CHAPITRE VI
La conservation du travail qui fait la richesse et la force des peuples, qui pourvoit à tous leurs besoins , à tous leurs plaisirs, qui consolide leur liberté et leur grandeur, est assurément la première nécessité qui frappe quand on s’occupe des règles économiques qui doivent favoriser le développement de la prospérité -îbs diverses contrées. Aussi les libre- échangistes ne manquent pas d’établir tout d’abord que la doctrine de la liberté illimitée du commerce ne détruira en rien le travail d’une nation qui renonce à la protection. Pour arriver à une conclusion si grande, un seul argument leur suffit ; ils disent : On achète les produits de l’étranger en lui livrant ses propres produits , car l’étranger ne donne rien pour rien ; les produits sont le fruit du travail ; si donc on abandonne un travail dans lequel on est inférieur, puisqu’on produit plus chèrement, c’est pour s’adonner à un travail plus lucratif avec les produits duquel on payera les produits que l’étranger fournit h
EFFETS DE L’ÉCHÀNGB SUE LA CONSERY. DU TRAV. 59
bas prix ; c’est donc comme si on les créait soi «même à bon marché ; on ne diminue donc pas son travail.
Selon nous , ce raisonnement n’est pas rigoureux : l’étranger ne donne rien pour rien , c’est vrai ; nous payons ses produits avec des produits , c’est aussi vrai ; les produits sont le fruit du travail , c’est bien vrai encore. Mais ici, il se fait, relativement au travail, une confusion singulière qui suffit pour rendre tout le raisonnement vicieux : quand on craint de compromettre le travail d’une nation , il s’agit de son travail actuel, de celui qui est repris chaque jour et qui chaque jour nourrit la population. Or les produits donnés à l’étranger peuvent être formés par un travail antérieur et depuis longtemps disparu, aussi bien que par le travail actuel , celui dont il est réellement question dans le débat : celui-là ne serait donc pas respecté par cela seul qu’on aurait payé les produits importés par d’autres produits depuis longtemps accumulés ôîr constituant le capital producteur. On confond donc des choses étrangement distinctes dans les expressions qu’on adopte ; on joue véritablement sur les mots en disant : les produits étrangers ne peuvent nuire au travail , puisqu’on les paye par des produits qui sont pareillement le fruit d’un travail. Il n’y a là aucune rigueur logique; on n’a évité de donner aux prémisses une précision nécessaire, qu’afin qu’elles pussent renfermer dans leur sens vague une conclusion qu’on voulait atteindre, et qui échappe aussitôt que l’analyse apporte de la netteté dans les termes. Voyons ce que devient l’axiome des libreéchangistes, s’il est posé comme il doit l’être; il serait
ainsi conçu : le travail actuel d’une nation ne peut être détruit par l’importation des produits étrangers, parce que ceux-ci seront payés au moyen des produits d’un travail antérieur ou actuel; en ces termes il n’a plus de portée; il ne peut plus servir à la discussion.
Mais nous pouvons presser davantage l’unique argument qui sert de base à la théorie des iibre-échangistes; nous pouvons montrer qu’il ne serait pas absolument exact, lors même que les produits étrangers seraient payés au moyen des produits d’un travail actuel. Dans ce cas même, la production nationale pourait encore être amoindrie : elle le serait si les produits livrés au dehors comptaient déjà dans la production intérieure : s’ils n’étaient que ceux qui étaient livrés, en payement, aux travailleurs nationaux, dont les produits ne sont plus acceptés; il y aurait alors perte d’un travail et aucune compensation. L’importation pourrait donc détruire le travail intérieur d’une double manière, ou parce que les produits étrangers qui se substitueraient à ceux que créait le travail national , se solderaient par les fruits d’un travail passé , constituant le capital productif, ou parce qu’ils seraient soldés par les produits d’un travail actuel qui avaient déjà un écoulement dans le pays , et avaient un emploi dans sa production générale. On arrive donc, dans tous les cas, à démontrer que la doctrine présentée par les économistes absolus est inadmissible ; l’argument qu’ils ont présenté en forme de syllogisme n’a rien de rigoureux : les prémisses doivent être repoussées comme manquant de précision , la conséquence est évidemment fausse.
On est conduit à adopter une autre doctrine , si on analyse plus complètement les phénomènes de l’échange, si on fait les distinctions convenables. Nous allons nous efforcer de les présenter ; ces recherches nous permettront d’apprécier rigoureusement l’influence de l’échange sur les conditions variées qu’il faut assurer au travail pour lui donner toute sa valeur ; elles auront pour résultat immédiat de rendre plus évidentes les deux propositions que nous avons énoncées, savoir : qu’on n’achète pas toujours les produits étrangers avec les produits d’un travail actuel , on peut les acheter par les produits accumulés ou le capital ; que , de plus , lorsqu’on fournit des produits actuels pour payer les produits achetés , on n’est pas certain de conserver dans son intégrité le travail national. Essayons donc de comprendre dans leur ensemble et leur complexité les résultats si difficiles à saisir de l’échange; tâchons d’analyser avec netteté les différents modes qu’il peut affecter.
A notre avis, les échanges peuvent affecter six modes distincts :
Une nation peut les faire 1“ pour obtenir des produits qu’elle ne saurait jamais créer ;
2° Pour obtenir des produits qu’elle pourrait créer, mais qu’elle n’a jamais confectionnés.
3° Pour obtenir des produits qu’elle crée déjà.
Chacun de ces modes d’échange peut être effectué en soldant les produits étrangers : 1° par des produits, 2* par son capital.
Nous aurons donc six modes d’échange, et chacun de ces modes peut avoir des effets distincts.
Il n’est pas nécessaire de démontrer la possibilité
de ces divers modes d’échange : il est parfaitement clair qu’un peuple peut demander à un pays des objets que lui-même ne produit pas; le besoin des choses dont il est complètement dépourvu est même la cause première, la cause la plus pressante des échanges. On va demander aux contrées étrangères les marchandises dont on manque , avant de leur demander celles qu’on sait fabriquer.
