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CHAPITRE XII

Nous avons vu combien de causes déjà nécessitent la restriction de la liberté du commerce, dans combien de circonstances il faut repousser la rigoureuse application des principes absolus; il est encore une raison , plus essentielle et plus déterminante que toutes les autres, qui doit inviter les peuples à savoir résister quelquefois aux appâts du commerce extérieur et du libre échange, qui doit les forcer à fonder leur richesse plutôt sur les transactions intérieures que sur les spéculations qui embrassent le monde : c’est la nécessité d’assurer la sécurité du travail. Souvent elle n’existe pas.

Quelle confiance peut-on avoir— si les marchandises expédiées n’ont pas une protection partout présente, — si les cargaisons, transportées en de lointains climats, sont livrées à la discrétion d’un allié , qui tout à coup peut devenir un ennemi sans foi, — si un rival égoïste, avide, ambitieux, peut abuser d’une force spéciale et

d’une position inexpugnable pour tenter des spoliations impunies, — si les faits historiques attestent que le droit des gens peut être oublié par lui, à ce point que, même sans déclaration de guerre, toutes propriétés nationales courent risque d’être confisquées, — si les établissements fondés en des régions éloignées , ne peuvent compter sur des secours efficaces et restent exposés à des attaques soudaines, irrésistibles, toujours imminentes,— si tous les capitaux qu’on y a dépensés peuvent être à l’instant enlevés, dispersés, anéantis? Les bénéfices présents d’un tel état de choses peuvent être grands, mais ils ne seront jamais suffisants pour couvrir les dangers et les pertes de l’avenir. En une pareille situation, la prudence fait une loi d’engager la richesse nationale avec modération , et de n’en livrer qu’une faible portion à de si grandes chances de perte. 11 est sage de consacrer tous ses efforts à la production qui s’établit sur le sol même de la patrie , qui y trouve des débouchés, et qui peut appeler pour la défendre toutes les forces vives de la nation. Un riche propriétaire doublerait son revenu , s’il donnait sa fortune aux placements incertains qui procurent un intérêt élevé ; mais il aime mieux ne recevoir qu’une faible rente perçue sur la terre et à l’abri de toutes les vicissitudes du monde commercial ; s’il aventure quelques capitaux , pour en retirer plus de profits, ce sont ceux dont, à la rigueur, il peut se passer, et dont la perte ne compromettrait pas sa situation. Il en doit être de même d’une nation : c’est sur son sol qu’elle doit trouver la vie , c’est son sol qui doit être la source de sa prospérité, tant qu’elle ne possède pas les moyens de donner pleine

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«écurité à ses expéditions sur toutes les grandes voies commerciales du monde. Elle se livrera au commerce,, qui offre de brillants avantages , mais elle le regardera, toujours comme secondaire, si elle n’a pas la possibilité de suivre ses propriétés dans tous les parages, si elle n’a pas la certitude de punir avec vigueur, avec éclat , avec promptitude , ceux qui , en quelque lieu du monde que ce soit , sur les mers , comme sur les terres lointaines, porteraient atteinte à son honneur et à sa fortune. Si elle n’est pas dans cette condition , le commerce extérieur, loin d’être une source de force , n’est plus qu’une cause de dépendance; c’est un gage de soumission donné aux ennemis; c’est l’anneau rivé de l’esclave qui gêne ses mouvements et l’empêche de se soulever contre les indignes traitements et les humiliations qu’on lui fait subir.

Une nation agit donc avec sagesse lorsqu’elle ne laisse pas à la merci des événements et du mauvais vouloir de ses rivales une notable partie de sa richesse industrielle : c’est là un principe général.

A côté de cette vérité fondamentale, il en est une plus spéciale, qu’on doit toujours prendre en considération. Ce ne sont point seulement les vues ambitieuses de ses voisins et l’inégalité relative des forces nationales, ce ne sont pas seulement les spoliations violentes autorisées par la guerre qui peuvent compromettre la richesse d’un peuple ; les attaques industrielles peuvent avoir des résultats presque aussi désastreux que les attaques à force ouverte ; l’invasion des produits exotiques peut être aussi ruineuse que l’invasion des soldats; la guerre mercantile peut être

aussi redoutable que la course des forbans. Si la production d’un pays consent à rester désarmée , si elle s’offre en butte à tous les efforts des industries rivales, à un instant donné, elle peut recevoir les plus rudes atteintes, et succomber sous les combinaisons hostiles de ceux qui ont le plus grand intérêt à la détruire. Des associations enrichies dans l’industrie , disposant de capitaux immenses , travaillant sur une échelle énorme, peuvent fort bien consentir à faire quelques sacrifices momentanés, pour faire disparaître à toujours des ateliers rivaux qui les gênent. 11 faut donc rechercher la sécurité commerciale qui peut être compromise sans qu’il y ait aucun danger direct pour la sécurité politique.

