EFFETS DU LIBRE-ÉCHANGE SUR LA EÉMUNÉRATION DU TRAVAIL EN FRANCE
Parmi les motifs qui, indépendamment de la nécessité de conserver dans son intégrité la quantité du travail national, militent, en certains cas, en faveur du maintien du système protecteur, nous trouvons, au premier rang , l’obligation de conserver aux travailleurs une équitable rémunération. C’est maintenant pour toutes les grandes nations industrielles une grave question , que celle qu’on désigne sous le nom d 'organisation du travail , qui a pour but d’assurer à chaque ouvrier un salaire rémunérateur de son labeur, de donner à chaque homme la possibilité de vivre par l’utilisation de ses facultés. Le dénûment , la misère, le paupérisme , ont fait des progrès effrayants au sein des peuples qui se distinguent par la magnificence et l’irrésistible puissance de leur industrie; on se demande si, dans l’ère actuelle, sous la loi de la liberté, le dénûment, l’abandon, l’horrible indigence, feront plus de ravages que dans les temps antiques, quand
un droit , disons une usurpation acceptée , permettait que l’homme possédât, exploitât, absorbât l’homme, à son profit.
Nous dirons franchement que nous ne pensons pas qu’on trouvera jamais un système social qui fasse disparaître les affligeantes et mortelles privations qui pèsent sur les sociétés : ces maux sont inhérents à la nature humaine. Il n’est point prouvé que l’emploi des facultés physiques ou morales de tout individu suffise à le faire vivre; ou plutôt il est parfaitement démontré qu’il se trouve des êtres assez déshérités, assez débiles, sous tous les rapports, pour qu’il leur soit impossible de pourvoir à leurs besoins si multipliés en certaines contrées. 11 est malheureusement bien démontré aussi que la puissance sociale, bornée dans ses ressources, ne peut accorder un secours efficace à l’énorme quantité de malheureux qu’elle doit soulager : les maux qu’enfantent l’infirmité corporelle, l’ignorance et le vice, infirmités morales plus redoutables que les défauts du corps, sont si nombreux qu’il n’y aura jamais de pouvoir humain qui puisse entreprendre avec succès de les guérir tous, et, chose triste à constater, à mesure que la sollicitude publique se préoccupe des moyens de venir en aide à ceux qui souffrent, leur nombre s’accroît; si grandes que soient les ressources qu’on met à leur disposition , plus grand est le nombre de ceux qui demandent à en profiter : aussitôt que des moyens d’exister se produisent, ceux qui se présentent pour en user se multiplient plus que ces moyens mêmes. Il faut vraiment désespérer de trouver sûrement , et toujours et partout , la possibilité de nourrir tous ceux qui ont faim , de vêtir
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ceux qui ont froid ; la puissance productive du travail de la société est limitée , la multiplication des individus n’a pas de bornes ; elle grandit dans une progression géométrique ; elle n’est arrêtée que par la volonté humaine ou par le besoin dont les inexorables décisions font ce que la volonté n’a pas fait, et retranchent, sans pitié , ceux que ne peuvent soutenir les secours individuels ou gouvernementaux.
Mais s’il n’est aucune combinaison sociale qui puisse jamais nous affranchir de cette loi universelle et constante, si une condition pénible est infligée à notre race , s’il est vrai que , dans le sens absolu , la puissance publique n’arrivera pas à garantir le travail et la vie, nous devons d’autant plus nous efforcer, par tous les moyens , d’adoucir les rigueurs de notre passage sur la terre : nous devons tous savoir que celui qui ne peut plus vivre dans la société doit se révolter contre les obligations de la société. Elle sera donc menacée le jour où ses membres ne trouveront plus dans l’association les moyens de se sustenter ; la guerre entrera dans son sein avec la famine. La politique aussi bien que l’humanité nous commandent donc de secourir nos semblables ; les prescriptions religieuses, l’instinct moral , et aussi la sécurité et l’honneur de l’État nous en font un devoir. La charité particulière doit être conviée, à tous instants, à contribuer au soulagement des misérables , et la loi , la loi plus puissante que toutes les volontés, plus féconde que toutes les œuvres de bienfaisance, doit s’efforcer d’empêcher les infortunes de naître; elle doit défendre les citoyens contre cette multitude de douleurs qui les assiègent ;
elle doit atténuer l’action de la pénurie, de la pauvreté, quand elle commence à se faire sentir ; elle doit atténuer les effets de la concurrence effrénée qui surgit parmi les hommes.
