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Le blé de Bretagne se vend alors sur le marché de Marseille au prix de 21 francs. Le droit sur le blé étranger
Se trouve, dans ce cas, porté à 7 fr. 50 Et le prix de 13 fr. 72 s’élève à 21 22
De sorte que le blé indigène a la préférence.
Mais si le droit n’existait plus, le blé étranger pourrait se donner à 13 francs 72 centimes, c’est-à-dire à 7 francs 28 centimes de moins que le blé indigène ; celui-ci ne pourrait plus soutenir la concurrence, et l’agriculture recevrait une atteinte désastreuse.
Il ne faut pas croire que le prix que nous venons de donner, soit particulier à une année ou à une localité spéciale : le prix moyen du blé en France depuis 1800 jusqu’à 18à6 a été de 20 fr. 32 c. (1).
(1) Voici le prix moyen du blé en France dans chacune de; année» de ce siècle.
.... 21 Tr.
. . . . 10 fr.
Une grave objection est faite cependant à ceux qui , dans cette grande lutte du commerce extérieur et du travail intérieur, annoncent que de fâcheux résultats suivraient l’application du système de liberté complète à la France.
On leur dit que la protection ne profite pas aux travailleurs ; qu’elle ne sert qu’à faire augmenter le revenu du propriétaire ; que la liberté conséquemment n’aurait pas pour effet de suspendre la production , mais seulement de diminuer la part qu’y prend le riche oisif ; qu'aussitôt que les droits qui font enchérir les denrées produites par le sol seront abolis, ces denrées baisseront de prix; qu’ alors le fermier ne pourra plus payer une rente aussi élevée au propriétaire, et que la nécessité fera baisser le prix des baux. L’agriculteur, regagnant ainsi d’un côté ce qu’il a perdu de l’autre, continuera à produire ; il n’y aura de changé que le profit de ceux qui louent les terres; eux seuls tirent avantage de la protection accordée par les douanes, parce que les terres étant bornées, les travailleurs étant presque toujours plus nombreux que les champs qu’on peut cultiver, les possesseurs des biens doivent profiter de tout ce qui fait augmenter le prix des fruits de la terre, comme ils profitent de toutes les améliorations de l’agriculture , de tous les bénéfices que donnent les procédés perfectionnés, les méthodes plus intelligentes. S’il en est ainsi, l’abolition du système protecteur pourra diminuer la richesse du propriétaire foncier, non le travail , non l’exploitation du sol ; conséquemment puisque la production la plus vaste et la plus importante de la France sera res-
pectée , la masse des travaux ne sera pas considérablement amoindrie, et de plus, beaucoup d’industries, approvisionnées à bon marché, survivront et auront chance de pouvoir suffire au remplacement de celles que la liberté aura anéanties; conséquemment on aura tous les bénéfices du libre-échange. Cette argumentation a de la valeur dans sa généralité , mais nous allons voir qu’appliquée à la France , elle perd sa puissance.
Je ne dirai pas , pour défendre les intérêts des propriétaires, qu’ils ont acquis leurs propriétés sur la foi de la législation existante, et que diminuer leur fortune en abrogeant les lois qui la protègent, c’est commettre,, envers eux, une véritable spoliation. Ils ont acheté, sous l’empire de lois qu’ils devaient considérer comme pouvant être modifiées ; ils doivent courir les chances qui pesaient sur eux à l’avance. Cependant les hommes qui ont acquis les propriétés sont des travailleurs qui ont immobilisé les fruits de leurs travaux; ils les ont placés en fonds de terre qui leur rapportent 2 à 3 p. 0/0 ; est-ce un intérêt trop élevé? faut-il l’amoindrir, et, en faveur du travail actuel, faut-il ruiner le travail passé? Cela ne semblerait ni juste ni avantageux, car on découragera l’activité et l’économie, si le prix de ces vertus n’est pas assuré.
Ce sont là des obstacles qu’on peut regarder comme n’étant pas infranchissables. Il en est d’autres plus sérieux et qu’il sera bien difficile de surmonter.
Ce n’est pas seulement la rente qui sera annulée ; le prix du travail sera réduit en même temps. Le propriétaire seul ne sera pas frappé , le travailleur verra
réduire son salaire déjà si exigu et presque insuffisant.
En effet , calculons quelle serait la diminution du produit d’un hectare , si le prix de l’hectolitre de blé diminuait de 7 francs 28 centimes. Les terres fertiles peuvent produire 21 hectolitres par hectares; cette quantité multipliée par 7 francs 28 centimes, donne une somme de 152 francs 98 centimes.’ Or, l’hectare est loué 110 francs : la diminution du produit dépasserait donc la rente de la terre de 52 francs. C’est-àdire que le revenu du propriétaire serait aboli, et la plus grande partie du bénéfice du fermier , en même temps.
Si l’on recherche ce qui arriverait pour les terres moins fécondes , on ne trouve pas des résultats plus satisfaisants : une terre donnant 12 hectolitres de blé sera louée 50 francs par hectare; la diminution de 7 francs 28 centimes par hectolitre donne une somme de 87 francs 36 centimes , c’est-à-dire de 37 francs 36 centimes au-dessus de la rente ; de sorte que revenus du propriétaire et bénéfices du fermier sont à la fois anéantis, c’est-à-dire en d’autres termes que l’agriculture est impossible.
Mais nous supposerons , ce qui est contraire à tous les faits, que les résultats de l’abolition des droits de douanes seront supportés exclusivement par ceux qui possèdent la terre. Nous supposerons que la suppression de la protection ne fera que détruire la rente; nous supposerons qu’elle n’ira pas jusqu’à frapper le travailleur au delà du propriétaire ; qu’elle n’atteindra que celui-ci. Sait-on ce que c’est que les propriétaires en France ? Sait-on ce qu’ont produits
les événements et les lois de notre révolution ? On trouve sur le livre des contributions 11 millions de cotes foncières réparties entre h millions d’individus. Si l’on admet que chacun de ces individus représente une famille de 5 personnes, ce sont 20 millions de propriétaires , c’est-à-dire à peu près les deux tiers de la population. Quel profit aurait donc le pays si l’on ruinait les deux tiers des individus qui l’habitent , et qui lui rendent les plus indispensables services? Le plus grand nombre de ces propriétaires sont des hommes qui ont acheté, non pour rester oisifs, mais, au contraire, pour s’assurer un travail honorable, un travail qui conserve la moralité et les forces physiques des populations ; ils ont acheté une parcelle de terre qu’ils arrosent de leurs sueurs, et retirent 2 1/2 p. 100, quelquefois 2 et même 1 1/2 p. 100 du capital qu’ils ont aliéné. Est-il possible de diminuer leur bénéfice? S’il en est qui ne sont pas assujettis àun travail manuel, qui ne sont pas attachés au pénible labeur des campagnes , ils constituent encore une population éclairée , morale, amie de l’ordre, capable de rendre à l’État des services multipliés dans les sciences, les arts, les fonctions publiques non salariées, ou jouissent d’un loisir qui permet l’étude et agrandit le domaine scientifique, le plus productif de ceux qui sont exploités par l’homme. On ne peut donc songer à sacrifier les propriétaires fonciers ; par le bienfait de nos lois civiles ils constituent la classe la plus nombreuse et la plus utile du peuple français ; cette classe est composée en majeure partie d’hornmes qui ont voulu tirer peu de fruit de leurs économies , mais l’assurer contre le plus grand
nombre des chances fâcheuses ; ils ont consolidé le produit de leur travail antérieur ; il serait inique de sacrifier le travail passé, le travail certain, à un travail futur et problématique : ce serait le moyen le plus assuré de décourager les travailleurs zélés et économes.
