de peintures par un jeune homme appelé aune haute illustration. Ce jeune peintre, dont le nom est devenu une gloire nationale, était M. Ingres. Plus heureux que l’inventeur, ce grand artiste, que nous avons perdu récemment, put jouir jusqu’à plus de quatre-vingts ans de sa fortune et de sa gloire. Les œuvres du peintre et du statuaire ont l’heureux privilège sur celles de l’inventeur, d’échapper aux entreprises des plagiaires. On peut injustement en nier le mérite, mais une fois leur mérite reconnu, on ne peut contester les œuvres à leurs auteurs. P. de Girard éprouva dès lors qu’il en était différemment des découvertes industrielles. La contrefaçon s’attacha immédiatement à l’invention des lampes hydrostatiques. Un ouvrier de MM. de Girard leur en enleva tout le profit. Poursuivi et condamné en France, cet homme transportait son atelier en Belgique, où il devait mourir riche de plusieurs millions.

Dans cette année 1800, les deux frères obtenaient, sur le rapport deM. de Prony, la médaille d’or de la Société d’encouragement pour plusieurs perfectionnements de la machine à vapeur, qu’on appelait à cette époque la machine a feu. Les innovations pour lesquelles les frères de Girard prirent des brevets, marquaient des pas importants dans la carrière de l’invention appliquée à ce moyen de production si nouveau et si fécond. La première innovation, c’était l’expansion de la vapeur dans un -seul cylindre; elle fut attribuée à l’Américain Olivier Evans. La seconde avait pour objet la production du mouvement rotatoire sans l’intermédiaire d’un balancier.

VIE DE P. de girard. — l’invention . 143

M. Mandsey, ingénieur anglais, qui l’imita en 1815 lui a donné son nom. ’

Arrivons à sa grande découverte.

Permettez-moi de vous faire assister ici à une petite scène de famille. ^

G était en 1810. La famille de Girard venait de s’asseoir pour le déjeuner ; arrive le Moniteur ; le père l’ouvie le parcourt des yeux, puis se tournant vers son fils Philippe : « Philippe, lui dit-il, voilà qui te regarde. » Le Moniteur contenait un décret impérial, décret mémolable, qui promettait « un million à l’inventeur, de quelque nation qu il put être, d’une machine propre à filer le Im. » Le million promis était, par le même décret, mis a la disposition du ministre de l’intérieur. Dans sa lutte acharnée avec l’Angleterre , l’Empereur voulait frapper cette rivale au /cœur en l’atteignant dans son commerce, principale source d’une prospérité sans

H?n<f iV- terrible machine de guerre connue

dans 1 histoire sous le nom de blocus continental, qui interdisait aux nations toute relation commerciale avec 1 Ang eterre. Aujourd’hui, nous aimons les relations fraeinelles établies entre les peuples par le commerce;

" U Tp f se nuisant les uns aux autres, ils se nuisent à eux-mêmes; aussi nous gémis-

UAhfi 1^^ mesures extrêmes et rigoureuses. Mais,

s’explique que la France

cherche a s approprier plusieurs industries nécessaires et ait demandé à la manufacture ce qu’il avait tallu jusqu alors demander au commerce. La betterave donna le sucre; on devait de même demander au lin de onner le vêtement et le linge, fournis jusqu’alors par le coton : telle était la conclusion du système impérial, c heureusement le lin avait paru jusqu’alors, en dépit es essais de plusieurs ingénieurs et mécaniciens anglais qui s’y étaient attachés beaucoup plus que nousmemes récalcitrant par la nature même de ses fibres ous les efforts de la mécanique. Pourtant, il était clair que ant que le problème ne serait pas résolu, la France ne pourrait arriver à se suffire. Le travail à la main nul e vous ne l’ignore, est dans une situation d’infériorité

irrémédiable devant le travail par les machines ; c'est comme un enfant qui voudrait lutter contre un géant.

Voilà donc Philippe de Girard aux prises avec le problème posé par le décret impérial. Répondre à l’appel solennel de l’Empereur, découvrir ce que nul n’avait pu trouver , enrichir son pays d’un procédé puissant et d’une industrie nouvelle, attacher son nom à une de ces inventions qui rendent la gloire de l’inventeur aussi universelle et aussi durable que les applications qu’on fait de sa pensée, relever enfin les affaires de sa famille et arriver à la fortune qui lui donnera l’indépendance et le loisir nécessaire pour inventer à son aise, combien de mobiles puissants ! Le jour même il se met à l’œuvre. Il le passa tout entier dans sa chambre à méditer. Première question : tiendra-t-il compte des essais antérieurs ? Mais ne sont-ils pas restés infructueux ? Mais tous ne tournent-ils pas dans un cercle en voulant traiter le lin comme le coton ? Mais le chiffre exceptionnel du prix proposé n’atteste-t-il pas lui-même que l’on ne paraît pas près de toucher au but dans les voies battues !

Il se résout donc à aborder le problème par l’observation directe.

Il se fait apporter du lin, du fil, de l’eau.

