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CHAPITRE IX

EFFETS DE l’ÉCUANGE SUR L’EXTENSION DU TRAVAIL.

On n’a pas tout fait quand on a songé à conserver et à perfectionner le travail existant d’une nation. Il faut tendre à donner à la production d’un pays une plus grande extension ; car un peuple doit marcher avec tout ce qui l’entoure , s’il ne veut se trouver bientôt dans un état flagrant d’infériorité relative. Pour arriver à donner à son travail le développement nécessaire, il a souvent besoin d’avoir recours au système protecteur ; la liberté des échanges pourrait arrêter chez lui tout progrès. Nous venons de voir que des industries déjà installées dans un pays peuvent réclamer encore une protection efficace, à plus forte raison celles qui naissent en ont besoin , dans leurs débiles commencements , afin d’acquérir assez de force pour n’avoir à redouter aucune supériorité. Il est même des industries qui, pendant un fort long temps, ne pourront se passer de protection , et qui pourtant sont regardées comme précieuses encore, et comme

méritant qu’on fasse quelques sacrifices en leur faveur.

Mais si les libre-échangistes ont demandé l’abolition immédiate de tous les droits protecteurs existants, bien plus vivement encore ils réclament contre l’introduction de tout droit nouveau ; ils les repoussent, surtout si l’on doit les adopter, pour favoriser des industries qui ne doivent pas s’élever immédiatement à un haut degré de perfection.

Selon eux il ne faut pas , par des moyens factices, créer une industrie nouvelle ; mieux vaut acheter les objets utiles qu’elle fournirait: on les payerait avec les produits qu’on fabrique avec avantage.

Cette affirmation absolue ne nous semble pas fondée. 11 se peut qu’on ne puisse acheter en livrant des produits de son industrie, et d’ailleurs, si au lieu d’acheter à l’étranger, on peut fabriquer les produits nouveaux, en faisant consommer à. l’intérieur ceux qu’on donnerait en échange, on obtiendrait deux travaux au lieu d’un : celui qui aurait pour but de créer les produits nouveaux , celui qui aurait pour but de fournir aux producteurs qu’on a fait naître les produits qu’on devait livrer à l’étranger; on donnerait donc de l’extension au travail national.

Les raisonnements qui ont précédemment servi à prouver que le libre-échange peut porter atteinte à la conservation du travail serviraient à démontrer qu’il en arrêterait l’extension. Nous ne les développerons pas de nouveau; seulement nous les rappellerons d’une manière sommaire.

Nous avons vu qu’une nation peut demander aux autres des objets qu’elle produit déjà ; elle peut lui de-

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mander des objets qu’elle ne produit pas. Parmi ces derniers il en est qu’elle pourrait produire, il en est qu’elle ne pourra jamais produire. Ces trois modes d’échange peuvent s’effectuer ou au moyen du capital ou au moyen des produits.

Lorsque nous avons examiné les effets de l’échange sur la conservation du travail , nous nous sommes occupé de l’échange effectué pour obtenir, soit au moyen du capital , soit au moyen de ses propres produits , des objets déjà créés ; nous n’avons plus à nous en occuper ici. Évidemment nous ne devons pas nous occuper des produits qu’on ne saurait créer à aucune condition : on ne peut se les procurer que par échange.

Cependant, nous rappellerons que même dans ce cas si favorable à l’échange, on peut encore nuire d’une manière indirecte à la production indigène : on lui portera préjudice si l’échange entraîne l’aliénation du capital national , ou si l’importation de marchandises exotiques peut nuire à la consommation de certains objets fabriqués à l’intérieur. Nul doute que l’usage de certaines denrées n’apporte obstacle à l’usage de certaines autres qui ne sont pourtant pas identiques : c’est une boisson remplacée par une boisson préférée, c’est une étoffe portée à la place d’une étoffe d’une nature ou d’une façon différente. Quelquefois, enfin , des marchandises importées feront cesser le besoin de marchandises qu’on pourrait confectionner, bien qu’elles n’aient avec ces dernières aucune analogie ; car évidemment, dans une circonstance donnée, on ne peut s’accorder qu’une masse de jouissances : si on se livre à celle-là , c’est au détriment de celle-ci. Ainsi la pro-

duction peut-être modifiée par l’échange , lors même que l’échange introduit des objets qu’on ne pouvait produire ; il peut avoir pour conséquence la suppression des industries occupées à créer les objets qui avaient leur place dans la consommation indigène ou d’industries qu’on pouvait s’approprier. Cependant, en général, la somme d’avantages de cet échange l’emporte sur ses inconvénients.