Nous concevons parfaitement bien qu’on réclame avec violence contre la protection des produits de l’agriculture en certains pays : en Angleterre , par exemple , le nombre des propriétaires est excessivement limité par l’effet des lois féodales; le nombre des ouvriers agricoles même y est fort peu considérable , comparativement au nombre des travailleurs qui sont consacrés aux arts industriels : il y a à peine un cultivateur sur 6 hommes qui gagnent leur vie dans les manufactures ; et dans ce pays la protection accordée à tous les produits de la terre , comme les céréales, était immense. Ainsi lorsque le blé était à 24 francs l’hectolitre, le droit qui pesait sur le blé étranger était de 13 francs 50 centimes par hectolitre; ce droit était de 19 à 20 francs, quand le blé étaità 17 francs 50 centimes, taux auquel il payerait 2 francs 50 centimes à 3 francs 85 centimes en France. Dans de pareils cas, l’abaissement des droits est utile au plus grand nombre; il rend plus assurée et plus douce la vie des populations industrielles, et leur permet de livrer à meilleur marchéencore les marchandises qui alimentent un commerce immense ; l’abaissement des droits ne porte que sur un nombre de propriétaires excessivement restreint , et il peut s’effectuer dans une large proportion, avant d’atteindre la limite du revenu exorbitant qu’ils doivent au monopole.
Rien de semblable en France : les circonstances y sont tout à fait opposées , la source principale de la richesse, c’est le sol; le commerce extérieur est petit relativement à la production agricole ; la masse de la population est formée par les hommes qui se livrent aux travaux des champs ; la terre appartient, en quelque sorte, à tout le monde; on peut dire que la nation est formée de propriétaires ; la protection n’est point exorbitante ; elle est indispensable, si l’on veut que le sol soit mis en valeur, qu’il soit livré à la culture.
Malgré ces considérations, on persisterait peut-être à exiger l’abolition des lois protectrices de l’agriculture. Soit ! N’ayez aucune considération pour le propriétaire : supprimez totalement la protection si elle ne surpasse pas la rente ; et si la protection est supérieure au revenu du propriétaire, diminuez-la jusqu’à ce que ce revenu soit aboli. Si telle est votre décision , nous vous dirons d’abord que ce ne serait plus l’application rigoureuse de la théorie absolue, puisque vous concédez une restriction en faveur du travailleur. Nous vous demanderons ensuite dans quelle limite vous vous arrêterez : si vous faites une réduction capable de supprimer la rente des terres fertiles, la même réduction frappera non-seulement la rente, mais le travail des terres médiocres, des terres peu productives et les fera abandonner. A plus forte raison empêcherez-vous les défrichements nouveaux , les dessèchements utiles par la végétation qu’ils favorisent , par la salubrité qu’ils assurent ; les capitalistes seuls peuvent entreprendre ces travaux : s’ils ne donnent pas de bénéfices immédiats, ils ne s’y livreront pas et l’on perdra un revenu
qui se serait successivement élevé par la rotation des cultures, la répétition des labours, l’accumulation des engrais.
Vous porterez donc atteinte au travail que vous voulez protéger, à moins que vous ne vouliez faire un tarif pour chaque champ, pour chaque nature de terre.
Mais nous supposerons que vous puissiez arriver k votre but , que sans redouter les résultats qui agiteraient la' société jusqu’en ses fondements , vous annulerez la rente , mais respecterez le travail. Croyezvous que les maîtres du sol abandonneront ainsi leurs droits, qu’ils se laisseront dépouiller des fruits de leur terre , sans chercher k en tirer parti par d’ autres procédés? Ils aimeraient assurément mieux la conserver en friche , que de renoncer à en tirer aucun profit ; vague et inculte, elle fournirait au moins les produits naturels qu’elle doit donner, et alors la plus grande masse de votre population agricole disparaîtrait. Immanquablement les champs de qualité inférieure cesseraient ainsi d’être livrés k la culture. Pour ceux d’une fécondité plus grande, il y aurait seulement une transformation dans le mode d’exploitation , on les convertirait en pâturage , ou on les feraient passer du système de la petite culture, au système de la grande. Ceci sourit à la plupart des économistes : il faut, selon eux, faire produire à la terre ce qu’elle peut le plus avantageusement donner. Si l’élève des bestiaux convient mieux, il faut élever des bestiaux ; et quant à la grande culture, employant moinB de bras, elle n’exigera pas une
si grande consommation sur place , elle laissera plus de produits disponibles ; elle permettra d’employer une population manufacturière plus nombreuse. Ces théories nous suggéreront plusieurs observations. La conversion des terres arables en pâturages n’est lucrative et conséquemment possible , que parce qu’on fait passer presque tout le produit aux mains du propriétaire, les travailleurs peu nombreux n’en retiennent qu’une très-faible part : c’était là précisément ce qu’on voulait éviter ; de plus, on fait disparaître une notable partie d’une population utile. La transformation de la grande culture eh petite a un effet pareil, elle détruit une notable partie de la population. Il est vrai qu’elle donnera, dit-on , une compensation : les produits disponibles seront en plus grandes quantités et pourront faire naître une population industrielle plus nombreuse ; mais si les nécessités de l’État exigent la conservation de la population agricole, on n’a pas atteint le but ; et d’ailleurs l’accroissement de la population industrielle sera-t-il possible? Par la destruction d’une grande partie de la population agricole, les industries ont déjà perdu leur plus grand débouché, leurs plus nombreux consommateurs; pour que les manufacturiers puissent développer leurs travaux, il faut donc qu’ils puissent placer au dehors les produits que vont créer les travailleurs destinés à tenir la place des agriculteurs, et cela peut être impossible. Ce système peut donc être bon pour une nation qui a peu besoin des hommes qui s’endurcissent aux rudes travaux des champs, et qui est supérieure dans presque tous les arts industriels, mauvais pour une nation dont
l’indépendance se fonde sur la puissance de ses armées, et qui du reste ne produit pas avec supériorité les objets manufacturés. Or nous verrons que c’est dans cette situation que se trouve la France.
Si donc, par le retrait de la protection , la vaste industrie qui exploite le sol de notre pays disparaissait, avec elle disparaîtraient , sans compensation , les hommes qui vivent des travaux ruraux et qui composent la grande masse de la population.
