REMPLACEMENT DES INDUSTRIES SUPPRIMÉES
Généralement l’opinion admet que l’agriculture ^ que les manufactures françaises ne sauraient se poser en rivales des industries similaires que les diverses contrées de la terre ont portées au plus haut degré de perfection; beaucoup de libre-échangistes même déclarent qu’un grand nombre de nos productions seront à l’instant supprimées par la concurrence ; ils renoncent à résister à l’évidence. Ils changent alors de thèse ; ils affirment que les travaux arrêtés seront
remplacés par des travaux plus avantageux , qu’aux industries supprimées seront substituées des industries plus lucratives, et les industries qui ont l’espoir de conquérir un nouveau champ d’exploitation ne manquent pas de se joindre à eux pour nous faire les mêmes promesses, sans savoir, au juste, si elles pourront les réaliser.
On nous dit : Acceptez toutes les marchandises des autres peuples ; on ajoute , on est forcé d’ajouter : Vous donnerez vos marchandises en échange ; vous perdrez des travaux auxquels vous n’êtes pas propres , mais vous vous livrerez aux industries dans lesquelles vous ne connaissez pas de rivaux ; vos efforts seront plus lucratifs ; vous serez mieux approvisionnés de toutes choses ; votre profit égalera toute la différence de prix qu’il y a entre vos fabrications et les fabrications de l’étranger. Une question reste donc à éclaircir : l’extension des industries qui doivent remplacer celles que vous excluez se réaliserat-elle? C’est cette question que nous allons maintenant examiner.
Il est certain que si les produits des industries qui doivent succomber sous les efforts de la concurrence étrangère sont immédiatement remplacés par ceux de certaines industries appelées à prendre une plus grande extension , la même quantité de travail sera conservée, et plus de profits seront obtenus ; on aura l’avantage de ne se livrer qu’aux travaux dans lesquels on excelle , et on obtiendra par échange , à bas prix , les objets qu’on payait chèrement. C’est là ce que promettent les antiprotectionistes ; c’est le thème
qu’ils choisissent; c’est sur ce terrain qu’ils veulent livrer bataille : ils y convient tous les intérêts qui se trouvent lésés par le système protecteur, et qui aspirent à prendre plus de développement à l’aide de la liberté.
Ils disent aux industries qui croient pouvoir se passer de protection : On vous prive d’un droit sacré , celui d’acheter et de vendre, et conséquemment du droit de travailler , qui est le plus saint des droits de l’homme. Les tarifs protecteurs accordés aux industries faibles constituent une spoliation exercée par elles à votre détriment ; on leur donne le droit de lever un impôt sur vous, puisqu’on leur accorde la licence de vendre leurs marchandises plus cher que ne vous vendraient les marchands du dehors ; on constitue pour elles une sorte de féodalité nouvelle qui leur permet de vous rançonner et tailler à volonté ; on va jusqu’à dire , nous croyons nous le rappeler, que toute industrie protégée exerce un brigandage sur le peuple consommateur.
Nous ne nous occuperons pas des hardiesses du langage , le fond seul nous importe , et , au fond , nous ne voyons aucun droit violé ; nous voyons que le droit de travailler est réglé comme tous ceux qui appartiennent à l’homme en société, comme le droit de publier ses pensées, de choisir ses représentants, etc. Nous trouvons qu’il n’y a ni spoliation , ni privilège , ni monopole pour personne , quand chaque industrie est accessible à tous , et que le bénéfice obtenu est réduit forcément à un taux à peu près uniforme par là concurrence. Effectivement, aussitôt qu’une branche
de travail présente plus de profits, elle est aussitôt embrassée par la foule des gens qui cherchent toujours un emploi avantageux de leur habileté , de leurs capitaux , de leur activité. 11 n’y a enfin aucun impôt public levé dans un intérêt privé; cet impôt serait d’intérêt public , car la protection ne peut être accordée que pour accroître la puissance du travail national ; il ne reste rien d’ailleurs de cet impôt prétendu, dans les mains d’industriels qui n’obtiennent qu’un bénéfice ordinaire et légitime, qui travaillent dans les conditions de tous les citoyens, et dont le travail tourne au profit de tous. Les industriels protégés consomment en grande partie les produits qui pensent pouvoir braver la concurrence; ils leur assurent une vente qui sera rarement aussi abondante et toujours plus précaire à l’étranger ; ils laissent libres les carrières dans lesquelles prospèrent les hommes qui se plaignent, et dans lesquelles ils ne trouveraient que leur ruine, si d’autres voies n’étaient ouvertes aux populations pressées.
