‹ Economie pratique des nationsChapitre 30 sur 90 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

Nous nous arrêtons dans cette discussion abstraite qui a été peut-être trop prolongée. Il nous paraît suffisamment démontré qu’on ne peut accepter dans leur sens absolu les doctrines des libre-échangistes ; ils sont trop préoccupés du travail et pas assez des travailleurs, trop des richesses et pas assez de ceux pour qui les richesses sont produites. Ils considèrent l’intérêt de l’humanité , et oublient facilement les intérêts privés des nations, séparées les unes des autres, sans doute pour le bien de l’humanité : car tant qu’elles restent indépendantes, qu’elles savent résister à l’absorption, elles s’excitent par une émulation incessante ; elles développent en toute liberté les qualités diverses qui distinguent les races, et qui sont le partage des climats différents ; elles maintiennent leur caractère à l’abri d’institutions variées et préparées pour atteindre des buts distincts. Les antiprotectionistes ne voient que la grandeur de l’exploitation du monde matériel,

RÉSUMÉ EX CONCLUSION

quand il faut songer à la part que chaque peuple doit conquérir pour rester puissant et libre, pour conserver sa vie propre, nécessaire comme exemple, comme cause de spécialité , et surtout comme élément d’équilibre et de justice, élément nécessaire, car malheureusement le droit international disparaît quand la force ne lui vient pas en aide. Le monde serait un effroyable repaire si la puissance d’un peuple le dominait sans obstacle.

Parmi ceux qui veulent faire disparaître les entraves apportées aux transactions commerciales, les uns, pleins d’amour pour le genre humain, n’ont point de tendresse pour les nationalités dont les attributs divers ont cependant un emploi indispensable dans le grand travail humanitaire; les autres, sachant bien que la concurrence ne pourrait porter préjudice à leur pays, cachent, sous les apparences d’une philanthropie universelle et d’un cosmopolitisme absolu, un patriotisme trop étroit, trop égoïste et trop avide.

Se plaçant à, un point de vue exclusif, ils ne sont donc frappés que d’un seul ordre de faits, ils ne tiennent pas compte de ce qui lui est étranger; ils ne reconnaissent pas ce qu’il y a de faux et d’exagéré dans les doctrines de liberté sans limites.

Ils voient l’échange opéré par une détermination libre , ils admettent aussitôt que cette détermination est éclairée.

Us en concluent qu’elle produit un avantage certain et permanent.

Ils déduisent de ces prémisses leur premier axiome: l’échange est avantageux, toujours et partout, pour l'individu qui l’opère.

Ils vont plus loin.

Ils disent : Les individus composent les nations, les richesses particulières constituent la richesse publique, l’échange, qui a augmenté la richesse individuelle, a donc augmenté la richesse nationale , donc l’échange est avantageux pour les nations. Ils n’admettent aucun fait qui puisse infirmer ce principe général.

Si l’on remarque qu’en achetant des produits à l’étranger, on empêche de confectionner les produits similaires à l’intérieur, qu’on anéantit conséquemment le travail dont vivent certains citoyens, qu’on les fait périr; les libre-échangistes répondent :

On n’achète des produits qu’en vendant des produits; on n’a acheté des objets utiles qu’en donnant des objets utiles, car l’étranger ne donne rien pour rien.

Ces objets sont le produit du travail , car tous les objets échangeables ont reçu une façon , ont subi l’influence de la main de l’homme.

On a donc dû accomplir un travail pour créer les objets donnés en échange.

Si donc on a abandonné le travail qui produisait les objets achetés au dehors , on a acquis le travail exigé par la fabrication des objets vendus au dehors , tout travail perdu est donc remplacé par un autre travail ; l’échange , en conséquence , ne peut nuire ni à la production ni aux producteurs.

Ils ne s’inquiètent pas de savoir si la compensation est exacte; ils ne la mesurent pas.