Parmi les marchandises dont on manque, il en est certainement que jamais on ne pourra parvenir à confectionner : les conditions de climat, la nature du sol, les situations , les aptitudes nationales , les dons de la nature inégalement répartis, sont trop divers pour qu’une région puisse toujours produire tout ce qu’une autre fournit; on ne peut obtenir dans les régions polaires les productions des tropiques; on ne peut produire de l’or, du fer, de la houille, etc., là où la nature n’a déposé ni métaux , ni combustibles , etc.
Mais parmi les objets qu’une nation ne produit pas, il en est qu’elle pourrait produire utilement , par une application soutenue, par un travail bien dirigé. Il y a donc deux catégories à établir parmi les objets qu’on ne produit pas.
11 y a de plus une catégorie formée des objets que l’industrie nationale produit déjà et que néanmoins elle pourrait demander à l’étranger, en raison d’une différence de prix. Évidemment si les étrangers offrent leurs produits à meilleur marché que les producteurs nationaux , on leur accordera la préférence dès que la liberté sera admise. On importera donc aussi bien des objets qu’on créait déjà , que ceux dont on ne connais-
sait pas la fabrication. C’est même pour montrer les avantages de l’introduction de ces objets, que les économistes ont établi toute leur théorie. S’il ne s’était agi que de l’achat d’objets non fournis par la production nationale , il eût été peu utile de réunir en corps de doctrine les démonstrations qui tendaient à établir que le commerce d’échange était profitable ; cette assertion eût été peu controversée.
Il est donc de toute évidence qu’on peut demander aux étrangers des objets qu’on ne saurait produire ,
Des objets qu’on parviendrait à produire , mais qu’on ne produit pas,
Des objets qu’on produit déjà.
Tous ces échanges n’affectent pas le travail national de la même manière.
Si l’échange est fait pour acquérir des objets qu’on ne saurait produire , il ne peut diminuer directement le travail national. Habituellement il ne portera pas atteinte à la production ; il lui donnera même de V extension, si l’on paye les produits importés par d’autres produits. Alors, en effet, il provoque la confection d’objets d’échange qu’on ne fabriquerait pas sans cette circonstance ; nous reviendrons sur ce fait au chapitre concernant l’extension du travail. Cependant ce mode d’échange peut parfois substituer dans la consommation un objet nouveau à un objet produit par le travail national auquel il porte ainsi une atteinte indirecte ; c’est alors comme S’il était un des produits déjà créés, et nous le confondons avec ceux-là. 11 peut encore porter une atteinte indirecte au travail , s’il s’opère au moyen du capital reproducteur. Nous parlerons, en
une seule fois, de 1’elTet de tous les modes d’échange sur la richesse accumulée.
Si l’échange se fait pour acquérir des objets qu’on ne produit pas , mais qu’on pouwait produire , il a les mômes effets secondaires que le précédent ; de plus , il peut, en empêchant la naturalisation d’un travail nouveau, s’opposer à l’extension du travail. Nous en traiterons au chapitre consacré à ce sujet.
Nous arrivons à l’échange qu’on opère pour acquérir des objets qu’on produit déjà. Celui-là est le plus essentiel à considérer ; c’est celui qui peut avoir l’influence la plus décisive ; il semble s’attaquer directement à la production nationale , et il peut agir sur la plus vaste échelle. Les deux modes précédents ne sont, pour ainsi dire, que des cas exceptionnels, car les objets dont une nation manqua, et qu elle ne s'est pas attachée à produire, sont généralement peu nombreux et peu utiles, au moins non indispensables; mais ceux -qu’elle produit, qui alimentent sa consommation habituelle, sont certainement et nécessairement en grande quantité.
Nous devons donc étudier les effets de cette espèce d’échange avec un soin tout particulier.
Comme les précédents il peut se diviser en deux modes distincts :
Les produits qn’on créait déjà peuvent être achetés, au moyen des produits nationaux,
Et au moyen du capital.
Nous savons que cette distinction ne sera pas admise par les libre -échangistes; pour eux le capital n’est formé que de produits, qui leur apparaissent sans' caractères distinctifs ; c’est en raison de cela qu’ils ont
formulé leur axiome : on ri achète des produits tpi avec des produits; ils diront que le capital est formé de prpduits qu’on a créés directement , ou qu’on a obtenu:, pour des produits antér jurement créés ; que conséquemment i •ésultat défin "if de? deux échanges -est identique; mais, pour nous, il reste constant qu’tin ne peut s’empêcher d’établir une différence entre les deux natures de produit.
Les premiers sont créés par le travail régulier, habituel, parle travail actuel, celui qui donne l’ alimentation nécessaire au nr ient où il s’exécute ; ils sont comme le revenu des ouvriers aujourd'hui vivants; il? sont reconstitués itérativement, à mesure qu’ils sont consommés , ils sont enfantés sans interruption par les forces présentement actives de la société dans son état normal.
Les seconds sont formés par un travail antérieur, accumulés par le résultat des économies des générations successives. Ordinairement ils ne peuvent pas se réparer instantanément ; ils ne donnent pas le travail d’aujourd’hui et conséquemment le pain quotidien attendu par l’ouvrier ; ils peuvent n’avoir été réunis et conservés que par l’effet de circonstances heureuses qui n’existent plus, qui peut-être ne se retrouveront jamais ; ils sont limités; ils s’épuisent, sans rénovation, par l’effet de la consommation, et cet épuisement laisse la pauvreté à la place de la richesse ; enfin ils peuvent être un don de la nature , auquel est pour ainsi dire liée l’existence même des nations , comme le sol ; si la disposition en est aliénée, l’indépendance nationale est disparue.
Il y a donc des différences notables entre ces objets, matériellement similaires, mais dissemblables par l’origine, par l’emploi , par les conséquences qui sortent de leur consommation respective. Chacun comprend la différence qu’il y a entre ces deux faits, dépenser son revenu ou dépenser son capital ; s’approvisionner en consommant le produit de son travail ou en dévorant ses épargnes ; vivre en faisant vivre les ouvriers qui o us entourent, ou en aliénant le capital qui sert à la reproduction , en absorbant les réserves antérieurement formées qu’on emploie et dissipe, sans appeler le concours d’aucun travailleur.