Il prend le lin, le détrempe dans l’eau, examine attentivement avec la loupe la structure de ses fibres ; il observe que les filaments se composent eux-mêmes de fibrilles d’une ténuité microscopique, dont la loupe lui montre la forme semblable à un ruban poli terminé par deux pointes effilées. Ces petites fibres, il les soumet de nouveau à l’action de l’eau ; peu à peu la matière glutineuse qui les tient liées s’amollit ; les fibrilles glissent les unes sur les autres dans le sens de leur longueur, et, tordues par la pression des doigts, résistent sans se briser.

Le principe de la découverte est trouvé dès lors.

Le lendemain matin, à cette même table où la veille le problème lui avait été posé, il disait tout joyeux ; « Mon père, le million est à nous. » Puis reproduisant devant sa famille l’expérience qu’il avait faite : « Ce que je fais avec mes doigts, dit-il, il me reste à le faire avec une machine, et la machine est trouvée! »

Veuillez arrêter un instant votre pensée sur le mérite de pareilles inventions. On en cite plus d’une à laquelle le hasard eut autant de part que l’intelligence. Ici l’esprit de l’homme a tout fait. Disons plus. Très-souvent il arrive que, lorsque une découverte a lieu, plusieurs inventeurs étaient sur la voie, de telle sorte qu’on est tenté d’attribuer à celui qui trouve enfin le mot de l’énigme non moins de bonheur que de mérite. Trois ou quatre pays et autant d’inventeurs se disputent la découverte de la vapeur, de l’éclairage au gaz, du daguerréotype et d’autres découvertes utiles à l’humanité. Une telle coïncidence ne se produisit pas ici, bien qu’on cite un Irlandais qui, vers le même temps, serait arrivé à un résultat analogue ; mais cette découverte n’a pas laissé de trace. Les savants, les ingénieurs avaient tous échoué; la plupart faisaient fausse route. Tout, dans cette œuvre de la filature mécanique, est si bien l’ouvrage de Philippe de Girard, que seul il se présenta au concours et que, comme vous le verrez, c’est par la copie de ses modèles que s’est vulgarisée en Europe la filature mécanique du lin.

En effet, la machine, selon l’expression du jeune inventeur, « la machine était trouvée! » Elle était achevée moins d’un mois après le décret impérial.

Dès le 18 juillet 1810, Philippe prenait un brevet d’invention en son nom et au nom de ses frères qu’il ne séparait pas de sa fortune.

Le mémoire descriptif qu’il déposait est, aux yeux des hommes compétents qui l’ont examiné, un véritable chefd’œuvre. Je citerai notamment l’autorité du savant professeur du Conservatoire des arts et métiers, M. Alcan, dans son travail sur l’industrie linière. Traité des matières textiles. Ce savant déclare que toute la filature actuelle se trouve dans le brevet de Philippe de Girard; bien plus, que, si quelque progrès reste à faire, il y a lieu de croire qu’on en trouvera là le germe indiqué.

Je ne voudrais pas être trop scientifique et trop technique. La langue de la mécanique ne vous est pas familière, et je n'ai pas la prétention d’en connaître tous les secrets. Je me bornerai à vous dire que les deux principes

suivants servaient de fondement au nouveau mécanisme. Le premier était 1 étirage à sec, au moyen de séries de peignes sans fin, à charnières mobiles, distribuant uniformément, sur une longueur indéfinie, les brins de lin peigné, sans altérer leur parallélisme. Le second, qui devait rendre possible la filature mécanique du lin jusqu’à un degré illimité de finesse, était la décomposition du lin en ses fibres élémentaires. L’immersion soit dans une lessive alcoolique, soit simplement dans l’eau froide ou chaude, produisait cette décomposition. Le lin se transformait en une substance nouvelle, qui pouvait être étirée entre des cylindres rapprochés.

Peut-être pensez-vous que le principe de la découverte trouvé avec l’aide de l’eau et l’action des doigts, était une idée bien simple. Prenez-y garde ; c’est l’illusion que nous produisent toutes les inventions. Une fois faites, elles paraissent si simples qu’on s’étonne qu’elles n’aient pas été réalisées plus tôt; à faire, elles sont plus difficiles sans doute, puisqu’il y a si peu de personnes qui inventent et tant de gens qui tournent en quelque sorte autour d’une idée avant d’arriver à s’en rendre maîtres.

Vous me demanderez aussi peut-être si la machine était sous cette première forme absolument complète et ne comportait aucun perfectionnement. Il est peu d’inventions qui arrivent ainsi du premier coup à leur dernier degré d’achèvement. L'invention de Philippe de Girard était susceptible de s’améliorer; il travailla sans cesse à des perfectionnements pour lesquels il eut des brevets. Mais la machine était complète, en ce sens qu elle était en état de fonctionner dans d’excellentes conditions déjà et de répondre aux intentions de l’Empereur. En un mot, de l’accord unanime des juges compétents, elle méritait le prix.

Maintenant, comment arriva-t-il que l’auteur d'une si belle découverte ne rencontra rien que déboire, ingratitude, qu’au lieu de la fortune promise, il n’obtint pas même la justice, et fut réduit à dépenser sa propre fortune, celle des siens, et à vivre, loin de sa patrie, du fruit d’un travail obscur et incessant? C’est ce qu’il mç reste à vous montrer.