Et si l’on constate que les objets donnés en échange ont été produits par un travail depuis longtemps éteint , par un travail qui ne concourt plus à entretenir l’exis-

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

tence des générations vivantes ; que ces objets font partie de la richesse Accumulée ; qu’ils constituent le capital reproductif; que conséquemment l’acheteur qui l’emploie ne fait pas naître un travail nouveau, en remplacement du travail qu’il a détruit en cessant de s’approvisionner sur le marché national ; que même d’une manière générale l’aliénation du capital empêche la production , les libre-échangistes affirment :

Que si l’on a livré à l’étranger certains éléments du capital, c’est qu’ils étaient surabondants;

Que, si l’on a fait cesser un travail actuel dont les produits étaient trop chers, on a obtenu un avantage;

Que d’ailleurs ce travail sera repris, aussitôt que les objets qui servaient à le solder seront devenus plus rares , et plus chers , car on paye les travailleurs à un prix réellement plus élevé en leur donnant, en quantité pareille, des choses d’une valeur plus grande ; par conséquent, on leur permet alors de soutenir la concurrence étrangère.

On ne s’est pas enquis s’ils n’étaient pas morts, dispersés, inhabiles, incapables à jamais de soutenir une concurrence devenue plus redoutable et plus ardente. L’examen le plus superficiel aurait montré qu’une industrie qui ne peut résister aux coups de sa rivale , quand elle a toute sa vigueur , ne peut se relever, et conquérir la victoire, quand elle a été terrassée.

C’est en négligeant tant d’objections péremptoires qu’on a pu énoncer les formules sacramentelles ;

Tout échange est avantageux ;

On n’opère l’échange qu’en livrant des produits pour des produits ; . .

L’échange ne peut porter atteinte au travail national; s’il le suspend momentanément, c’est pour lui donner bientôt une nouvelle force;

Toutes ces formules sont évidemment fausses, quand on veut leur donner une signification absolue ; évidemment l’échange devenu libre de toute entrave peut s’opposer à la conservation du travail ; il s’oppose à sa régénération quand il a été interrompu.

Et de plus, on n’a pas demandé si, sous d’autres rapports que l’étendue, le travail national n’a point à souffrir de la liberté sans limite; si, par exemple, sous ce régime, il est susceptible d’acquérir une nouvelle extension , s’il peut atteindre au même perfectionnement , si l’on peut faire le choix le plus convenable à la situation du pays, s’il est aussi largement rémunéré, s’il a une sécurité aussi parfaite que lorsqu’il est garanti par un système de douanes; on n’a pas demandé si le libre-échange ne modifie pas d’une manière fâcheuse la distribution des richesses et la consommation ; on n'a tenu aucun compte des raisons décisives qui, dérivant de ces considérations essentielles, forcent les nations à recourir à la protection , et on a formulé la conclusion générale : les échanges sont avantageux, il faut leur laisser toute latitude, il faut décréter la liberté du commerce.

Pour nous , nous disons :

L’échange donne à l’homme le moyen de se procurer une infinité d’objets utiles ou agréables qu’il ne pourrait obtenir par un autre moyen , car le lieu de sa

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

résidence ne peut suffire à toutes les productions, et son travail ne peut les embrasser toutes; son travail d’ailleurs devient plus parfait et plus fécond à mesure qu’il se divise, et qu’il devient plus spécial.

Utile à l’individu , l’échange peut être profitable à des contrées entières , il peut les porter à un degré de prospérité et de puissance admirable. 11 en est, en effet, qui ont réuni plus d’habitants que le sol n’en pouvait nourrir; par leurs créations manufacturières et leur commerce , elles ont obtenu tout ce qui leur était nécessaire ; elles sont devenues , en quelque sorte, les pourvoyeuses de la terre , et la terre , à son tour , est devenue leur tributaire.

Cela est : dans certaines conditions, l’échange est la cause de la félicité des individus, la source de l'opulence et de la grandeur des nations; il a des résultats éminemment favorables pour celles dont le sol est le plus favorisé sous les rapports de la production et qui ont une supériorité incontestable dans le plus grand nombre des industries, dans celles surtout dont les produits sont les plus nécessaires , les plus large-, ment consommés, les mieux payés, les plus propres à développer la puissance sur la terre , sur la mer ; ces nations-là acquièrent une grande prépondérance par la liberté du commerce, elles obtiennent définitivement la suprématie; si elles négligent certains travaux, elles y suppléent en donnant plus d’extension aux travaux les plus avantageux.

