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EFFETS DU LIBRE-ÉCHANGE SUR LE CHOIX DU TRAVAIL EN FRANCE

Nous avons vu que le principal argument des libreéchangistes était qu’on n’achetait les produits de l’étranger qu’avec des produits , que si une industrie tombait par les efforts de la concurrence étrangère , une autre prendrait sa place, acquerrait de l’extension, et fournirait les objets qu’il faut donner en échange au dehors ; un travail plus fructueux serait substitué à un travail moins lucratif; on ne ferait que gagner. Nous avons montré ce qu’avait de faux cette assertion absolue ; mais en la tenant pour complètement vraie , il ne faudrait pas encore adopter la conséquence qu’on a formulée , il ne faudrait pas nécessairement subir la liberté. La substitution d’une industrie à une autre n’est pas indifférente ; on ne s’occupe que de la quantité brute de la production ; c’est un tort grave : un travail ne vaut pas , pour une nation , toute espèce de travail , chaque occupation a des qualités et des résul-

tats différents ; c’est ce que, pour notre compte, nous ne devons pas oublier.

Il importe grandement à la prospérité et la gloire de la France qu’elle puisse faire le choix qui convient le mieux à sa position. Il est des professions lucratives, il en est d’autres qui le sont peu ; il en est qui sont insalubres , il en est d’autres qui donnent au corps plus de vigueur ; il en est qui laissent engourdies les facultés intellectuelles, il en est de privilé— * giées qui accroissent la puissance du génie créateur ; il en est qui tendent à démoraliser les classes ouvrières , il en est d’autres qui conservent leur pureté , leur simplicité, leur prévoyance et toutes les qualités qui les mettent à l’abri des passions ruineuses et abrutissantes; il est enfin des industries qui donnent aux hommes des qualités spéciales qui sont indispensables à la grandeur et au salut des peuples. Eh bien î croit-on qu’on a tout fait quand on a dit : Quittez le travail , vous en aurez un autre ; abandonnez les occupations qui assurent aux populations une position élevée, qui les rendent morales, intelligentes, robustes, fières, heureuses, propres à tous les emplois que réclameront la dignité et la force du pays , et en récompense vous trouverez un travail mal payé, énervant les facultés de l’âme comme celles du corps , et rendant les citoyens impropres à la défense du pays? Évidemment, non! Vous ne pouvez accepter toute production par cela seul qu’elle donne beaucoup de produits et qu’elle les donne à vil prix. Bien d’autres considérations que le bon marché doivent décider les mesures législatives. Il y a d’impérieuses nécessités

qui commandefit aux nations de conserver tel travail , coûte que coûte.

La France est parmi les grandes nations du fhohde celle qui subit le plus fortement ces nécessités. Ses principes démocratiques lui rendent hostiles les principaux États du continent , soumis encore au pouvoir absolu ; sa position géographique , ses frontières tracées par des traités désastreux sont telles qu’elle ne peut faire un mouvement sans alarmer tous ses voisins , les coaliser contre elle : partout on lui a enlevé non-seulement ses moyens d’agression, mais on a pris à tâche d’entamer ses lignes de défense naturelle. À Nice, en Savoie, en Suisse, sur le Rhin, sur la Sarre, sur la Meuse, la Moselle, FEscaUt, sur tous les points , on a ménagé des trouées qui permettent aux troupes ennemies de pénétrer sur son territoire; il ne reste à la France de sécurité que derrière les rangs de ses armées : on a pris soin , avec un art machiavélique , de livrer les lambeaux du territoire qui semblait dévolu à la nationalité française à une multitude d’États divers, de sorte que, si elle avait Une Seule pensée de récupération, toute l’Europe serait en armes. C’est le Piémont, la confédération helvétique, la Bavière, Bade, la Prusse, la Hollande, la Belgique, qui possèdent les rives et les embouchures de nos fleuves, qui tiennent une terre qu’on s’est habitué à regarder comme française ; et derrière cette multitude d’États intéressés au démembrement de notre pays, sont l’Autriche et la Russie, les monarchies les plus antipathiques à nos principes, qui , si elles ne soht pas directement enrichies de nos