VIE DE P. DE GIRARD. — l’INVENTION

Le concours ouvert par le décret de 1810 devait être I fermé le 17 mai 1813. Les frères de Girard devançaient

I de deux ans le terme marqué et, avant que le concours

fût clos, ils étaient et demeuraient maîtres du champ de I bataille.

La lettre dans laquelle ils faisaient hommage à l’Empereur de leur découverte est comme une prise de possession et une déclaration de priorité.

Cette lettre, qui vous les peindra l’un et l’autre, mérite,

I par la noblesse des sentiments exprimés et l’accent de

patriotisme qui y respire, d’être lue devant vous. Elle restera comme un monument de notre histoire industérielle.

« Sire, écrivaient les deux frères, depuis vingt ans l’Angleterre travaillait vainement au grand problème de la filature mécanique du lin, et depuis plus de dix ans les machines inventées par les Anglais étaient entre les mains de nos mécaniciens; cependant le problème n’était point résolu, et l’inutilité de tant de tentatives semblait prouver que sa solution ^ était impossible. Mais Votre Majesté a dit : Le mot impossible

ne doit pas exister pour des Français, et elle a proposé à tous les savants de l’Europe un prix immense, digne de la grandeur des résultats qu’elle désirait.

I« Quand Votre Majesté le proposait à l’Europe, elle ordonnait aux Français de le mériter.

« Nous avons entendu votre voix. Sire. Sans nous occuper ^ de nos chances personnelles de fortune, nous avons songé à

notre patrie, et nous déposons à vos pieds le résultat heureux •' de nos eü’orts. Quelques brins de 111 sont l'hommage que vos

' tidèles sujets présentent à Votre Majesté. Entre vos mains

t puissantes, ces lils peuvent briser les cables de nos ennemis...

« Sire, une découverte aussi importante, qui peut inlluer avec puissance sur la prospérité publique et sur la balance du commerce, devait être, dés son début, et sans attendre le ternie du concours, soumis à Votre jMajesté, car c’est à elle à ordonner ce que nous devons faire...

« Nous ne voudrions pas que Votre Majesté pût croire que le hasard est pour quelque chose dans notre découverte. Scs difficultés étaient de celles que le travail seul ne peut résoudreil fallait une idée neuve, qui changeât entièrement la marche adoptée; cette idée s’est présentée à nous, et nous venons J prier Votre Majesté de jeter les yeux sur l’état succinct et les

dessins que nous joignons à ce mémoire, copie du brevet que nous avons pris dès le 18 juillet 1810...

« Les diverses inventions que nous avons faites jusqu’à ce jour, et qui nous ont valu les témoignages d’estime d’une foule de sociétés savantes de toutes les nations, vous prouveront, Sire, qu’une longue suite de recherches difficiles nous avaient préparés à celle que Votre Majesté ordonnait et que le succès a couronnée.

« Sire, notre première, notre plus glorieuse récompense est d’avoir, les premiers, et peut-être les seuls, répondu à l’appel et rempli les ordres de Votre Majesté, et de nous être, par notre zèle, montrés dignes à la fois de notre souverain et de notre patrie. »

N’avais-je pas rtrison de vous dire que cette lettre était admirable?

Les deux frères voulurent mettre à profit le temps qui leur restait avant la clôture du concours. Placer au-dessus de toute contestation l’efficacité industrielle de la découverte, en f offrant dans son plein fonctionnement à l’époque où le concours serait terminé, devint leur pensée dominante, et vous allez le voir aussi, la cause de leur ruine. Ils fondèrent (1812), rue de Vendôme, une première fabrique qui comptait deux ou trois mille broches ; ils en établirent ensuite une seconde, rue de Gharonne, aidés dans cette entreprise par les encouragements et par les capitaux d’un savant bientôt célèbre, M. Constant Prévost. D’énormes avances furent nécessaires. Elles ne restèrent pas inefficaces quant au résultat désiré. Le comte Ghaptal, ministre de Napoléon, vint visiter les deux établissements en pleine activité, où les machines filaient en moyenne des fils de 20 à 50,000 mètres au kilogramme, et ces fils étaient déjà de si bonne qualité que les fabricants de Lille et de Saint-Quentin les achetaient même à des prix supérieurs à ceux des filés à la main. Mais les circonstances étaient défavorables. Au dehors, des revers ; au dedans, une crise financière, la stagnation des affaires; partout l’annonce d’événements sinistres. Les membres du jury, chargés d’examiner les pièces du concours, et appelés des différents centres manufacturiers de la France, ne purent, dans l’état où

étaient les choses, et quand déjà les armées étrangères envahissaient nos frontières, se réunir à Paris. La famille comptait, pour rentrer dans des avances qui dépassaient son avoir , sur le million promis. Chance J des plus vraisemblables : seul P. de Girard avait ré-

pondu à l’appel du concours, et les dessins de machine et les produits en fils et en tissus avaient été placés par Ghaptal sous les yeux de l’Empereur, qui en avait témoigné sa satisfaction. La déception fut terrible, plus cruelle même que vous ne pourriez le supposer. Les frères de Girard avaient pour 80,000 francs de marchandises prêtes à livrer. Mais les produits ne s’écoulaient plus, et le gouffre de la dette ne cessait de s’agrandir. Il paraît que l’intérêt annuel ne s’élevait pas à moins de 50,000 francs. Un créancier fit arrêter P. de Girard.