Nous n’avons donc plus qu’à rechercher s’il y a toujours avantage à repousser la protection pour les produits qu’on peut créer, dans des conditions plus ou moins favorables, mais qu’on achète à l’étranger avec son capital, ou même avec d’autres produits.

Nous disons sans hésitation que, selon nous, il serait possible qu’il y eût profit à ne pas reculer devant l’établissement de nouveaux droits; il serait possible qu’en frappant les marchandises étrangères d’une taxe à l’entrée , on favorisât la création d’une industrie nouvelle, qu’on donnât ainsi de l’extension au travail national ; et dans le vrai , c’est souvent pour atteindre ce but que les lois de douane ont été faites; il est évident que , si l’on trouve avantage à protéger un produit déjà créé , par la même raison , il peut être avantageux d’organiser une protection pour arriver à le créer et développer ainsi le travail national.

Nous confessons volontiers qu’il faut être sobre de pareilles mesures : il est des cas où elles pourraient être nuisibles , mais il en est où elles seraient fructueuses. Jamais rien d’absolu ne se montre dans les règles applicables au gouvernement des peuples.

11 est tels produits qu’une nation confectionnerait

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toujours si chèrement que ce serait un intolérable abus que de l’engager à se livrer à leur préparation. Elle ne donnerait ainsi aucune extension réelle ou profitable au travail. Si l’achat des produits exotiques se fait au moyen des produits indigènes, loin de s’obstiner à vouloir les fabriquer, mieux vaut souvent les importer. On pourrait ainsi favoriser un placement abondant des produits du pays importateur qui les donnerait en échange. On exciterait la production, en faisant créer pour l’étranger des objets que la consommation intérieure satisfaite ne demandait plus; on obtiendrait des produits nouveaux pour des produits dont la quantité surpasse les besoins.

Cet échange ne soulève d’habitude aucune réclamation , on peut lui laisser une liberté grande; l’accepter, c’est donner de l’extension au travail national : il est la source de ces splendides fortunes qui ont été le partage de certaines contrés privilégiées , pendant des périodes d’années plus ou moins longues.

Mais une nation , au lieu d’acheter des produits exotiques qu’elle doit renoncer à créer, peut acheter des produits qu’elle pourrait façonner avec le secours d’une protection rationnelle. Si elle paye ces produits en donnant ses propres produits, il peut arriver encore qu’elle n’aurait rien à gagner à établir une industrie nouvelle sur son sol ; il se pourrait qu’elle ne fît que transformer une industrie avantageuse en une autre qui l’est moins. En effet , si les hommes employés à confectionner les produits qu’on livre aux étrangers se consacraient aux travaux protégés, ils ne feraient ainsi qu’abandonner une occupation pour une autre ;

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le travail national n’acquerrait aucune extension. Ce cas a déjà été observé quand il s’agissait des produits qu’on créait déjà ; il se rencontre quand le capital est insuffisant pour satisfaire aux besoins de deux industries , et quand les travailleurs manquent. Mais il se pourrait aussi que de nouveaux travailleurs s’adonnassent au travail protégé , et qu’ils reçussent en échange de leurs produits les objets qu’on exportait : on aurait alors deux travaux au lieu d’un. L’industrie nationale acquerrait un développement évident.

Ce développement serait bien plus assuré si les objets qui étaient achetés au dehors étaient payés avec les éléments du capital. Dans cette hypothèse, on créerait une industrie nouvelle sans qu’elle pût prendre la place d’un autre travail national , car les étrangers fabriquaient et le payement se faisait avec le capital. On installerait sur le sol du pays une industrie nouvelle sans nuire à aucune production ; loin de là , on développerait toutes les productions chargées d’approvisionner les travailleurs nouveaux ; à la vérité , on perdrait l’avantage du bon marché , mais on gagnerait le bénéfice fait par un travail conquis : il peut y avoir là profit de plus en plus grand , à mesure que le travail se perfectionne.