Mais on n’en peut conclure rigoureusement qu’en toute situation il en sera de même , que les nations de tous points inférieures en retireront le même

profit, et que conséquemment la liberté des échanges est un principe sacré auquel il ne faut pas porter atteinte.

Les conditions de l’échange ne sont pas toujours les mêmes ; ses résultats ne seront pas identiques.

L’échange sera nuisible à l’individu, s’il est fait inconsidérément , au lieu d’être fait avec sagesse , avec prévoyance, avec calcul ; s’il est fait pour satisfaire des passions funestes ; s’il est fait, non avec le revenu régulier du travail habituel , mais avec le capital accumulé : en ces cas il peut nuire directement à la consommation , indirectement à la production, par l’aliénation du capital.

L’échange pourra nuire non-seulement aux individus qui l’opèrent personnellement, mais plus encore aux autres individus dont l’agglomération forme la nation et qui sont comme solidaires les uns des autres; il pourra porter atteinte à la production , h. la distribution, à la consommation des richesses.

Il pourra nuire à la production d’une nation , si les produits qu’elle achète, bien que non créés par elle, se substituent à des objets quelle confectionnait, et si les produits achetés au dehors sont payés par les produits donnés aux producteurs supprimés. LLéohange pourra lui nuire doublement , si elle achète les produits non créés par elle , avec son capital , élément essentiel de la production.

L’échange pourra nuire d’une autre façon encore , si les produits nouveaux achetés par une nation avaient pu être créés par elle au moyen d’un apprentissage : il lui ôtera la faculté de satisfaire à une nécessité qu’elle

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ne peut méconnaître, celle de donner de l’exténsion à son travail.

L’échange pourra surtout nuire à la production , il portera surtout atteinte à la conservation du travail d’une nation, si elle achète des produits qu’elle créait déjà, sans pouvoir substituer un travail nouveau à celui que l’importation des produits étrangers supprime , soit parce qu’elle ne peut augmenter les quantités des produits nationaux, soit parce que l’étranger ne veut pas les accepter. Dans ce cas, elle peut payer les étrangers avec des produits, mais en ne leur donnant que ce qu’elle donnait aux producteurs nationaux , il y a alors une classe de producteurs supprimée ; ou bien elle peut payer les produits importés en livrant les éléments de son capital ; deux travaux sont alors détruits, celui des producteurs supprimés, et celui qui servait à les faire vivre ; et, de plus, on porte atteinte à la production générale par l’aliénation du capital.

On ne peut pas dire que le capital n’est formé que de produits qui sont semblables aux autres : pour le travail ils ont pris un autre caractère, et leur aliénation a un autre résultat pour les travailleurs vivants.

On ne peut pas croire que la production sera reprise, que la régénération du travail sera assurée quand les éléments surabondants du capital seront échangés , qu’ils auront acquis plus de valeur, et que conséquemment pour un môme prix on pourra faire plus de travail. La concurrence, qui a éteint une production , ne sera pas moins active quand elle sera victorieuse; elle ne sera pas moins puissante, quand elle aura ruiné , dispersé , anéanti les producteurs. Ainsi le travail se

restreindra de plus en plus, et disparaîtra d’une manière définitive.

Lors même que le libre-échange, conformément aux arguments de l’école , ne pourrait porter atteinte à la conservation du travail , ou qu’il n’en pourrait empêcher la régénération; il resterait des raisons décisives de ne point proclamer encore la liberté du commerce ; il faudrait maintenir la protection , si ce n’est qu’à ce prix qu’une nation peut satisfaire aux conditions de sa position dans le monde.

Il faut qu’elle puisse donner à son travail toute Y extension désirable , en rendant possible la conquête des travaux auxquels elle est propre et dont elle n’a pas commencé l’apprentissage;

Assurer à son travail le perfectionnement qu’on ne peut atteindre que par une pratique prolongée ;

Faire choix du travail qui convient le mieux au développement moral , intellectuel et physique des populations, et qui procure le plus certainement les éléments de gloire, de puissance et de bonheur;

Garantir à son travail la rémunération la plus large ou au moins celle qui permet à l’homme de vivre dignement et heureusement ;

Offrir à son travail toute sécurité , en le mettant à l’abri des crises commerciales qui frappent les nations trop aventureuses, et des déprédations de voisins peu scrupuleux et trop puissants;

Favoriser la meilleure distribution des richesses, celle qui est la plus conforme à la constitution du pays ;

Régler la consommation selon les préceptes avoués par l’économie, l’hygiène , une saine morale.