La concurrence intérieure est devenue illimitée en France depuis l’abolition des corporations , des maîtrises, des jurandes, des douanes, qui séparaient les provinces. Si nous avons à chercher des combinaisons qui mettent les faibles à l’abri de l’avidité des forts, il ne peut assurément être question de rétablir toutes ces institutions d’un autre âge, qui avaient pu être d’un grand secours, lorsque les travailleurs, ces fils du sol, isolés en face des conquérants et de leurs héritiers féodaux, avaient à se défendre sans cesse contre les spoliations de toutes formes, de tous instants. Quand les choses et les hommes étaient devenus la proie du vainqueur, que le travail et le droit de produire n’étaient plus qu’une concession du maître, il fallait bien qu’ une ligue unît les ouvriers qui devaient créer la société industrielle des temps modernes, et fonder l’ordre démocratique, dont Favénement définitif a été signalé au monde par les événements retentissants de 1789. Mais cette organisation utile , à un point de vue , nécessaire pour conquérir la liberté, renfermait elle-même un trop grand nombre d’abus , constituait trop de privilèges pour les uns au détriment des autres , consacrait trop l’immobilité , s’opposait trop énergiquement aux progrès sollicités par le siècle ; elle devait disparaître. On ne pourrait plus interdire aux producteurs l’accès de divers genres de travaux , ne les laisser embrasser une profession que sous le bon plaisir de ceux qui s’y
adonnent déjà ; on ne pourrait plus fixer les procédés des arts , la forme et la nature de leurs produits ; on interdirait les innovations au génie qui se refuse à suivre les sentiers battus.
L’État a trouvé un avantage inappréciable dans la destruction des entraves qui gênaient l’exercice de tous les métiers : la concurrence entre les membres d’une même nation , qui peuvent s’enrichir diversement, mais toujours pour le plus grand bien de la nation , produit une somme d’avantages plus grande que la somme des inconvénients.
Cependant , puisque la lutte qui s’établit entre des concitoyens a des résultats nuisibles, il faut s’efforcer de les atténuer ; il faut tenter de faire disparaître les plus graves ; on ne peut supporter que le mal aille jusqu’à l’excès. La France a fait plus qu’aucun autre pays pour assurer à tout individu la plus égale répartition des biens sociaux ; ses codes sont les plus équitables qui aient été écrits par la main des hommes. Mais à quoi lui serviraient-ils, si elle en laissait détruire les effets? Qu’importe que par la libéralité de ses institutions elle ait permis au plus grand nombre des citoyens d’arriver à une situation aisée et honorable , si elle souffre que la concurrence extérieure vienne détruire ce qu’elle a fait? Pour jouir des bienfaits de sa constitution , elle doit interdire aux pays , dans lesquels les droits de l’humanité sont méprisés, de réduire ses populations au même degré d’abjection qui a dégradé les leurs. Elle ne peut suivre, dans les tentatives de produire au plus bas prix , les pays à esclaves, ceux dont la loi sociale maintient le servage, ceux qu’un pou-
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voir absolu ou une avide aristocratie taille à merci et volonté , ceux dans lesquels les classes riches exploitent les pauvres sans miséricorde.
Si le Brésil ou les colonies espagnoles maintiennent les noirs en esclavage , ce n’est pas une raison pour que nous conservions éternellement cette odieuse institution dans les nôtres, que nous nous abstenions de protéger notre sucre d’une manière suffisante , s’il est produit plus chèrement par des mains libres.
Si la Russie perpétue le servage dans ses provinces que baigne la Baltique ou la mer Noire , la France ne peut, pour livrer le blé à aussi bas prix, attacher de nouveau ses paysans à la glèbe et se reporter bénévolement au temps de féodalité et de barbarie.
Si le pacha d’Égvpte , sans choquer la foi musulmane , se rend propriétaire exclusif du sol que fertilise le Nil , s’il s’attribue l’universel monopole de tous les produits de cette terre féconde , nous ne pouvons, pour produire les graines oléagineuses à bon marché , changer le caractère de la propriété dans le royaume très-chrétien.
Si l’Anglais, au génie aristocratique, livre toute la surface de son territoire à quelques familles , en immobilise la possession dans leurs mains , en empêche la division , et consacre ainsi l’existence de la grande culture, nous ne nous imposerons pas l’obligation d’abolir notre droit civil et l’égalité des partages, nous ne proscrirons pas la petite culture qui donne moins de produits disponibles, qui, par conséquent, fournit plus chèrement les denrées vendues, mais qui donne plus de travail, qui nourrit et attache au sol un
plus grand nombre d’individus robustes, moraux, amis de "ordre, prévoyants et économes, qui sont moins poïrvus d’objets de luxe, peut-être, mais, en définitive, soit plus heureux , qui habitent une demeure moins vtste , moins ornée , mais qui en sont propriétaires.