Nous constatons donc que acheter au moyen de ses produits actuels ou au moyen de son capital, sont deux choses radicalement distinctes. Or l’échange peut réellement s’opérer par l’un ou l’autre procédé, selon les circonstances.
La simple énonciation des faits démontre la possiilité des deux modes d’échange que nous venons d’indiquer; bien sûrement il arrive, ou qu’une nation exporte les produits de son travail pour acheter au dehors d’autres produits , ou qu’elle les achète en donnant certains éléments de sa richesse accumulée , l’argent ou l’or, par exemple. Ce fait est si bien hors de contestation , que les économistes ont appelé balance du commerce le rapport qu’il y a entre la quantité des marchandises importées et celle des marchandises exportées, ils admettent une différence entre ces quantités, différence qui se solde en argent et indique de quel côté penche la balance, quand l’argent n’est pas un produit actuel de la nation qui l’exporte.
De grands exemples, des faits historiques bien constatés démontrent jusqu’à l’évidence que la liberté des échanges a réellement diminué d’une manière graduelle et continue le capital de certaines nations. Elle a donc amené une série d’échanges effectués, non au moyen des produits ordinaires d’un travail incessamment actif, mais au moyen de la richesse accumulée ; il est de ces exemples trop connus pour que nous ayons à les citer. Nous aurons, du reste, à leur demander quelques détails quand nous viendrons à l’application des théories.
Aux faits expérimentaux on peut ajouter le raisonnement; il ne laisse aucun doute sur la possibilité de réaliser l’échange en aliénant son capital , aussi bien qu’en exportant des produits. En effet, l’exportation des produits du travail ne peut s’accomplir que si l’on réunit quelques conditions indispensables pour l’effectuer. Il faut d’abord exercer une ou plusieurs industries avec une supériorité incontestable. Si vous ne possédez pas quelque avantage dans certains de vos travaux , il est évident que vous ne pourrez vaincre la concurrence , ni placer vos produits; si donc alors vous achetez , vous achèterez avec votre capital. On peut supposer une nation tellement peu favorisée par la nature , tellement peu avancée dans les arts industriels, qu’en aucun point elle ne puisse atteindre à la prééminence; elle n’aura pas de produits à offrir en échange , elle n’achètera qu’au moyen de son capital.
On conçoit que ce cas est à peu près idéal. On rencontrera difficilement une contrée assez déshéritée pour n’avoir pas de produits à offrir en échange;
mais il peut arriver , il arrive qu’on a moin6 de produits à offrir que de produits à demander ; l’excédant doit se payer avec le capital , qui sera ainsi dissipé peu à peu.
Nous savons que les libre-échangistes, sans s’inquiéter du nombre des industries supérieures et de leur puissance , sans rechercher les circonstances de la production et de la vente , déclarent d’une manière générale qu’elles suffiront pour compenser les pertes causées par l’abandon des industries inférieures. Délaissez , disent-ils , les produits que vous fabriquez chèrement, achetez-les à l’étranger; vous les payerez avec les produits que vous savez fabriquer d’une manière éminente . Mais ce sont là des assertions que les faits viennent souvent démentir.
Pour que les espérances qu’on nous donne comme des certitudes puissent se réaliser, deux conditions sont nécessaires :
La première, c’est la possibilité d’augmenter dans une étendue suffisante les seules industries qui puissent vivre en soutenant la concurrence extérieure.
La deuxième , c’est de faire accepter par l’étranger tous les produits qu’elles auront créés.
Si d’un côté on ne peut faire augmenter les industries persistantes d’une quantité qui forme balance avec les industries supprimées, les échanges se soldent en partie avec le capital , et le travail est évidemment diminué dans une proportion plus ou moins forte ; si on ne peut les augmenter en aucune manière, les échanges se soldent totalement avec le capital , le travail est diminué de tout ce qui était appliqué aux créa-
tions anéanties; et si d’un autre côté l’étranger refusait une telle quantité de produits , on tomberait dans la même position.
Voyons donc si les industries qui ont survécu à la destruction de la protection , peuvent prendre dans toutes les circonstances une extension suffisante.
Voyons si l’étranger peut recevoir toujours et en toutes quantités les objets qu’elles produisent.
D’abord les industries qui survivent peuvent-elles prendre de l’extension , extension nécessaire, puisque, si elles ne faisaient qu’exporter les produits au moyen desquels elles payaient les produits fabriqués autrefois à l’intérieur, il y aurait une diminution de travail égale au travail des producteurs ruinés par la concurrence étrangère? Eh bien ! il est facile de démontrer que cette extension peut n’être pas possible.
Il est parfaitement évident qu’en certaines circonstances, les productions sur lesquelles on compte pour faire les frais des échanges seront bornées par leur nature même. Tantôt elles appartiendront à des terroirs qui se trouvent dans des situations exceptionnelles , restreintes , et que tout l’art humain ne saurait agrandir ; elles exigeront une nature de sol toute particulière , une exposition spéciale , une antique culture ; une réunion fortuite , rare , propice des divers éléments de la production en un seul point ; des moyens exprès de communication et d’exportation , etc. Tantôt ces productions demanderont, pour arriver à la perfection, une de ces grandes agglomérations d’individus, où le génie s’allume comme en un foyer , où tous les arts sont excités par une ardente et perpétuelle émulation,
où l’homme habile s’exalte par le contact des hommes habiles, où l’inspiration fait naître des inspirations nouvelles ; ces centres de production sont rares et bornés, les produits conséquemment limités.
L’extension de la production est encore radicalement empêchée par le manque du capital : celui qui était consacré aux industries abandonnées n’est pas transformable , son utilité était circonscrite et spéciale, sa destination ne peut changer, il demeure en grande partie anéanti ; le capital exigé par l’extension donnée aux industries anciennes n’existe donc pas.