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dépouilles, asservissent à leur domination les plus fidèles alliés de la France, les pays qui ont placé leur espoir en elle, la Pologne et l’Italie. Il y a donc contre nous une coalition permanente, toujours prête à s’opposer à l’accroissement de nos forces et à profiter de notre faiblesse. La première loi de notre existence, c’est donc l’entretien d’armées nombreuses, aguerries, nationales; la seule classe oîi elle puisse, se recruter, c’est la classe agricole, qui fournit des hommes énergiques , sobres , endurcis aux fatigues. La France se suiciderait donc évidemment si elle abandonnait le travail agricole, pour lui Substituer le travail manufacturier qui crée des races rachitiques, impropres au service militaire, si elle remplaçait la culture qui emploie le plus de bras par la grande culture qui donne plus de produits disponibles , si elle transformait son sol arable en pâturages, sous prétexte qu’il y a plus de profit à faire de la viande. La plus grande utilité pour elle c’est de faire des soldats ; elle doit choisir le travail qui les élève, alors même que ce travail aurait besoin d’être protégé.

Si nous rencontrons sur toutes nos frontières continentales des jalousies , des inimitiés , des coalitions , du côté de la mer , nous voyons s’élever une puissance que des guerres de six siècles ont faite notre ennemie systématique, qui afondé sa grandeur sur nos désastres, qui nous a dépouillés de nos grandes possessions coloniales, qui nous poursuit sur l’Océan avec plus de jaloUBie que les rois de l’Europe sur le continent, qui est l’âme de leurs coalitions et qui se trouve toujours prête à soudoyer les tentatives qu’ils pourraient

machiner contre nous. La France , pour se défendre vers son littoral, a donc besoin de soldats encore et de marins ; elle ne se contentera donc pas de protéger les productions qui sont les sources fécondes de sa richesse et qui payent en définitive les dépenses de l’État et pourvoient à sa défense. Elle ira plus loin : elle formera les hommes propres à la manœuvre des vaisseaux, en favorisant les expéditions lointaines, en accordant des primes aux grandes pêches , en se réservant le monopole de la navigation entre la métropole et ses colonies, en dégrevant le pavillon national des droits qui atteignent le pavillon étranger; elle fera encore plus : elle couvrira d’une égide protectrice les industries qui ont pour but de construire les navires, de les gréer , de les armer , de les pourvoir de machines et de tout ce qui les rend des appareils formidables de défense et d’attaque. On ne peut, pour obtenir toutes ces choses, d’où dépend souvent le salut des nations , se fier à la libre concurrence, et se résigner à d’autres occupations, si la relation industrielle que nous avons avec d’autres peuples le veut ainsi.

Ce que la France fait pour sa puissance navale, elle le fera pour son armée de terre; il faut, à tout prix, qu’elle institue chez elle, la fabrication des objets sans lesquels on ne peut combattre, il faut qu’elle produise le fer, la poudre, les chevaux, tout ce qui sert à l’équipement , à l’armement du soldat : elle ne peut subordonner la création des approvisionnements de guerre à la volonté d’un ennemi ; quand elle aurait besoin des objets que réclame sa défense , on la laisserait désarmée. N’a-t-on pas vu, en 1840,

les États qui étaient en possession de remonter sa cavalerie prohiber la sortie des chevaux. Elle aura soin, en outre , de demander à son propre sol tout ce qui sert à l’alimentation de ses populations ; elle ne peut se laisser affamer par un blocus plus ou moins étroit et prolongé. On sait que ce moyen est le premier qu’emploie l’Angleterre, après la confiscation des navires qu’elle peut saisir.

Nous ajoutons que les périls d’une nation qui s’attacherait à produire exclusivement des objets de fantaisie seraient extrêmes dans les temps de calamité : quand on ne peut plus s’accorder que les choses indispensables à la vie, on refuserait ses produits, elle tomberait dans une misère effrayante : elle ne peut l’éviter qu’en faisant un choix entre les diverses productions , en conservant celles qui sont d’une utilité première.

Non-seulement la France doit produire les objets nécessaires à la vie des peuples, mais aussi ceux qui sont appelés à les remplacer quand les intempéries détruisent. Elle doit cultiver le blé, mais aussi se donner la possibilité de satisfaire à la consommation, quand les mauvaises saisons rendent les récoltes insuffisantes ; elle doit élever beaucoup de bestiaux , pour que les grains inférieurs et les racines farineuses, qui leur servent de nourriture, puissentêtre livrés à l’homme, avec les bestiaux eux mêmes, quand les vivres sont rares. Elle doit encore multiplier les industries qui emploient les substances alimentaires , par exemple , les distilleries , les brasseries , les féculeries, les amidonneries, les fabriques de glucose, etc. , etc. Dans les temps de cherté

des grains, elles modèrent ou suspendent naturellement leurs travaux , et rendent ainsi à la consommation les matières nutritives qu’elles avaient pour objet de transformer en produits divers. Elles sont , avec l’élève du bétail , les véritables greniers d’abondance; il n’y en a pas d’autres qui soient économiques. Peüt-on , conséquomment , se priver de si précieuses ressources , sous prétexte que les industries que nous avons Citées ont besoin d’être protégées contre la concurrence étrangère? On ferait, en les abandonnant, un détestable calcul ; les conséquences en seraient fatales dans les temps calamiteux.