On 11e saurait contester la vérité de ces assertions. Aussi les gouvernements se sont appliqués à faire fructifier des industries qui n’étaient pas connues dans les pays dont ils dirigeaient les affaires ; ils ont vu qu’au moyen de la protection on peut donner de l’extension au travail des peuples; on peut favoriser dans un pays la naturalisation d’une industrie utile que

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la liberté du commerce aurait empêché de naître. 11 n’est pas de grande nation qui soit parvenue à l’apogée de sa prospérité manufacturière, sans le secours des lois protectrices ; c’est à l’aide des combinaisons douanières qu’elles sont arrivées , de progrès en progrès , à se créer les immenses ressources des productions les plus variées. Chose étrange! les plus avancées dans les carrières industrielles , celles qui ne redoutent aucune concurrence dans les grandes productions qui occupent des millions de bras , et dont les produits se répandent avec profusion sur la surface du globe parce qu’elles sont utiles à tous les hommes, ces nations puissantes ne dédaignent pas de s’assurer des industries restreintes à l’aide de tarifs protecteurs. Elles prêchent la liberté, pour faire accepter leurs produits, et gardent la protection pour elles, afin de donner plus de développement encore à leur immense production. En voyant leurs succès concordant avec les enseignements de l’étude analytique, on dit que c’est à bon droit qu’on a recours au système protecteur.

Les libre-échangistes s’élèvent contre l’application de ce système ; ils repoussent avec énergie les faits que l’expérience semble mettre à l’abri de toute critique ; et , nous devons le dire , c’est dans ce cas , c’est lorsqu’il s’agit de l’extension du travail , lorsqu’il s’agit de susciter par des droits protecteurs la création d’une industrie nouvelle, qu’ils ont le plus de chance de réussir; c’est alors qu’ils trouvent le moins de contradicteurs. En effet, quand la liberté des échanges peut léser les intérêts des industries existantes , quand

ou suppose qu’elle peut porter atteinte à la conservation du travail national et compromettre conséquemment l’existence des populations, elle ne peut manquer de trouver des obstacles ; la nécessité de défendre la vie des travailleurs apparaît à tout le monde , et les entreprises désespérées, dans lesquelles peuvent se jeter ceux que la faim soulève , paralysent l’influence des théories abstraites; il est difficile de répondre par des principes absolus à ceux qui s’arment pour obtenir du pain, et qui inscrivent sur leur bannière : vivre en travaillant ou mourir en combattant. L’obligation de tenir compte des faits d’ordres divers qui viennent contrarier les déductions de la science économique est si évidente, qu’il n’est pas de théoriciens qui osent exiger l’application rigoureuse des préceptes formulés par les maîtres de la science, bien qu’ils la considèrent comme fondamentalement avantageuse. Tous admettent qu’il faut apporter de nombreux tempéraments à leur application , non qu’ils croient utile de l’éloigner, car tout retard est considéré par eux comme unè perte ; mais ils sont arrêtés par les intérêts engagés dans les graves questions et les droits acquis ; ils reculent, pour ainsi dire, devant leurs propositions ; ils n’osent pas affronter l’immense perturbation qu’ils préparent.

Il n’en est plus de même quand il est question de produits qui ne sont pas fabriqués dans le pays , qu’il s’agit d’industries nouvelles qui n’ont pas encore droit de cité , et qui demandent à la loi un abri tutélaire, pour faire leur apprentissage et arriver au degré de perfection qui distingue déjà l’industrie similaire des étrangers. Alors les économistes sont plus hardis

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dans leur argumentation et leurs actes ; ils se prononcent d’une manière plus décidée contre la protection qu’on réclame, sous prétexte qu’elle donnera un nouvel aliment au travail national. Ils disent que le travail n’aura pas plus d’extension par l’introduction d’une industrie nouvelle; car, selon eux, les produits nouveaux, s’ils étaient fabriqués à l’extérieur ne pourraient venir sur le marché national que pour s’échanger contre des produits indigènes : conséquemment , pour créer ces derniers , il faudrait que les travaux de l’intérieur s’agrandissent autant que s’ils étaient chargés de fournir les objets obtenus par l’importation ; que créer un produit directement ou créer des produits avec lesquels on obtiendra le premier, c’est exactement la même chose ; que dans l’un et l’autre cas le travail national est le même ; que la seule différence amenée par le régime de liberté, c’est qu’il force les nations à ne se livrer qu’aux travaux dans lesquels elles excellent, et qu’il donne ainsi à chacune le bénéfice qui se constate dans l’échange par les différences de prix ; que conséquemment il ne faut pas hésiter à laisser toute liberté aux transactions commerciales.