Oui, Messieurs, l’inventeur de la filature du lin à la mécanique fut conduit à la prison pour dettes. Il y resta ^ plusieurs mois, pendant que s’engageait avec l’étranger

la lutte suprêmedel814. Combien auraientcédé au désespoir ! Tout au moins les soucis du présent, les anxiétés de l'avenir auraient absorbé leurs pensées, anéanti leurs facultés. Il n’en fut pas ainsi de notre courageux inventeur. Il songea à son pays livré à l’invasion. Il ne cessa, pendant ces tristes loisirs de la captivité, d’appliquer ses facultés inventives, en les tournant vers les moyens de destruction alors plus nécessaires que les nouveaux moyens de produire. Il inventa dans sa prison une nouvelle machine de guerre qui, armée de six canons de fusil, tirait avec chacun trente coups par minute sans poudre. L’examen en eut lieu devant plusieurs généraux, sur l’ordre du ministre de la guerre qui fit commander J une machine. Il fut reconnu que la machine tirait cent

soixante coups par minute, perçait à dix pas la tôle des cuir-asses et traversait à cent pas une planche de quatre centimètres d’épaisseur. Malheureusement il était trop tard pour ces essais, que l’effrayante rapidité des événements rendait inutiles. A peine les portes de la prison s’ouvraient-elles pour P. de Girard, qu’il saisissait un fusil et allait rejoindre sur les hauteurs de Montmartre î ses amis Constant Prévost et Horace Vernet.

Vous VOUS étonnerez peut-être, à propos de l’invention dont je viens devons donner une idée, de voir P. de Girard devançant de près d’un demi-siècle la création de ces armes à feu, dontla foudroyante céléiité est un des étonnements de notre temps. Ce n’est pas la seule fois que cet inventeur de génie vous causera cette surprise. Ici encore il faut appliquer à l’inventeur français un fameux adage latin ; Sic vos non vobis, ce qui signifie que c’est trop souvent pour d’autres qu’on travaille. En 1826, l’ingénieur anglais Perkins, soit imitation, soit coïncidence, proposait les arïnes à vapeur. Or, ces armes, selon le témoignage du général Paixhans, une des plus grandes autorités en cette matière, témoignage consigné dans son ouvrage sur l’artillerie, ces armes n’étaient que la reproduction de l’invention de P. de Girard.

Nous touchons au moment le plus critique de la vie de l’éminent inventeur. La chute de l’Empire en 1815 ajournait le million promis. Mais l’invention restait encore entre les mains de MM. de Girard. Elle leur fut ravie. Deux de leurs associés emportèrent secrètement en Angleterre les dessins des machines et les copies des brevets, et vendirent le tout pour une somme de 25,000 livres sterling, 625,000 francs, à un M. Horace Hall; ils prirent patente en société avec lui, sans faire aucune mention de MM. de Girard. C’est ainsi que l’Angleterre recueillit la première le Iruit de l’invention dirigée contre sa puissance industrielle dans la pensée de Napoléon. La filature du lin y prit des proportions telles qu’elles firent illusion même aux Français . Ils crurent désormais que l’invention nouvelle était originaire delà Grande-Bretagne.

En vain, le malheureux inventeur, pendant ce temps, sollicitait du gouvernement de la Restauration l’acquittement d’une dette nationale. L’esprit de parti politique, toujours étroit et jaloux, ne devait ]ias aisément se résoudre à reconnaître un engagement dans une promesse faite par l'Empire. P. de Girard perfectionna ses machines, prit un nouveau brevet le 24 août 1815. Cette persistance ne servit qu’à consommer sa ruine et celle de sa famille.

Il offrit à tout prix ses machines au gouvernement, qui 4es refusa.

VIE DE P. DE GIRARD. — l’iNVENTION

1 Que devenir alors? Tout manquait à la fois. Des pro-

1 positions furent faites à P. de Girard par un gouverne-

ment étranger. L’empereur d’Autriche lui demanda de faire bénéficier ses sujets de la découverte dont la France ne voulait pas. Le premier mouvement de l’inventeur ' français fut de refuser. Vaincu par la nécessité et par les

conseils de ses amis, par le désir surtout de s’acquitter envers ses associés et ses créanciers, il n’accepta que sous la condition qu’il se réservait la faculté de publier, en France, les perfectionnements qu’il pourrait introduire à la filature mécanique du lin, sans que l’Autriche pût s’attribuer un droit exclusif à la jouissance de leurs avantages. Son frère Joseph de Girard, député de Vaucluse, restait d’ailleurs à Paris, à la tête d’une filature.