Par conséquent il faut que les industries sur lesquelles repose actuellement le fardeau de la production remplacent le capital employé aux industries éteintes; si elles ne recomposent pas ce capital, la fortune nationale est amoindrie ; il faut que leurs facultés productives augmentent dans une proportion énorme, car ce capital est immense. 11 se compose d’ustensils et de machines , de bâtiments consacrés aux usines, de maisons d’ouvriers qui doivent changer de localité, de moyens de communications, routes, canaux , fleuves , qui peuvent perdre toute valeur par le fait des changements opérés ; il se compose du sol lui-même, dont les forces productives ne pourront peut-être prendre un autre emploi ; il se compose encore des facultés acquises par les populations ouvrières dont le savoir ancien devient tout à coup inutile ; il doit être remplacé par une nouvelle éducation industrielle ; un apprentissage long et dispendieux est à recommencer , ou plutôt une rénovation totale des populations est à entreprendre, une génération
EFFETS DE L’ECHANGE SÜR LA CONSBRV. DD TRAV. 71
nouvelle est à élever, et souvent cette transformation industrielle ne s’achèvera pas : transformer un métier à filer , par exemple, en vignoble est impossible ; faire un vigneron d’un fileur est déjà difficile.
Viennent ensuite les frais de déplacement, les transports , la perte du temps et des intérêts , qui grossissent le capital , et puis les erreurs , compagnes inséparables des nouvelles entreprises, les fautes, les pertes qui en sont la suite ; tout cela forme une telle somme d’obstacles , qu’il n’est pas possible de remplacer la richesse perdue par les industries conservées, si elles sont peu nombreuses et médiocrement puissantes, si elles sont restreintes par la nature, si elles ne peuvent en raison même des circonstances exceptionnelles qui ont assuré leur supériorité, prendre une immense extension. Remarquons-le bien , les industries diverses n’ont de supériorité sur les industries analogues des autres peuples , que parce qu’elles rencontrent, en certaines contrées, des conditions plus favorables , conditions essentiellement limitées , et dont on a, dès le principe, tiré à peu près tout le parti possible , par ce motif qu’elles ne se rencontraient pas ailleurs. Comment dès lors venir demander une extension subite et considérable à ces industries , qui ont, pour ainsi dire , porté à leur dernier terme leur faculté productrice?
Il est vrai que les prix de revient sont devenus moindres pour les industries supérieures , puisqu’elles obtiennent tous les objets d’approvisionnement à meilleur marché; mais en bien des cas le prix de revient ne peut augmenter les quantités produites,
et le plus souvent ne peut les faire croître dans les proportions nécessaires pour couvrir les pertes de toutes les industries éteintes ; d’ailleurs les prix de vente sont augmentés par cela même que les produits sont plus abondants : il est donc évident que les productions conservées ne pourront, en mainte circonstance, remplacer celles qui ont disparu. Voilà une cause irrémédiable qui empêche la compensation ; une impossibilité absolue se rencontre dès le débutde la tentative.
Admettez maintenant que cette impossibilité soit disparue, n’en tenez aucun compte , une autre impossibilité peut se rencontrer de suite : cette masse nouvelle de produits , qui vient surcharger la consommation ordinaire , il faut l’exporter, il faut la placer à l’étranger, il faut qu’elle y soit accueillie malgré les lois existantes peut-être, et malgré la perturbation qu’elle amène dans les habitudes; il peut se faire que la consommation étrangère ne soit pas disposée à accepter les produits surabondants que vous lui adressez , vous pouvez donc trouver impossibilité d’échange avec ces produits.
Dans le plus grand nombre des cas il ne sera pas possible de placer au dehors une quantité exorbitante des marchandises qu’une nation produit à bon marché, et qui doit servir à acheter tous les objets dont elle a abandonné la production.
On conçoit, par exemple, qu’une nation qui a seulement 1/10 de ses industries inférieures puisse remplacer ce dixième par le développement des 9/10 restants, qu’elle puisse créer des produits compensateurs et les placer au dehors.
On conçoit encore que si une nation jouit de l’égalité industrielle , si elle a 5/10 d’industries supérieures et 5/10 d’inférieures, elle puisse espérer encore que les premiers regagneront tout ce qui est perdu par la suppression des derniers , qu’elle pourra produire et exporter en quantité suffisante.
Il y a déjà là une chance énorme d’insuccès ; mais cette chance sera bien autrement formidable si les 9/10 des industries d’un pays viennent à être subitement supprimés ; le dixième restant ne pourra, selon toute probabilité, suffire à réparer l’immensité des pertes; il ne pourra élever sa production à un tel degré, que le produit total du pays reste le même, et s’il réussit, contre toute prévision , il est plus que douteux que la masse de produits de même nature qu’il a enfantée puisse trouver, sur les marchés étrangers, un placement avantageux; c’est assurément là une impossibilité presque absolue.
Est-ce à une même nation, supérieure dans presque tous les arts , que vous présenterez l’unique produit que vous savez confectionner, un objet de luxe et de fantaisie, peut-être , et que vous demanderez les 9/10 des produits qui sont nécessaires à la vie civilisée? Il faudra d’abord que cette nation consente à supprimer la branche d’industrie qui vous est appropriée ; et de plus, si le produit de votre industrie ne représente que le dixième des éléments reproducteurs et de la consommation habituelle , pour accepter la masse que vous lui en offrirez, il faudrait que ses producteurs créassent non-seulement les produits qu’ils vous donnent en échange et qui égalent les 9/10 de votre consom-
74 ÉCONOMIE PRATIQUB GÉNÉRALE.
mation , mais encore qu’ils se missent à confectionner pour la consommation de ceux qui travaillent pour vous, tous les autres produits nécessaires, c’est-à-dire des produits en quantité neuf fois plus grande ; en un mot, il faut qu’ils rendent leur production nouvelle dix fois plus grande que le produit que vous leur offrez, et neuf fois plus grande que votre production totale , puisqu’elle n’est que d’un dixième au-dessus de la partie que vous leur donnez. Évidemment c’est presque impossible. Que serait-ce si un centième des industries seulement survivait au libre-échange? On ne peut concevoir qu’une pareille quantité du travail puisse être conquise ; et si cela pouvait être obtenu, la nation qui aurait fait le sacrifice de ses plus nombreuses industries serait restée au même point, en supposant* ce qui est à peu près inadmissible , que son capital fût réparé , ses populations remplacées et habiles , que la révolution opérée eût été avantageuse dans toutes ses phases , elle serait restée au même point , tandis que ses rivaux auraient agrandi leur puissance dans une proportion énorme. Ne pas éprouver de pertes et faire grandir ses antagonistes , c’est décroître.