Nous l’avons déjà dit, cette hypothèse, dans laquelle on admet quelles produits achetés sont payés par des produits , se réalise. Pour soutenir le contraire il faudrait nier l’évidence , il faudrait ne pas savoir que certaines nations, dans les siècles antérieurs comme dans les temps actuels, ont acquis par l’échange un degré de prospérité excessif. Mais obtient-on toujours tous les avantages qu’on obtiendrait en s’appropriant l’industrie étrangère? Cette appropriation n’est-eJle

inévitablement qu’une substitution mal calculée et non lucrative? Cela ne peut plus faire question, après les développements dans lesquels nous sommes entré.

Nous faisons peu de difficulté de reconnaître qu’en certaines circonstances il n’y aurait aucun avantage réel , qu’il y aurait perte à vouloir naturaliser une industrie dont on obtient les produits par échange de produits nationaux : on substituerait des travailleurs à d’autres travailleurs, sans en augmenter le nombre ni les profits. Ainsi, supposons qu’on achète du fer au moyen d’étoffes , d’instruments de culture , de substances alimentaires, etc. , il se peut que, si on veut le produire soi-même, les ouvriers chargés de créer tous les produits donnés en échange du produit métallurgique se mettent à le fabriquer ; la population de travailleurs n’augmentera pas, et aura du fer de mauvaise qualité ou à un prix plus élevé.

Cela se peut; ainsi, pour généraliser l’hypothèse, admettons, par exemple, que les industries d’un pays soient au nombre de 10, que chacune conserve pour sa consommation 1/10 de ses propres produits, qu’elle donne 8/10 aux différents producteurs indigènes avec lesquels elle a des échanges à effectuer, qu’elle consacre 1/10 aux échanges extérieurs; admettons maintenant que ce pays veuille créer les produits extérieurs ; il se pourra faire que 1/10 de scs producteurs quittera ses anciennes occupations, se livrera à l’industrie protégée , pour créer les produits nouveaux : les producteurs attachés aux travaux anciens, moins nombreux, fabriqueront moins, puisqu’ils sont réduits dans la proportion de 10 à 9 ; mais ils répartiront leurs pro-

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duits dans la môme proportion , savoir 1/10 pour eux , 8/10 pour les échanges faits entre les travailleurs anciens , et 1 /10 qu’ils livreront à l’industrie nouvelle au lieu de l’exporter ; les quantités relatives qu’ils conserveront, qu’ils échangeront entre les travailleurs anciens et l’industrie nouvelle seront les mêmes, les ** ' quantités absolues seront seules changées î ils donneront moins et recevront moins, mais les échanges resteront dans la même proportion; ils obtiendront chacun absolument la même chose ; le pays n’aura donné aucune extension à son travail; il aura seulement substitué une production à une autre, des travailleurs à d’autres travailleurs, et il aura payé plus cher les- objets de consommation.

Nous le répétons, tout cela peut se réaliser. Mais cela se réalisera-t-il nécessairement? ■ Non , assurément ! un tel résultat serait atteint, si l’industrie nouvelle était excessivement protégée, de sorte qu’elle donnât des bénéfices exorbitants, si le capital employé aux industries anciennes pouvait facilement se transformer, si aucun capital n’était sans emploi , si tous les travailleurs étaient occupés, si leur nombre ne pouvait être accru. Toutes ces circonstances seront-elles constamment réunies? cette réunion est-elle la condition normale et inévitable? C’est le contraire qui est la règle. La protection , on peut, l’empêcher d’être exagérée , et d’ailleurs les producteurs se feraient bientôt concurrence entre eux, et rendraient insigniliante la hauteur du tarif. La transformation du capital, nous avons eu l’occasion de le démontrer d’une manière expresse, la transformation du capital est l’une des choses les

plus difficiles : on ne peut transformer une filature en un haut-fourneau , etc. Une portion quelconque de la richesse accumulée , chez une nation prospère , reste toujours sans emploi ; on l’augmente , en donnant possibilité de l’employer; on la constitue, en invitant à des économies lucratives ; et , quant au nombre des ouvriers, on le sait, il est, presque sans exception , plus grand que celui que requiert la production possible ; il n’est borné que par la demande qu’on en fait; toujours, hélas! il surgit des travailleurs plus qu’on n’en peut occuper et qu’on n’en peut alimenter.