Toutefois les plaintes ont été vives, nombreuses, incessantes, et tout à coup elles ont éclaté sans retenue ; les exigences ont été sans limites. Mais précisément l’exagération des réclamations les a fait examiner de plus près, et l’examen ne leur a pas été favorable. Les industries mêmes au nom desquelles on avait sollicité la liberté, ont étudié plus sérieusement leurs situations, et la plupart ont reconnu qu’elles auraient plus à perdre qu’à gagner dans le régime de la liberté absolue. Quand il a fallu réunir les voix qui réclamaient l’abolition totale des droits protecteurs, on
les a comptées bien peu nombreuses; tant qu’il ne s’est agi que de crier toile contre une industrie nommément désignée , on rencontrait beaucoup de personnes disposées à demander qu’on supprimât la protection pour les autres, en la conservant pour elles ; on leur parlait de leur donner des produits à bon marché, et de leur ouvrir de nouveaux débouchés. Mais quand il s’est définitivement agi de prononcer sur le système lui-même , on s’est trouvé dans la solitude. Les plus déterminés théoriciens ont été forcés de limiter leurs prétentions et de déclarer qu’ils ne voulaient plus que quelques réductions de droits. Mais au fond de leur esprit reste leur théorie, et conséquemment, dans la réduction qu’ils poursuivent, est enfermée toute réduction qu’il est possible d’arracher plutôt que les réductions qu’on peut légitimer; car, selon eux, toutes, quelles qu’elles soient, sont excellentes. Nous ne pouvons donc nous entendre, nous qui voulons procéder à un examen sévère et impartial.
Nous allons nous y livrer : n’ayant en vue que le travail national dans son ensemble et la richesse publique qu’il produit, sans nous inquiéter à quelle industrie spéciale on la devra, sans désirer conséquemment conserver l’une plutôt que l’autre, nous n’avons & nous adresser qu’un petit nombre de questions : Quelles sont les industries qui peuvent se passer de protection? ces industries sont-elles lésées par le système protecteur? sont-elles arrêtées dans leur essor? Si on supprime toutes les entraves et qu’on adopté la liberté du commerce, le développement qu’elles
3fi8 ÉCONOMIE PRATIQUE DE LA FRANCE.
prendront sera-t-il assez grand pour compenser toutes les pertes que le pays aurait faites? En d’autres termes, pourrait-on , par de nouveaux travaux , remplacer les industries supprimées ?
Il est facile de répondre. Pour cela, il suffit de rappeler les industries qu’on dit avoir à se plaindre de notre régime , et dont on promet l’extension.
Celle qu’on place en première ligne, et à l’abri de laquelle se mettent toutes les autres, c’est l’intérêt de notre navigation.
Viennent ensuite les vins, les soieries, les objets de goût et de mode.
Voyons si ces industries peuvent elles-mêmes se passer du système protecteur , sans succomber ; si , vivant, elles pourraient compenser les pertes éprouvées par la France; si, pour atteindre ce résultat, elles pourraient prendre l’extension qui serait nécessaire et placer leurs produits à l’étranger.
Ce n’est pas sans quelque étonnement que, parmi les industries au nom desquelles on réclame contre le maintien du système protecteur, on en rencontre qui jouissent d’une protection exorbitante ; telle est la navigation : elle est au nombre des plus protégées.
Il ne s’agit assurément pas de lui enlever les faveurs dont elle jouit , si hautes qu’elles soient ; nous serions plutôt disposés à demander qu’on dénonçât les traités de 1822 et de 1826, qui ont marqué pour elle une époque de décadence. Nous concevons donc parfaitement qu’on se préoccupe vivement de ce grand intérêt.
Les considérations qu’on fait valoir en sa faveur
paraissent si décisives que c’est à peine si on se décide à les peser et à les juger avec sang-froid ; elles entraînent tous ceux qui ne sont pas fermement résolus à ne tenir compte que des inductions fournies par le calcul et la froide raison. Pour nous , il ne nous arrivera pas de nier , en quoi que ce soit, la valeur de la marine, l’un des premiers éléments de force des nations; mais nous croyons indispensable de demander de nouveau si notre navigation a lieu de se plaindre de notre système économique. Nous aurons ensuite à chercher si l’on peut compter sur elle pour réparer les pertes qu’aurait causées la liberté commerciale, s’il n’y aurait pas de système plus économique de mettre notre pavillon à l’abri des insultes. Nous allons donc rappeler en quelques mots les bases de notre système maritime.
D’abord , comme nous l’avons dit , les transports entre la France et les colonies sont réservés en monopole aux négociants des ports, et pour les leur conserver , la métropole dépense 13 millions, et entretient trois stations navales pour des établissements qui ne lui donnent aucune puissance militaire, et qui, nous le répétons , ne peuvent être considérés comme offrant un débouché à nos industries, puisque le principal produit, ou plutôt l’unique produit de nos colonies, le sucre, se fabrique à aussi bon marché sur le sol de la France que dans nos colonies sucrières; conséquemment les producteurs de sucre indigène, consommant autant et plus de produits français que les colons, fourniraient un débouché aussi favorable à nos diverses industries. Ce n’est pas assez : on accorde
350 ÉCONOMIE PRATIQUE DE tA FRANCE.
des primes à ceux qui se livrent à la pêche ; ces primes s’élèvent à 5 ou 6 millions.