Repoussez si vous voulez la supposition qu’il faudra donner à un seul peuple tous vos produits et tout recevoir de lui. Admettez que c’est à plusieurs nations que vous offrirez les seuls produits qui vous restent. Admettez que vous demanderez à chacune d’elles un des produits que vous avez abandonnés : il faudra, dans ce cas , que chacune de ces nations renonce à l’industrie qui est votre apanage ; il faudra que chacune ait une industrie dont elle puisse vous offrir les produits en
EFFETS DK L'ÉCHANGE SDR LA CONSERV. DU TRAV. 75
échange, et que cette industrie soit différente pour chacune d’elles, afin que vous soyez régulièrement et complètement approvisionné. Toutes ces suppositions étant réalisées, il est vrai que la production étrangère, dans ce cas, n’a plus besoin de s’élever à un chiffre aussi haut , parce que l’industrie dont vous vous emparez , se supprime autant de fois que vous demandez de produits différents. Chaque nation se trouve vis-àvis de vous, comme si elle et vous aviez réciproquement une industrie inférieure et une supérieure : chacune supprime l’inférieure et développe la supérieure; et en définitive, la production reste la même. Seulement elle reste plus fructueuse, puisqu’on ne s’est occupé que du travail dans lequel on avait acquis le plus de perfection. Mais pour arriver à un tel résultat, il faut un concours de circonstances qui permette d’augmenter dans une proportion énorme certains produits spéciaux, de rencontrer de nombreuses nations qui créent ces mêmes produits d’une manière moins parfaite , et qui consentent à renoncer à leur fabrication ; il faut enfin trouver chez ces différentes nations autant de produits distincts, également nécessaires; cela est presque irréalisable , et il restera pour vous la difficulté presque insurmontable d’élever une production spéciale à un tel degré de développement, qu’elle égale l’universalité de toutes les autres productions qui ont été abandonnées (1).
(1) n est peut-être difficile de suivre les divers phénomènes qui accompagnent l’échange dans les différentes relations des peuples; pour les faire comprendre mieux, je vais les exposer d’une manière, pour ainsi dire, matérielle. Je supposerai que la production de chaque peuple se compose de 10 industries égales et que la consommation se compose pareillement de
On ne peut donc soutenir en thèse générale, qu’une nation a la certitude de placer sur les marchés étrangers tous les produits qu’elle sait fabriquer, quelque
10 produits égaux , et je montrerai ce qui arrivera pour le cas où une nation a 0 industries supérieures et 1 inférieure , 5 supérieures et 5 inférieures, 1 supérieure et 9 inférieures.
Première hypothèse.
Soit a, b, c, d, e, f, ÿ, A, i, j, 10 industries égales composant le travail national.
Soit /, inférieur et protégé, a, b, c, d, e, f, g , A, » supérieurs.
Soit A, B , C, D, E, F, G, H, I , J, 10 industries étrangères.
Soit A inférieur, B, C, D, E, F, G supérieurs et égaux à b, c, d, e, f, g, A, i. Si on supprime la protection ,
1° j sera supprimé , il peut arriver que a se double et donne o*.
A sera supprimé, J peut se doubler et donner J*.
a* donnera o' pour obtenir J*.
a distribuera J* pour s’approvisionner, J distribuera a‘ pour s'approvisionner.
Les 2 industries resteront dans la même situation.
Seulement dans une nation j aura été remplacé par un a.
Dans l’autre nation A aura été remplacé par un J.
Et toutes deux auront l’avantage du bon marché,
2° j étant supprimé , a peut ne pas se doubler ni être accepté.
a, b, c, d, e, f, g, h, i, peuvent donner à l'étranger ce qu’ils donnaient 4 /. .
J peut se doubler et recevoir 1/10 de a, b, c, d, e, f, g, A, i, en donnant un J en échange.
a, b, c, d, e , f, g, h, i, seront approvisionnés ainsi que J. Si on pense que J ne peut accepter 1/10 de a, b , c, d , e , f, g, h, i, attendu que la nation étrangère fournit ces articles; on peut supposer que chaque article est fourni par une nation différente supérieure en J mais inférieure en a , ou en b , ou en c , etc.
Dans ce cas une nation aura perdu une industrie, l'autre ou les autres auront doublé une Industrie.
Chei la première, le bénéfice de l'échange est donc compensé par une perte.
3° j étant supprimé , il peut se faire qu’on n’accepte même pas 1/10 de a, b, e, d, e, f, g , A, i.
L’échange se fera au moyen du capital.
Une industrie sera supprimée.
1/10 des produits fournis i cette Industrie sera supprimé.
nombreux qu’ils soient, quelque peu utiles qu’ils puissent être. Ce serait soutenir qu’une grande nation peut toujours vivre à l’aide d’une fabrication unique , quelle
Les Industries qui les fournissaient s’amoindriront au fur et i mesure qu’elles échangeront.
Entre les deux dernières suppositions (2° et 3") il y aura mille nuances, l’exportation pouvant être une proportion plus ou moins grande de ce qu’était l’approvisionnement de /, etc.
Ainsi lorsqu’une industrie est inférieure, si on la supprime, elle peut être remplacée avantageusement; elle peut être détruite sans compensation, et même sa suppression peut entraîner la diminution des Industries qui l’approvisionnaient.
Ces mêmes résultats peuvent être obtenus si un plus grand nombre d’industries est inférieur.
Deuxième hypothèse.
Supposons que a, A, c, d, e, soient supérieurs, f, g , A, i,j , inférieurs.
Les industries étrangères A, B, C, D, E, peuvent être Inférieures, F, G , H , I , J, peuvent être supérieurs.
1* f, g , A , », /, sont supprimées, a , b, c. , d, e, sont doublés.
A, B, C, D, E, supprimées, F, G, H , I, J, doublés.
Un a , b, c, d , e , sont donnés pour obtenir un F, G , H , I , J, qu’on distribue A chaque industrie en raison de ce qu’elle a fourni à l’exportation. Tout le monde est ainsi approvisionné complètement.
Chaque nation reste dans la même situation, et a le bénéfice de l’échange.