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

Telles sont les conditions qui sont imposées à la liberté; il faut qu’elle les respecte pour qu’on puisse l’adopter ; il faut que la conservation du travail ou sa régénération soit assurée; que son extension, son perfectionnement, son choix, sa rémunération, sa sécurité, soient hors d’atteinte, sinon la limitation des échanges est bonne, la protection est nécessaire. Pour donner la liberté il faut peser chacune de ces circonstances , et s’assurer si sous aucun de ces rapports elle ne peut être préjudiciable ; c’est moins commode, sans doute, et moins prompt, que de dire toujours, et sans examen, laissez passer; mais c’est plus sûr. La protection, loin d’être funeste, sera la sauvegarde des intérêts nationaux, quand seule elle satisfait aux nécessités que nous avons énumérées.

Nous n’avons pas caché qu’elle imposait un sacrifice aux industries qui peuvent se passer de tarifs protecteurs, qui sont même supérieures aux industries étrangères; on leur impose, en effet, une surcharge de frais et des privations , en leur faisant payer plus cher les objets dont elles ont besoin. Il faut donc que la protection soit le moins élevée possible ; il faut que le sacrifice imposé , dans l’intérêt public, soit réduit dans les plus étroites limites.

Nous ferons cependant à ce sujet deux observations : la première c’est que les sacrifices imposés ne sont pas sans compensations ; la deuxième c’est que le chiffre apparent du sacrifice n’est pas toujours réel.

Les compensations obtenues par les industries dont la supériorité est incontestable sont évidentes ;

d’abord on leur assure exclusivement le marché national. On dira : Mais leur supériorité même rend inutile cette prétendue faveur. Cela peut être vrai , mais on étend pour elles le marché intérieur en augmentant le nombre des travailleurs, et l’extension obtenue est quelquefois de beaucoup supérieure à la vente qu’elles pourraient réaliser sur les marchés étrangers. Il n’entre pas dans notre plan d’examiner ici les faits particuliers , mais nous ne pouvons nous refuser d’en citer un qui fait nettement comprendre notre pensée : si un grand peuple n’a qu’un très-petit nombre d’industries supérieures, au nombre desquelles se trouverait, par exemple, la production du vin ; si les nombreux travailleurs qu’il renferme dans son sein et qui vivent à l’abri de la protection, consomment largement ce produit; ils fournissent selon toute probabilité un moyen d’écoulement que ne remplacerait pas l’étranger, dans le cas où l’on viendrait à anéantir par la liberté la plus grande masse des productions : ainsi ceux qui n’ont pas besoin de protection sont enrichis par la protection même. De plus , ils reçoivent une compensation autre : ils sont protégés par une nationalité puissante qui les défend des entreprises des États disposés à faire peser sur eux leur domination envahissante ; si leur pays s’affaiblit, leur situation devient précaire et parfois insupportable ; on ne saurait trop souvent dire que les peuples pour avoir justice doivent établir leur force. Si donc la proctection qui fait grandir les États, lèse quelques classes de producteurs, ceuxlà ne sont pas surchargés sans avoir en retour quelque profit , et comme d’ailleurs ils ont la faculté de pren-

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dre part aux travaux protégés, comme le salaire de ces derniers n’est pas en réalité supérieur au leur, ils ne sauraient se plaindre ni d’injustices, ni de spoliations.