La navigation qui transporte les produits étrangers est protégée par des droits excessifs ; ainsi, pour citer la denrée qui fournit les transports les plus abondants, le sucre, il est protégé par un droit qui égale 250 p. 100 de la valeur du fret, lorsqu’on le prend en Amérique.
Quand on charge dans les entrepôts, la protection est encore plus forte. Quand nos armateurs veulent aller chercher des chargements au delà du cap Horn et du cap de Bonne-Espérance, on les indemnise de tous les frais causés par les expéditions lointaines , en abaissant les droits qui doivent être acquittés par leurs cargaisons.
Aux sommes que coûtent les colonies et les pêches , à celles que coûtent les stations navales qui sont attachées à leur défense , à celles que nous coûte la protection accordée à notre navigation au long cours , il faut ajouter celle que nous coûte le cabotage exclusivement réservé aux matelots français. A toutes ces sommes il faudra peut-être ajouter celle de 500 millions qu’on viendra nous demander, quand il ne sera plus possible de soutenir dans les colonies un régime social qui sape la base même de la morale fondée sur les droits de l’homme, et que l'heure sera venue de rendre aux nègres la liberté , qui appartient aux derniers de la race humaine.
Comment donc cette navigation, à laquelle on a fait tant de sacrifices, viendrait-elle demander l’abolition du système à l’abri duquel elle existe , et qui permet des travaux qui lui donnent des produits d’exportation
et créent des consommateurs pour les produits qu’elle importe? Si la liberté du commerce était décrétée, elle devrait en craindre la première application. Aussi n’est-ce pas l’intérêt véritable de la navigation qui fait crier anathème contre les tarifs qui protègent les industries et la protègent elle-même. Ce ne sont pas les armateurs , ceux qui exercent l'industrie des transports maritimes , qui se déclarent les champions du libre-échange ; ce sont les spéculateurs qui s’inquiètent peu qui transporte les denrées dont la hausse ou la baisse fait leur fortune , ce sont les commissionnaires, les consignataires qui prélèvent leurs commissions sur les marchandises exotiques apportées par tous les navires , quel que soit le pavillon qui les couvre. Quant à l’industrie navale, proprement dite, elle sent bien que la suppression générale de la protection serait sa mort; elle sent qu’elle ne pourrait équiper un vaisseau s’il fallait soutenir la concurrence étrangère ; elle sent d’ailleurs que si on détruisait nos manufactures, il n’y aurait plus de matières premières à importer, plus de denrées à livrer aux consommateurs indigènes, plus de produits à exporter. Aussi, quand les free traders voulurent faire une bruyante manifestation en faveur de leur système, et qu’ils réclamèrent l’assistance des ports; les plus importants leur firent défaut : le Havre, Nantes, Dunkerque, refusèrent leur adhésion. Il ne leur resta pour ainsi dire que Marseille et Bordeaux : Marseille, parce que cette ville renferme un peuple essentiellement commerçant, spéculateur, entrepositaire, plutôt que navigateur. Elle devrait songer pourtant, elle qui vit parti-
culièrement de l’achat, de la vente, de la commission, que pour prospérer il faut que son port jouisse d’un privilège, celui d'être affranchi de toute taxe, quand dans les ports rivaux de forts droits de tonnage sont perçus sur les navires étrangers : que la liberté absolue et générale diminuerait sa prospérité. Quant à Bordeaux, bien que cette ville possède des navires qui vont dans toutes les mers, ce n’est pas là la cause qui lui fait demander la liberté du commerce , c’est l’exportation des vins.
On ne peut donc plus compter réellement la navigation parmi les industries qui ont le droit de se plaindre et qui se plaignent du système protecteur : la liberté la tuerait.