2° fi 9i A, i,j, sont supprimés, mais a, b, c, d, e, ne sont pas doublés.
a, b, c, d, e, exportent ce qu’ils donnaient bf,g,h,i, j, pour s’approvisionner.
F, G, H, X, J, sont augmentés de moitié; mais A, B, C, D, E, ne sont pas supprimés.
F, G , H , I , J, exportent les quantités qu’ils ont créées par augmentation et reçoivent moitié de a , 6, c, d, e, qui approvisionnent l'étranger en concurrence avec A, B, C, D , E, ce qui était nécessaire parce que F, G, H, I, J, étant doubles, doivent consommer en double.
Une nation a diminué de moitié, l’autre augmenté de moitié, et est devenue trois fols plus forte que la première.
3» f, ÿ, A, »',/, sont supprimés.
a, b, c, d, e, n’exportent rien , échangent au moyen du capital, ils diminuent de moitié.
Le travail de la nation est diminué des 3/A.
Ainsi dans la deuxième hypothèse les industries peuvent être remplacées
qu’elle fût, à l’aide, par exemple, d’une fabrication de choses futiles , propres à satisfaire une fantaisie éphémère ; ce serait dire qu’il y aura place sur la terre pour toutes les quantités de superfluités ingénieuses qu’il lui plaira de créer : ce serait soutenir l’absurde. Non , il n’est pas vrai qu’on puisse toujours exporter un produit déterminé.
Il a été prouvé d’ailleurs qu’il n’était pas toujours possible à une nation de créer, en toute proportion ,
avantageusement ; elles peuvent être détruites sans compcnsaUon ; les Industries supérieures peuvent même être amoindries.
Tboisième hypothèse.
Les 9/10 des industries sont Inférieures et conséquemment supprimées; la seule industrie qui résiste peut se décupler pour remplacer les autres, ou ne pas arriver 1 la remplacer et même diminuer elle-même.
Ainsi dans tous les cas, Il peut arriver que les espérances des Ubre-échangistes se réalisent ; mais il peut arriver qu’on u’oblienne aucune compensation pour les industries auxquelles on renonce; il peut même arriver que les industries qu’on supposait devoir s’agraudir éprouvent en réalité une diminution , et qu'elles ne trouvent pas même à placer sur les marchés étrangers ce qu’elles fournissaient d'une manière assurée aux producteurs nationaux.
Maintenant si l'on cherche à déterminer celle des trois suppositions possibles qui a le plus de probabilité de se réaliser dans différentes circonstances, on trouve que les chances d’obtenir d’heureuses compensations sont d’autant plus grandes, que les produits conservés sont plus utiles, que le nombre des industries abandonnées est relativement moins considérable, parce que moins les travaux supprimés seront nombreux, moins grand devra être l’accroissement de ceux qui sont conservés, moins grand devra être le placement à l’étranger, et plus les objets exportés seront nécessaires, plus certainement ils seront recherchés.
Lorsqu’une seule industrie sur dix est délaissée, il suffit qu’une seule de celles qu'on conserve double ou que toutes augmentent d’un dixième pour que la même quantité de travail soit obtenue; il suffit de placer 1/10 des produits à l’extérieur pour obtenir en échange ceux qu’on réclame de l’étranger.
Si 5 Industries sont arrêtées , il faut que les 5 réservées doublent toutes leurs produits, et 11 faut exporter et placer la moitié de la production totale.
les objets dans la production desquels elle avait acquis une supériorité plus ou moins reconnue. Il n’est donc pas certain qu’on pourra solder toujours les produits achetés au dehors par des produits indigènes; on peut n’avoir d’autre moyen de les payer que de donner son capital.
Une nation peut donc acheter de l’étranger les produits qu’elle créait par deux modes distincts , en livrant des produits , en livrant son capital.
SI enfin S Industries sur 10 sont anéanties , 11 faudra que la dixième industrie décuple ses produits, il faudra que les 0/10 de la production trouvent un écoulement sur les marchés étrangers; on trouve une énorme difficulté pour porter au décuple un même genre de travail; on trouvera une difficulté plus grande encore pour placer chez les autres nations un produit unique dont la quantité est 9 fois plus grande que celle qu’on en consomme soi-méme.
Pour accepter le produit unique il faut que l’étranger augmente luimême sa production dans une proportion énorme.
Par exemple , si parmi 10 industries, a, b, c, d, e, f, g , h, i, j, on ne conserve que j, il faut que j devienne 10 fois plus grand, pour remplacer a, b, c,d,e, f, g, h , ii 1 partie de j décuplé sera conservé , 9 parties seront exportées : si on les offre & 10 nations diverses, l’une rendant A, l'autre B, etc., il faudra que chacune puisse doubler une industrie spéciale et distincte, et que chacune veuille supprimer J par exemple, semblable à j ; dans ce cas la production reste la même parce qu’on a supprimé 10 fois J et qu’on a doublé A chez une nation , B chez une autre , etc. ; mais si on ne peut offrir qu’à une seule nation les 9 parties de J décuplé destinées à l’exportation , pour l'accepter il faudrait que cette nation décuplât sa production totale et l’élevât du centuple de ce qu’était J dans son état primitif; car nous admettons que 1 est 1/10 de la production et de la consommation ordinaire; il n eutre que pour 1110 dans les éléments de la reproduction ; pour le faire entrer en quantité 10 fois plus grande dans la consommation , il faut que les producteurs soient 10 fois plus nombreux et leur travail 10 fois plus important. Il serait donc possible qu’il ne fût pas accepté en telle quantité qu’il fût offert. On notera de plus que dans les circonstances les plus favorables la nation qui aurait supprimé les 9/10 de scs industries serait restée stationnaire, en conservant pour bénéfice la différence de prix obtenu par l’échange , mais l’industrie étrangère serait 10 fois plus puissante.
Voyons quels sont les résultats de l’un et l’autre mode d’échange quand ils sont faits librement; en d’autres termes voyons quels sont les effets de la liberté d’échange :
Elle amènera des résultats divers pour les nations , selon les situations respectives de leurs industries, selon les différents modes d’échange que ces situations déterminent.
