EFFET DU LIBRE-ÉCHANGE SUR LA RÉGÉNÉRATION DU TRAVAIL EN FRANCE
Ce que nous venons de dire de la condition industrielle de la France nous a fait admettre que presque toutes les productions devaient être protégées en notre pays, que les industries qui paraissaient jouir d’une supériorité incontestable, ne pouvaient seules rendre à la France , par leur extension , la somme de travail que leur enlèverait la libre concurrence. En une telle situation, l’abolition des tarifs protecteurs ruinerait , sans compensation suffisante, toutes les industries dont l’infériorité est constatée , et diminuerait ainsi l’étendue du travail national. Mais cette décadence sera-t-elle définitive ? Les économistes, dont nous avons plusieurs fois présenté l’argumentation, répondent par la négative. Ils pensent, d’une manière générale , que la régénération du travail ne peut manquer d’avoir lieu ; ils allèguent une raison principale, pour prouver que la liberté commerciale ne portera aucune atteinte durable à
la conservation du travail ; ils disent que, si les échanges se font au moyen du numéraire , bientôt le numéraire sera plus rare et plus cher ; pour une même quantité de marchandise , il faudra donner une même somme d’argent ; mais cette somme aura plus de valeur. Les travailleurs nationaux , qui ne pouvaient vendre au prix des étrangers, se contenteront alors de la somme qui leur était offerte, parce qu’elle vaudra réellement davantage ; elle représentera la somme qu’ils exigeaient précédemment : ils reprendront leurs travaux. La valeur de l’argent peut même hausser à ce point que les travailleurs nationaux diminueront les prix qu’ils exigeaient autrefois : ils excluront les étrangers.
Mais nous avons fait remarquer que, dans ce cas, il y a eu suspension de travail , annulation de produits pendant tout le temps qui était nécessaire pour faire hausser la valeur de l’argent : c’est une première perte.
Nous avons fait remarquer ensuite que le bénéfice de la liberté est singulièrement borné; elle ne donne plus ce qu’elle promettait , l’approvisionnement à bon marché, puisque, si les prix sont baissés, la valeur de l’argent est haussé ; on ne gagne donc rien à ce changement. De plus, elle n’amène pas une succession d’échanges lucratifs; ils ne se perpétuent pas; ils s’arrêtent bientôt ; ils n’ont plus pour but que de rétablir l’équilibre entre la valeur d’un des éléments de la richesse d’un pays avec la valeur de ce même élément dans les autres pays. Cet avantage ne valait pas l’immense perturbation, et les souffrances causées par une suspension même temporaire des travaux industriels; pour si mince profit, point n’était néces-
saire de les condamner à mourir, avec l’espérance de les faire ressusciter.
Mais ensuite , il n’est pas du tout certain que ces travaux pourront reprendre leur cours : nous l’avons dit, la suspension du travail a fait dépérir le capitaLindustriel , fait disparaître les approvisionnements; elle a détruit ou dispersé les populations, anéanti leur habileté, tandis qu'elle a enrichi les étrangers, les a rendus plus habiles, plus riches, plus capablesde faire de nouveaux sacrifices, plus maîtres de tous les marchés. Comment, en une telle situation, ranimer les ateliers? Les premiers efforts des industriels, réduits pour ainsi dire à un nouvel apprentissage, seraient paralysés par la concurrence toute-puissante de leurs rivaux. Le prix qui leur serait offert serait relativement plus élevé; mais leur habileté serait beaucoup moins grande ; l’échange continuerait à s’effectuer aux dépens du capital, quisedîssiperaitsuccessivementpar de nouveaux achats, ou s’anéantirait par l’inaction.
La fortune nationale continuerait ainsi à décroître , chaque citoyen échangeant chaque jour une portion de son capital pour obtenir les choses que réclame la satisfaction de ses besoins : l’État marcherait vers une décadence de plus en plus complète. On verrait bientôt que les industriels redoublent en vain d’énergie, qu’ils restent tous impuissants, et que, pour éviter une ruine totale, il faut recourir au système de la protection mal à propos abandonné; parce seul moyen on reconstituerait le capital national avec peine , avec lenteur, avec des difficultés immenses. It valait donc mieux ne pas repousser lesfaveurs d’une législation protectrice, qu’on
aurait anéantie pour obéir aux exigences d’une théorie abstraite.