Dans la situation que nous venons de décrire, il est presque oiseux de demander si la navigation contribuera , en multipliant ses opérations , à remplacer les industries supprimées. A notre peuple agricole et manufacturier va-t-elle substituer un peuple de navigateurs? Par la liberté elle obtiendra ses vaisseaux au même prix que les autres nations commerçantes ; mais que transporteront-ils ? Nos produits industriels sont disparus , il ne nous reste que quelques articles de haute valeur, mais sans pesanteur, incapables de donner de l’occupation à des flottes nombreuses. Nous n’avons aucune matière encombrante, et il est de remarque que ce n’est qu’en ce cas qu’on peut entretenir une marine importante : ces matières occupent un grand espace et elles appartiennent à celui qui les produit, par la raison qu’étant d’un prix faible, peu susceptibles d’avarie, d’une conservation facile, d’une
CONSERVATION Dl) TRAVAIL EN FRANCE. 353
valeur généralement régulière et fixée par des cours connus , elles sont de celles que le producteur expédie au loin , à son compte , et sous le bénéfice de consignation. L’Angleterre peut alimenter de nombreux transports maritimes parce qu’elle a des fontes, des fers, des houilles, de grandes masses de produits manufacturés à vil prix, qui conviennent à des nations peu avancées dans les arts et privées de marine, et qui la forcent de rapporter de très-grandes quantités de matières premières. L’Amérique a des cotons, des bois, des farines, qu’elle porte elle-même dans les entrepôts. Quand la Hollande atteignait une grandeur maritime digne d’envie , elle possédait la meilleure partie de l’Inde et se réservait les transports et la vente de tous .. ses produits. Vous n’êtes pas dans de si favorables conditions.
On soutiendra qu’elles ne sont pas absolument indispensables : on peut naviguer pour le compte d’autrui , se faire les facteurs des autres peuples et transporter les denrées qu’ils doivent consommer; mais pour cela il faut naviguer à bon marché , avoir des capitaux abondants, une situation propice, il faut avoir à un degré éminent les qualités qui distinguent les autres navigateurs. Avez-vous la patience, laconstance, les habitudes laborieuses et économiques des hommes du Nord ? Avez-vous la sobriété des Grecs, dont les navires légers et peu coûteux sont la propriété de ceux qui les montent, tous parents et associés, vivant de peu et travaillant pour un bénéfice réduit? Avez-vous l’audace et le caractère aventureux des Américains? avezvous leur amour des affaires commerciales qui les rend
354 KCONQMJE PBA^QUU DE LA FRANCE.
si ménagers du temps, si empressés à rechercher, dès leur arrivée , sans distraction ni amusement , les moyens de recharger et de partir? Avez-vous, comme les Anglais, une volonté persistante, une suite dans les idées qui ne se dément jamais, un commerce immense qu’il faut satisfaire et un esprit national qui ne permet pas d’abandonner un compatriote pour donner la préférence à un étranger ? avez-vous comme eux une protection assurée et des moyens de ravitaillement sur toutes les mers? Non, vous ne réunissez aucune de ces qualités distinctives , aucun de ces avantages. Mon Dieu ! si vous les aviez , le développement que nous recherchons se serait opéré, et il n’est point apparu ; jom de là : notre marine marchande a besoin d’une protection inouïe, pour éviter une décadence rapide ; aussitôt qu’on lui impose la libre concurrence, pomme on l’a fait par les traités que nous avons conclus ayec les États-Unis et l’Angleterre, elle est, pour ainsi dire, annulée. Singulière prétention! Les faits prouvent que, si le système protecteur ne défendait pas notre marine , nous ne conserverions pas un navire , et l’on vient pous dire que , sous l’empire de la liberté , notre navigation prendrait un accroissement tel qu’elle arriverait à nous donner, par ses bénéfices, la compensation de ce que nous aurions perdu par la destruction de l’immense majorité de nos industries. Il y a là une complète déception. Jamais on n’p pu songer sérieusement jt se faire une pareille situation. Les défenseurs des intérêts des ports ou voilaient les mobiles qui les faisaient agir , ou ils demandaient la libre concurrence
pour les autres, la protection pour eux- mêmes.
Nous n’ignorons pas, qu’à l’appui de leur demande, on peut apporter une raison d’une puissance considérable : la marine marchande a pour but de former des marins expérimentés, nécessaires à notre flotte; nous reconnaissons que sans flotte la France ne peut que décheoir ; aussi ne peut-on songer à amoindrir nos armements maritimes. Mais là n’est point la question : il faut savoir si le moyen qu’on emploie pour les créer n’est pas énormément dispendieux, et si on ne pourrait les entretenir avec plus d’économie. Des calculs fort simples suffisent pour arriver à qn résultat décisif.
Les colonies à sucre, qu’on ne peut plus considérer comme entretenues pour donner un débouché à notre industrie, qui sont seulement un moyen de favoriser les transports maritimes, nous coûtent seules, et non comprises lesautrespossessions françaises. 13,000,000 fr.
