‹ Economie pratique des nationsChapitre 24 sur 90 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

La liberté des échanges a pour effet ordinaire de modifier la consommation d’un peuple ; elle le conduit à demander aux nations étrangères des produits qu’il ne créait pas, ou à appeler en plus grandes quantités des produits dont il faisait déjà usage , en abandonnant des choses utiles qui étaient façonnées dans le pays. Chaque individu, quand il fait un échange, ne le fait que parce qu’il attache plus de prix aux choses dont il manque qu’à celles qu’il abandonne ; il concède aux premières un degré d’utilité ou d’agrément qu’il n’accorde pas aux dernières ; il porte un jugement dont il trouve les motifs dans son sentiment, dans sa satisfaction personnelle.

L’échange évidemment a paru avantageux à celui qui l’a fait; mais évidemment aussi, nous l’avons dit, celui qui l’a fait a pu se tromper, et ce fait ôte déjà à la formule sacramentelle sa portée, sa signification. On ne peut invoquer le jugement individuel comme preuve

EFFETS DE L’ÉCHANGE SUR LA CONSOMMATION, i 61

de la valeur de l’acte ; on ne peut donc pas dire : tout échange est avantageux. Or, si l’erreur frappe un grand nombre d’individus, elle est préjudiciable aux naMons, qui ne se composent que d’individus. Nous avons cité dqs consommations nuisibles qu’il faudrait prohiber : tel est l’usage de l’opium qu’un fatal entraînement pourrait répandre chez une nation, tel est celui des liqueurs spiritueuses dont l’abus pourrait devenir excessif.

En d’autres circonstances , on doit reconnaître que les avantages pour lesquels on préfère les marchandises étrangères sont si futiles, qu’il semble utile d’empêcher les perturbations profondes que leur introduction apporterait dans la production nationale : en effet, le motif de leur importation , c’est un imperceptible degré de finesse dans une étoffe ; c’est l’éclat un peu plus vif d’une couleur ; c’est une forme aujourd’hui préférée pour être abandonnée demain ; c’est une capricieuse fantaisie qui met en vogue un objet qui n’a souvent d’autre mérite que de venir du dehors, et qu’on ne préfère aux produits nationaux que par cela seul qu’il est fabriqué par des étrangers. N’y a-t-il pas prudence à gêner l’échange par des droits plus ou moins élevés, quand de telles raisons le déterminent et que de graves conséquences marchent à sa suite?

Allons plus loin. La volonté individuelle peut être non-seulement erronée , capricieuse et vaine , elle peut être en opposition avec l’intérêt général ; elle peut demander des armes pour porter le trouble dans le pays : les laisserez-vous passer? Elle peut demander des produits dont l’introduction ruinerait le système financier d’une nation : celle-ci doit-elle y consentir? Ainsi, des

162 ÉCONOMIE PRATIQUE GÉNÉRALB.

citoyens jugent utile de paralyser par des importations la fabrication du tabac , qui donne un revenu à l’État, ne sera-t-il pas loisible à celui-ci de prohiber le tabac étranger? Quelquefois les individus ont plus de profit à, vendre leurs produits à l’étranger qu’à leurs compatriotes; mais en refusant la préférence à ceux-ci, ils compromettent la vie des populations; ainsi, dans les temps de disette, on peut trouver plus d’avantages à exporter le blé qu’à le vendre sur le marché national : laisserez-vous faire, laisserez-vous passer, dût la famine exterminer des multitudes d’individus, dût le désespoir les porter à tous les excès? Ne serait-il pas légitime d’imposer un sacrifice aux uns pour le salut des autres, et l’État, juge suprême des nécessités , jie pourra-t-il prononcer des interdictions ?

On le voit donc, par des motifs de charité, de moralité, par des motifs de sécurité publique, pour arrêter des consommations qui sont nuisibles, ou qui entretiennent un luxe inconsidéré et ridicule , pour rendre possible des consommations sur lesquelles reposent l’existence des hommes , pour ne pas permettre que les nations opulentes s’emparent des subsistances possédées par des hommes moins riches , il est bon d’apporter obstacle à la liberté des échanges.

Il n’y a pas lieu de s’étendre sur ce sujet ; ce n’est pas là le fait essentiel de la contestation. Cependant ce point de vue ne doit pas être totalement négligé; il a assurément son mérite , et doit avoir une influence nécessaire sur la facilité qu’on accordera ou qu’on refusera à l’importation des produits étrangers , à l’exportation des produits indigènes.

On pourrait croire qu’il y a dans ces considérations des pensées qui conduiraient aux lois somptuaires si complètement tombées en discrédit. Assurément il ne peut en être ici question : il s’agit seulement de savoir si, lorsqu’on établit des tarifs, on doit adopter l’égalité absolue pour tous les produits, sans tenir aucun compte des effets indirects qui en suivront la consommation. Tout le monde saisit la différence qu’il y a entre les lois somptuaires et les lois de douanes qui frappent de droits certains objets que la vanité recherche ; les premières interdisent la consommation opulente, elles empêchent le luxe; les dernières ‘l’imposent; les premières sont tyranniques en ce qu’elles gênent la liberté; les dernières ne font que prélever une taxe d’autant mieux assise qu’elle répond plus exactement aux facultés contributives, d’autant moins lourde qu’elle est facultative ; les premières, bien qu’établies plus habituellement dans les républiques, sont antidémocratiques, en ce qu’elles empêchent la fortune des gens trop riches de passer dans les mains de ceux qui n’ont pour tout bien que leur travail ; les dernières , dans de sages limites, favorisent cette égalisation des fortunes , car l’impôt et la cherté qui s’ensuit , ou diminuent la consommation des produits étrangers, et favorisent d’autant plus le travail des classes inférieures , ou permettent de charger moins les denrées que ces dernières consomment, puisque le trésor public trouve des ressources dans les contributions qui pèsent sur les objets qu’elles ne consomment point. Nous ne considérons pas ici ces mesures de douanes sous leur point de vue fiscal , mais nous apprécions leur action 6ur la

consommation , et nous reconnaissons que sous ce rapport elles peuvent avoir un grand avantage.

11 ne peut être nullement question de rétablir une législation qui interdît l’emploi des richesses acquises, et que les siècles modernes ont généralement proscrite; mais il est peut-être utile de donner une impulsion à certaines consommations plutôt qu’à d’autres. Il restera évident pour tout le monde qu’il y a utilité à restreindre celles qui sont complètement im productives, celles qui sont nuisibles à la santé, à la moralité , au développement intellectuel des populations. Personne n’admettra qu’on doive laisser Jaire un peuple qui est saisi des goûts les plus abrutis; pour satisfaire sa passion, il donne tout ce quTil a; quelque prix qu’on lui demande, il juge l’échange avantageux; mais parce qu’il l’a jugé ainsi, son jugement sera-t-il favorable à la prospérité publique? Les gouvernements les plus stupides, comme les plus éclairés, protesteront contre l’alfirmative , et tenteront, par tous les moyens , d’apporter obstacle au goût dépravé des populations; ainsi naît une dernière et légitime exception à la liberté illimitée.

EFFETS DE L’éCH. SUR LE CAP1T. ET SON REVENU. 165

Page 1