Nous n’avons pas à nous étendre ici sur ces résultats évidents que nous avons développés en traitant des principes économiques dans leur généralité ; nous avons seulement à nous demander s’il en serait de la France, comme des autres nations qui ont voulu réaliser des utopies généreuses mais funestes, ou plutôt qui ont cédé aux conseils de leurs rivales, les engageant à abandonner la fabrication des objets de grande consommation , dans l’espoir que la vente de quelques produits exceptionnels leur donnerait une compensation suffisante. C’est ce vain appât qui a pu tromper quelques peuples, car nous n’en connaissons pas, le nôtre mis à part, qui soit susceptible de se laisser entraîner par des abstractions et des généralisations théoriques. Pour nous, c’est différent, nous prisons avant tout les systèmes universels et désintéressés.
Peu de mots suffiront pour prouver que dans la situation de la France on trouve des motifs de refuser, pour elle , la périlleuse épreuve d’ébranler l’industrie dans ses conditions fondamentales , en se fiant à la chance de les voir sortir de leurs ruines, aussitôt que d’autres relations seront établies entre les produits généraux et le capital monnayé.
Nous avons vu que l’effet immédiat de la liberté commerciale sera de porter une perturbation immense dans la production agricole , manufacturière et commerciale de la France. Dès que la protection sera retirée aux trois grandes sources de nos richesses, elles doivent imposer un brusque point d’arrêt à leur
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activité , ou essayer des transformations radicales. Eh bien ! personne ne croira que lorsque l’agriculture française reprendra ses travaux suspendus, quand elle aura laissé pendant un temps plus ou moins long ses guérets sans labours et sans semences, ou bien quand elle aura tçnié de convertir ses champs en pâturages, exigeant peu de main-d’œuvre, et nourrissant conséquemment une rare population, à un jour donné, elle pourra retrouver ses ustensiles détruits , ses ouvriers décimés, ses attelages perdus, son expérience oubliée, les conditions de fertilité, que des soins prolongés peuvent seuls accumuler dans la terre, totalement disparues. Quand les manufacturiers, qui donnent à la laine, au coton, au lin et au chanvre les préparations qui les rendent utiles, auront laissé dépérir leurs fabriques, se rouiller leurs métiers, se disperser leur population, s’anéantir leurs capitaux, leur habileté, leurs rapports commerciaux , ils ne pourront pas, par ce seul fait que l’argent est rare , recommencer leurs travaux ; ils ne pourront pas , à un instant précis , retrouver des éléments de production qui n’ont pu être créés que pendant de longs siècles d’économie et d’assiduité. Quand les producteurs de fer auront laissé éteindre leurs fourneaux , périr leurs appareils , inonder les mines qui leur fournissent le combustible et le minerai , ils essayeront en vain de se mettre à l’œuvre sur nouveaux frais. Quand nos armateurs, arrêtés dans leurs courses par la supériorité de leurs rivaux, auront laissé pourrir dans le port leurs navires, quand ils auront perdu leur science et leurs matelots expérimentés , ils ne poseront pas de nouvelles carènes sur le chantier, et ne recom-
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menceront pas à tisser les voiles, à tordre les cordes, à forger les ancres, pour mettre à la mer. et reparaître en des parages oubliés. Quand ce repos morne et destructeur aura passé sur toutes les grandes industries de notre pays , elles ne se réveilleront pas inopinément , en présence de concurrents pleins d’énergie, occupant toutes les positions heureuses, rendus habiles et riches par une production qui a été longtemps victorieuse, qui a attiré à elle tous les capitaux, et s’est emparée de l’approvisionnement du monde. Pour nous le sommeil sera éternel , il sera la mort.
On ne trouvera pas dans la position de la France, dans la quantité des métaux précieux dont elle se sert pour les échanges, une raison qui permette de croire qu’elle échappera à la règle commune; pour elle il n’y aura pas avantage à modifier, par la liberté commerciale, le rapport qui existe entre son numéraire et les autres éléments de sa richesse; par le seul effet de la rareté de l’argent, elle ne pourrait ressaisir les industries qu’un commerce sans entraves lui aurait fait perdre.