Si elle n’amène que l 'échange des produits nationaux contre des produits étrangers, la liberté aura des effets généralement, mais non constamment, favorables.
Elle peut donner de l’extension au travail , quand le bas prix de toutes choses favorise le progrès des industries les plus nombreuses, et dont les produits sont les plus recherchés, et quand les producteurs sont assurés de placer leurs marchandises avec plus de facilité à l’extérieur qu’à l’intérieur, parce qu’ils trouvent plus facilement à l’extérieur les objets dont ils ont besoin. La liberté du commerce peut donc augmenter la richesse des nations qui ont une grande habileté industrielle. C’est là un fait incontestable; c’est ce fait qui a donné naissance à la théorie anti-protectioniste.
Mais on l’a trop généralisé. On rencontre d’autres résultats quand les circonstances ne sont plus les mêmes. Le libre échange peut laisser une nation dans la même position, quand le travail conquis sous le régime de la liberté compense le travail détruit, déduction faite de l’avantage du bas prix des denrées. Elle peut établir cette compensation en laissant pareillement les nations rivales dans la même situation , ou
en leur permettant un accroissement de puissance industrielle plus ou moins grande.
Le libre échange peut supprimer tout ou partie des industries dont la concurrence a constaté l’infériorité vis-à-vis de 1! étranger, et ne donner cependant aucune compensation , les industries supérieures se bornant à donner à l’étranger, qui les approvisionne des denrées dont elles ont besoin , les produits qu’elles fournissaient aux producteurs nationaux qui jadis les approvisionnaient; ceux-ci disparaissent.
Le libre échange enfin peut diminuer le travail même des industries supérieures , car il se peut que celles-ci n’arrivent pas même à placer au dehors la somme des produits qu’elles livraient à la consommation nationale, quand les populations laborieuses étaient nombreuses. Rien ne prouve, par exemple, qu’un pays producteur de vin , et dont les autres industries sont écrasées par la concurrence étrangère, exportera autant de cette boisson qu’il en livrait autrefois aux producteurs nationaux. -
Cette considération doit être méditée par les industriels dont les travaux ne redoutent pas la concurrence étrangère ; ils demandent souvent à grands cris l’abolition de tous les droits protecteurs, dans le but d’avoir nombre d’objets utiles à plus bas prix; qu’ils songent qu’ils pourraient bien ne pas placer sur les marchés étrangers les produits avec lesquels ils payent ces mêmes objets plus chèrement peut-être sur le marché intérieur , mais avec la certitude de conserver un débouché pour leurs produits ; l’abolition des tarifs peut diminuer leur travail en même temps
qu’elle détruit celui des autres producteurs nationaux.
Voilà ce qui arrive quand on fait échange des produits pour obtenir des produits qu’on créait.
Mais on peut n’exporter aucuns produits , soit parce qu’on n’a pu en créer de nouveaux , soit parce qu’on peut ne vendre au dehors ni produits nouveaux , ni aucun des objets qui étaient fournis aux producteurs supprimés ; on arrive à Y échange qui s'opère au moyen du capital. Nous avons à en examiner les conséquences.
L’aliénation du capital , pour obtenir des produits qu’on créait , est plus fâcheuse que lorsqu’elle s’applique à l’un ou à l’autre des modes d’échange qui ont été indiqués : si le capital est livré pour obtenir des produits qu’on ne saurait créer, et qu’on ne crée pas actuellement, on peut indirectement nuire aux producteurs nationaux par la substitution d’un produit nouveau à un produit ancien similaire ou non ; on peut encore nuire au travail national en lui enlevant les éléments de production dont il a indispensablement besoin. Si on livre son capital pour obtenir des produits qu’on pouvait créer , on éloigne le moment où l’on aurait donné de l’extension au travail national. Mais si on aliène son capital pour obtenir des produits qu’on créait déjà , on porte une atteinte certaine à la conservation du travail : on détruit la production des objets qu’on demande maintenant aux étrangers , on détruit en même temps la portion de travail que les industries supérieures consacraient jadis à payer les objets qu’elles vont , dans l’hypothèse où nous nous plaçons maintenant , payer à l’étranger au moyen du
effets de l’échange sur la conserv. du trav. 83
capital. Il y a donc ici perte de deux travaux au lieu d’un, perte nécessaire au lieu d’une perte possible que nous rencontrions dans les premières catégories des échanges.
C’est là le sort des nations dont l’infériorité est évidente; celles qui possèdent seulement quelques industries capables de lutter avec avantage contre les efforts de leurs concurrents , et dont les produits sont d’une utilité restreinte, doivent voir la liberté complète diminuer leurs travaux , déterminer la destruction de leur capital et les conduire à une ruine inévitable.
Nous entendons dire , dans la discussion si vive qui excite aujourd’hui les esprits , que ce capital , dont la perte afflige, s’il sort par une porte, rentre par une autre ; que si nous le donnons à une nation , il nous sera rendu par une nation différente, placée vis-à-vis de nous, dans une situation inverse. Qu’en définitive, nous l’avons obtenu pour nos produits , et qu’on nous le rendra pour des produits. Ceux qui tiennent un tel langage négligent d’observer que ce capital a pu s’accumuler lentement, par une économie rigoureuse, longtemps prolongée , au milieu de circonstances qui sont disparues, et souvent à l’aide des lois protectrices qu’on veut faire disparaître. S’il s’agit de l’argent, par exemple, il a pu ri’êtrc acquis par un peuple que parce qu’il a fourni certains produits à quelque autre peuple, sans être forcé, protégé qu’il était, de le rendre aux nations dont la supériorité industrielle était incontestable. S’il avait laissé son marché libre, pendant qu’il gagnait d’un côté , il aurait perdu de l’autre , et le capital qu’il possède aujourd’hui il ne l’aurait pas
constitué ; il opérait des échanges avec des contrées qui ne l’écrasaient pas par leur habileté , et il s’en trouvait bien. On veut le faire opérer aux mêmes conditions avec d’autres contrées , contre lesquelles toute concurrence est impossible ; on veut le livrer sans défense à d’invincibles rivaux , il s’en trouvera mal : il verra s’évanouir son capital et s’éteindre ses travaux. L’argument auquel nous répondons n’a donc rien de sérieux.