En vérité , sans descendre aux calculs précis auxquels nous venons de nous livrer, cela se pouvait pressenlir. Pour que la France pût soutenir la concurrence avec la production agricole des diverses contrées de la terre , il faudrait qu’elle fût placée dans les conditions de celles qui sont en position de répandre leurs denrées sur les marchés de l’univers. 11 faudrait qu’elle égalât l’Égypte, par exemple , qui appartient toute entière au pacha, et donne, dans les parties qu’inonde le Nil, 40 à 50 hectolitres de blé par hectare, sans qu’il soit nécessaire de recourir à la jachère ni de prendre d’autre soin que gratter la terre et semer ; il faudrait qu’elle eût la fécondité des terres vierges de l’Amérique, territoires sans bornes qui peuvent se passer d’engrais , sur lesquels ne sont prélevés ni des fermages onéreux ni des impôts fonciers fort élevés , et qui , de plus, trouvent dans leurs nombreuses chutes d’eau la facilité de transformer leurs blés en farines, dans leurs fleuves, leurs lacs immenses, leurs canaux, leurs chemins de fer, des moyens économiques d’exportation ; ou bien il faudrait que les terres de la France
fussent soumises au même régime que les plaines de la Pologne , ou surtout les steppes qui environnent Odessa : 15, des terrains immenses sont livrés à une population peu nombreuse qui a infiniment plus de champs à cultiver que de bras pour les exploiter. Ils produisent, puis sont livrés à la jachère aussi longtemps qu’il le faut pour que l’action des agents atmosphériques leur rendent, sans frais, leur fertilité épuisée ; 15 le cultivateur est serf, et n’obtient qu’une bien maigre part de la récolte , à peine de quoi subsister; là le seigneur possède de vastes domaines, des villages, des provinces entières qui n’ont point à payer les lourdes contributions qui pèsent sur nos terres; sa rente s’étend sur d’énormes surfaces, elle n’est pas diminuée par les exigences du fisc , elle peut donc être proportionnellement petite : ainsi , choix des terres les plus fertiles, culture sans frais, salaire des travailleurs réduit au minimum, impositions à peu près nulles, part du propriétaire faiblé, parce qu’elle se prend sur de fort grandes cultures , et qu’elle n’éprouve pas de réduction , toutes ces conditions permettent de livrer les récoltes à très-bas prix. Pour que l’agriculture française arrive 5 vendre ses produits à aussi bon marché, il faut qu’elle rencontre les mêmes conditions, il faut qu’elle descende à la situation politique et sociale de la Russie, il faut qu’elle obtienne les faveurs dont la nature a doté l’Amérique; ou plutôt, si les peuples consentent à subir une concurrence universelle , en ces temps où la puissance du génie des nations civilisées a créé des moyens de communication si merveilleux, il faut que les hommes abandonnent la
terre de leurs pères, si elle n’occupe pas une heureuse place dans le monde. S’il est reconnu que les régions les plus fertiles et les mieux situées doivent ne rencontrer aucun obstacle dans leur lutte avec les autres, il faut nécessairement que les peuples aillent s’établir dans ces contrées privilégiées, et même, pour éviter les frais de déplacement , il faut que les populations s’anéantissent dans certaines contrées et se multiplient dans d’autres. La théorie absolue a des conséquences absolues ; le système qui ne reconnaît pas les nationalités doit anéantir la première condition des nationalités , il doit détruire ce qu’il y a de plus indestructible parmi les hommes, l’amour de la patrie, ou punir de mort ceux qui ne peuvent pas abandonner le sol qui les a vus naître.
Après avoir parlé de la culture proprement dite , il n’est pas nécessaire d’examiner ce qu’il adviendrait des productions liées intimement à l’agriculture. Par exemple la plus importante, l’élève des bestiaux, suivrait le sort de l’exploitation agricole : l’élève des bestiaux, tel qu’il est pratiqué, lorsqu’il est fondé sur la culture des plantes fourragères, alternant avec les autres cultures, devrait disparaître. Ainsi s’anéantirait l’une des sources les plus importantes de nos richesses, ou plutôt elle serait transformée comme l’emploi de la terre. Nous avons dit que les propriétaires seraient dans la nécessité de ne tirer de la terre que ses fruits naturels, ils la laisseraient en bois, en friches, en pâturages, et l’abandonneraient aux troupeaux. Cette production ne périrait donc pas; mais elle diminuerait probablement, parce que la terre
bien cultivée , même en donnant des produits utiles à l’homme , peut nourrir plus d’animaux que lorsqu’elle reste inculte, et elle conduirait la France au mode d’existence des contrées dans lesquelles les bestiaux vivent, pour ainsi dire, à l’état sauvage, au milieu des pâturages naturels, des landes, des friches, des steppes, des pampas, comme on voudra les appeler. Chacun sait parfaitement que la France dans son état actuel ne pourrait produire ni la viande , ni la laine , ni les cuirs , ni les chevaux , etc. , au même prix que les contrées pauvres de populations, libres de lourds impôts , ne présentant que d’immenses domaines que la loi empêche de diviser et que l’état de la société empêche de cultiver. Ainsi l’agriculture française, sous l’influence du libre échange , est vouée à une révolution radicale : elle doit abandonner la rotation régulière des cultures qui font sa richesse ; elle doit retourner vers les méthodes arriérées qui suffisent aux peuplades vivant peu nombreuses sur de vastes territoires ; elle doit cesser d’employer une population qui fait la force du pays et garantit son indépendance.
En résumé nous voyons que l’agriculture française ne peut soutenir la concurrence avec celle d’un grand nombre d’autres contrées, parce que le sol dont elle dispose n’a pas une étendue suffisante ni la fertilité dont sont favorisées d’autres régions , parce que les taxes que réclament les besoins du pays, exposé aux agressions du côté de la mer, du côté de ses frontières continentales , sont plus lourdes que celles qui pèsent sur beaucoup d’autres peuples ; parce que le
profit du propriétaire qui ne possède qu’un petit nombre d’hectares doit être proportionnellement plus élevé que celui des États où un seul homme possède des villages ou presque des provinces ; parce que le cultivateur français, libre et intelligent , doit recevoir une part plus élevée que celle du serf qui ne travaille pas pourlui-même. Pour pouvoirse passer de la protection, il faudrait que la France acquît un sol plus fertile et plus vaste, fît disparaître les circonstances qui exigent de grandes dépenses pour sa conservation , ce qui est impossible ; il faudrait encore qu’elle renonçât à la division des propriétés qui lui donne un peuple de propriétaires moral et intéressé à l’ordre ; il faudrait qu’elle lui substituât des paysans attachés à la glèbe et travaillant pour leur seigneur. Nous voudrions savoir qui gagnerait à un tel état de choses; nous voudrions savoir comment la richesse publique s’accroîtrait par la ruine de tout le monde. Surmonter des impossibilités, ou diminuer le bien-être des propriétaires et des travailleurs , telles sont les conditions de la suppression de la protection accordée par les lois de douanes : c’est-à-dire que cette suppression entraînerait l’abandon de la culture, ou ne laisserait qu’un sort misérable à ceux qui s’y adonneraient et en restreindrait le nombre dans une proportion énorme.