La France passe pour le pays de l’Europe dont la circulation emploie le plus d’argent ; on en conclut assez naturellement qu’il y aurait profit à en diminuer laquan 'ité. Cela peut être vrai.
Mais nous ferons observer que nous ne possédons une grande quantité de métaux que parce que nous employons peu de papier dans nos transactions commerciales. 11 est possible qu’il y ait avantage à remplacer , dans les limites voulues par la prudence , un métal lourd et de haute valeur, par des billets de banque générales ou locales, privées ou nationales :
on évite, par leur emploi, l’incommodité et les frais de transport; on gagne l’intérêt de l’argent, si on l’emploie à d’autres usages.
Mais changer le capital de circulation n’est pas changer la relation de nos industries avec celles des nations les plus favorisées par la nature, ou les plus avancées dans l’art de confectionner certains produits. Nous ne trouverons pas dans la modification qu’on propose le moyen de lutter avec avantage, et de faire renaître toutes celles de nos fabrications, qui auraient cessé de donner signe de vie, aussitôt que notre marché aurait été ouvert à toutes les marchandises de l’univers.
Nous ne présenterons pas comme un argument contre les billets de banque , les dangers qui accompagnent par fois leur émission. Nous pensons fermement qu’ils offrent de grands avantages Sans doute, on peut abuser des papiers qui font l’office de numéraire ; mais lorsque ce moyen de crédit est employé dans une juste mesure; quand les banques ont un capital propre en relation avec l’importance de leurs opérations et de leurs pertes possibles; quand elles ont une réserve métallique proportionelle aux billets émis , afin d’assurer les remboursements , dans tous les cas et sans délai ; quand les échéances des effets escomptés sont échelonnées de manière que les recouvrements suffisent pour effectuer certainement les remboursements exigés ; quand ces effets sont des valeurs assez sûres pour qu’il ne puisse y avoir de doute sur leurs payements, vraiment il n’y a aucun danger dans la circulation du papier-monnaie, si elle est ren-
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fermée dans une limite que nous indiquerons plus lôiil. Ce n’est pas la création de ce papier qui est dangerëusê, c’est l’emploi qu’on en fait. Si les banques prennent des intérêts dans des entreprises soumises à des chances nombreuses de désastres , si elles acceptent facilement les effets souscrits par des personnes engagées , outre mesure , dans ces entreprises, évidemment elles courront les mêmes dangers que les industriels soumis aux éventualités des spéculations les plus téméraires , et les insuccès les mettront dans l’impossibilité de remplir leurs engagements. Mais, èi elles se placent dans des circonstances contraires , si elles n’acceptent que la signature des négociants sérieux , prudents , ne s’exposant qu’aux chances normales du commerce et possédant d’ ailleurs par eux-mêmes les moyens de couvrir ces chances, elles ne courent aucun risque, et ne peuvent faire éprouver aucune secousse au crédit du pays. En définitive , les billets de banque ne font que remplacer les valeurs Commerciales en circulation, en leur donnant de nouvelles garanties et de nouvelles facilités, notamment celles d’être payées à Vue, et d’avoir derrière elles une réserve métallique toujours prête à parer aux exigences du porteur. Cés facilités peuvent bien amener Ufte création plus nombreuse et un escompte plus considérable de valeurs Commerciales, mais, comme ce sont des valeurs parfaitement acceptables , reposant sur des opérations bien calculées, entreprises par des hommes honorables et solvables, le danger public ne s’est pas accru; il n’est résulté de ces créations qu’un développement plus grand du travail national.
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Nous éprouvons cependant le besoin de répéter qué malgré qu’il soit évident que le bon emploi des capitaux, dont les billets de banque sont la représentation, êst la base fondamentale du crédit et de la solidité de cës établissements, les conditions que nous avons citées plus haut sont indispensables.
Un capital est nécessaire, parce que toute opération commerciale, quelque prudente et éclairée qu’elle soit , est soumise à des chances ; des pertes sont possibles ; il faut que des ressources propres puissent les couvrir. Un négociant ne mérite d’inspirer du crédit et n’est sûr de mener à bien ses affaires, qu’ autant qu’il possède personnellement des valeurs supérieures aux chances qu’il court réellement ; les banques sont dans une situation pareille.