On dit encore que les nations , dont les industries semblent frappées d’infériorité, ne sont dans une telle situation qu’à cause du système protecteur lui-même, qui fait renchérir tous les objets de consommation et force conséquemment tous les manufacturiers à hausser le prix de leurs produits; si, par la liberté, ils obtenait tout ce dont ils ont besoin, à bas prix, par réciprocité, ils donneraient aussi à un prix moins élevé les objets qu’ils confectionnent. 11 est bien vrai , que par l’effet de la protection , la plupart des denrées doivent se vendre plus cher , et que certaines fabrications qui semblent inférieures aux fabrications installées sur le sol étranger pourraient réellement entrer en lutte avec ces dernières , sans courir la chance de succomber. Mais conclure de là que la protection est un non-sens , puisqu’elle enlève d’un côté tous les avantages qu’elle donne de l’autre; que son abolition mettrait toutes les industries en situation de soutenir la concurrence étrangère , c’est dire que tous les peuples sont tous également habiles , que tous les travaux ont été également favorisés par la nature et les événements , que nul ne produit plus chèrement en aucun lieu; c’est, à notre avis, soutenir une absurdité.
Il reste donc constant que les modes d’échange sont divers, que diverses sont les conséquences qu’ils entraînent ; nous pouvons les récapituler de la manière suivante :
L’échange s’opère pour obtenir, à l’aide des produits d’un travail actuel, des produits qu’on ne saurait créer ; il donne de l’extension au travail national , à moins que les produits nouveaux ne se substituent à quelques produits anciens.
Ce même échange s’opère à l’aide du capital ; il ne détruit pas encore directement le travail national, mais il peut l’atteindre indirectement par la soustraction des éléments producteurs dont il a besoin.
L'échange s’opère pour des objets qu’on ne crée pas, mais qu’on pourrait créer; il a les résultats du précédent mode, résultats divers, selon qu’il s’opère à l’aide de produits ou du capital; et, de plus, il a pour effet propre de pouvoir s’opposer au développement futur du travail national.
Enfin , l’échange s’opère pour obtenir des produits qu’on créait déjà ; il a pour effet immédiat de faire cesser un travail ; mais si on livre des produits nationaux à l’étranger, le travail supprimé peut être remplacé par un travail supérieur, si le développement des industries survivantes est plus grand que la perte subie ; par un travail égal , s’il s’établit une proportion exacte entre le développement des industries et la perte subie ; par un travail inférieur, si les industries perdues ont plus de valeur que l’accroissement des industries conservées ; il peut même n’être remplacé en aucune façon , si l’on ne fait que donner aux étrangers les pro-
duits qui servaient à alimenter les travailleurs qui ont cessé de produire ; il y a donc alors une perte complète de travail.
Si on achète des produits qu’on créait en donnant son capital , on perd deux travaux : celui des ouvriers qui fabriquaient les produits demandés à l’étranger, celui qui était destiné à les pourvoir des objets qui leur étaient nécessaires et qu’ils recevaient en échange de ce qu’ils donnaient eux-mêmes.
Nous ne pouvons donc accepter, sans distinction, le principe fondamental des libre-échangistes : «On n’a- » chètedes produits qu’avec des produits,* effectivement , on achète des produits avec des produits du travail actuel ou le revenu, et avec les produits du travail passé ou le capital. Nous pouvons encore moins accepter la conséquence qu’ils en tirent : « La liberté des » échanges ne peut diminuer le travail. * Elle peut le diminuer quand on achète des produits même avec des produits du travail actuel; elle le diminue plus sûrement et plus considérablement quand on les achète avec son capital.
De tous ces faits on peut conclure que les modes d’échanges sont essentiellement différents ; qu’ils amènent des résultats fort distincts; que la liberté conséquemment peut avoir des résultats inverses : tantôt elle favorise le développement du travail national, tantôt le laisse dans un état stationnaire , tantôt elle porte une atteinte funeste à sa conservation en forçant les nations à n’acheter les produits étrangers qu’au moyen du capital , ou à ne les acheter qu’en fournissant à l’étranger leB objets qui alimentaient les
industries dont, on a causé la destruction ; pour que le travail d’une nation ne soit pas amoindri par la liberté ; il faut qu’elle puisse développer assez largement les industries dont l’existence est compatible avec la liberté, et qu’elle puisse en outre placer tous les produits nouveaux sur les marchés étrangers. Si ces deux conditions ne sont pas accomplies, elle abandonne la propriété de son capital, elle l’exporte, elle suit une voie qui conduit à la ruine.
En réalité , la possibilité d’exporter le capital d’une nation est si palpable, l’évidence de la destruction des travaux est telle , que les ennemis de toute protection l’ont admise en fait; ils ont dû reconnaître, malgré les premiers axiomes qu’ils ont posés, que la production nationale peut recevoir par l’abolition du système protecteur une atteinte plus ou moins profonde; ils sont réduits à avouer que l’échange peut se faire en aliénant une portion de la richesse accumulée , mais ils n’admettent pas encore que cet échange est nuisible ; ils n’abandonnent pas encore la théorie de la liberté illimitée du commerce.
Ils posent en principe que, bien que le travail s’arrête et que le capital s’exporte, ce n’est pas un motif pour conserver des barrières protectrices. Un travail sera détruit, disent-ils, une portion du capital sera aliéné ; mais lorsque cette aliénation aura eu lieu , les éléments du capital , qui étaient surabondants , deviendront rares ; conséquemment ils acquerront plus de valeur ; conséquemment l’industrie anéantie pourra reprendre son cours , puisque la même quantité d’objets qui constituaient le prix de ses produits et qui ne pouvait
naguère lui suffire, ayant maintenant plus de valeur, pourra la rétribuer suffisamment. Les travaux suspendus seront régénérés ; la production retrouvera son activité ; il ne restera de cette crise que le bénéfice de l’échange. Nous avons vu, en effet, que tel était le deuxième chef d’argumentation que posaient les zélateurs de l’école anglaise.
Voyons si réellement la régénération du travail sera possible.
EFFETS DE L’ÉCH. SLR LA RÉGÉNÉRÂT. DU TRAV. 89