On pourra penser que si l’on demande aux étrangers des produits agricoles, on fera hausser les prix des denrées sur les marchés extérieurs ; on permettra ainsi à la production indigène de se maintenir sans protection. S’il en était ainsi, on n’aurait rien gagné, puisque les prix seraient restés aussi élevés ; mais on
ne conservera pas même cette situation : à la vérité , la production extérieure ne pourra immédiatement répondre aux demandes, parce qu’elle est limitée , dans un moment donné; mais "aussitôt que des placements avantageux lui seraient offerts , les terres à mettre en culture , en bonne condition , seraient les choses qui manqueraient le moins. Les produits s’accroîtraient promptement, et les prix reprendraient leurs taux primitifs. Si aujourd’hui la production s’est bornée , c’est que les débouchés sont restreints; elle augmenterait s’ils devenaient plus étendus , car ces deux choses doivent être en rapport constant.
On pourra dire encore que les agriculteurs obtiendraient un dédommagement dans le régime de la liberté, car ils achèteraient à plus bas prix les objets manufacturés qu’ils consomment; ils pourraient ainsi produire moins chèrement. Mais nous répondrons encore qu’ alors on n’aurait en réalité rien gagné ; on aurait gratuitement produit une épouvantable perturbation, pour n’obtenir, en fin de compte, aucun avantage , car chaque individu aurait acquis , à plus bas prix, ce qu’il achète, et il aurait vendu scs produits à meilleur marché ; sa situation resterait la même , dans la supposition la plus avantageuse. Mais , vraiment, on n’en serait pas quitte pour les frais d’une révolution radicale; on arriverait à une perte effective. On doit concevoir qu’on n’a pas créé les protections pour le plaisir de les établir, mais bien parce que les industries qui les réclamaient en avaient un besoin réel. On n’a pas protégé d’abord l’agriculture , sans nécessité, pour être conduit ensuite, par une
conséquence inévitable , à protéger les autres industries. Sans doute le taux du tarif a dû effectivement être porté pour chacune plus haut que cela ne paraît exigé par la relation des industries nationales avec la production étrangère , et cela en raison même de la protection accordée à certaines industries, protection qui rend plus désavantageuse la position des autres; mais il n’en est pas moins vrai que si l’infériorité de toutes ou du plus grand nombre subsiste , toutes ou le plus grand nombre réclament un degré de protection, et que l’abolition des droits doit entraîner leur ruine commune.
Nous venons de voir que l’agriculture est dans des conditions réelles d’infériorité , elle ne pourra donc se passer de protection dans aucun cas ; mais elle l’exigera plus impérieusement si les autres industries ne peuvent lui donner leurs produits à bon marché.
Il reste donc à rechercher si nos industries manufacturières sont généralement dans des conditions telles qu’elles ont besoin pour elles-mêmes d’une protection efficace , lors même qu’elles recevraient certains objets de consommation à un prix réduit.
Nous pourrons, sans efforts, voir que les effets du libre-échange sur elles seraient analogues à ceux qu’il produirait sur l’industrie agricole. 11 ne peut entrer dans notre plan d’étudier en détail tous les travaux industriels , de calculer minutieusement leurs prix de revient, de les comparer à ceux des nations rivales, et de déduire de ces supputations la possibilité ou l’ impossibilité de leur existence. Il suffit à notre but
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de rechercher quel sort la liberté du commerce réserverait aux grandes industries , dont la perte causerait un notable affaiblissement à notre nationalité. Nous nous arrêterons à la fabrication
Des fils et des tissus de lin ou de chanvre ;
Des tissus de laine;
Des tissus de coton ;
Du fer.
Pour ce qui est des fils et des toiles, de nombreuses études né sont pas nécessaires : il suffit de se rappeler qu’ils disparaissaient devant les produits étrangers, si la loi du 26 juin 1842 n’eût été promulguée, et si la loi du 9 juin 1845 n’était venue augmenter son énergie. Et, qu’on le remarque bien , l’élévation des tarifs n’a pas interdit aux produits de nos rivaux , l’accès de notre marché; elle n’a fait que s’opposer à un véritable débordement; elle n’a pas même ramené le chiffre de nos importations à celui de 1840. Nous achetions au dehors , en cette dernière année , pour 27,300,000 francs de fils ; notre importation s’était élevée à 40 millions en 1841, à 45 en 1842; en 1845 elle était encore de 27,700,000 francs. Nous avons importé en 1840 pour 17,800,000 francs de toiles, en 1841 et 1842 pour 22 et 23 millions, en 1845 pour 18,800,000 francs. Ainsi, dans l’état actuel des choses , sans protection la filature et le tissage du lin et du chanvre sont impossibles en France ; sous l’empire de droits élevés , l’étranger pourvoit encore à une partie importante de notre consommation.
L’industrie qui s’exerce sur la laine est dans le
même cas : un fait frappe d’abord, quand on compare sa situation à celle des étrangers : c est le prix auquel ceux-ci peuvent se procurer la matière première , lequel est infiniment au-dessous de celui que doivent donner nos fabricants : la laine étrangère paye à son entrée en France un droit qui s’élève à 22 p. 100 de sa valeur, et malgré cette charge, elle peut encore se présenter avec avantage en concurrence avec la laine indigène, puisque nous en importons pour une somme de 49,800,000 francs. Le prix de la matière première surpasse donc, en France, de plus d’un cinquième le prix que donnent les étrangers; conséquemment, si l’on supprimait le droit, la production de la matière première serait anéantie. Maintenant nous allons plus loin, et nous trouvons que pour les tissus communs et de grande consommation , nos manufacturiers rencontrent, dans les conditions générales de la production que nous ferons connaître, d’autres causes d’infériorité qu’on ne saurait contester, et qui sont telles qu’ils ne pourraient soutenir la concurrence avec leurs rivaux sur les marchés extérieurs, si même la prohibition n’était prononcée contre les tissus de laine fabriqués à l’étranger, nous les verrions prendre une part considérable dans nos approvisionnements. En effet, d’un côté on restitue, par des primes à la sortie, le droit qui a été perçu sur les matières premières , et , nonobstant ces avantages, nos fabriques ne peuvent exporter que quelques produits de qualité supérieure ; d’un autre côté, les prix des marchés extérieurs montrent que sans nos lois de douanes notre marché serait aussitôt conquis par l’Angleterre ou la Belgique. Dans ce
genre de fabrication, comme dans la plupart des autres, la Grande-Bretagne travaille sur une plus grande échelle que la France. Ce pays qui produit en grandes quantités de magnifiques laines , qui ont des qualités spéciales, achète encore à l’étranger 34,800,000 k. de cette matière première , tandis que la France n’en achète que 21,400,000 k.