Une réserve métallique proportionnelle aux billets en circulation est nécessaire , parce que ces billets étant payables à vue, si des circonstances qui altèrent la confiance publique surviennent d’une manière inopinée , si une terreur panique saisit subitement lés esprits et les conduit à exiger le remboursement, en espèces monnayées, des billets en circulation, les effets à échéance ne peuvent satisfaire aux exigences des porteurs, car leur droit et leur besoin c’est d’êtfe remboursé sans délai. La masse des remboursements immédiats qui sont exigés est en rapport avec le nombre des billets émis ; la réserve doit donc être proportionnelle à leur émission.
Une autre raison doit conduire à prescrire une réserve de métaux précieux : si, pour rembourser les billets en circulation , on est forcé ou d’attendre l’é-
chéance des billets ou mêine de les négocier, l’escompte est nécessairement interrompu subitement et totalement au milieu d’une crise, car l’argent reçu est immédiatement employé au remboursement des billets présentés, et les billets qu’on donnerait dans les négociations nouvelles seraient ou non acceptés ou présentés immédiatement au remboursement ; tandis que si une réserve métallique existe pour faire faoe aux remboursements, les fonds rentrés aux échéances restent en partie disponibles pour faire des escomptes utiles au commerce.
Une chose utile encore c’est de limiter les émissions des billets de banque, soit en en déterminant le chiffre absolu, soit en le rendant proportionnel au capital, enlefixant, par exemple, au triple ou au quadrule de celui-ci. Ce dernier mode paraît le plus rationnel, car si le capital doit servir à couvrir les pertes que peuvent causer les billets escomptés, il doit être d’autant plus grand que l’escompte et par suite la circulation en est plus considérable. On avouera cependant qu’une banque bien dirigée doit éprouver des pertes bien exiguës. Mais il est une autre raison qui doit engager les gouvernements à limiter les émissions des billets de banque : si cette détermination n’est pas prise, bien qu’une réserve métallique proportionnelle aux émissions soit exigée, le nombre des billets peut s’accroître dans une proportion telle que tout le numéraire du pays sera enlevé à la circulation du pays; cette circonstance peut n’avoir aucun inconvénient grave tant que la confiance dure , mais elle peut causer les plus terribles catastrophes quand
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les esprits s’inquiètent; de plus, elle met le pays dans l’impossibilité de satisfaire aux nécessités les plus pressantes, quand il est obligé de faire des achats à l’étranger, chez lequel ses billets n’ont pas cours, comme lorsqu’en temps de disette il doit acheter des blés , lorsqu’en temps de guerre , il doit acheter des armes ou des objets d’approvisionnements quelconques. Nous ajouterons que lorsque les émissions sont illimitées, l’escompte devient naturellement plus facile, et les pertes deviennent plus probables.
Chacun comprend comment , malgré l’exigence d’une réserve métallique proportionelle aux émissions, celles-ci peuvent ne conserver aucun rapport avec le capital, et aller, tant que la confiance n’est pas ébranlée , jusqu’à pomper tout ce qui reste de numéraire dans le pays : des effets sont présentés à l’escompte , on les échange contre des billets ; quand vient l’échéance des billets escomptés, la banque en reçoit la valeur en écus ou en billets; mais si le public a toute sécurité sur l’établissement de crédit on lui donne de préférence le numéraire parce que les billets sont plus commodes; la banque recommence de nouveaux escomptes en donnant ses billets , ou même en ne donnant rien immédiatement et en ouvrant un compte courant aux commerçants ; elle donne ainsi toujours des billets ou des crédits, et reçoit en argent une partie des valeurs qui garnissent son porte-feuille et composent son actif ; les remboursements ne sont guère exigés tant que règne la confiance : les écus se portent donc de plus en plus dans la caisse de la banque , de sorte que celle-ci peut absorber , en
quelque sorte, le capital métallique du pays, mettré en circulation trois fois la valeur qu’il représente , si sa réserve doit être le tiers de ses billets , ou acheter au dehors, contre argent, des valeurs qu’on ne peut vendre à jour fixe. On évite les perturbations qué peut causer un tel état de chose par la limitation des émissions des billets.