Un dernier trait achèvera de mettre sous vos yeux la peinture des amertumes réservées à P. de Girard. Deux commissions furent nommées presque en même temps, l’une à Vienne, l’autre à Paris, pour examiner les machines î à filer le lin. La commission autrichienne, composée des

plus hautes notabilités industrielles et scientifiques, dans de complètes conditions d’indépendance, attestait, après expérience faite, sa vive approbation dans un rapport où la plus entière justice était rendue à l’excellence de ces mécanismes. La commission française, nommée sous une influence administrative hostile, déclarait solennellement, par le rapport de son président, directeur du Conservatoire des arts et métiers, que ces mômes machines n’étaient bonnes qu’à détériorer le lin et ne méritaient pasl’honneur d’être placées au Conservatoire. Jugement inique jusqu’à en être honteux, et où il faut voir sans doute autant de mauvaise foi que d’impéritie.

Ce rapport n’eu fut pus moins une arme terrible contre notre inventeur. On ne cessa, jusqu’à la fin, de l’opposer à ses réclamations les mieux fondées.

L’établissement de Hirtenberg, dirigé par P. de Girard, donna de beaux résultats au point de vue purement mécanique. Outre les perfectionnements de sa machine à peigner le lin, il mit en œuvre plusieurs machines propres à démêler, rubaner et filer les étoupes. Malheureusement, l’établissement était mal situé. Philippe de Girard s’en

plaignit en vain; en vain il montra que des fabriques concurrentes en Bohême et en Moravie, dans des conditions meilleures d’emplacement, ayant à portée à la fois la matière première, les ouvriers et les débouchés, s’enrichissaient à l’aide des machines à filer le lin, achetées a tiirtenberg. Les administrateurs placés près de lui ne tinrent nul compte de ses réclamations, il se refusèrent meme à l’adjonction d’une blanchisserie, qu’il avait jugée necessaire. Ces tiraillements n’étaient pas de nature à favoriser le succès commercial. Le seul bénéfice net de ce séjour tut le progrès de l’invention principale à laquelle se joignirent des inventions nouvelles.

Les inondations entravaient périodiquement les travaux de la manufacture; notre inventeur ne se donnera pas de repos qu’il n’ait imaginé un nouveau régulateur pour rendre le mouvement des roues hydrauliques uni- 01 me, malgré les variations des résistances.

Il fit une autre découverte. Il remplaça la chaudière des machines à vapeur, par un nouvel appareil qui amoindrissait le danger des explosions. Il construisit sur ce plan, en 1818, la machine du premier bateau à vapeur établi sur le Danube, depuis Pesth jusqu’à Vienne.

En 1819, il avait le chagrin de perdre son collaborateur son ami, son frère aîné Frédéric, qui mourait à quarante-

La ruine était toujours là, menaçante. En 1823, rien ne pouvait plus empêcher la vente des biens patrimoniaux de la famille de l’inventeur, grevés d’hvpothèques par suite des engagements qu’avaient nécessités les essais e la filature mécanique. Des brèches considérables avaient été faites à ces biens, évalués, encore peu de temps auparavant, à 700,000 fr., malgré bien des pertes subies à l’époque de la Révolution et par suite de quelques-unes des mesures commerciales prises sous le premier Empire. La maison paternelle, ce sanctuaire de tant de souvenirs d’enfance, cet asile où reposaient tant de morts vénérés, allait être vendue aux enchères! Comment obtenir des créanciers un nouveau sursis ? Des avances étaient faites cette fois à l’inventeur par la Russie. Il accepta cet exil plus rigoureux encore que le pre-

i VIE t)E P. DE GIRARD. — l’INVENTION Î53

l mier, et un traité de dix ans le lia à la Russie, en qualité

' d’ingénieur en chef des mines de Pologne.

I Mais si la fortune le poursuivait, il ne se lassait pas de

la défier par sa persévérance.

^ Une fois installé à Varsovie, il reprenait sa pensée in-

dustrielle. Il faisait construire dans les environs, avec le concours du gouvernement, une grande filature de lin à la mécanique.

Cette fois, Messieurs, le succès fut grand.

Voyez toute une ville se former sous le nom de Girar- ' dow, et adoptant pour armoiries celles de la famille de

Girard. Voyez l’activité infatigable de notre inventeur se partager entre cette exploitation et les mines de Pologne qu'il assainit et améliora d’une manière remarquable.

Est-ce à dire pourtant que le succès de Girardow profita beaucoup à sa fortune? Par un surcroît de cette fatalité qui semble s’attacher à ses pas, ou par suite de cette confiance excessive qu’ont quelquefois les hommes supérieurs, des administrateurs, condamnés depuis pour d’autres méfaits, s’approprièrent la part des bénéfices auxquels il avait droit. D’ailleurs les engagements absorbaient les profits.

En 1826, M. de Girard fut envoyé par la Russie en mission en Angleterre. Avec quel sentiment de tristesse amère il y vit ses machines fonctionner presque partout, sans que son nom fût même prononcé! A Leeds, un de ses associés, à la solde de MM. Marshall, enseignait à se servir des machines qu’il avait volées. Cette famille de I fabricants avait déjà réalisé, dit-on, 20 millions de béné-

I lices. Tout cela était navrant. Être à la fois méconnu et

[ ruiné, se voir forcé de vivre loin de sa famille et de son

' pays, sous le coup d’engagements d’honneur, quelle des-

tinée !

