EFFETS DE L’ÉCHANGE SUR LA DISTRIBUTION DES RICHESSES
Lorsqu’il se place dans le système de la protection, le législateur peut combiner les mesures qu’il décrète de manière à favoriser d’une manière plus ou moins efficace, la distribution des richesses, selon le mode le plus conforme à l’intérêt du pays, au vœu de l’humanité, aux exigences même de la morale. Sous le régime de la liberté, chaque nation doit subir fatalement la loi de la concurrence : le choix de la production n’est plus libre , et la répartition des produits entre les travailleurs n’est plus facultative. Il peut se faire que , par une nécessité irrésistible , les seules industries qui puissent vivre aient pour inévitable résultat de concentrer la fortune dans les mains de quelques citoyens, de réduire le plus grand nombre à un degré extrême de dénûment, donnant à certaines classes tous les vices qu’enfantent d’immenses possessions, ctabaissant les masses à cet état d’abjection déplorable qui suit ordinairement une excessive pauvreté; il peut se faire
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que la production réglée par la concurrence étrangère accumule toute la richesse sur quelques points favorisés d’un royaume, et laisse toutes les autres parties incultes et désertes; il peut se faire qu’elle soit conduite là où il serait dangereux qu’elle fût ; il peut se faire qu’elle donne beaucoup de produits, mais qu’elle n’en laisse jouir que de rares travailleurs, qu’elle prive ainsi le pays de population et conséquemment de défenseurs. Nous avons vu que la liberté complète contraint la production de se diriger dans certaines voies; par une conséquence inévitable, elle doit imprimer à la distribution des richesses un caractère fatal. Prenons un exemple entre mille. La terre, au moyen d’une protection plus ou moins modérée , peut être appelée à produire des denrées variées, multipliées, qui exigent beaucoup de main-d’œuvre, mais nourrissent beaucoup d’hommes. Supprimez la protection , il arrivera peut-être qu’elle soit forcément retirée aux mains qui la cultivaient, que de la petite culture elle passe à la grande, ou qu’au lieu d’être livrée à la charrue, elle soit convertie en pâturages ; le produit net sera peut-être plus considérable , la rente du propriétaire sera peutêtre plus élevée , lors même que le produit total serait amoindri, parce qu’il aura moins de frais à faire, moins de salaires à payer ; il sera plus riche , mais les travailleurs seront morts dans le besoin ; la population sera disparue, et le sol, qu’on dira plus productif, n’aura plus de défenseurs. Est- ce là un bien pour l’humanité? est-ce un avantage pour une nation isolée au milieu des autres, en butte à la jalousie de toutes? Aucun homme d’État n’admettra qu’on puisse ainsi
faire souffrir les classes les plus nombreuses de citoyens, qu’on puisse sacrifier l’élément le plus essentiel de la puissance nationale à ce qu’on nomme la richesse. C’est pour les populations que les biens matériels Sorti désirables; vous ne pouvez sacrifier les populations aux biens matériels.
Quelquefois, en conservant un même nombre dcfravailleurs on détruit ceux dont l’existence était la plus utile à l’État, on fait pulluler ceux qui ne sont qu’une charge pour lui.
Mais nous ne devons pas multiplier les considérations dans lesquelles on pourrait entrer ici , nous serions ramenés aux divers points de vue sous lesquels nous avons envisagé la production. Celles qui viennent d’être effleurés suffisent pour faire comprendre que lorsqu’on admet, dans sa plénitude, la liberté du commerce, qu’on s’interdit le choix des productions, qu’on se laisse ainsi condamner à n’adopter que les seuls travaux laissés libres par les autres peuples, on peut causer une telle perturbation dans la distribution des richesses, et >par suite dans la situation des travailleurs , que mieux aurait valu avoir moins de profits et vivre sous un système de protection qui donnât aux populations plus de dignité, de fierté, de force, et à l’État plus.de puissance, de grandeur, de sécurité.
On voit donc qu’on trouve, dans la nécessité de consacrer un mode désirable de distribution des richesses, des motifs d’apporter des restrictions au principe de la liberté illimitée du commerce. Ces motifs, tout puissants qu’ils soient ne paraîtront peut-être pas aux esprits pratiques aussi décisifs que ceux qui ressortent
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des changements apportés à la production des richesses par le libre échange, mais ils conservent pourtant leur force; il suffit des simples indications que nous avons faites pour que cela ne soit plus contesté. Nous trouverons d’autres raisons de recourir à ce qu’on appelle des entraves douanières, dans la nécessité de régler la consommation ; nous allons dire un mot sur ce point de notre discussion.