On sent cependant que l’obligation d’une réserve métallique proportionnelle, et la limitation des émissions ne doivent être imposées aux banques, que lorsqu’on les considère exclusivement comme des établissements de crédit chargés de faciliter les transactions commerciales. Mais il arrive souvent que celles qui ont un caractère général, comme la banque de France, ont été instituées , en partie , pour faciliter les opérations financières de l’État. Celui-ci concède à ces grands établissements son droit régalien de mettre en circulation les signes représentatifs de la richesse , ou de battre monnaie, en quelque sorte; en retour, il exige un concours efficace, dans les moments où il éprouve des besoins urgents. Parfois , au milieu des circonstances politiques difficiles , le trésor public n’obtient pas . par les contributions régulières , les ressources nécessaires ; parfois pour équiper une flotte, préparer une expédition , il a l’obligation de trouver promptement et secrètement des sommes considérables. Les banques générales lui viennent alors en aide. Si les émissions de billets étaient limitées, si le dépôt métallique ne pouvait être employé, elles se trouveraient dans l’impossibilité de le tirer des embarras dans lequel il se trouve. Pour cette cause la banque de
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France n’est pas tenue d’avoir une réserve métallique proportionnelle, et n’est pas limitée dans ses émissions. C’est la sagesse de l’administration qui doit suppléer aux précautions dont on a dû s’affranchir. Mais, malgré l’esprit de prévoyance le plus sûr, les banques se trouvent quelquefois réduites ainsi à ne pouvoir opérer les remboursements exigés. C’est ce qui arriva à la banque de France , en 1805.
Outre les obligations dont nous avons parlé , on a regardé comme une garantie nécessaire d’empêcher, qu’en totalité ou en partie, le capital ne soit converti en valeurs plus ou moins solides , comme des rentes sur l’État, qui doivent inspirer toute confiance, mais qui pourtant ne valent pas des lingots ou des écus. On dit que les banques ont pris l’engagement de compter de l’argent aux porteurs des billets ; c’est de l’argent qu’elles doivent avoir, à un moment donné, à toute réquisition ; posséder dés rentes, ce n’est pas avoir des Sommes liquides : les ventes peuvent être difficiles, impossibles; elles peuvent, dans les moments difficiles, augmenter la crise en dépréciant les effets publics ; elles peuvent , par la baisse des cours , faire éprouver dés pertes, diminuer ainsi la somme destinée à couvrir les chances de faillites ; or nous avons dit que le taux du capital avait été calculé de manière qu’il était nécessaire dans son intégrité pour offrir toute sécurité. On ne peut donc lui faire éprouver d’autres chances de diminutions que celles qui ont été calculées devoir être le résultat des escomptes mêmes.
Quelques personnes ne tiendront pas grand compte de cette considération, parce que dans une banque bien
organisée, le capital est toujours plus grand que ne l’exige la chance des pertes. Mais il est d’autres raisons qui engagent à conserver le capital disponible s’il est placé d’une manière fixe , la réserve métallique a été fournie par les billets à échéance ; le capital n’a servi qu’à engager l’opération ; quand on a escompté les premiers effets, on les a payés en billets , et, à chaque escompte, on a pris sur le capital, la réserve égale au tiers des billets. Mais aux échéances, si on a reçu de l’argent, on le fait servir à remplacer le capital , et celui-ci est placé en dehors des opérations de la banque. Il résulte de cet état de choses , que pour rembourser les billets en circulation, il faut toute la réserve métallique, et de p us, l’intégralité des sommes que doitdonner le portefeuille. 11 faut attendre l’échéance de tous les effets escomptés ou vendre les valeurs représentant le capital, et nous avons vu que cette vente pouvait avoir des effets désastreux.
On doit dire toutefois que ces inconvénients sont moins graves quand l’émission des billets est limitée que lorsqu’elle ne l’est pas; et lorsque le taux de la réserve métallique est fixée, au lieu de ne l’ctre pas. Quand aucune limite n’est imposée à l’émission , qu’aucun chiffre n’est fixé pour la réserve, il est bien préférable de voir le capital en valeur naturellement et périodiquement remboursable.