Sa consolation était d’inventer sans cesse. Pendant son séjour à Varsovie, comme en Autriche, comme auparavant en France, M. de Girard ne cessa point de se signaler par des inventions dont plusieurs sont d’un ordre supérieur. Les unes appartiennent au domaine des I sciences appliquées, les autres à l’industrie proprement

dite. Je vous signalerai, parmi les premières, le chronothermomètre, instrument qui marque et conserve l’indication de la température pendant chacune des vingt-quatre heures précédentes ; le météorographe, destiné à l’Observatoire de Varsovie, qui note sur deux feuilles, chaque jour renouvelées, l’état du baromètre, du thermomètre, de l’hygromètre, du pluviomètre, la direction et la vitesse du vent en mètres par secondes. Il fit aussi une machine mathématique pour résoudre les équations, une autre pour tourner avec une précision absolue les corps sphériques. Parmi les découvertes industrielles, comment ne pas mentionner une invention à laquelle, après la filature mécanique du lin, il paraît avoir attaché une importance hors ligne? C’était une machine à fabriquer les bois de fusil et à creuser l’encastrement de la platine et de la sous-gaide dans huit bois à la fois. Nommons encore un appareil pour l’extraction et l’évaporation du jus de betterave, dont le brevet fut pris en France en 1839; une nouvelle roue hydraulique propre à utiliser les grandes chutes d’eau ; un perfectionnement dans les fourneaux à zinc, d où résultait une économie de quatre onzièmes sur le combustible ; un appareil pour chasser l’air dans les hauts -fourneaux, adopté en Angleterre; de grandes machines a vapeur de la lorce de cent chevaux, sans balancier; de nouvelles turbines, enfin des greniers- silos.

A mesure que se produisaient ces inventions, leur auteur en adressait les modèles à Paris. 11 semblait vouloir confirmer, par ces témoignages multipliés de son génie, le mot qu’avait dit un jour le comtii Ghaptal, en sortant des ateliers de P. de Girard : « Si j’étais prince, je créerais pour M. de Girard un ministère de rinvention. Je lui ferais un large budget et je lui dirais : Méditez et inventez. » ün a remarqué justement (1) que « ces belles et généreuses idées n’arrivent guère qu’à ceux qui ne sont pas princes. P. de Girard n’eut donc ni ministère, ni

(1) Les ouvriers selon Dieu et leurs œuvres, par Henri de Triqueti. Suite de discours adressés aux jeunes apprentis. (Neuvième série, P. de Girard.) Chez raulcur, 15, rue Pigalle.

budget, ni fortune, mais il médita, mais il inventa sans cesse. y>

A propos d’une de ces découvertes que nous venons de mentionner, nous avons dit qu’il y en avait une à laquelle son auteur attachait une importance particulière. La machine à travailler les bois de fusil, qui, parmi d’autres mérites, épargnait au moins les deux tiers de la main-d’œuvre, avait été adressée par l’inventeur à son neveu Henri de Girard, qu’il chargeait de la remettre à la Société d’encouragement de Paris et au musée d’artillerie. G’était en 1832. Malheureusement M. Henri de Girard, qui avait pris part courageusement à la guerre de Pologne, mourait en 1833, des suites de ses blessures, et la machine se trouvait sans défenseur auprès du gouvernement par l'interruption des démarches entreprises pour la faire adopter. Quel ne fut pas l’étonnement de Philippe, lorsque, en 1836, il lut dans un journal français que le gouvernement venait de passer avec M. Grimpé, moyennant 300,000 francs, un traité pour la construction de machines semblables aux siennes.

« Je ne viens pas crier au plagiat, écrivit-il au ministre de la guerre. M. Grimpé peut avoir inventé, de son côté, ce que j’avais trouvé moi-même, ou l’équivalent de ce que j’avais conçu; mais je ne puis m’empêcher de me demander par quelle fatalité le gouvernement français vient d’acheter 300,000 francs une invention que j’avais faite en 1830, que tous les journaux de l’Europe signalaient, que j’avais mise gratuitement à la disposition du ministère, dès 1832. »

Réclamation dont le comité d’artillerie devait attester

la vérité par un certificat délivré aux héritiers de la fa-

mille de Girard.

Que devenait cependant la filature du lin à la mécanique? Elle s’était implantée en France, il faut bien encore en faire ici l’aveu, par le moins glorieux des moyens, par le plagiat de l’Angleterre. Gela eut lieu à partir de 1838. Des agents français s’introduisirent, à l’aide de déguisements, dans les manufactures britanniques, et on se tit gloire, même dans les Chambres, d’avoir dérobé leur secret aux Anglais. Noble mérite assurément, quand on

