‹ Economie pratique des nationsChapitre 20 sur 90 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

EFFETS DE l’ÉCFIAXGB SUR LA RÉMUNÉRATION DU TRAVAIL.

Nous avons vu qu’une nation doit adopter les mesures qui lui donnent l’assurance que l’étendue de son travail ne sera point amoindrie, qui lui donneront même plus d’extension, et qui lui assureront le degré de perfection qu’il est susceptible d’acquérir. Mais ce n’est pas assez, d’autres devoirs iui sont imposés; une société bien constituée ne saurait manquer de veiller à ce que ses producteurs soient heureux ; elle doit vouloir, par humanité, par le désir de maintenir la tranquilité publique , par le bien qui en résulte pour tout le corps social, que les ouvriers obtiennent une juste rémunération de leurs peines : or, elle n’a pas la certitude d’obtenir ce résultat, lorsqu’elle se trouve désarmée , en face de la concurrence étrangère.

La concurrence, en effet, oblige un pays à se placer dans les mêmes conditions que les rivaux qu’il rencontre dans le monde , et ces conditions peuvent

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n’être pas acceptables par lui , s’il veut obéir aux saintes lois d’une charité bien entendue.

Il est des peuples qui professent un mépris profond pour l’humanité; imiterez-vous leurs exemples? Suivrezvous dans leurs entreprises contraires à la civilisation les contrées qui produisent parfaitement les choses , mais en dégradant les hommes? Lorsqu’un gouvernement tolère et encourage l’esclavage pour fournir des produits à plus bas prix, consacrerez-vous cette monstrueuse usurpation des droits les plus sacrés, cette violence qui sape toutes les bases de la morale , celte horrible exploitation de l’homme par l’homme? Voudrez-vous assumer la responsabilité de tous les crimes et de tous les dangers qu’enfante un pareil, état social? Non , certes , vous ne le ferez pas. Lorsqu’une aristocratie ancienne et toute-puissante réduit les populations à l’état de servage , les contraint à un labeur excessif, et ne leur laisse en partage que ce qui suffit à peine pour entretenir leurs forces, aurez- vous le désir de réduire les masses laborieuses à un pareil degré d’abjection, pour soutenir la concurrence étrangère, et ferez-vous descendre vos citoyens aussi bas que de misérables serfs? Ou bien copierez-vous servilement une nation , qui, tout en acceptant la liberté en principe, a réglé le pouvoir, la propriété et la distribution des richesses de telle sorte que certaines classes de citoyens spéculent sur le travail des autres, les réduisent aux horreurs de la faim, conservent traditionnellement, et comme un caractère de race, une âpreté vorace et insatiable dans l’exploitation des ctres humains et des choses matérielles. Les travailleurs libres sont réduits

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à une condition pire que celle de l’esclave, car ils travaillent et souffrent plus que le nègre vendu, et ils n’inspirent pas aux manufacturiers la sollicitude que celui-ci inspire à son propriétaire; pour salaire ils n’auront pas d’aliments qui suffisent à entretenir leurs forces, pas de vêtements pour garantir leurs corps des intempéries, pas de soins dans leurs maladies, point d’abri pour leur vieillesse; on exigera d’eux des travaux qui excèdent tout effort humain , pendant un nombre d’heures que n’admet pas notre organisation ; on ne leur laissera pas de sommeil , pas un jour de repos, pas même le dimanche. Allez-vous soumettre au même régime toutes vos populations? Personne n’oserait le proposer !

Ou bien si une nation ne parvient à exporter des produits à. bas prix qu’en s’imposant une énorftie contribution , sous le nom de taxe des pauvres, afin de donner du pain aux populations qui ne reçoivent plus dans l’atelier un salaire suffisant pour soutenir leur misérable existence : admettrez-vous un pareil système? qu’y gagneriez-vous? quel bénéfice y rencontreriezvous? Vous auriez fait naître toutes les horreurs et les immoralités du paupérisme, et, en définitive, vous auriez chargé le public de solder le déficit que l’ouvrier a éprouvé dans ses ressources; vous auriez accordé une paye supplémentaire et détournée , qui enfante mille abus et une profonde dégradation , et qui, en dernier résultat, ne serait qu’une primé offerte aux fabricants, à l’effet' d’approvisionner ; il vil prix, les peuples étrangers, aux dépens du peuple qui produit! un tel système ne peut être le vôtre.

Vous refuserez d’imiter encore une population si peu éclairée , que les travailleurs multipliés au delà des besoins du travail et des ressources qu’il fournit.se disputent les maigres et rares pitances qui restent disponibles ; vous n’accepterez pas avec elle un combat industriel , et refuserez de descendre au degré de souffrance qu’elles ont atteint , afin d’avoir des marchandises à un taux de moins en moins élevé? cela ne se peut en vérité. Tout le monde reconnaît maintenant que le travail doit être organisé; que la société doit faire effort pour assurer une rémunération suffisante aux ouvriers. D’immenses difficultés sont produites par la concurrence qu’ils se font entre eux : qu’ arrivera-t-il quand la concurrence étrangère viendra s’ajouter à celle qui trouble déjà le marché intérieur? Assurément le mal dépassera, en certains moments, toute la puissance sociale , et la misère dévorera ces masses d’ouvriers auxquelles vous voulez donner toute chose à bas prix. On ne sera plus maître de choisir le degré de bonheur qu’on peut réserver aux producteurs; on n’aura plus la possibilité de régler leur part dans le profit industriel; on verra réduit à la plus dure condition le travail dont on voulait augmenter le profit.

Certes, nous ne voulons pas, pour éviter les maux que causerait le libre-échange, ériger en principe gouvernemental des utopies sociales qui méconnaissent les sentiments les plus indestructibles de l’humanité , l’amour de la propriété et les liens de famille, et imposent aux associations des hommes, des fardeaux qu’elles ne pourront supporter. Nous ne pensons pas

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que la société ait pour mission de satisfaire inexorablement aux besoins des individus, quelque peu prévoyants qu’ils soient; mais enfin il est des obligations auxquelles les peuples civilisés sont soumis, et dont il ne peuvent impunément s’affranchir, 11 faut donc, dans une pensée de charité et de sécurité publique, il faut, dans la limite du possible, assurer au travailleur la vie d’abord, le bien-être ensuite; il faut régler la production, selon les lois de la civilisation chrétienne et d’une politique rationnelle.

Il est donc indubitable que l’économie des peuples ne doit pas prendre pour règle unique le bon marché ; il faut songer au bien-être des travailleurs, et, pour le conserver, on ne peut admettre pour chaque travail une concurrence incessante, acharnée, sans terme ni frein, avec les étrangers; il faut réserver à l’ouvrier une position convenable dans la profession qu’il exerce, il faut assurer au travail une juste rémunération.

Quand la lutte s’établit sur le salaire même , quand les étrangers ne parviennent h abaisser la valeur des articles qu’ils fournissent qu’en réduisant les producteurs à la plus effroyable misère ; quand ils adoptent des institutions barbares, quand ils doivent recourir au système dégradant de l’aumône officielle généralisée , vous ne devez pas les suivre dans ces voies lamentables. Une nation sage, heureuse, rationnellement et libéralement organisée ne ferait pas bien, si elle se laissait imposer, comme une conséquence de la concurrence, l’obligation d’amener ses populations à l’état des peuples traités de la façon la moins hu-

maine. Qu’elle se garde de les imiter, et qu’ellè repousse des doctrines qui, à l’insu de leurs zélateurs, auraient les funestes résultats que nous annonçons. Nous trouvons donc, dans la nécessité de rémunérer le travail, un argument décisif en faveur du système protecteur !

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