Pour que la solidité de la banque soit à toute épreuve, nous n’avons plus qu’une condition à indiquer : la quotité de la réserve métallique a été fixée sur la probabilité des demandes des remboursements des billets ou des sommes dues en compte courant.
qui, comme les billets, ne peuvent être exigés, à ce qu’on présume , que partiellement et successivement. Il est évident que la Ici des probabilités serait altérée, si , parmi les comptes courants , il en était un qui fût immense, comme celui qui peut être établi en faveur de l'État, qui pourrait exiger payement immédiat; il est vrai que celui-ci a un trop grand intérêt à conserver intact le crédit de la banque, pour qu’il ne lui donne pas le temps nécessaire pour faire honneur à ses engagements ; mais de grandes nécessités peuvent peser sur l’État lui-même; il faut en tenir compte, d’autant plus que l’État est vraisemblablement en relation avec une banque dont l’émission est illimitée , dont la réserve n’est pas fixée.
Lorsque les banques ont observé ces conditions, lorsqu’elles ont un capital suffisant pour couvrir les chances de perte peu nombreuses dans les opérations sagement faites, et que ce capital n’a à subir que les pertes causées par les opérations mêmes ; lorsqu’elles ont une réserve métallique proportionnelle , dont l’élévation est d’autant plus grande , que leurs billets fractionnés représentent des sommes plus petites, et qu’elles ne sont exposées à d’autres demandes de remboursements que ceux qui sont déterminés par la règle des probabilités ordinaires, on ne trouve que des avantages dans ces établissements de crédit.
Nous sommes donc bien loin de vouloir nous opposer à la circulation du pnpier-monnaie, et de faire des efforts pour qu’il ne vienne pas remplacer le numéraire , dans une limite aussi large que le comporte la sécurité des transactions commerciales. Mais cette
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transformation n’a aucun rapport avec l’abandon de la protection : si vous pouvez remplacer une certaine portion du numéraire circulant par du papier, faitesle ; mais ne donnez pas votre capital pour obtenir des marchandises étrangères en renonçant au système protecteur ; car en restant désarmé , vous ferez fermer vos ateliers ; et quand vous aurez suspendu votre production, vous ne reprendrez pas vos travaux ; ce n’est pas passagèrement que vous laisserez écouler vos richesses, mais jusqu’à épuisement. Oui ! on commettrait une très-grave erreur en pensant que , parce que l’argent est abondant, il faut en faciliter l’exportation en achetant aux étrangers les produits que nous fournissent nos fabriques, en anéantissant le travail national, en frappant de mort les populations laborieuses : on ne peut rencontrer dans ce système que désastres et affaiblissement ; et ces désastres , causés par les innovations si recommandées, seront d’autant plus grands et plus difficiles à supporter, que le numéraire était relativement plus abondant.
En effet, voyez dans qu’elle situation la France se trouve : vous dites que l’argent est en trop grande quantité en ce pays, qu’il est nécessaire d’en exporter une certaine masse. Mais si l’argent est surabondant, il doit être à très-bas prix, et nonobstant cette relation, les Anglais, qui possèdent moins d’espèces métalliques, chez lesquels conséquemment l’argent doit être plus cher, peuvent cependant fournir le plus grand nombre des produits manufacturés, à meilleur marché. Quelle distance il y a donc entre la faculté productive des deux peuples, et quelle immense perturbation amè-
nera le régime de la liberté ! combien sera profonde et générale la stagnation de la production ! combien sera difficile la reprise des travaux. C’est une révolution radicale dans laquelle presque l’universalité des producteurs sera enveloppée, et après la destruction de ce qui existe , une supériorité infinie pèsera d’une manière incessante sur ceux qui voudront entreprendre une restauration du travail et paralysera à jamais leurs efforts.
