BOT DE L’OUVRAGE
On le voit donc , le système protecteur avait repris faveur, le travail national trouvait appui auprès des grands pouvoirs de l’État , et il semblait qu’une doctrine gouvernementale se fixait et avait chance de durée.
Mais tout à coup un fait immense , inattendu , vint se révéler au monde commercial. L’Angleterre * si puissante par son industrie et son commerce, elle qui prêchait les doctrines de la liberté absolue , en s’enveloppant des barrières de la prohibition , elle qui était supérieure à tous les autres peuples dans les productions les plus essentielles, sentit qu’elle pouvait travailler à meilleur marché encore, qu’elle pouvait donner une plus grande extension 4 ses opérations commerciales en abaissant le prix de la main d’œuvre. Elle sentit que ses travailleurs payaient, sans compensation , une prime énorme aux propriétaires du sol ; la ligue contre la loi des céréales fut enfin victorieuse, et l’abolition du privilège aristocratique fut demandée par le ministère dont l’aristocratie suivait les drapeaux ; il tomba , mais l’abolition des lois du céréales triompha , et l’on proclama h la face de l’univers, que ces graves résolutions n’avaient d’autres sources que la conviction profonde de la nécessité absolue de détruire les lois protectrices en toutes choses , en tous lieux.
Ces paroles eurent un grand retentissement en France. Tous les intéressés au libre échange se hâtèrent de reproduire leurs théories ; ils crurent ou dirent que le moment de les réaliser était venu.
11 était bien facile de voir pourtant que les raisons
qui guidaient l’Angleterre ne pouvaient trouver leur application en France ; que même la réforme entreprise par nos voisins était un motif nouveau de veiller avec plus de soin à la conservation de nos industries, car elles seront plus menacées : je n’ai jamais conçu qu’on pût trouver une raison déterminante de changer notre système dans les modifications adoptées par l’Angleterre. Dès le 30 mars 1845 je disais à la Chambre des députés (1) : « Pour mon compte , je pense » que tous ceux qui apporteront cet argument n’ana- » lyseront pas d’une manière sûre et précise la conduite » de l’Angleterre. Je crois de plus que les arguments » qu’on pourrait employer pour nous conduire à appli- » quer le système de la Grande-Bretagne à la France » manqueraient de base. Que fait, en effet, l’Angleterre » en ce moment? Ce n’est pas une révolution de douane » qui se prépare dans son parlement ; c’est plus que » cela : c’est pour ainsi dire une révolution sociale. Il » s’agit chez elle de diminuer principalement les droits » qui pèsent sur les substances alimentaires. Le prétexte » c’est l’amélioration du sort des ouvriers ; la vérité c’est » que l’industrie veut cesser de payer un tribut énorme » aux propriétaires de la terre ; elle veut abaisser les » droits qui pèsent sur les aliments de l’ouvrier, pour » obtenir, non pas une amélioration dans sa position , » mais une diminution de salaire , et elle veut obtenir » une diminution de salaire pour fabriquer encore à » meilleur marché qu’elle ne le fait.
» C’est en présence d’une situation pareille, quand
(1) Moniteur du 31 mars 1848.— Discussion du traité avec la Belgique.