fi

avait l’honneur de l’invention, quand l’inventeur vivait loin de la France, méconnu et ruiné, quand il n’osait y mettre le pied, de peur d’être appréhendé au corps, quand il était brisé par le travail, la maladie et le chagrin! Il est vrai que l’ingratitude était plus économique que la reconnaissance, et puis le parti était pris. Bien que l’administration, ainsi que le gouvernement, eût changé depuis la Restauration , comment reconnaître qu’on avait été injuste à ce point (it avec une telle persistance? Le ministre du commerce de 1840, à toutes les réclamations de la famille et des savants les plus illustres opposa le rapport de cette commission dont je vous ai parlé, rapport dont le principal signataire était l’ancien directeur du Conservatoire des arts et métiers. Jusqu’à la fin de sa vie, P. de Girard trouva le même ministre trèsdéterminé à lui refuser toute justice. Ce ministre était pourtant un honnête homme, un habile manufacturier, un administrateur exact, mais c’était un génie étroit. Il s’était mis en tête que la machine de Girard avait été condamnée sans appel il y avait plus de vingt ans, et que les Anglais étaient les inventeurs du mécanisme à filer le lin. Cette idée était tellement enracinée chez lui, qu’il empêcha même plus tard Philippe de Girard d’avoir une audience du roi, et qu’il lui refusa jusqu’à la croix d’honneur, cette récompense honorable et modeste qui, fort heureusement pour l’immense majorité des hommes qui l’ont reçue, suppose des services sans exiger le don rare et exceptionnel du génie.

Avouons qu’au point de vue de l’amour-propre, Philippe de Girard trouvait pourtant quelques consolations de ces dénis de justice presque brutaux, dans un jury industriel plus impartial et plus ccmipétent que toutes les autorités administratives. Ce jury reconnaissait solennellement les titres de l’inventeur français en lui décernant, en 1840, une médaille d’or portant cette inscription : « Philippe de Girard, inventeur de la filature mécanique du lin, 1810. »

Parmi les savants qui ne cessèrent de proclamer nonseulement que Philippe de Girard était l’inventeur de l’art de filer le lin à la mécanique, mais qu’il était un

VIE DE P. DE GIRARD. — l’iNVENTION 157

génie supérieur, j’en citerai du moins un, le plus illustre, Arago, esprit ouvert à toutes les grandes idées, professeur admiral3le, dont la clarté rendait tout accessible et dont la chaleur communicative rendait tout attrayant. Il avait consacré une de ses belles leçons aux instruments météorologiques de Philippe de Girard. Arago se montra jusqu’à la fin Tardent défenseur de Tinventeur méconnu. Mais quoi ? N’était-on pas parfaitement décidé à trouver que l’homme auquel le million était dû n’avait rien inventé, et que ses réclamations taisaient tort aux Anglais, dont on louait avec un mélange naïf d’enthousiasme et de jalousie le génie industrieux et la merveilleuse initiative, tandis que nous autres Français nous ne savions qu'imiter?

Transportons-nous, en 1844, dans une petite ville de Pologne. Un vieillard est assis près du grand poêle qui meuble presque tous les salons polonais. Une jeune femme, la fille d’un de ses frères, cherche par sa douce causerie à charmer sa tristesse. Ce vieillard, dont la santé paraît épuisée et qui ne se soutient que par l’activité de sa pensée et de sa volonté, c’est Philippe de Girard. La consolatrice de son exil, sa nièce, est la fille de son bien-aimé frère Frédéric (1). Elle parle au vieillard de ce qui peut l’intéresser le plus, de sa patrie, de sa famille, de ses inventions. Pourquoi n’irait-il pas en France revoiries unes, faire reconnaître enfin les autres en se présentant lui-même, à l’occasion de la grande Exposition française de l’industrie, qui doit s’ouvrir au printemps? M. Arago n’a-t-il pas dit à la famille ; « Que M. de Girard vienne à Paris, et que son grand âge ne s’effraye pas des démarches à faire : je serai son œil pour voir et son bâton pour marcher ? » Et pourtant le vieillard hésite’.

(1) M™' de Vernède de Corneillan.

Ce n’est pas qu’il ne désire ardemment revoir la France et Paris. Un exil de vingt-neuf ans ne l’a pas guéri de la nostalgie. Toujours ses regrets et ses espérances se sont portés" sur ce point du globe qui exerce sur les esprits supérieurs une attractiont oute-puissante; car leurs œuvres y fussent-elles méconnues, il est rare qu’ils n’y trouvent pas sympathie et justice auprès de quelques-uns de leurs pairs en science et en génie.

Si Philippe de Girard hésite à entreprendre ce grand voyage, qu’est-ce donc qui le retient? Ce n’est pas même sa santé qui l’arrête. Mais il prévoit des obstacles de la part de la Russie, et puis quoi encore? Il ne croit plus à la justice des hommes et n’attend plus rien après tant de déceptions. L’insistance de sa nièce et de sa famille finit pourtant par vaincre sa résistance. Il part; il arrive à Paris; avec quelle émotion, vous le comprenez. Tout ce qu’il aimait était là réuni.

L’Exposition de 1844 vit figurer douze de ses inventions, celles que nous venons de rappeler, et en outre un piano à double octave et un instrument tout à fait nouveau, le trémolophone, qui prolongeait et modifiait à volonté les sons du piano ordinaire, et dont la brillante . exécution de Listz faisait valoir le mérite.