Les stations navales que nous y entretenons, pour protéger ces transports et maintenir l’ordre exceptionnel qui les fait subsister, ne coûtent pas moins de 6,000,000
Les primes accordées aux pêches s’élèvent à 6,000,000
La marine française employée aux transT ports exigés par l’importation et l'exportation jaugeait 1,397,000 tonneaux. Ce serait compter beaucoup trop bas le surcroît de dépense occasionné par la protection que de le porter à 20 francs par tonne ; à ce taux la perle occasionnée à la Lrancp s’élè-
verait à la somme ronde de 28,000,000
Le privilège du cabotage, dont les na-
\ reporter 53,000,000 fr-
Report 53,000,000 fr.
vires chargés, jaugent à l’entrée seulement 2,659,368 tonneaux (1), coûte à la France, si chaque tonneau donne une perte de
5 fr., une somme de 12,000,000
Nous dépensons donc , au minimum ,
pour protéger notre marine marchande,
la somme de 65,000,000 fr.
En d’autres termes, pour former les marins qui montent les bâtiments de l’État nous sacrifions cette somme. Ne pourrait-on l’employer d’une manière plus profitable?
Un vaisseau de ligne armé, pourvu de tout son équipage, tenant la mer et entretenu toujours en bon état de réparation , coûte un million par an ; une frégate dans les mêmes conditions coûte 500,000 francs. Avec ce que nous coûte notre navigation commerciale, on tiendrait donc sous voile 44 vaisseaux de ligne et 44 frégates, toujours prêts aux combats, montés par des hommes exercés , constamment façonnés au joug de la discipline, manœuvrant avec cet ensemble que donne un longue habitude, connaissant leurs chefs, pleins de confiance en eux et en leurs compagnons de périls, au lieu de marins recrutés dans les classes , formant des équipages brisés et sans liens. Selon nous, la voie qu’on suit pourrait donc cesser d’être économique ; il ne faudrait pas s’y engager sans mesure et sans calcul ; plutôt que de passer certaines bornes , l’État devrait songer à former ses marins lui-même ; il aurait plus
(1) Tableau général du commerce de la France , pendant l’année 1845 , publié par l’administration des douanes, page 647.
JL
CONSERVATION Dü TRAVAIL EN FRANCE. 357
de bénéfice à les instruire directement à son service.
La marine marchande peut donc réclamer la protection à titre d’industrie spéciale, et de plus, comme auxiliaire de la marine militaire ; à ces titres elle peut demander à être défendue contre ses rivales : elle se présente non-seulement comme une industrie forte et puissante , mais comme apte à rendre à l’État des services d’une grande valeur ; nous sommes assurément disposés à les payer avec largesse , mais nous ne pouvons aller au delà de ce qui est commandé par l’intérêt même de notre établissement maritime.
Nous nous trouvons, d’ailleurs, arrêtés dans nos desseins par les traités de réciprocité conclus avec les États-Unis, l’Angleterre, le Mecklenbourg-Schwerin, la Hollande, le Danemarck , la Sardaigne , la Russie (1) . Mais si nous ne pouvons les dénoncer , il nous est possible de demander presque toutes les denrées que nous importons à nos possessions d’outre-mer qui n’admettent pas la concurrence des étrangers pour les transports de leurs produits. L’Algérie nous offrira, à cet égard, les plus grandes facilités. Déjà cette contrée, par l’achat qu’elle fait de nos produits , nous rend à peu près ce que nous y dépensons ; nous avons vu que nous y importons pour 89,000,000 de marchandises ; nous pou-
(1) L’intereourse entre ce» cinq dernières contrées n’a pas une Importance capitale; U faut cependant noter que la part de notre navigation a diminué depuisles traités; en 1840, le Mecklembourg nous laissait 13 p. o/O dans l'intcrcourse, 6 p. 0/0 en 1845; la Hollande, en 1840, nous laissait 51 p. O/O, elle laisse 33 p. 0/0. Les transports entre la France et le Danemark sont diminués de 16,000 à 8,000 tonneaux ; la part de la France , qui était de 902 tonneaux est de 840. Les traités avec la Sardaigne et la Russie sont trop récents pour avoir donné des résultats appréciables.
vons faire plus, nous pouvons lui demander en grande partie ce que nous achetons en d’autres contrées , et lui vendre conséquemment plus que nous lui vendons ; nous irons avec profit y chercher de la soie, du tabac, du coton, de la laine, de l’huile d’olives, des grainés oléagineuses , des peaux , de l’indigo , des céréales , des chevaux, du plomb, du cuivre, des bestiaux, du lin, des fruits, du chanvre, de la cochenille.
La France, en 18Û5, a dépensé, pour Tachât de ces marchandises , les sommes suivantes :
Report. . 370,800,000 fr.
Coton pour
108,100,000 fr.
Indigo. . . .
Soie
Céréale9. . .
Laine. . . .
Chevaux. . .
f.rainesoléo-
Plomb. . . .
gineuses.
Bestiaux. . .
Peaux bru-
Lin
tes. . . .
Fruits de ta-
Tabac. . . .
ble. . . .
Huile d’oliv.
Chanvre. . .
