EFFETS DE L’ÉCIIANGK SUR LA RICH. NATIONALE
bonheur, c’est là noire fortune publique à laquelle il faut tout immoler; c’est là le plus grand intérêt des hommes, c’est celui qu’ils doivent défendre avant tout.
Et précisément parce que notre honneur, notre félicité, notre vie sont attachés à la défense du même sol , nous serons unis, et notre union sera le palladium qui arrêtera- les entreprises de nos ennemis; nous serons unis , et notre union fera notre puissance : car citoyens d’un même pays, nous compterons les uns sur les autres, nous aurons foi les uns en les autres , nous irons au combat avec confiance , sous un drapeau qui est l’honneur de tous , remettant facilement notre vie au courage et à la fidélité de chacun de nous; car nous avons un bien-être solidaire, des sentiments identiques, une renommée commune , les mêmes pensées, les mêmes croyances , les mêmes opinions, les mêmes besoins , la même patrie ! Ce mot renferme toutes choses , et les propriétés matérielles et les propriétés intellectuelles, et les jouissances physiques et les affections morales , la gloire du passé , la prospérité du présent, l’espoir de l’avenir; la patrie c’est nous-mêmes, et nos pères et nos enfants, c’est tout. La grandeur et la puissance du pays passeront donc en première ligne ; elles sont les premiers des biens, elles couvrent tous les autres biens.
Les nations entre elles , jusqu’à présent au moins , n’ont pas déjugés ; il n’y a point d’arbitres qui puissent décider de leurs ditrércnds. Leurs droits n’ont point d’autres garanties que la force, l’habileté et les alliances , qui ne sont encore que des résultats de la force et de l’habileté. Il faut bien reconnaître cette triste
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et déplorable vérité : ce sont les armes qui font les arrêts de la justice entre nations , la dernière raison des peuples, c’est le glaive; il s’agit donc pour eux d’être forts , il y va de leur existence même.
Telle est la triste réalité ; il faut l’admettre en matière de gouvernement et d’administration, il faut prendre les hommes tels qu’ils sont, et non les supposer tels qu’ils devraient être. Vainement on dira que les peuples agissent contre eux-mêmes en opprimant et dépouillant leurs voisins, qu’ils s’appauvrissent euxmêmes en ruinant leurs rivaux , que leur intérêt bien entendu leur fait une loi de cultiver des rapports de bonne amitié avec toutes les nations, qu’il y a entre toutes une solidarité de bien-être et de prospérité ; cela est possible , mais on agit comme si cela n’était pas. Dès les temps dont l’histoire nous a conservé la plus obscure notion jusqu’à nos jours, nous voyons l’eXploitation de l’homme par l’homme. L’àpreté de cette exploitation diminue si vous voulez ; la civilisation en adoucissant les mœurs, adoucit les effets de la sujétion ; mais la domination subsiste, et longtemps encore on dira : Malheur aux vaincus !
Il serait démontré pour tous les hommes que le pouvoir est funeste aux dominateurs, il serait prouvé jusqu’à l’évidence qu’ils trouveraient plus d’avantage à traiter librement avec les peuples divers qu’à les soumettre à leur joug, que la conquête si dure aux nations soumises est nuisible aux maîtres autant qu’aux sujets , je crois que l’homme ne s’efforcerait pas avec moins d’ardeur à dominer ses semblables.; le plaisir d’exercer le pouvoir est si enivrant qu’il ferait ou-
EFFETS DE l’ÉCHANOE SUR LA RICH. NATIONALE.
blier toute considération : richesse , repos , sécurité , tout cela ne vaut pas la puissance. Il faut connaître bien peu l'humanité pour supposer que l’orgueil , son premier péché , se laissera amortir par l’espoir des jouissances matérielles. Sa vanité native sera toujours rebelleaux conseils de l’intérêt bien entendu. L’homme sacritierait sa vie à cet inexplicable défaut de sa nature. Ainsi, l’envie de dominer est dans la nature humaine; il faut se préparer à résister aux tentatives des usurpateurs,il fautse montrer jaloux de la puissance nationale, jusqu’à ce que l’instinct universel des hommes soit modifié par la civilisation ; telle est la loi des peuples.
Le premier devoir des associations politiques est donc de veiller avec une jalouse sollicitude à la conservation de leur force et de leur grandeur.
Ce n’est que d’hier que les provinces des grands États, que les diverses parties d’une même nationalité se sont assimilées; encore ce travail n’est-il pas achevé: la nationalité française , la plus compacte et la plus homogène qu’il y ait au monde, a laissé des fractions importantes en dehors de sa circonscription et il semble qu’il faudrait un bouleversement du monde pour les agglomérer. Comment croire qu’il sera bien facile d’opérer la fusion des peuples, cette grande œuvre de l’humanité ? On peut dire qu’elle va prodigieusement s’avancer à dater du jour où la force de la vapeur pousse les navires sur les fleuves et sur les mers , les chars à travers les continents ; du jour où le télégraphe électrique fait courir la pensée dans l’espace , aussi vite que la volonté s’élance dans les nerfs. Ce sont là vraiment de merveilleux instruments d’association.
Mais n’apercevez-vous pas encore, et surtout chez la nation qui prêche spécialement la liberté commerciale, ces instincts égoïstes, envieux et cupides, spoliateurs et violents , qui rugissent à la moindre extension que prend légitimement une nation voisine, bien modérée assurément dans ses conquêtes actuelles, quand sa rivale envahit le monde et constitue le plus colossal empire dont on ait eu l’idée? De tels signes annoncent la nécessité de conserver précieusement encore tous les éléments de la force, qui assurent l’existence nationale.