Les industries qui ont pour but de fournir les fils et les tissus de coton, sont peut-être celles qui ont pris la plus grande extension chez le peuple dont la concurrence est la plus redoutable à la France. Les filatures de l’Angleterre font mouvoir 17,000,000 de broches, tandis (Jue la France en a 3,000,000, et, en raison de la force des machines, du combustible prodigué, de l’habileté acquise, et de beaucoup d’autres causes réunies, chaque broche fait plus de travail en Angleterre qu’en France. Le tissage mécanique a pris dans la première de ces deux contrées un développement proportionnel , de sorte qu’il n’est personne qui , après avoir étudié ses appareils producteurs, ne déclare qu’il n’est pas de nation au monde qui , sous le régime de la liberté , puisse aujourd’hui lutter avec elle ; aussi la France, qui a prohibé et fils et tissus de coton, a, pour les besoins de la fabrication des tulles et des mousselines, toléré l’admission de quelques numéros fins ; elle n’admet que les filés au-dessus du n° 143, ceux qu’on peut le plus aisément confectionner en dehors des conditions qui favorisent la création des marchandises de grande consommation, ceux qu’on introduit le plus facilement par la fraude, ceux qui, dans tous les cas, ne peuvent être importés qu’ en faibles quantités ; eh ! bien ,
ces fils, frappés d’un droit de 7 francs par kilogrammes, ont été introduits pour une valeur de 1 ,100,000 francs. Que serait-ce donc si la prohibition , qui pèse sur les fils inférieurs et sur les tissus, était levée? évidemment leur production serait immédiatement anéantie en France.
Nous arrivons à la dernière des industries que nous avons indiquées comme tenant une grande place dans la production manufacturière, et comme étant un des éléments essentiels du travail du pays ; nous avons à nous occuper de la fabrication du fer. Nous reconnaîtrons du premier coup d’œil qu’elle se trouve dans des conditions d’infériorité plus marquées que les autres. Le premier besoin des industries métallurgiques c’est le combustible, pour réduire 100 kilogrammes de minerai de fer, par exemple, il faut 200 kilogrammes de charbon : il faut donc que les éléments du travail , le minerai et le combustible soient réunis; s’ils s’exploitent dans des mines considérablement distantes, les frais des transports nécessaires pour réunir ces matières pesantes et de mince valeur, élèvent les frais de fabrication à des taux proportionnellement énormes. En France nulle part on ne les rencontre dans les mêmes gisements : là où est le minerai , la houille manque , et réciproquement. La Champagne, par exemple, l’une des provinces qui produit la plus grande quantité de fer, ne peut recevoir les houilles du Nord que par la Marne dont la navigation est si défectueuse, ou bien par Gray où elle arrive après une longue navigation en remonte , et d’où elle est transportée à plus de 20 lieues sur
essieux, ou bien enfin deSarrebrouck d’où elle n’arrive que par voie de terre. Aussi l’hectolitre de combustible minéral y coûte 5 francs et plus. En Angleterre il coûte 0,60 rendu à l’usine. Le prix de 5 francs baissera, quand le canal de la Marne au Rhin, celui de la Sarre, celui de l’Aisne à la Marne , et le chemin de fer- de Gray à Saint-Dizier seront achevés ; mais ces travaux sont loin d’être terminés, et après leur achèvement les conditions de nos producteurs de fer seront loin d'être aussi bonnes que celles qu’on rencontre en Angleterre. Dans le Cornouailles et dans beaucoup d’autres cantons on voit dans la cour même de l’établissement métallurgique un puits d’où sort à la fois la houille et le minerai ; la castine est à proximité , et un embranchement de canal ou de chemin de fer emporte les produits fabriqués et les conduit jusque sur les plus grands marchés du monde. Il ne paraît pas qu’une lutte avec une industrie ainsi installée laisse quelque chance de succès ; elle a les meilleures conditions de production, et de plus, elle travaille dans des proportions que personne ne peut égaler : l’Angleterre produit 2,000,000,000 de k. de fonte, la France n’en produit que 500,000,000, quatre fois moins. Aussi ses prix, sont tels que, sans protection, il faudrait renoncer à lui disputer la moindre part de notre approvisionnement même; les fers qui se vendent à Londres 23 francs sont cotés en France à 38, et les différences ont été bien plus fortes. Depuis quelque temps, en raison des commandes sans fin qu’a reçues l’Angleterre , ses prix ont pu s’élever, mais on ne doit pas établir son raisonnement sur des circonstances tout
à fait exceptionnelles ; si l’Angleterre avait à donner habituellement au monde les quantités de fer qu’il lui a achetées pendant ces dernières années, elle se serait bientôt mise en mesure de le satisfaire, et les prix redescendraient à leur taux normal. Quand les prix haussaient sur les marchés extérieurs, quand notre industrie avait conséquemment une position relative plus avantageuse, en 1 845, nous n’en avons pas moins importé 29,570,949 kilogrammes de fontes belges qui, sur une valeur de 14 à 15 francs, payait 4 francs de droits (le dixième en sus), outre les frais de transport, etc., plus 22, 227, 774 kilogrammes de fontes anglaises, payant 7 francs de droits, sans compter 2 millions de kilogrammes fournis par l’association allemande, 800,000 kilogrammes de la Sardaigne, etc., qui portent à plus de 56,000,000 kilogrammes notre importation de fonte. En même tempsnous importionsll,717,000 kilogrammes de fer de toute nature, qui sur une valeur de 23 francs paye, en moyenne , 18 fr. de droits.
On sent parfaitement qu’il ne s’agit pas ici de justifier ces tarifs. Le but que nous nous sommes proposé n’est pas de savoir si chaque disposition de nos lois de douanes est parfaite, mais, d’une manière générale , si le système protecteur est nécessaire, ou s’il peut être abandonné , laissant les détails aux discussions spéciales et à l’examen législatif ; rien d’immuable, rien d’irrévocable dans notre système. Nous admettons donc que les tarifs des fers pourraient être remis en discussion ; nous admettons qu’une exagération de droits aurait pour effet assuré défaire hausser le prix des bois et qu’elle tournerait ainsi au profit
des propriétaires de forêts, plutôt qu’au profitdu travail. Nous sornines d’avis que ce serait faire une chose injuste et nuisible que de tomber dans les exagérations ; nous sommes d’avis que la rente du propriétaire du sol forestier soit réduite à ce qu’elle doit être ; nous savons que ce genre de propriété ne peut être , comme le sol arable, la source du travail de la classe la plus nombreuse de la population ; mais l’on ne peut vouloir que son revenu légitime soit aboli ; ce serait un mépris de tous les droits acquis, d’autant plus intolérable que la loi , dans l’intérêt public , a attribué au gouvernement l’exorbitante faculté d’empêcher le défrichement , et de forcer ainsi les propriétaires à respecter la nature de leurs domaines. Sans cette interdition , presque tous les défricheraient; c’est là une preuve que leur revenu est moindre que celui des autres cultures; les bois, en effet, ne rapportent, en moyenne, que 23 fr. 70 par hectare. Nous ajouterons que la réduction opérée sur le revenu des bois et forêts ne serait pas un profit net pour le pays, car sur les 8,804,550 hectares de bois que possède la France,
1,019,140 appartiennent à l’État.
1,805,208 aux communes.