Cuivre. . . .
Cochenille. .
A reporter. . 370,800,000 fr. Total. . . 458,700,000 fr.
Si la France demandait tous ces produits à ses possessions algériennes , elle pourrait donc y porter une contre-valeur de l\ 58 millions qui , joints aux 89 millions de marchandises qu’elle y vend aujourd’hui,
Donnerait une exportation de 547,000 000 fr.
Combinée avec une importation de. . . 458,000,000
Rlle constituerait un mouvement com-
mercial de 1,005,000,000 fr.
qu’elle pourrait assurer exclusivement à sa marine.
La France n’arrivera probablement pas à s’approvisionner exclusivement en Algérie des objets qu’elle demande au commerce extérieur , nous l’admettons ; mais lors même que le mouvement commercial entre la métropole et l’Afrique septentrionale se réduirait à la moitié dé lâ somme indiquée , il suffirait pouf faire Sortir la marine française de la position désolante dans laquelle l’ont placée les traités de réciprocité.
La production des autres possessions colotiialés de la France, bien dirigée, se joindrait d’ailleurs à celle de l’Algérie pour rendre moins funestès ces arrangements diplomatiques.
Il est remarquable que parmi les objets essentiels que nous allons chercher en des pays éloignés , On nè peut considérer que les suivants comme he pouvant être produits par la France :
Le bois de teinture.
Le riz.
La gomme.
Le coloh.
Le café.
L’indigo.
Le cuivre.
Le plomb.
La cochenille.
Le poivré.
Le cacao.
Le thé.
Le zinc.
L’étain.
Et tous ces produits , le thé , le iiftc et rétain exceptés , peuvent facilement être fournis par nos possessions tropicàlês oti algériennes.
Nous pourrons donc , par un système ràtiohel , nous assurer encore des transports considérables; mais, nous revenons sur ce fait important, la navigation maritime ne saurait se présenter pour combler les vides que le défaut de protection ferait dans les rangs
des autres industries; elle ne peut prétendre à acquérir de l’extension par la liberté. Quand elle est placée sous le régime de la libre concurrence , elle décline rapidement : elle n’a plus aujourd’hui que ftp. 0/0 du tonnage dans le commerce qui se fait entre la France et les États-Unis, avant le traité de 1 822 elle en obtenait la moitié (1). Elle n’a plus que 17, 52 p. 0/0 du tonnage dans l’intercourse qui a lieu entre la France et l’Angleterre, les Anglais en ont 81,07 p. 0/0, les tiers l,ftO p. 0/0; avant le traité de 1826 les Français prenaient ft5 p. 0/0 du tonnage, les Anglais 36 , les tiers 18. D’ailleurs la navigation ne saurait exister qu’ autant que la concurrence ne détruisît pas la masse des industries; si les autres travaux sont anéantis, elle-même périt ; elle ne s’applique plus à rien : elle n’a plus de fonction à remplir.
La question reste donc entière : la navigation ne pouvant, par ses développements, compenser toutes les pertes que ferait éprouver à la France la liberté; nous avons l’obligation de chercher si les autres productions, qu’on dit supérieures , seraient assez puissantes pour qu’elles puissent combler les vides laissés par celles qui seraient disparues.
Nous avons dit que ce sont les vins, les soieries, les articles de mode et de goût auxquels on attribue cette faculté. Les vins et spiritueux au nom desquels , sans mission sans doute , on adresse les plus vives réclamations, reçoivent eux-mêmes une protection fort
(1) En 1820 les navires français obtenaient dans l’intercourse 48,000 ta ; les Américains, 49,000; les tiers, 3,000 { Rép . de l'Association pour la défense du travail national à la Chambre de Comm. de Bordeaux).
élevée. Nous avons vu que les vins ordinaires venant de l’étranger sont frappés d’un droit de 70 p. 100, lorsqu’ils arrivent par terre, et que les frais de transport en élèvent ainsi le prix ; s’ils arrivent par mer le droit qui pèse sur eux s’élève à 175 p. 100 ; s’ils sont en bouteille , les droits ne sont plus que de 15 p. 100 par terre, 35 p. 100 par mer, les frais de mise en bouteille suffisant à rehausser les prix. Les eaux-de-vie, etc., payent un droit de 125 p. 100. Les industries qui créent ces deux produits seraient donc bien mal venues à déclamer contre un système derrière lequel elles s’abritent , auquel elles doivent leur existence , et auquel elles demandent chaque jour de nouvelles faveurs. Le régime de liberté serait plein de danger pour elles; il n’est pas sûr qu’elles puissent même se soutenir sans la protection dont elles jouissent. Comment supposer alors que les vins soient produits en quantité suffisante pour indemniser la France des pertes qu’elle aurait faites ; comment supposer qu’ils trouveraient au dehors un marché qui les acceptât tous et toujours? cela n’est pas sensé. Aussi l’on peut dire, à bon droit, que lorsque la ville de Bordeaux appelle à grands cris , et même avec menace, la liberté illimitée du commerce, elle n’exprime pas le vœu universel des vignobles français : ceux-ci ne se joignent pas ei’ne peuvent se joindre aux réclamations de la Gironde ; les fabricants des vins mousseux qui s’exportent dans tous les pays de la terre ne demandent pas même l’abolition du système protecteur : ils savent fort bien qu’une boisson de luxe ne s’exportera jamais en très-grandes quantités , ils
362 ÉCONOMIE PRATIQUE t)R LA FRÀNCfe.