Les faits prouvent que, dans le plus grand nombre des cas, il n’y aura pas substitution d’un travail nouveau à un travail ancien , il y aura extension du travail ; les industries déjà occupées continueront leurs travaux , elles fourniront à l’industrie naturalisée les produits qu’elles exportaient ; on conservera les travaux antérieurs, on conquerra les travaux introduits; on gardera le travail qui payait les importations, on naturalisera les travaux jusqu’alors inconnus; on en aura deux au lieu d’un : il y aura donc développement de la production , augmentation de la population. Ne peut-on par la pensée amener, par exemple , une province, une île productrice jusqu’à la joindre et la confondre avec la métropole? Tous les travailleurs, dans cette hypothèse , ne resteraient-ils pas à leur poste , chacun donnant et recevant les mêmes produits? Qu’y aurait-il de changé , si ce n’est que certains travailleurs qui étaient des étrangers sont devenus des nationaux? Or, faire naître une population nouvelle, ou

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occuper des travailleurs sans emploi, c’est l’exacte réalisation de cette hypothèse. Toute la question est donc de savoir si le bénéfice des nouveaux travailleurs , si les avantages politiques et autres , que leur naissance fait obtenir, ne sont pas suffisants pour compenser la perte éprouvée par l’augmentation des prix qu’amène la protection. Ici, comme dans presque tous les cas , il y a une étude à faire ; il faut se livrer à une évaluation , et, la supputation faite, se décider pour le fait qui donne le plus de profits.

De ce qui précède il résulte qu’il peut y avoir bénéfice à cesser d’acheter à l’étranger des produits qu’on ne crée pas, même en ne tenant plus compte des inconvénients qu’ils peuvent avoir sur la consommation, la distribution des richesses , etc. , et lors même' qu’ils sont payés au moyen de la production régulière ; leur importation ne procure pas toujours les mêmes avantages que leur création : leur importation ne donne qu’un travail , celui qui est consacré à la fabrication des produits exportés pour l’échange ; leur naturalisation peut faire naître un travail tout nouveau et donner aux travaux anciens la même étendue que dans le premier cas , car il faut bien payer et entretenir les nouveaux travailleurs. Seulement , dans le cas de libre importation, il y a un profit, c’est le bon marché. 11 faut voir si ce profit est plus grand que le bénéfice obtenu par les travailleurs enfantés par la nouvelle industrie, cumulé avec les avantages nationaux déterminés par cette augmentation d’une population plus ou moins apte à rendre des services publics.

Les libre-échangistes ne manquent pas de dire qu’il

est absurde de vouloir tout produire chez soi ; qu’ évidemment la nature a réparti les diverses facultés productives dans les divers climats ; qu’aux uns elle a accordé un splendide soleil , qui seul peut faire sortir du sein de la terre une végétation riche de principes puissamment élaborés; qu’aux autres, laissés dans une température humide et froide , avec le besoin du travail corporel , elle a donné l’activité, l’énergie musculaire et le génie des créations industrielles; qu’au moyen des échanges , on peut rendre tous les peuples bien pourvus et heureux ; que par ce procédé même, on peut donner plus de développement aux populations, car les moyens d’alimentation qu’on rencontre dans une contrée sont essentiellement bornés , conséquemment les travaux qu’on veut introduire chez soi sont essentiellement limités , tandis que si l’on avait consenti à recevoir de l’étranger les produits utiles , la confection des objets qu’on savait créer avec perfection n’aurait plus de limites. C’est ainsi qu’on a vu, par le commerce, se condenser sur un médiocre territoire une population bien plus grande que celle qu’il pourrait nourrir ; c’est ainsi que de petits États ont acquis par les échanges une puissance hors de proportion avec leur étendue.