Si la Grande-Bretagne régit la propriété mobilière , tomme la propriété foncière , si ses habitudes et ses ois favorisent l’accumulation des capitaux indivis dans la main des aînés, si ses manufacturiers, aux grands besoins physiques, exploitateurs par essence, n’apercevant que leur but matériel , tirent de leurs ouvriers tout ce que le nombre exagéré, l’imprévoyance, l’immoralité de ces derniers permet d’en tirer, nous ne pouvons les imiter. Ils les mènent sans pitié jusqu’au dernier terme du dénûment possible , sauf à les soutenir par les dons de la charité publique : accepter de pareils errements ce serait bouleverser de fond en comble le sens moral de la France , son organisation sociale , sa valeur , son caractère et sa puissance dans le monde. Quand on viendra demander dans notre parlement de réduire à dix heures de travail effectif la tâche des ouvriers, nous ne pourrons être contraints à répondre, ainsi que le faisait le premier ministre de la Grande- Bretagne : « Une pareille mesure placerait dans une condition inférieure l’industrie , nous ne pouvons l’adopter. » Quand une loi est sollicitée par l’humanité, il faut l’accepter lors même que la production en serait diminuée ; il ne faut pas immoler les producteurs pour sauver les produits.
Si les Américains, calculant toutes les chances des sinistres , trouvent qu’il est économe d’employer
de mauvais navires, des machines défectueuses, des équipages insullisants ; s’ils estiment que la part des naufrages et dos explosions ne vaut pas la dépense qu’on ferait pour constituer d’excellents armements ; si, pour aller vite et à peu de frais, ils épargnent l’a-gent et dépensent les Hommes, nous ne pouvons nous imposer ce mépris de la vie de nos semblables, et , s’i faut réglementer la navigation , pour sauver quelques individus que l’âpreté du gain sacrifierait, dut cette réglementation rendre le fret un peu plus cher, il faut oser entreprendre cette tâche laborieuse. On ne saurait s’abandonner à la discrétion des spéculateurs , et si le système protecteur doit être la conséquence des mesures qui seront prises , s’il devient nécessaire pour qu’on fasse aux citoyens la situation que l’intérêt public et l’humanité exigent , il n’est pas permis de le repousser.
Nous voyons donc que le bien-être relatif qu’on veut donner aux travailleurs , que la rémunération qu’on veut leur assurer , que les conditions sociales dans lesquelles on veut les faire vivre, font une loi de se garantir de l’invasion des produits des nations chez lesquelles on pratique l’oubli de tous les principes qui doivent être sacrés dans les sociétés. Pour se mettre à l’unisson avec elle, il faut tirer du travail de l’homme tout ce qu’il peut produire, il faut asservir l’ouvrier à une tâche quotidienne de 14, de 16 heures même, incessante, dure, épuisante; il faut unir à sa chaîne des femmes chétives et de pauvres enfants ; il faut exténuer les adultes, arrêter la croissance des jeunes gens; il faut les vouer aux maladies, à la souf-
france, à des difformités, à une vie horrible; il faut que les travailleurs, toujours plus nombreux que le travail ne l’exige, viennent à l’envi , au rabais, mettre leur énergie, leurs facultés, leur vie, à la merci des entrepreneurs d’industries, demandant un salaire de moins en moins élevé, n’exigeant que ce qui est nécessaire pour ne pas mourir, et ne l’obtenant pas, puisqu’il en est, et beaucoup , qui meurent à la tâche, qui meurent de faim, qui meurent d’épuisement, qui meurent de maladies par faute d’argent, faute de soins, faute de lumières ; ils meurent, et sont bientôt remplacés par d’autres hommes destinés à mourir comme eux , trop fatigués , nourris trop peu. On entre ainsi avec ses rivaux dans une lutte impie : c’est à qui sacrifiera le plus d’hommes au travail ; nous ne pouvons accepter une telle situation. La France, qui s’est, pour ainsi dire, vouée au culte de l’égalité , qui a pris pour règle suprême de sa constitution les droits irripérisables de l’homme , plus que toutes les autres a besoin, pour conserver la répartition équitable des éléments de la richesse générale* de défendre sa production des assauts que lui livreraient les pays dont les gouvernants peuvent vendre les denrées à bas prix, parce qu’ils ne laissent presque rien aux agents du travail.
Elle doit obéir à d’autres nécessités encore : nous en continuons l’examen , et nous allons parler de la faculté qu’elle doit se conserver de choisir l’espèce de travail qui convient le mieux à sa situation.
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