savent fort bien que la vente à l’étranger në vaudra jamais la Vente à l’intérieur, et ils s’abstiennent. Si Bordeaux réclame , c’est parce qu’il possède urt produit qui supporte bien les voyages, qui, pour les qualités ordinaires, se vend à. un prix modique, et qui Se trouve, sans frais, au lieu d’embarquemeht ; biais ce n’est là qu’un intérêt restreint et qui lie peut aVoit* une importance décisive dans la vaste questiüli qui nous otcüpe. Si l’on envisage l’ensemble dés càtitonS producteurs, on reste bien certain que la culture de la vigne souffrirait de la concurrence extérieure , et si l’on admet, malgré l’évidence, que les tarifs qui la protègent soient inutiles, on reste inébranlablement tonvaincü qu’elle he pourra prendre une part notable dans l’énorme accroissement que les industries dites supérieures devraient acquérir, pour remplacer tes industries Inférieures dont les produits actuels se comptent par milliards. La culture de cette plante est essentiellement limitée ; elle est bornée à certains cantons i Une latitude méridionale, une belle exposition , un sol particulier, sont nécessaires poür qu’elle donne des produits dé quelque valeur. La réunion de ceS conditions est si difficile en France, qu’dh peut dire avec assurance qu’il n’y a pas un cinquantième de son sol ou Un million d’hectares qui ÿ soit absolument propre" Croit-on que toutes les localités favorables rt’aient pas été exploitées et qu’elles rt’aiefit pas donné tout ce qu’elles pouvaient donner, ou à peu près? croit-on qu’il y ait des coteaux favorisés par le terroir et l’exposition qui attendent encore les ceps et les soins du vigneron ? Personne he pensera cela , as-
CONSERVATION DU ThAVAtt BN FRANCE. 3B3
suréfdent! La culture de la vigile était* ëh 1789, de 1,555,175 hectares, elle est aujourd’hui de 2,181,822 hectares, elle est augmenté de plus d’un tiers. Ce n*est pas tout, les prbgrès dé la culture ont été aussi grands que son extension ; il y a plus de vignobles, et chaque vignoble , par les fumier6 , les soins , les procédés indiqués par la sciehce et la spéculation , etc. , donne infiniment plus de produits. Pense-t-on que de pareils progrès puissent se continuer, et que les vins des bons crus surtout puissent sans cesse augmenter? Déjà les vignes sont descendues dans les plaines et sont venues prendre la place des céréales ; déjà la culture a été poussée si loin, on a fait de tels efforts pour augmenter les quantités, qu’on a détérioré les qualités. On a prétendu qüe l’industrie vinicole, ne s’est accrue que dans la proportion de la population : En 1789 la population de la France était de 24,000,000 âmes, en 1835 elle était de 38,000,000, moins dé moitié en sus; le nombre des hectares consacrés 4 la vigne, nous l’avons vu, s’est , en effet, accru presque dans le même rapport. Mais; en outre, on a obtenu plus de produits sur uné même surface ; par une méthode mieux entendue et des soins plus éclairés, on a eu des vendanges plus abondantes; on a gagné sous un double rapport. Estil une industrie agricole qui ait Obtenu un accroissement aussi considérable? Sans doute l'agriculture, par de nouveaux défrichements, a augmenté la surface des terres arables, mais ce n’est certes pas dans la proportion do l’accroissement des vignobles; elle a seulement ajouté 1/13 à la surface qu’elle exploitait.
Il résulte de cet état des choses, qu’ën vérité les pro-
duits exportables de nos vignes ne peuvent devenir sensiblement plus abondants.