Nous reconnaissons tout ce que ces exemples ont de séduisant. Mais ce que l’on dit là nous le disons ; ce que l’on conseille nous le conseillons ; si vous pouvez créer, sinon sans limite , du moins sur une vaste échelle, des produits exportables, créez-les ; quand au moyen de vos capitaux , des bras dont vous disposez, vous ne créez jamais certains objets en assez grande

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quantité pour satisfaire les demandes extérieures, concentrez votre industrie sur ces fabrications. Si vous pouvez , au moyen des marchandises qui sortent de vos mains , acheter ce qu’il faut pour entretenir une immense population , fabriquez, exportez, achetez au dehors : ainsi ont fait et font les nations qui se sont enrichies par les manufactures et le commerce. Mais là n’est pas la question ; il ne s’agit pas de savoir si l’on peut s’enrichir par le libre-échange, mais de savoir si toute nation s’enrichit inévitablement par la liberté du commerce ; s’il n’arrive pas que l’étranger se soucie peu des objets que vous lui offrez, si votre exportation n’est pas ainsi limitée; s’il n’arrive pas que vos capitaux et vos populations vous permettent d’entreprendre des travaux que la concurrence étrangère empêche de nationaliser. Eh bien ! il restera évident pour tout esprit non prévenu, que toutes ces circonstances se réalisent fréquemment; et alors on ne peut donner d’extension au travail que par la protection.

Nous venons d’étudier l’hypothèse la plus favorable à la théorie des antiprôtectionistes , celle dans laquelle on admet qu’on achète les produits étrangers avec ses propres produits. Mais une autre hypothèse se rencontre : nous avons montré qu’il se pourrait que l’acquisition des produits étrangers eût lieu , non pas avec des produits, mais avec le capital accumulé; dans ce cas, non-seulement, on diminuerait son capital, mais encore on perdrait le bénéfice du travail qu’on pouvait conquérir , et de plus les travaux nécessaires pour approvisionner les travailleurs nouveaux dont la

consommation doit donner de l’extension à toutes les autres productions; on perdrait deux travaux. Nous ne discuterons plus ici avec détail la question de savoir si l’aliénation du capital est un mal possible, est un mal réel ou . une chose indifférente en elle-même. Nous avons traité ce point d’une manière spéciale ; nous n’avons plus besoin d’insister ici sur la possibilité d’acheter, non avec ses produits , mais avec son capital. Nous dirons seulement, encore une fois, pour faire accepter ses produits par l’étranger, il faut fabriquer mieux que tout autre des objets échangeables ; et pour les placer en grande quantité il faut que ces objets soient, non pas des articles propres à satisfaire le luxe capricieux de quelques personnages exceptionnellement opulents, mais des articles d’un usage universel , qui soient recherchés par tous les peuples et par tous les individus qui composent les peuples. Pour mettre vos rivaux hors de concurrence , il faut que le génie industriel vous soit départi et que tous les éléments de la production soient abondamment répandus sur votre sol ; il faut encore que vous ayez le talent du commerçant, que vous sachiez naviguer à bon marché, que vous ayez la hardiesse qui fait entreprendre , et la sagesse, le calme, l’expérience , l’esprit de suite qui font réussir ; il faut de plus que vous ayez un capital aussi abondant que vos concurrents , qui suffise à la fabrication , à l’expédition , aux crédits qui seront accordés, aux pertes qui seront éprouvées; il faut aussi une clientèle établie, des comptoirs partout, des positions inexpugnables qui défendent les comptoirs , des flottes invincibles qui relient , ravitaillent ,

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vont armer ces positions, qui partout interviennent pour faire respecter vos droits, et sont même assez imposantes pour vous faire obtenir des faveurs.

Certes le commerce crée lui-même le capital qui alimente le commerce , la marine qui le défend , la clientèle qui l’enrichit ; cela est vrai , mais il lui faut des circonstances favorables ; il faut qu’en naissant il ne soit pas arrêté par des concurrences ruineuses ; qu’il ne trouve pas toutes les positions occupées , et qu’il ne rencontre point, à chaque pas, des rivaux jaloux déjà solidement installés , faisant naître des obstacles sous vos pieds, en quelque lieu de l’univers que vous vous transportiez, s’efforçant par tous les moyens, per fas et nefas, de vous attaquer, de vous nuire, de vous détruire, et, de plus , supérieurs à vous par leur industrie , par leur pratique de la navigation. En ces cas vous risquez fort de succomber ; vous ne pouvez placer vos produits; vous achetez les produits étrangers en consommant votre capital ; tandis qu’évidemment, en favorisan t, par la protection , la fabrication des produits dont vous aviez besoin , vous créez un travail ; vous faites naître des travailleurs, et, comme il faût qu’en échange des objets utiles qu’ils façonnent on leur donne quelque chose en payement, à eux aussi bien qu’aux étrangers , comme on leur fournit tout ce qui leur est nécessaire pour vivre , vous rendez possible un deuxième travail qui a pour but l’alimentation de la nouvelle classe de travailleurs; on obtient deux profits et point de perte, car on n’aliène plus son capital.