Non-seulement la protection amène avec elle des compensations , mais de plus elle peut n’être pas onéreuse au degré qu’elle le paraît. Le chiffre du tarif n’est pas celui de renchérissement des denrées : chez une nation active, intelligente, riche et formée de classes nombreuses , dont les aptitudes sont variées à l’infini, et qui peuvent arriver à opérer entre elles une suffisante division de travail , la concurrence intérieure suffit pour faire descendre les prix. 11 y a même nécessité que le cours des marchandises indigènes soit audessous de celui des marchandises étrangères augmentées du taux des droits , pour que les premières soient vendues , et quelquefois la différence de valeur est énorme. Ainsi, on se plaint, en certains cas, que le droit imposé à l’entrée d’une marchandise est double ou triple du prix de cette môme denrée à l’intérieur : cela tient à ce que la fabrication indigène avait besoin d’une protection élevée lorsque le tarif a été fixé. Mais elle a fait tant de progrès, que sa valeur totale est descendue au-dessous du droit même. Alors celui-ci paraît inutile; mais aussi nous disons qu’on n’a pas lieu de s’en plaindre ; il ne nuit à personne ; il est purement nominal. Nous ajoutons que ce fait même prouve les avantages du système que nous défendons; il a permis de créer, eteréer à très-bas prix, des produits dont primitivement on ne pouvait entreprendre la fabrication sans une protection qu’on regardait comme excessive.

Nous dirons, de plus, qu’un chiffre protecteur qui paraît devenu sans objet, à cause des perfectionnements successifs obtenus par l’industrie indigène , peut pourtant être encore être indispensable : il doit être conservé quand certains produits sont en concurrence avec ceux d’une nation qui travaille sur une échelle immense , et qui, en raison de l’étendue des marchés qu’elle approvisionne, de l’esprit d’aventure qui dirige ses spéculations, se trouve exposée à des crises profondes et périodiques. Quand elles arrivent, pour satisfaire aux travailleurs affamés, pour obéir aux nécessilésd’un commerce dont l’activité fébrile ne peut admettre le repos, elle inondede ses produits les marchésétrangers;elle écrase tous scs rivaux qui travaillent plus sagement, plus régulièrement , et dans des limites plus restreintes.

Pour empêcher les grands désastres qui seraient causés par une telle invasion des marchandises étrangères, un tarif élevé est parfois nécessaire. 11 faut même, quand les dangers sont immenses , aller jusqu’à la prohibition.

Ce mot excite une vive répulsion , et beaucoup de bons esprits qui reconnaissent la nécessité d’accorder une protection tutélaire à l’industrie, repoussent systématiquement toute mesure prohibitive ; ils pensent qu’elle ne peut avoir d’autre effet que de constituer un privilège, au profit de quelques individus, qui s’engourdissent dans une sécurité perpétuelle, et se coalisent quelquefois contre la masse des consommateurs. Cela peut être vrai pour certaines industries restreintes, exigeant des moyens de production spéciaux et considérables; mais cela cesse d’être vrai pour des in-

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dustries vastes , aptes à se développer en tous lieux , à la portée de l’universalité des producteurs. Pour celles-là la concurrence intérieure est pressante, continue, extrême, et on les voit abaisser incessamment leurs prix , faire des progrès continuels , se contenter des plus minces bénéfices que puisse donner un travail manufacturier. Elles ne s’endorment pas à l’ombre de la prohibition, elles n’en profitent même pas, dans les temps ordinaires; les conditionsdu commerce intérieur suffisent pour ramener leurs produits aux dernières limites du bon marché ; mais la prohibition peut néanmoins leur être indispensable pour porter obstacle aux catastrophes qu’amènerait chaque crise commerciale, si elles se trouvaient en face d’une production étrangère relativement immense , hardie , toutepuissante , et pressée par l’inexorable nécessité de ne «* s’arrêter jamais.

Toutefois, pour adopter une mesure aussi extrême, il faut que l’existence des circonstances que nous avons énumérées soit bien constatée ; il faut de plus que l’industrie qu’on veut défendre soit éminemment utile. Dans la majorité des cas, un tarif protecteur est tout ce qu’on peut accorder; nous nous hâtons d’ajouter que, puisque la protection est un sacrifice , ii ne faut pas la prodiguer et l’accorder à toute production à laquelle des individus ont la fantaisie de se livrer.

Bien évidemment il est des denrées qu’on ne produira jamais dans tous les climats , il est des produits que certaine nation ne fabriquera jamais avantageusement.