Or, dans l’état de la civilisation actuelle, la principale condition de force et de puissance, c’est la richesse ; en elle résident les moyens d’influence, de suprématie, de conservation: les forteresses, les flottes, les armées, tout l’appareil de guerre, sont des transformations de la richesse; les armes, les vivres, les munitions, les moyens de transport , les eflfets d’habillement , de casernement, de campement, sont acquis au moyen des richesses ; ces troupes nombreuses, ces fantassins, ces cavaliers, ces corps spéciaux, commandés par des hommes éminents vieillis dans l’étude, vieillis dans les camps, vieillis dans les combats, n’ont pu être élevés, instruits, armés, rassemblés, tenus prêts en tous lieux, à toute heure , que par la réalisation d’immenses richesses.
Ainsi la conservation et l’augmentation de la fortune nationale, en l’état du monde, forment la première' loi des peuples ; elle est la sauvegarde la plus sûre des nationalités, et conséquemment de la sûreté , de l’indépendance , du bien-être , des affections les plus
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précieuses; nous devons donc en conserver avec vigilance tous les éléments.
Les discours prononcés dans les réunions publiques des partisans du libre-échange , disent bien que la liberté du commerce donnera la paix universelle. Commençons , si vous voulez bien , par établir la paix universelle sur des bases si solides qu’on ne puisse les ébranler. Car si , après nous être livrés à merci , la promesse n’était pas tenue, il serait trop tard. Aujourd’hui la guerre est possible : chaque jour elle peut être imminente. Raisonnons donc dans la possibilité , on doit dire dans la probabilité de la guerre, sinon nos résolutions seront insensées ; rien au monde ne doit nous faire perdre de vue notre existence politique.
Sans doute les relations que le commerce établit entre les nations pourront diminuer les cas de guerre , et chaque pays doit les favoriser quand elles ne compromettent pas son indépendance. Pourtant combien de luttes acharnées, sanglantes, n’ont point eu d’autres causes que des intérêts commerciaux ! Nous n’avons nullement la pensée que dans l’avenir on ne pourra arriver au règlement pacifique des contestations qui s’élèveront entre les nations; mais que nous sommes loin encore de la paix universelle! Combien peu nous entrevoyons le moment où les nations seront unies par les liens de la justice et de la fraternité ! L’association des hommes s’est difficilement étendue de la famille à la tribu ou à la commune ; plus difficilement encore ces réunions primitives se sont groupées en sociétés plus grandes : bien des siècles s’écouleront avant que
la fédération générale des hommes soit accomplie. L’économie politique est donc astreinte à respecter les nationalités , et à coopérer à leur grandeur. Elle est assujettie à se plier devant les nécessités de la séparation des peuples ; elle doit faire taire ses déductions rigoureuses aussitôt qu’elles porteraient atteinte à leur puissance.
Cette considération de nationalité est si prédominante , si exclusive, que si pour assurer la splendeur et la force de l’État , la richesse de quelques classes de citoyens devait être amoindrie , il faudrait que ce sacrifice fut consommé, car ceux-là même auxquels il serait imposé vivent, comme les autres, à l’abri de la protection nationale. En vain on dirait, avec les libreéchangistes, que l’on porte atteinte à un droit naturel de l’homme , le droit de travailler; il n’est pas un droit absolu de l’homme qui ne doive être modifié et n’ait été modifié , car le droit de chacun doit être subordonné aux droits de tous, si l’on veut une société. Le droit de travailler doit donc être modifié dans son exercice comme les autres, dès que la liberté de produire et de vendre accordée à chacun peut avoir une influence décisive sur la production du pays. Or il est parfaitement certain que la liberté des échanges doit avoir une influence toute spéciale sur le travail des peuples. Dans l’état de civilisation auquel les nations sont parvenues , quand la division du travail est telle qu’aucun homme, pour ainsi dire, n’est plus chargé de pourvoir à la somme de ses besoins, et qu’il demande à d’autres hommes, au moyen de l’échange, le plus grand nombre des objets qui lui sont néces-
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saires, le sort des uns est inévitablement lié à celui des autres ; nul ne peut faire une transaction commerciale sans qu’elle ait une influence plus ou moins considérable sur la situation de ses concitoyens. Si une certaine classe achète des marchandises à l’étranger, ces achats réagissent sur la production intérieure, sur la situation des individus chargés de l’approvisionnement du marché national.
L’école anglaise énonce comme un fait irréfragable , que la liberté qu’elle prône, que la destruction de toute protection, de tout tarif, de toute entrave, loin d’imposer des sacrifices , favorise le développement de la richesse individuelle et de la prospérité nationale. C’est là sa thèse essentielle , c’est aussi sa thèse nécessaire ; car si ce principe fondamental est ébranlé , s’il vient à être prouvé qu’en réalité la liberté n’accroît pas toujours et partout la richesse totale des corps politiques tels qu’ils ont été constitués , la théorie chancelle ; son application absolue doit être repoussée ; ses principes abstraits doivent subir des exceptions; ils doivent fléchir devant les faits de nature diverse qui gouvernent les sociétés.
Nous avons donc à voir si le libre échange est effectivement favorable au bien-être, à la richesse spéciale de toute nation ; nous devons voir s’il ne peut être pour quelques-unes une cause certaine de décadence , tandis qu’il assurera à d’autres une prédominance excessive; nous devons rechercher si des circonstances variées ne donnent pas divers degrés d’opulence, si la liberté des transactions commerciales ne peut faire changer la condition de la production , de la distribution ,
de la consommation des richesses; si ce changement ne peut porter atteinte aux forces d’un peuple , faire passer la suprématie de l’un à l’autre , les élever ou les abaisser , comme le monde a vu s’élever et tomber Tyr, Carthage, Venise, Florence, les villes Anséatiques, la Hollande, le Portugal.