Comment penser alors qu’elles pourront se substituer à tant de cultures diverses , à tant de fabrications variées ; qu’elles donneront du travail à toutes les populations agricoles, à celles des villages et des villes occupées dans les manufactures? En vérité c’est dérisoire! MM. les Jree-traders s’expriment fort lestement quand ils nous disent : « Si certains de vos produits sont supprimés , vous ferez autre chose. » Us en parlent bien à leur aise vraiment. Il faudrait ne pas se tenir dans le vague et indiquer quelles autres choses ! « Ce seront celles que vous excellez à créer, » nous disent-ils; et, à l’examen , on reconnaît que les plus éminentes de ces productions sont restreintes par leur nature, et ne doivent même leur prééminence qu’à leur rareté nécessaire ; s’il en est une qui soit dans ce cas, c’est bien certainement la vigne. Il n’est pas possible que sur un pareil produit la population française fonde son existence. « On ne peut, comme je le disais ailleurs, faire du vin de Bordeaux ou de Pomard, ni à Lille, ni à Strasbourg , ni à Paris ; » j’entends du vin authentique et légitime.
Il serait donc désastreux de se lancer dans de vaines utopies , et de compter qu’on trouvera une large compensation aux sacrifices qu’on aurait faits, dans l’immense extension que prendraient les vignobles ; jamais ils ne vous procureraient un dédommagement le moins du monde suffisant. Nous avons même vu plus haut qu’il y a lieu de penser que nonseulement les vignerons ne pourront concourir nota-
blement à combler le déficit déterminé par la liberté du commerce dans la production générale de la France, mais qu’ils n’étendront pas sensiblement leurs cultures, que peut-être même ils la restreindront , car leurs consommateurs regnicoles diminueront en nombre et en richesse, et la concurrence étrangère leur portera des coups terribles; s’ils n’étaient pas dans une situation telle qu’ils dussent la redouter, pourquoi leur auraiton concédé l’énorme protection dont ils jouissent?
Mais acceptons un moment l’hypothèse que toutes les impossibilités inhérentes à notre sol disparaîtront, qu’on pourra couvrir la France de vignobles : on n’a accompli que la moitié de la tâche qu’on s’est imposée. Il ne faut pas seulement produire, il faut vendre ; ce ne sera pas là la moindre difficulté assurément : il n’est pas d’homme un peu au courant des pratiques du commerce qui puisse concevoir un moment l’idée d’exporter les produits que l’extension de la culture de la vigne va nous donner. Elle occupe maintenant 2 millions d’hectares, et Dieu sait quels produits certains cantons livrent à la consommation ! Qu’on juge quels seraient ceux qu’on retirerait des territoires jusqu’à présent négligés! Les uns seraient de qualité si détestable qu’on ne pourrait les consommer ; les autres ne pourraient supporter le transport ; un grand nombre ne pourraient entrer en concurrence avec les vins étrangers. Nous admettons très-bien que certains de nos crus sont sans pareils, qu’ils jouissent d’une renommée assez grande pour être acceptés sur tous les marchés du monde ; mais ceux que les étrangers rechercheront seront renfermés dans de fort étroites limites , et pour
les qualités ordinaires, nous ne pouvons prétendre à écraser les producteurs rivaux de toutes (es contrées.
Les vins sont des objets d’une consommation nécessairement peu étendue dans l’état des peuples; les exigences nécessaires du fisc en chaque pays, la concurrence des boissons naturelles et de toutes colles que l’art a créées , les habitudes que chaque climat a fait contracter restreignent l’usage des vins étrangers , et ne permettent guère qu’aux gens riches de chaque contrée d’en boire : ils sont des objets de luxe, quoi qu’on fasse, et nul pays ne peut se flatter d’en produire d’assez bon goût , de propriété assez salutaire , de prix assez bas pour les faire entrer dans la consommation journalière des peuples éloignés. L’expérience sur ce point ne peut laisser aucun doute.
Ce fut souvent et longtemps une illusion de croire à un écoulement facile et considérable de cette marchandise. En 1703 le Portugal signa avec l’Anglais Methuen ce célèbre traité de commerce qui fut si souvent cité et qui fixa d’une manière si fatale la situation industrielle et politique d’une partie de la péninsule Ibérique. 11 eut pour but principal de permettre aux manufacturiers anglais d’approvisionner le Portugal , en donnant à ce pays des facilités pour introduire ses vins en Angleterre ; voici pe qui arriva : pendant les cinq années qui précédèrent le traité, le Portugal vendit chaque année, en moyenne, à la Grande-Bretagne, 6,649 tonneaux de vin (1). Pendant les neuf
(1) Çe? ctiiffrçs sont epipruutés au livre tic M. de Segur-Dupcyrou , intitulé : HUtoire d'un traité de paix et d'un traité de commerce cor t- «i ut entre Ut France et l'Angleterre-
CONSERVATION py TRAYAU- EX FRANÇE. 367
années qui suivirent, il lui vendit 8,208 tonneaux, chaque année, en moyenne, c’est-à-dire, 1,769 tonneaux de plus par an, valant 31,600 livres sterling.
Les exportations de l’Angleterre en Portugal s’élevaient, en moyenne, avant le traité de Methuen, à