Cette année fut triomphante, malgré les menaces de saisie et de prison, pour notre glorieux inventeur. En même temps qu’il goûtait, dans la société la plus brillante, ces charmes de la conversation que son esprit si cultivé et si varié mettait au-dessus de tous les plaisirs, et qui lui faisaient dire que toutes les années qu’il n’avait point passées à Paris lui paraissaient retranchées de sa vie, la Société d’encouragement, l’Académie des sciences, les Chambres, la presse, retentissaient de son éloge. Le jury central de fExposition lui décernait une médaille d’or, et, dans le rapport, les titres de Philippe de Girard à la priorité de finvention de l’art de filer le lin, étaient reconnus dans les termes les plus laudatifs. Dans les salles mêmes de l’Exposition, il devint l’objet d une ovation enthousiaste. Enfin la Société des inventeurs et filateurs mécaniciens, sur la proposition de son président M. Chapelle, s’engagea à lui servir annuellement une

pension de six mille francs. Tous ces témoignages, si concluants en faveur du grand inventeur, ne désarmèrent pas les résistances de l’intraitable ministre du commerce (i). Il persista jusqu’à la fin à répondre aux sollicitations les plus pressantes : « M. de Girard n’a pas inventé la filature à la mécanique ; ce mérite revient aux Anglais ; donc il n’aura pas le million, auquel il n’a point droit. M. de Girard a transporté ses machines à l’étranger, donc il n’aura pas la croix. » Il allait jusqu’à refuser la nomination d’une commission d’hommes spéciaux, à l’effet de constater 1 erreur dans laquelle les experts de 1818 étaient tombés. Vainement M. Arago, vainement M. Charles Dupin, qui prit souvent la défense de l’inventeur avec chaleur, et une foule de notabilités scientifiques, industrielles et politiques appuyèrent vivement cette demande. Accueillir ce désir, répondait le ministre, ce serait ouvrir la porte à des réclamations du même genre et exposer l’administration à des embarras. Moyen étrange de s’acquitter d’une promesse sacrée et de rendre justice à un inventeur hors ligne, que de lui opposer cette fm de non-recevoir ; cela nous gênerait.

Toutes ces luttes allaient être désormais sans objet. Philippe de Girard, Messieurs, mourait en août 1845, inventant et perfectionnant encore sur son lit de mort, honoré d’une ovation posthume le jour de ses funérailles, comme il 1 est aujourd’hui de plusieurs statues, mais sans avoir pu obtenir de la France, selon ses expressions, de constater solennellement « que le problème posé par Napoléon avait été résolu par un Français (2). »

Travailleurs de la main, je vous ai dit les services et vous venez de voir les épreuves du travail intellectuel. Ses services! L’invention est l’àme de l’industrie, elle est le génie humain lui-même appropriant la nature à

(1) Je n’aime pas, parlant à des ouvriers, livrer des noms propres à un sentiment de blâme, surtout quand il s’agit de contemporains ; mais je puis être moins scrupuleux pour mes lecteurs, lesquels, dans l’honnête homme qui se trompa si lourdement et avec une obstination si déplorable, ont reconnu M. Cunin-Gridaine.

(2j L’Empereur Napoléon III s’occupa personnellement de la

nos besoins, elle est l’intarissable source des profits et des salaires. Ses épreuves! Avais-je tort de vous dire' cju elles se lencontraient tout aussi bien dans les rangs élevés que dans les degrés les plus humbles, et n’épargnaient pas l’homme savant et riche que la foule envie peut-être, et dont elle ne se ligure pas toujours l’effi ayante énergie dans le travail? Si, pour vous rendre compte de toute la portée delà leçon que vous donne une tellevie, nous essayons de comparer lesépreuvesdu travailleur manuel à celles du travailleur de la pensée, sans doute nous trouverons moins souvent celui-ci en proie aux dernières privations de la misère, parce que son instruction lui garantit au moins son pain quotidien; mais pour combien ne compterez-vous pas les tortures morales du génie méconnu et spolié, et ces pertes d’autant plus sensibles qu’elles frap])ent sur des hommes habitués à jouir d un certain bien-être et à tenir un certain lang? Par une triste compensation, à mesure que l’homme cultive son esprit et ses sentiments, à mesure qu’il s’élève dans l’échelle sociale, sa sensibilité devient plus vive, son amour-propre mis en jeu par des comparaisons perpétuelles devient plus vulnérable ; les travaux de l’esprit ont quelque chose d’épuisant, et parmi les maux qui viennent éprouver et pour ainsi dire humilier le travail intellectuel au milieu de toutes ses gloires et de tout son orgueil , il faut compter trop souvent les maladies cérébrales et nerveuses, la folie, le désespoir. Il y a des échecs qui sont des arrêts de mort pour ceux qui avaient trop présumé de leurs forces et qui ne peuvent plus se consoler de leur erreur. Pourquoi fautil qu’il y ait aussi des succès dans l’ordre intellectuel qui peuvent compter pour des malheurs ?

Suivez-la depuis des siècles, cette destinée de l'inven-

réparation due à la famille et s’acquitta autant qu’il le eut

de la France. Une pension viagère de 12,000 francs a ete accordée en iSSl à la famille de l'invenleur, a titre de recompense nationale. On a montré dans plusieurs brochures que la dette de la France reste encore à payer en partie Voir, par exemple, la rie de P. de Girard, par le baron Ernouf, bonne à consulter, à tous égards.

Page 1