COUP D’OEIL SUR LA T1IÉOK. DU LIBRE ÉCHANGE
branlable, ce sont les conséquences absolues qu’on en tire que nous avons la prétention de soumettre à une analyse rigoureuse.
• Nous aurons à rechercher d’abord si les principes sont vrais absolument, et n’ont à subir ni modifications, ni restrictions. Nous aurons ensuite à voir si lors même qu’ils auraient un degré parfait d’évidence, dans leur sens abstrait, ils ne devraient pas subir l’influence de considérations étrangères , si par suite leurs conséquences logiques ne devraient pas se trouver repoussées dans leurs exigences inexorables par des faits qui aussi veulent être obéis. Chacun comprend en effet qu’on ne saurait asservir aux règles inflexibles d’une science spéciale la vie politique d’une nation soumise fatalement aux exigences de circonstances contradictoires.
Les principes d’une science ne dépendent que d’un ordre de faits déterminés; mais les conséquences ne sont applicables qu’autant qu’elles ne sont pas contrariées par des faits d’un autre ordre ; une fois qu’on arrive aux réalités, elles ne sont plus subordonnées seulement aux spéculations abstraites de la théorie pure et rationnelle ; s’introduisant dans le monde pratique , arrivant au contact des choses positives , rencontrant partout des nécessités impérieuses , elles doivent se plier aux exigences des temps, des lieux, des hommes, des événements accomplis, de ceux qui surgissent, et de ceux aussi que l’avenir va faire éclore. Les principes découlent d’une source unique ; ils sont formés par la force logique de déductions qui s’enchaînent ; mais les conséquences
26 ÉCONOMIE PRATIQUE GÉNÉRALB.
pratiques ne peuvent être que la résultante de forces qui se croisent, se heurtent, se contrarient, se modifient sans cesse.
Voulez-vous voir comment les principes d’une science subissent de profondes et éternelles modifications, demandez un exemple à la science politique.
Je ne connais pas de principe plus vrai , plus nécessaire , plus saint que celui de l 'égalité absolue de tous les individus composant l’humanité. C’est le point de départ de la science sociale comme de la morale ; il faut l’adopter comme base de tout raisonnement ; il faut en vouloir la réalisation la plus vaste. Mais lorsque arrive l’application, à côté du principe social viennent se placer une multitude de faits qui ont leurs exigences impérieuses : ce sont d’abord les faits physiologiques qui établissent des dissemblances individuelles, qui montrent que les facultés de l’homme grandissent et se perfectionnent avec les années, exigeant ainsi une inégale distribution des prérogatives selon les âges ; ils assignent des différences fonctionnelles à chacun des sexes et préparent forcément une position sociale différente pour l’un et l’autre ; puis arrivent les faits moraux et intellectuels qui établissent d’incommensurables distances entre le génie et l’incapacité , entre l’esprit cultivé et la pensée inculte, entre la moralité et la perversion ; ce sont ensuite les faits expérimentaux ou historiques qui apprennent ce qu’on peut donner à ceux qui possèdent, ce qu’on peut laisser à ceux qui ne possèdent pas, ce qu’on peut accorder à certaines époques de la vie des peuples , ce qu’on doit refuser à d’autres ; ce qui est permis dans telle situation du
coup d’oeil sua la théok. du libkb échange. 27
monde, ce qui est interdit aux situations opposées, ce qui appartient à certaines races, ce qui est antipathique à certaines autres. Enfin les faits politiques, les événements accomplis , les alliances , la position géographique , les relations internationales viennent peser de tout leur poids sur la constitution sociale, et cette divine égalité, cette patrone du genre humain, que nous adorons avec une ferveur religieuse, ce grand principe de l’association des hommes , pressé de tous côtés par des principes, non plus sacrés, mais plus inflexibles , doit subir des atteintes plus ou moins profonde. Il le faut , sous peine de désordre , d’impossibilité , d’anéantissement complet du pacte social ; et comme avant tout il faut que la société vive, on se résigne avec douleur, mais on se résigne.