En certains moments, les nations essentiellement productrices sont forcées de subir une baisse rapide dans les prix de leurs produits , parce que fréquemment des encombrements paralysent leurs efforts. Il faut qu’elles vident promptement leurs magasins; c’est une condition qui leur est imposée par leur propre système : elles produisent beaucoup; la vie de leurs ouvriers dépend d’une active fabrication ; l’intérêt des capitaux les presse ; elles doivent à tout prix et promptement liquider les opérations commencées, pour en combiner de nouvelles; elles gagnent plus, en se débarrassant d’une mauvaise affaire, afin de créer de nouveaux produits, qu’elles ne gagneraient en attendant des temps meilleurs pour opérer la vente des anciens.

D’ailleurs c'est une excellente combinaison pour elles de jeter rapidement, sur certaines places, les marchandises qui sont en excès : leur vente ne man--

querait pas de souffrir, si leurs plus vastes marchés étaient surabondamment pourvus; de faibles quantités suffisent souvent pour faire redoubler l’offre, faire suspendre la demande, et causer un avilissement des prix. En une telle occurrence , une méthode fort simple se présente : il suffit d’exporter peu de cargaisons pour ramener l’équilibre et maintenir les prix. Le moyen d’exporter facilement est dans les mains des négociants qui ont une grande puissance commerciale : qu’ils abaissent de concert et dans une proportion considérable les prix des marchandises destinées aux marchés étrangers, ils les y placeront assurément; cette baisse considérable , ils peuvent la faire , même avec bénéfice définitif, bien qu’ils vendent au-dessous du prix coûtant. En effet, mieux vaut pour eux diminuer largement le prix des petites quantités exportées , et maintenir ainsi le prix des grandes masses de marchandises destinées aux marchés d’un pays largement industriel, que de permettre à une concurrence effrénée de faire diminuer la valeur de toutes celles qui seront livrées à la consommation extérieure et intérieure. En faisant une réduction soit de 20, soit de 30, soit même de 40 ou 50 pour 0/0, sur les petites quantités exportées, et en conservant, par ce moyen, le prix des marchandises consommées sur le marché producteur qui peuvent être décuples , on opère certainement avec plus de profit que si on abaissait le prix de 10 pour 100 sur la totalité des marchandises : on obtient un prix moyen supérieur et on ruine ses concurrents.

Dans ces circonstances d’énormes perturbations sont

produites , au sein des pays qui servent de débouché* ; les marchés qui ne vivent pas à l’abri d’un tarif peuvent donc être soumis à une invasion subite des produits étrangers, et les producteurs se trouver ont ruinés par les combinaisons de ceux dont la fabrication a dépassé la production.

Ce n’est pas seulement par le résultat de calculs plus ou moins habiles qu’on peut être victime du tropplein qui se fait remarquer 6ur les marchés extérieurs : toutes les catastrophes qui frappent le monde commercial viennent retentir sur les marchés soumis au régime de liberté absolue : ils sont solidaires de tous les autres. Dès qu’un lieu de production est dans la détresse, dès qu’il est forcé de vendre à tous prix, il jette ses marchandises sur le marché libre , il l’écrase par sa concurrence désespérée ; il vient forcer les producteurs qui ont le mieux calculé leurs entreprises h partager les désastres des producteurs les plus téméraires et les plus inconsidérés ; il les soumet à des erises d’autant plus fortes que leur fabrication est moins grande , eu égard à celle qui fes frappe ; il leur fait subir tous les inconvénients des spéculations aventureuses, sans leur en laisser les profits. Ainsi, les nations, dont la production n’est pas relativement considérable , sont dans une situation toujours périlleuse, quand elles se trouvent exposées, sans défense, à devenir les déversoirs des centres manufacturiers qui fabriquent sur une échelle immense.

Le commerce libre peut donc ôter au travail d’un pays toute sécurité ; il peut le conduire à exposer ses produits aux destructions , aux violences , aux spolia-

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tions qui entrent dans le droit de la guerre ; il peut paralyser l’exportation , et faire naître l’encombrement de certaines denrées , pendant que les citoyens sont privés des objets les plus nécessaires ; il peut enfin anéantir le travail national par une concurrence subite et sans limite, telle que savent la faire les grands producteurs , dans les crises commerciales.

Une contrée qui aurait de telles extrémités à redouter, se compromettrait donc par un entier abandon des armes protectrices ; elle doit apporter des restrictions à son commerce, dût-elle éprouver quelques dommages apparents, par suite des entraves imposées à la liberté des échanges.

Nous venons d’examiner les circonstances principales qui, agissant sur la production, forcent certaines nations à résister à l’application des principes répandus par les apôtres du système anglais. Nous allons rechercher s’il en est qui , agissant sur la distribution et la consommation des richesses, exigent, comme les précédents, des tempéraments à la liberté.

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