Il est d’autres voies qu’il faut suivre, si l’on reconnaît que l’emploi de l’argent, en surabondance, est un embarras et une dépense inutile. 11 faut fonder les établissements de crédit et leur donner toute l’extension que réclament les besoins du commerce, et qui est compatible avec la sécurité ; il faut diviser les billets, comme le demandent les nécessités des circulations diverses , en se persuadant bien que c’est le caractère sérieux des escomptes qui les ont mis en circulation , plus que leur forme et leur taux , qui donnent la garantie la plus certaine au public : l’argent sortira alors , sans effort , de la circulation , sans perte pour personne , et au grand avantage du public ; il cherchera et trouvera sûrement un emploi plus utile que celui qu’il avait quand il était l’unique signe représentatif de valeurs, et un moyen surabondant d’échanges. Vous n’avez pas l’obligation de le donner pour des marchandises ; vous pouvez, en le donnant aux nations qui en manquent , obtenir des titres qui donnent des revenus réguliers. Vous pouvez encore lui trouver un emploi avantageux, eu le substituant, pour le plus grand nombre des usages, à d’autres mé-
taux plus vils, et plus embarrassants, comme le cuivre, dont la circulation paraît pouvoir se réduire à des proportions minimes chez les nations civilisées, au moyen de combinaisons variées et par la multiplication des pièces d’appoint en argent. Que si vous jugiez qu’il faut conserver en grande proportion les expèces métalliques dans la circulation , en évitant cependant de surcharger de grands poids ceux qui les emploient; il faudrait rechercher si la valeur relative donnée parla loi à chacun des métaux précieux admis à représenter les valeurs, ne fait pas exclure le plus commode, celui qui a le plus de valeur , eu égard à son poids. En France on a admis, outre le cuivre qui sert d’appoint, deux monnaies légales, une d’or et une d’argent, et on a dû aLrs fixer d’une manière oflicieile et permanente la valeur relative de ces deux métaux. Pourtant leur valeur relative, comme celle de deux choses quelconques, peut varier sans cesse. Par exemple , si la production de l’argent dépasse beaucoup celle de l’or, le premier de ces métaux, devenu plus abondant, plus offert, perdra de sa valeur. Mais la loi a attribué à un poids d’or une valeur égale à un autre poids d’argent ; dès l’instant que la valeur du premier est descendue, ou, ce qui est la même chose, dè~ que la valeur du deuxième est augmentée, il sera exporté , puisque la loi ne lui reconnaît qu’une valeur inférieure à celle qu’il a réellement. Les payements obligatoires ne peuvent plus être faits avec l’or ; si on l’emploie encore , c’est avec la réserve d’un bénéfice de change.
Mais nous ne devons pas traiter de ces questions ici ; elles sont réellement étrangères au point qui nous oc-
cupe ; nous y revenons. Si le capital métallique est trop abondant , il y a des moyens rationnels et sûrs de le mettre en harmonie avec les besoins de la circulation. On ne peut trouver, dans sa relation avec les besoins de l’industrie , des raisons pour enlever à celle-ci la protection qui la couvre et dont elle ne peut se passer ; on ne peut trouver, dans l’abondance du numéraire, un ihotif de suspendre l’action des lois protectrices , sous prétexte que, lorsqu’on aura fait sortir l’argent , dont la masse était surabondante , on verra bientôt tous 1er travaux suspendus renaître à l’aide d’une cherté relative du métal qui est la mesure des valeurs.
Nous avons vu que la régénération des industries de la France, dont les moyens de production sont plus dispendieux que ceux de ses rivaux , ne sera pas possible ; nous avons vu que celles qui n’ont pu lutter quand elles étaient en pleine activité , soutenues par des ouvriers exercés , des machines entretenues , des capitaux réunis , une clientèle formée , ne pourraient sortir de leurs ruines quand elles auraient délaissé tous ces avantages, et qu’au contraire leurs rivaux auraient augmenté leur puissance de production, auraient accru leur richesse par leurs nouveaux débouchés, auraient perfectionné leurs instruments de travail et développé leur habileté par leur activité même.
Ainsi, il est manifeste pour tous les yeux que dans les conditions au milieu desquelles se trouve la France , l’annulation de notre système protecteur détruirait le plus grand nombre de nos industries; que les industries, qui survivraient au grand désastre qui frapperait le travail national, seraient insuffisantes pour répa-
rer les pertes que nous aurions faites; que peut-être elles éprouveraient elles-mêmes une réduction ; qu’enfin la destruction de nos grandes industries ne serait pas temporaire; elles ne renaîtraient pas par l’effet d’un changement dans la relation des capitaux : la destruction serait définitive, la ruine serait consommée. Il y a là des raisons plus que suffisantes pour repousser les théories absolues du libre-échange. Il y en a d’autres qui viennent ajouter leur force à celles qui viennent* d’être présentées; nous avons à les présenter dans l’ordre que nous avons déjà indiqué.