Il ne faut donc favoriser que les industries qui peuvent devenir profitables au pays par quelque moyen ; il faut

se garder de donner des secours à celles qui n’ont point ce caractère; pourtant il ne faut pas inconsidérément déclarer qu’une nation sera à jamais inhabile à façonner certains objets , qu’un pays est impropre à fournir certains produits. Pour citer un exemple saisissant, n’at-on pas vu la fabrication du sucre commencer, dans les climats tempérés, à l’aide d’une protection que les circonstances rendaient exorbitante , languir longtemps et causer la ruine de ceux qui osaient l’entreprendre? On déclarait que nos froides régions ne pouvaient former les matières saccharines, qu’il fallait le soleil des tropiques pour élaborer ces principes, et maintenant il est des contrées de l’Europe qui peuvent lutter avec les Antilles. Il faut donc craindre d’abandonner des voies utiles et de proscrire trop tôt des protections définitivement avantageuses.

Notre conclusion définitive est :

Que la théorie absolue des libre-échangistes ne peut recevoir une application universelle ;

Elle peut être avantangeuse aux nations qui ont conquis une supériorité industrielle incontestable , à celles qui, en prêchant la liberté du commerce, tiennent dans leurs mains les positions qui assurent le monopole commercial ;

Elle peut ruiner les nations qui sont dans des conditions inverses.

Certaines nationalités doivent donc avoir recours au système protecteur pour soutenir leur grandeur. Il faut l’employer avec discernement et modération, mais il faut l’employer. Il faut l’adoucir autant que possible, mais il ne faut pas l’abandonner préma-

fiÉSUMÉ ET CONCLUSION.

turément ; il ne faut le délaisser qu’en connaisance de cause. Il est des hommes, bien convaincus de la nécessité d’arrêter les effets de la concurrence étrangère, qui disent cependant qu’il faut marcher d’une manière continue vers la liberté , sans reculer ni s’arrêter jamais. Cette pensée est bien séduisante ; nous croyons utile toutefois de la modifier : telle qu’elle est formulée , elle pourrait conduire à des désastres. Ce n’est pas la liberté qu’il faut se proposer pour but, c’est la réalisation des conditions qui la rendent profitable. La liberté n’est pas un bien absolu , elle amène des résultats divers : une nation n’est pas bien approvisionnée par cela seul qu’elle achète à bon marché, mais parce qu’elle sait bien et beaucoup produire ; elle ne sera pas aussi complètement pourvue qu’une autre parce qu’elle achètera ses produits, mais seulement parce que ses producteurs deviendront aussi habiles que leurs rivaux. Abattre, avant le moment opportun, les barrières qui la défendent, ce n’est pas le moyen de perfectionner ses industries, ce peut être le moyen de les anéantir. Nous le répétons donc , ce qu’on doit se proposer pour but , ce n’est pas de décréter, à une heure marquée, la liberté, qui ne doit être qu’une conséquence, c’est d’améliorer toujours le travail, par les mesures les plus efficaces, par les efforts les mieux combinés; c’est de l’élever si haut, qu’il n’ait plus de concurrence à redouter, et que la liberté lui soit bonne. La protection peut donc être indispensable pendant un temps qu’on ne peut mesurer toujours, et qui sera déterminé par les positions relatives des nations.

Le moment n’est pas encore venu d’adopter la liberté

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des transactions entre les nations. On a eu grander ment raison de faire disparaître les barrières qui s’élevaient entre les fractions d’un même empire : elles avaient été posées quand chaque province avait des intérêts spéciaux et n’avait pas avec les autres une entière communauté d’existence politique. Dès que l’association est devenue tout à fait intime, il n’y avait plus de motif de laisser subsister les séparations; mais les nations ne sont pas entre elles dans les mêmes relations, leur antagonisme est profond. C’est donc à tort que les libre-échangistes ont vu dans l’abolition des douanes provinciales un argument décisif en faveur de l’abolition des douanes internationales : en faisant disparaître les premières , la nationalité ne perd rien ; si la richesse et la force passe d’une ville , d’une région à une autre , le pays conserve sa puissance , puisque toutes les parties d’un État concourent à là défense générale. 11 n’en est plus de même quand des moyens d’attaque et de défense passe d’une nation à une autre qui a des idées, des préjugés, des affections, des intérêts opposés. Celle qui se laisse dépouiller compromet sa gloire et son salut. Nous maintenons donc qu’en l’état du monde , il est des situations qui nécessitent la conservation du système protecteur.

Cela prouvé, nous avons à rechercher quelle est la position de la France, et quel est le régime économique qui lui est, en conséquence, applicable.

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