Ainsi, nous le répétons, le commerce peut enrichiret faire monter les peuples au plus haut degré de la puis-

sancc ; les échanges peuvent engendrer l’opulence et la grandeur des nations; mais il ne suffit pas de décréter la liberté du commerce pour conquérir une immense prospérité; il faut réunir les conditions qui rendent la liberté lucrative ; il n’est pas donné à tous les peuples, pendant tous les siècles , de s’emparer des bénéfices excessifs d’un commerce qui s’étend sur tout le globe. C’est le privilège de quelques nations favorisées par les événements de s’élever au-dessus de leurs rivales ; et précisément elles ne s’élèvent au-dessus de toute proportion , elles n’arrivent à la prédominance, elles ne conquièrent cette suprématie, qui fait tant envie, que parce que le plus grand nombre des régions de la terre restent humbles , médiocres , obscures , asservies , dénuées , jusqu’à ce que la fortune inconstante leur transporte les conditions de la prospérité et de la domination. On peut bien concevoir par la pensée toutes les nations heureuses et égales, mais c’est là une utopie que la terre ne verra pas se réaliser , et si elle entrait dans le domaine des choses réelles, il n’y aurait plus de ces puissances phénoménales dont on envie la position, et qui ne dépassent toutes les autres que par la raison que le courant des richesses du monde entier se dirige vers elles et va se perdre en leur sein. On peut bien désirer les situations glorieuses des contrées qoi s’avancent avec un succès éclatant dans la carrière industrielle et commerciale; mais il faut craindre , au lieu de s’élever comme elles, de contribuer plus encore à leur illustration et à leur enrichissement; il faut craindre de leur servir de marchepied.

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Ce n’est point en se livrant à des idées spéculatives , en ouvrant ses portes, en achetant quand on n’a que peu ou point à vendre, qu’on s’enrichit. Proclamez, tant que vous voudrez, la liberté qui fait la richesse dans certaines conditions, vous ne créerez point la richesse tant que vous n’aurez point réuni ces conditions, et celles-ci ne s’improvisent pas ; elles ne surgissent pais par le simple effet d’une déclaration de principes et l’application de quelques règles métaphysiques : il faut s’instruire , il faut économiser , se rendre habile par un apprentissage que couvre un tarif protecteur : il faut successivement s’emparer des industries dans lesquelles excellent vos rivaux. Au lieu de recevoir d’eux tous les produits qui feront votre future opulence, vous devez les créer vous-mêmes, dussiez-vous les payer plus cher d’abord ; c’est le vrai moyen , en certaines circonstances , de donner de l’extension à votre travail.

Pour conclusion , nous dirons que si vous avez le talent de produire en grandes quantités des objets dont le placement à l’extérieur est possible ; que si par ce placement vous nourrissez toute la population que comporte l’état de votre richesse , si aucune partie de votre capital n’est sans emploi, si aucun de vos travailleurs n’est oisif, il faut travailler pour l’exportation afin d’acquérir les objets dont vous manquez ; mais si les ressources intérieures étaient plus que suffisantes pour alimenter de nouveaux travailleurs ; si le travail qu’on veut conquérir pouvait se perfectionner et se développer sur votre sol , si les travailleurs demandaient de l’occupation, il faudrait faire naître dans votre pays

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les industries qui créent les produits dont on s’approvisionne sur les marchés étrangers; on aurait un double travail, et les ouvriers compenseraient la perte que cause la protection par leurs services et la part contributive qu’ils versent dans le trésor public ; vous auriez donc raison d’en favoriser la naissance. Vous devez le faire quelquefois, bien que vous achetiez avec des produits les marchandises que vous pourriez fabriquer vous-mêmes ; vous devez le faire à plus forte raison si vous achetez en dissipant votre capital.

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