Il en est de même des principes absolus de l’économie politique. Presque toujours logiques, certains, irréfutables , tant qu’on reste dans les généralités abstraites , ils doivent éprouver de puissantes modifications dès qu’on arrive au contact des choses réalisées. Quand ils pénètrent dans la société, ils ne peuvent que se faire une place au milieu de tous les faits qui les entourent; il faut qu’ils subissent les dépressions causées par l’action de tout ce qui agit sur eux en différents sens. On peut dire que dans l’ordre social , chaque principe est comprimé , comme les alvéoles habitées par les abeilles ; pressée de toutes parts et pressant à son tour, chacune des loges perd sa forme naturelle et n’a plus qu!une forme modifiée, adaptée aux exigences de ce qui l’environne; elle n’a plus, si l’on peut ainsi dire, qu’une forme sociale.
Je crois que lorsqu’on accepte dans toute leur pureté , avec toutes leurs exigences , les principes d’économie politique, on fait ce qu’on a fait naguère, en soumettant brusquement la société à l’application rigoureuse des inflexibles principes de la science politique. Il y a entre les abstractions de la science et le régime économique d’un pays toute la distance qu’on observera entre les principes du contrai social et la constitution pratique d’un peuple.
Mais déjà une puissante réaction s’est opérée. Nous ne sommes plus au temps, où les disciples de Quesnay croyaient posséder l'évidence et ne supposaient pas qu’un homme , un fait , une règle , pussent résister à cette évidence absolue et lui faire obstacle ; nous ne sommes plus au temps où Dupont de Nemours définissait l’économie politique l’art de gouverner, confondant l’économie politique avec la politique, supposant que l’administration devait s’astreindre à n’obéir qu’à un seul ordre de faits , admettant qu’on pouvait assujettir la direction d’un état aux vérités métaphysiques d’une science spéculative , sans tenir compte , le moins du monde , des grands intérêts qu’ont créés les siècles , et des obligations qui sont imposées aux sociétés diverses en antagonisme perpétuel. Déjà , les esprits les plus élevés, ceux qui jettent les plus vives lumières sur les questions théoriques , reconnaissent que dans l’application bien des ménagements sont à garder, bien des considérations contraires sont à mettre en balance, bien des exigences doivent se soumettre à l’empire d’exigences plus inexorables. M. Rossi , l’un des hommes à qui il est donné d’exposer les vé-
COUP d'œil SUR LA TinÉOR. DU LIBRE ÉCHANGE. 29
rités les plus abstraites avec le plus de lucidité et d’élégance, l’un de ceux qui ont étudié la science dans ses profondeurs mêmes , écrit cependant dans son cours d'économie politique : « Celui qui ne tiendrait pas » compte des modifications que les circonstances doi- » vent apporter aux résultats de la science pure tom- » berait dans l’absurde en fait d’économie politique...
» Nous avons plus d’un but à atteindre dans ce » monde. L’économie politique peut nous servir de » guide pour nous diriger vers l’un de ces buts; mais » elle n’a pas mission de nous faire faire telle ou telle » chose ; car, je le répète, une science n’a d’autre but » que la recherche de la vérité. C’est dans l’applica- » tion que nous devons tenir compte de tous les prin- » cipes qui concourent à la solution d’une question » sociale. L’erreur vient de ce qu’on s’imagine que » toute question sociale est soluble par l’application » d’un seul principe. De là il résulte que , toutes les * fois que le principe économique se trouve impliqué » dans une question , on veut mettre la solution pra- » tique de cette question sur le compte de l’économie » politique. Cela est injuste. L’économie politique » donne des résultats économiques, des conséquences » du principe économique ; c’est aux applicateurs de » tenir compte de tous les autres principes qui doivent » concourir pour que la solution de la question soit » conforme aux intérêts les plus chers de la nation et » des individus. »
Cependant, malgré les sages préceptes des maîtres de la science , nous entendons tous les jours , dans les discussions qu’amènent les questions les plus simples
comme les plus complexes , nous entendons invoquer les principes absolus comme seule règle admissible, comme seul moyen possible de terminer le litige,* comme unique méthode de prononcer entre les intérêts opposés ; tant il est commode d’avoir une formule' invariable pour trancher despotiquement toutes les difficultés, tant l’esprit de l’homme s’accommode bien d’une loi qui décide, à priori, toutes les questions , et clôt tous les débats , sans qu’il soit nécessaire de les entendre! Si l’on étudie les faits, si l’on s’arrête un instant aux observations recueillies , si l’on prête attention aux analyses ingénieuses , aux calculs profonds, aux recherches longtemps continuées, en vérité, c’est par respect humain, car la solution sera toujours la même , l’application du principe sera immuable, l’inflexible généralité prononcera sans appel et sans exception. Une telle méthode doit avoir un grand succès, car elle met sur le même rang ceux qui savent et ceux qui ne savent pas , ceux qui peuvent juger et ceux qui ignorent les plus simples éléments des questions. Il en est de même dans toutes les sciences. On se rappelle une célèbre méthode qui s’empara de l’art de guérir : puissante par ses déductions , brillante dans ses aperçus , se réduisant à une seule idée, vaste, forte, entraînante , tout à coup elle domina la science et soumit toutes les infirmités au même régime. Quelques hommes distingués se donnaient une peine extrême pour apprécier la nature des maux qui affligent l’humanité, pour en discerner les symptômes ; ils exerçaient toute leur sagacité pour saisir les plus petites altérations des organes : en bonne foi ,
COUP d’oeil SUR LA THÉOR, DU LIBRE ÉCHANGE, 31 .