Outre les grands intérêts qui dominent souverainement les décisions économiques des nations, on trouverait encore d’autres considérations de haute valeur qui doivent forcer à préférer certains genres de travaux à d’autres. Tous ne donnent pas le même fruit à ceux qui s’y livrent, et lorsqu’on a pris un travail pou productif, à la place d’un autre qui l’est plus , on a perdu réellement en richesse , bien qu’on ait conservé la même somme de travail. Je prends un exemple dans les industries mêmes qu’on est habitué à prônef , et qu’On veut substituer à toutes les autres; je choisis avant tout l’industrie viticole : faites du vin , nous dit-on ; avec du vin vous payerez les produits de fabrication étrangère, les machines, les outils , les tissus , etc. ; le pays en Bera pourvu à bon marché, et n’aura qu’à se louer. Il est vrai, il a fait quelque profit sur les objets utiles) il les a achetés à plus bas prix qu’aux producteurs nationaux ; il donne pour les machines , etc. , un peu moins de produits

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indigènes ; mais il a transformé ses constructeurs, ses manufacturiers , ses savants , ses ouvriers habiles et perfectionnés, qui obtenaient Un salaire élevé, en vignerons qui gagnent 1 frano ou 1 franc BO par jour. On ne peut dire qu’il y ait là Un bénéfice définitif et général ; il n’y a qu’une transformation peu profitable : quelques producteurs ont peut-être un léger avantage, tandis qu’un grand nombre voit réduire ses profits: puis donc que certaines professions sont bien rétribuées, que d’autres le sont imparfaitement, il y a lieu de faire un choix et de ne pas descendre au dernier degré de la production.

Nous ne dirons plus qu’un mot pour montrer qu’il est essentiel de ne pas se laisser imposer par l’étranger le seul travail qu’ils dédaignent ! c’est qu’il y a des genres de travaux qui sont pour ainsi dire la source de tous les perfectionnements , de toutes les conquêtes industrielles , qui sont comme l’école des belles inventions, des plus fructueuses créations, des idées les plus fécondes 5 il n’est pas permis à la Franco de les négliger, elle qui vit surtout par les idées. Nous ajouterons, ce que nous avons plusieurs fois répété , les industries sont unies par des liens nécessaires, l’une ajoute à la force de l’autre ; elle ne peuvent faire de progrès qu’autant qu’elles marchent de concert, qu’elles 6’aident à chaque instant, qu’elles sont variées, et qu’elles se fournissent réciproquement des pensées utiles et des moyens de production. Nous avons vu que la France n’a de supériorité que dans de fort rares industries : elle ne peut se laisser condamner à les exercer exclusivement; elle se résignerait, par ce fait, à languir per-

pétuellement dans une infériorité dégradante. Il faut, si l’on peut accepter cette expression , faire un assortiment de productions diverses; pour arriver à la perfection, il faut un ensemble d’opérations multiples, variées, combinées de toute façon, pour que le génie soit frappé de rapports nouveaux, de procédés inconnus, de méthodes ignorées jusque-là. Il faut donc que notre pays se réserve tous ces moyens de progrès ; ce n’est qu’au milieu des vastes et innombrables ateliers qu’il développera l’esprit d’invention multiple en sa forme et en ses applications ; ce n’est qu’au centre de ces foyers de brûlante activité et d’incessante émulation qu’il parviendra à produire avec économie et perfection. Les sciences chimiques, les sciences physiques ou mathématiques, l’art du dessin, l’art des constructions, l’art de filer, de tisser, de teindre, de traiter les métaux, de les forger, de leur donner une forme par la fusion, de cultiver la terre et d’en faire sortir les mille produits que réclament nos besoins, toutes les productions enfin se prêtent un mutuel appui : ce n’est que par leur union qu’on fonde la prospérité des nations et qu’on rend leur industrie supérieure à celle de leurs rivales. Ne nous laissons donc pas conduire uniquement par la considération du bon marché ; faisons le choix des travaux qui , par leur action combinée, nous donneront la plus grande richesse définitive.

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