2,824,346 d’hectares ,
ou le tiers de la superficie forestière, sont conséquemment des propriétés publiques ; la diminution de leur revenu serait une diminution du revenu public ; il faudrait y suppléer. Mais, admettant qu’il y ait une réduction à leur faire subir , il n’est pas possible de prévoir qu’elle puisse arriver au point de réduire le
prix du fer de 38 à 23 francs en faisant porter uniquement la réduction sur la valeur du combustible, les autres frais restant les mêmes.
Cela suffit pour que nous disions que l’heure de l’abolition des droits n’est pas arrivée. Nos principales industries ne pourraient soutenir la concurrence étrangère. Parmi celles que nous n’avons pas nommées , le grand nombre se trouvera aussi dans des conditions spéciales d’infériorité.
Mais ici s’élève de nouveau contre le système protecteur, une objection générale que nous avons déjà rencontrée. Les défenseurs du système de liberté illimitée du commerce disent que c’est la protection elle-même qui constitue l’état d’infériorité des industries nationales : ce sont les droits qui pèsent sur les produits agricoles qui occasionnent la hausse des marchandises façonnées à l’intérieur, ce sont les droits qui pèsent sur le plus grand nombre des produits industriels qui empêchent notre agriculture de lutter contre les efforts do ses rivaux. Selon eux nos producteurs ne peuvent établir leurs marchandises à bas prix , parce qu’ils ne reçoivent les éléments de fabrication qu’enchéris par suite des lois protectrices. Si les taxes étaient abolies, recevant toutes les substances qu’ils emploient à meilleur marché , ils pourraient vendre leurs produits à un prix moins haut. « Le système protecteur est un non-sens, s’écrient-ils; quand tout le monde est protégé , personne ne l’est ; si , d’un côté , on vend ses produits à un prix plus élevé, on achète plus cher tous ceux qu’on consomme, on n’a rien gagné ; si ceux qui produisent chèrement
CONSERVATION Dü TRAVAIL EN FRANCE. 331
obtenaient à bon marché tous les autres produits, ils livreraient les leurs au même prix que les nations dont on redoute la concurrence. » Tel est le raisonnement de ceux qui combattent le système de protection. Mais ce raisonnement pourrait être retourné contre ceux qui l’emploient ; on pourrait leur dire : Si chaque citoyen reçoit pour lui-même la protection qu’il accorde aux autres, il n’a rien perdu ; il paye plus cher ce qu’il achète , mais il donne à, plus haut prix ce qu’il vend ; la compensation est exacte. Il est inutile de faire une révolution pour changer une telle situation. Mais il faut dire plus : il y aurait beaucoup à perdre en la changeant. Il y a quelque chose de spécieux dans la manière de raisonner de ceux qui disent que lorsque tout le monde est protégé on peut se passer de protection ; mais en l’examinant de près , on voit qu’elle n’est nullement exacte et n’est pas réellement sérieuse.
Quand toutes les restitutions auraient été faites,
chacune des industries resterait dans son état d’in»
fériorité primitive, qui avait déterminé les protections. Il est bien vrai que la protection ayant été accordée à chacune des branches de la production , chacune a dû avoir une protection plus élevée que si, seule, elle en eût réclamé la faveur, puis que renchérissement des objets de consommation a rendu son degré d’in» fériorité plus considérable ; toutes les industries peuvent donc apparaître comme ayant obtenu des tarifs plus élevés que ceux qui étaient nécessaires pour les mettre à. l’abri de la concurrence étrangère, et assurer leur existence. C’est probablement ce fait qui a excité
les réclamations des libre-échangistes et leur a fait dire que les protections avaient passé les bornes , qu’elles étaient causes de la hausse de toutes les denrées, et que c’était par cette hausse factice , que la production était impossible ; que si tous les droits étaient abolis, chaque industrie serait en position de donner au même prix que les étrangers les produits qu’elle fabrique. C’est là une illusion. Il est constant que les droits ont dû passer la limite qu’ils auraient s’ils n’étaient qu’ exceptionnellement accordés; mais il est constant aussi que, s’ils étaient tous abolis , tous les travaux qui s’exercent sous leur influence retomberaient, par leur suppression , dans l’impossibilité de lutter avec des rivaux mieux posés.
De ce fait qu’une protection égale serait assurée à toutes les industries , la seule conclusion qu’on pourrait tirer, c’est qu’aucune position privilégiée ne serait accordée à l’une d’elles au détriment des autres; toutes seraient sous le régime réel de l’égalité , et ce serait là un arrangement plein d’équité. Mais de ce que les unes ne seraient pas plus favorisées que les autres, on ne peut conclure qu’elles ne sont pas toutes défendues contre l’étranger ; on ne peut conclure que la cessation de la protection , en restituant à chacune ce qu’elle donne aux autres, lui ferait assez gagner pour compenser ce qu’elle perd elle-même , et la mettrait ainsi en mesure de soutenir la concurrence étrangère : rendre aux industries ce qu’elles perdent par la protection qu’on a dû accorder aux autres, ce n’est que les replacer dans la situation première qui a exigé une protection réelle.
Des chiffres , mieux qu’un raisonnement abstrait , font comprendre ce qui arrive en pareil cas : admettons que les industries des pays étrangers peuvent fournir leurs produits à 85 fr. ; que chacun des producteurs nationaux les fournirait à 90 fr. , s’il pouvait jouir d’un privilège spécial , et s’il pouvait obtenir les marchandises dont il a besoin au prix de l’étranger ; il ne faudrait alors le protéger que de 5 fr. pour le mettre sur le pied d’égalité avec les étrangers, de 10 fr. pour le rendre supérieur. Mais si toutes les industries ont été protégées de 10 fr. , chacune payant 10 fr. plus cher les objets dont elle a besoin , ne peut plus produire qu’à 100 ; alors il devient nécessaire d’établir un droit de 20 fr. sur les produits étrangers , lesquels ne peuvent plus conséquemment être donnés qu’à 105, lorsque les nationaux produisent à 100, couverts par le droit. Évidemment , en détruisant la protection à l’abri de laquelle ils travaillent , vous ne les mettrez pas en position de lutter contre l’étranger ; vous diminuerez leurs frais de production ; vous les ramènerez à 90 : mais c’est la position primitive dans laquelle ils étaient écrasés par l’étranger vendant à 85 fr.
Il est entendu que ce calcul ne se fait que lorsqu’on envisage la protection dans son ensemble ; lorsqu’il ne s’agit que d’un produit nouveau ou auquel l’étranger a fait une position nouvelle, comme on calcule ses frais de production d’après la protection déjà existante, on peut se borner à dire : l’étranger vend à 85, les nationaux produisent à 90 , une protection au-dessus de 5 suffit. Ce que nous venons de dire prouve de la
manière la plus évidente , qu’on ne saurait admettre théoriquement que la cessation de la protection qui couvre toutes les industries d’un pays les mettra toutes, en abaissant leur prix de revient, en état de lutter avec les industries des autres contrées. Ce serait dire que partout les industriels sont également habiles et également favorisés. Il est évident que ce ne sont pas les tarifs qui établissent les prix ; mais bien la concurrence intérieure et les nécessités qui pèsent sur les producteurs nationaux : si tous pouvaient abaisser leurs prix, ils le feraient nécessairement. S’ils ne le font pas, c’est qu’ils ne le peuvent pas; c’est qu’ils ont réellement besoin de la protection.