c’était par acquit de conscience , c’était par cet instinct généreux qui nous force à repousser l’ignorance , car, au fond, ils ne s’élevaient pas au-dessus des moins studieux , puisque cette infatigable étude se terminait toujours par la prescription obligée du même remède, nonobstant la spécialité du mal et la spécialité des dispositions des individus qui en étaient atteints.
Mais les vogues excessives, les engouements universels n’ont qu’un temps : toujours une réaction a dû s’opérer contre les systèmes exclusifs, parce que jamais les choses humaines ne sont asservies à une règle exclusive , jamais elles ne sont soumises à un seul ordre d’idées , jamais les conditions de notre existence sur la terre ne sont simples.
Dès l’instant qu’on veut appliquer les principes de l’économie politique, dès l’instant qu’on en veut réaliser les conséquences , il faut donc apprécier les résultats qu’elles doivent avoir, et sur les individus et sur les peuples, selon les époques, les contrées, la constitution des sociétés dont elles vont régler les destinées , selon les circonstances particulières dans lesquelles vivent les nations, selon les rapports des peuples entre eux ; il faut bien connaître les conditions auxquelles les applications de la science sont soumises , comprendre les obligations nécessaires qui leur sont imposées, et rechercher avec une scrupuleuse attention si elle satisfont à ces obligations.
Ces considérations générales montrent dans quel esprit je veux examiner les principes de l’école qui a inscrit sur son drapeau : liberté du commerce. Je ne veux pas rester dans les abstractions théoriques , je
veux mettre la doctrine en contact avec les faits. Je vais d’abord jeter un coup d’œil général sur les diverses circonstances qui peuvent avoir une influence spéciale sur les résultats des échanges ; je vais rechercher si parmi elles il n’en est pas qui soient de nature à infirmer dans leur généralité les principes posés, si les conséquences de la liberté , primitivement avantageuses , ne peuvent devenir secondairement funestes; enfin je vais suivre dans ses effets successifs, et au milieu des conditions variées, dans lesquelles sont renfermés les divers peuples du monde, l’abolition de toute protection commerciale : alors seulement on pourra prendre une décision inattaquable. Je commence cet examen diflicile.
Selon les économistes , la liberté commerciale satisfait aux besoins des temps, des lieux, des gouvernements divers ; selon eux , l’échange est avantageux , aucune des entraves qu’on lui impose ne peut être utile.
L’échange est avantageux à l’individu, car sans cela il ne se ferait pas;
Il est avantageux au pays , car la fortune publique n’est que le résultat des fortunes individuelles;
Il est avantageux si l’on demande à l’étranger des objets qu’on ne produit pas, car l’importation donne ce dont on manquait ;
Il est avantageux si l’on demande à l’étranger des objets qu’on fabriquait déjà, car si on les tire du dehors c’est qu’ils y sont à plus bas prix : on a le bénéfice du bon marché ;
Il est avantageux , bien que l’importation fasse
coup d’œil sur la tiiéor. du libre échange. 33
cesser les industries dont les produits sont remplacés par les produits similaires de l’étranger, car celui-ci ne donne rien pour rien ; si on lui demande des produits , on lui donne des produits; si une industrie a cessé, une autre l’a remplacée pour créer les produits exportés;
11 est encore avantageux lorsque les objets exotiques sont achetés au moyen du capital , car si l’on en donne un des éléments , c’est qu’il est trop abondant , c’est qu’il y a profit à l’échanger contre un autre objet utile. Quand l’équilibre est rétabli , les industries qui ont suspendu leur production reprennent leurs travaux; on n’a rien perdu, on a obtenu le bénéfice de l’échange.