11 nous reste à voir si, pour la France, l’abandon du système protecteur aurait des conséquences avantageuses ; si les productions de notre pays qui , protégées, peuvent à peine résister à l’invasion des marchandises étrangères, pourraient, quand elles seraient désarmées , devenir supérieures ou seulement résister efficacement. Pour décider cette question , il suffit de voir les conditions inhérentes à notre situation.
Nous avons déjà vu que l’agriculture ne saurait entrer en lutte avec les contrées dans lesquelles le sol cultivable est plus fertile , plus vaste en raison de la population , plus favorisé sous le rapport de toutes les circonstances qui agissent sur la production et l’exportation , dans lesquelles le cultivateur a une part moindre de la recette , etc. Les industries françaises sont dans une situation analogue , et sur toutes pèsent des difficultés générales de production , dont nous avons indiqué quelques-unes et auxquelles d’autres peuvent
être ajoutées. La première de toutes les causes qui agissent défavorablement sur les fabrications françaises , c’est la cherté de la houille qui entre comme un élément direct dans le plus grand nombre des manipulations et qui de plus engendre la vapeur, ce moteur maintenant universel , qui a cet avantage sur tous les moteurs naturels d’être constant dans son action , d’être élevé dans chaque fabrique à la puissance requise par les besoins de la fabrique même , et d’être transporté à volonté au milieu des centres de population , sur les marchés les plus avantageux , aux points favorisés par les voies de communication les plus économiques ou les plus rapides. Sous ce rapport la supériorité de l’Angleterre est immense; elle extrait de son sol 40,000,000 de tonnes de houille (480,000,000 d’hectolitres); la France en extrait à peine 5,000,000 de tonnes (60,000,000 d’hectolitres) , huit fois moins. Après cette condition vient le bas prix du fer qui dépend lui-même de l’abondance de la houille et de son gisement plus ou moins favorable. Ces deux éléments matériels ne font pas tout : pour produire à bas prix il faut posséder le génie de la mécanique appliquée et porter, jusqu’à la plus merveilleuse élévation , cette aptitude qui crée les machines , combinaisons sublimes qui centuplent le travail de l’homme, le rendent plus précis, plus rapide, plus régulier; avec leur concours vous n’aurez plus de maîtres en industrie; vos produits naîtront avec une abondance , une variété , une perfection qui tiendront du prodige ; vous serez appelés à approvisionner le monde , et d’immenses dé-
bouchés vous étant assurés, l’étendue de votre commerce réagira sur votre industrie elle-même ; elle vous permettra d’établir des ateliers de construction tellement gigantesques que l’imagination des hommes n’avait pas rencontré, dans ses plus grandes exaltations , de si colossales créations ; vous pourrez donner à vos manufactures une grandeur si considérable, que vous réaliserez des économies de toute nature ; vous pourrez tenter des perfectionnements incessants ; vous pourrez multiplier vos profits et accumuler d’immenses capitaux; vous en réduirez alors l’intérêt; vous créerez de toutes parts des communications faciles et peu coûteuses, qui rendront vos bénéfices encore plus certains, votre rivalité plus redoutable. Votre puissance industrielle doublera , si à ces avantages vous joignez une race d’ouvriers qui ait l’instinct de la subordination , dont le caractère soit flegmatique et l’imagination peu exigeante, qui se plie conséquemment aisément à la division du travail , au moyen de laquelle on double les aptitudes spéciales en les rendant moins nombreuses , qui , peu riche en idées, sentant moins le besoin de les épandre et de recevoir l’excitation des communications intellectuelles, dirige toutes ses facultés vers la satisfaction matérielle, s’attache à produire et trouve la plus grande satisfaction à consommer, puisant dans sa consoirftnation même de plus grandes forces productives. Vous assurerez indestructiblement votre prééminence si, en une telle position, vous trouvez des entrepreneurs d’industrie poursuivant le gain avec une âpreté qui leur fa'" exploiter les hommes comme les choses , des né-
godants qu’une application exclusive empêche de quitter les affaires quand déjà ils sont enrichis, des lois qui ne divisent ni les capitaux ni les terres, un esprit national qui mette toujours la puissance entière du pays au service de tout individu conduit par le trafic aux extrémités de la terre, un gouvernement aristocratique sentant le besoin de conduire ses populations à la conquête du commerce universel, comme le sénat romain conduisait ses légions démocratiques à la conquête du monde. Enfin, vous écraserez vos rivaux si , par un effet même de votre richesse , de vos qualités naturelles et acquises , vous régnez sur les mers , ces grands chemins du monde , si vous les dominez par vos vaisseaux et vos postes militaires , si votre position insulaire vous ôte le souci de toute défense territoriale , si vos colonies comptent les consommateurs par centaines de millions, si votre grandeur politique même force tous les États, si perdus qu’ils soient dans l’immensité des Océans, à vous assurer des avantages sur leurs marchés. Oh! alors votre puissance commerciale et manufacturière ne doit plus avoir de limite. Un seul inconvénient résultera du gouvernement fort que donne une aristocratie propriétaire du sol ; elle voudra en faire payer cher les produits; les denrées alimentaires que donne la terre seront d’un prix élevé, et conséquemment la main-d’œuvre s’élèvera en proportion. Mais si, par un enchaînement de circonstances inouïes , l’industrie, dans son essor immense, s’est étendue sur le globe et a acquis une force tellement formidable que sa volonté sera la loi , elle maîtrisera les prétentions
des familles peu nombreuses qui possèdent le sol ; elle fera disparaître les droits qui pèsent sur les céréales et la viande ; elle rendra les aliments , les salaires , la main-d’œuvre à bon marché; elle sera reine du monde commercial !
Malheureusement aucune des conditions que nous venons d’énumérer ne sont accordées à la France; toutes, au contraire, sont dévolues à l’Angleterre. Elle a reçu de la nature tous les éléments de la production, la houille, le fer surtout; elle est douée, à un degré cminent, du génie de la mécanique; elle a, par un travail séculaire , par une législation admirablement appropriée , créé une richesse inouïe ; ses capitaux sont à bas prix, et ses ateliers sur une échelle immense ; sa clientèle est répandue sur la terre entière ; ses voies de communication sont d’une perfection admirable , sa population est la plus apte au travail ; ses manufacturiers sont les plus déterminés et les plus habiles , ses flottes, ses colonies, ses débouchés hors de toute comparaison ; ses postes militaires , ses moyens de défense sont formidables ; son aristocratie territoriale est assez puissante pour constituer un gouvernement vigoureux , sa démocratie industrielle , qu’on pourrait appeler une deuxième aristocratie , assez forte pour borner l’exigence du possesseur de la terre. C’est devant cette nation que se présenterait la France : dépouillée de la protection que peuvent lui donner ses lois, elle succomberait fatalement. Entre les nations industrielles les choses se passent comme entre les individus , les riches et les habiles étouffent les faibles.
L’examen de la situation relative de la production en Angleterre et en France suffît pour faire comprendre que nos industries, dans leur état actuel, ne pourraient soutenir la lutte inégale qu’on leur propose. L’expérience, du reste, s’ajoute au raisonnement pour démontrer cette vérité désormais hors de contestation. Les faits généraux , que nous avons exposés au commencement de ce chapitre , nous ont prouvé que malgré les droits souvent élevés qui pèsent sur les marchandises étrangères, elles viennent faire une rude concurrence à nos produits , sur notre propre marché. Nos importations sont considérables , et dépassent nos exportations ; aussitôt que nous adoucissons les rigueurs de nos douanes , les denrées du dehors nous arrivent en plus grande masses ; aussitôt que nous accordons une faveur à certains de nos rivaux , ils s’emparent de nos approvisionnements ; aussitôt que nous mettons quelques-unes de leurs industries sur le pied de l’égalité avec les nôtres ; elles substituent leurs produits à ceux de la France, et cela sans compensation , sans que nos ventes augmentent en raison de nos achats. Cependant par les abaissements de tarifs , par les introductions d’objets à bon marché, on a mis une partie de nos fabriques en mesure de fournir leurs produits à plus bas prix ; elle devait donc trouver un placement plus facile sur les marchés extérieurs. Il n’en a rien été , tous les traités de commerce ont été funestes à la France ; assez d’expériences désastreuses ont été tentées. Gardons-nous de les recommencer, et conservons la législation à l’abri de laquelle notre industrie a fait
d’incontestables progrès ; le système protecteur nous est encore nécessaire.
Il est superflu de dire que , s’il faut repousser dans sa généralité le raisonnement qui se propose de prouver que la protection n’a aucune influence réelle, on doit admettre que la protection exagérée, portant sur les matières employés par les manufactures , peut avoir des résultats malheureux; elle force d’accorder protection à des industries qui n’en eussent pas eu besoin si elles avaient pu s’exercer sous le régime de la liberté , et si cette protection produit un pareil effet sur les plus nombreuses et les plus utiles, elle est absurde et désastreuse. Cela est évident et nous nous empressons de le déclarer, car notre dessein n’est nullement de soutenir que le système protecteur est toujours bon et nécessaire. Nous avons voulu seulement établir qu’il est quelquefois indispensable , et que la France dans l’état actuel du monde ne peut s’en passer.
Nous n’irons pas plus loin dans nos recherches; il suffit qu’il soit démontré que nos principales industries succomberaient dans la lutte sans frein qu’amènerait la liberté absolue du commerce, que les vides qui se formeraient alors dans les rangs de nos travailleurs seraient assez grands pour que la décadence de notre pays fût immédiate et considérable; nous ajoutons que notre perte ne se bornerait pas à celle des industries dont la situation est réellement inférieure. Tout se tient dans les travaux industriels : si vous supprimez les grandes industries, du même coup vous faites périr tous les travaux qui s’y rattachent ; vous
ne pouvez porter atteinte à l’agriculture et aux établissements manufacturiers , sans ruiner par cette mesure les constructeurs et les entrepreneurs de bâtiments, les maçons, charpentiers, menuisiers, architectes, les fabricants d’outils , de machines , les exploiteurs de mines, les ingénieurs et aussi les professeurs de dessin, de mathématiques, de physique, de chimie et de tant de sciences se liant aux diverses exploitations, puis les hommes chargés de fournir à tous ces travailleurs les objets nécessaires à la vie , ceux qui soignent leur santé , qui les éclairent sur leurs droits, qui instruisent leurs enfants, qui se consacrent au service religieux; ils sont tous solidaires, ils vivent tous les uns par les autres ; quand vous avez entamé cette phalange serrée , tout se disperse et tombe dans l’impuissance.
Il suffit souvent de réduire l’emploi d’une industrie pour qu’elle éprouve, non un amoindrissement corrélatif , mais une destruction totale. Par exemple, vous enlevez à un constructeur de machines, qui entretient de vastes ateliers, un outillage dispendieux , des moteurs puissants, vous lui enlevez une partie de sa clientèle ; par cela seul vous suspendez à l’instant tous ses travaux , il ne peut plus que produire à perte ; il ne peut plus fabriquer sur une assez grande échelle, il est écrasé sous l’énormité relative des frais généraux. On ne peut ainsi choisir entre les travaux , en poursuivre quelques-uns , délaisser le plus grand nombre ; tous sont nécessaires à chacun ; ils se prêtent un mutuel appui; ils s’éclairent, ils s’enrichissent réciproquement; quelques-uns manquant, les autres languissent et disparaissent.
Il n’est pas de fait qui nous ait mieux montré la solidarité de tous les travaux industriels que l’installation de la fabrication du sucre de betterave. Elle a pris naissance dans les départements fertiles , riches, populeux, industrieux ; mais on a pensé que là les terres étaient à un prix trop haut , que la maind’œuvre y était trop chère , et on a transplanté les sucreries dans des contrées qui se trouvaient dans des situations opposées. Le plus grand nombre se sont ruinées , parce qu’on n’avait pas considéré que la main-d’œuvre est à bas prix là où il y a peu de travaux , par conséquent peu de population et surtout peu d’habileté, et que lorsqu’on veut improviser un grand établissement on accroît subitement et démesurément le salaire sans obtenir de bons ouvriers ; on n’avait pas considéré que la terre est à bas prix là où elle n’est pas fertile , où on ne sait pas la travailler, où il n’y a pas de voies de communication ; on n’avait pas considéré que dans des cantons peu avancés dans la pratique des arts, on manquerait de tout: on n’aurait pas d’agents pour diriger et entretenir les machines et pour les réparer , pour surveiller et exécuter les opérations délicates d’une fabrication compliquée ; on n’aurait ni commerçants, ni industriels pour acheter les produits bruts ; on ne trouverait nulle part à vendre les résidus qui souvent constituent le bénéfice, les pulpes qui servent à engraisser les bestiaux, les mélasses qu’on doit livrer aux distilleries, les liquides que celles-ci rejettent et qui vont alimenter les fabriques de potasse. 11 fallait tout conduire dans ces lieux non civilisés encore , et, le moindre accident sur-
venant, on se trouvait dans l’embarras le plus extrême. Aussi a-t-on vu les fabriques ainsi égarées tomber successivement ; et à mesure que les exigences fiscales sont venues rendre la production plus difficile , elles se sont repliées de plus en plus vers les contrées où tous le3 arts industriels fleurissent : aujourd’hui il n’en existe plus que dans les cantons où elles sont nées primitivement.
Ainsi l’on verrait disparaître nombre d’industries aujourd’hui florissantes, si tout à coup il fallait renoncer à une grande quantité de travaux qui vivent h l’abri de la protection. Or les faits que nous avons cités ne laissent pas de doute sur l’effet qu’aurait sur nos principales sources de richesses la destruction du système qui défend notre production.
Nous ne prolongerons donc pas cette discussion. Il nous paraît manifeste que le régime de la liberté absolue porterait un coup mortel à la plupart de nos fabrications, nous arrivons à un autre point.