Tels sont les arguments essentiels qui servent de base à la théorie des économistes. Je les présente dans toute leur force, en les concentrant : ils posent comme un axiome que tout échange est avantageux ; cet axiome est la pierre angulaire de l’édifice qu’ils élèvent, ils le considèrent comme vrai dans quelque circonstance qu’on puisse effectuer l’échange , qu’il s’opère pour obtenir les objets qu’on fabriquait déjà ou bien ceux qu’on n’avait pas encore produits, qu’il s’opère pour se procurer les objets qu’on ne pourra jamais créer ou pour ceux qu’on serait bientôt habile à façonner, qu’il s’opère pour acquérir ceux qu’on créera toujours chèrement ou pour ceux qu’un apprentissage mettrait en position de fournir plus ou moins promptement à bas prix, qu’il s’opère enfin au moyen du capital accumulé ou bien au moyen des produits incessamment créés. Pour les partisans des doctrines économiques il importe peu : l’échange est toujours profitable.
34 ÉCONOMIE PRATIQUE GÉNÉRALB.
Mais les raisons qui sont données pour soutenir cette thèse inflexible sont-elles décisives? les preuves sont-elles complètes, péremptoires? ne laissent-elles aucune prise à la critique? Est-ce que dans tous les cas l’échange portera bénéfice, bénéfice actuel, bénéfice futur, bénéfice pour les individus et pour la nation entière , bénéfice définitif et non compensé par une perte subséquente?
11 résulte de ce que nous venons de dire que trois chefs d’argumentation servent essentiellement de base à la théorie du laisser- faire cl laisser-passer :
1° L’échange est avantageux , car sans cela il ne se ferait pas.
2° L’échange fait pour obtenir des produits ne s’effectue qu’en livrant des produits, car l'étranger ne donne rien pour rien.
3° L’échange fait au moyen du capital ne diffère pas de celui qui est fait au moyen des produits du travail , car le capital n’est composé que de produits : si on les donne, c'est qu'ils sont surabondants; quand ils seront rares , on cessera de tes donner. Cet échange ne saurait donc être nuisible.
Nous avons à suivre ces trois chefs d’argumentation.
Le premier établit que l’échange est avantageux en soi , on le considère comme fait en vertu d’une volonté libre de l’effectuer et ne l’acceptant que parce qu’elle le juge profitable. La preuve des avantages de l’échange est tirée de l’appréciation individuelle : les avantages sont donc individuels. Nous aurons à nous en occuper afin de savoir s’ils sont toujours réels, toujours inévitablement obtenus, s’ils sont suffisamment
COUP D’OEIL SUR LA THréOR. DU LIBRE tfCHAAGE. 35
constants pour servir de base à toute une théorie.
Mais le fussent-ils, ce n’est pas assez. 11 ne suffit pas que l’individu qui fait l’échange y trouve son profit : cet individu fait partie d’une nation , il faut que la nation y rencontre aussi un avantage; elle ne peut admettre que des citoyens s'enrichiront en diminuant la prospérité collective des autres citoyens , en diminuant la richesse publique, la puissance de l’État. 11 faut en un mot que l’échange procure des avantages nationaux; ce sont ceux-là qui doivent nous occuper d’une manière toute spéciale.
Les économistes ont parfaitement compris la nécessité qui pesait sur eux, ils se sont attachés à démontrer que la liberté des échanges ne peut être nuisible aux nations.
Ils ne pouvaient se contenter de prouver que les individus qui se livraient au commerce extérieur y gagnaient quelque chose , il fallait qu’ils prouvassent encore que la nationalité y trouvait des éléments de grandeur ; sans cela leur système n’eût excité que répulsion et dédain.
Pour prouver que le libre échange ne peut nuire aux nations qui l’adoptent, ils ont voulu prouver que le travail de ces nations ne sera pas amoindri ; ils ont dit que si certaines industries sont réduites au néant, elles sont remplacées par d’autres industries, car l'échange fait pour obtenir des produits ne s'effectue qu'en livrant des produits : ceux-ci sont créés par le travail ; conséquemment si l’on abandonne un travail national pour acheter les produits du travail étranger , un autre travail sera substitué au
premier, afin de confectionner les produits qu’on doit livrer à l’étranger; il n’y a donc point de perte de travail, * point de dommage public : le bénéfice de l’échange reste.
11 est parfaitement vrai qu’on ne donne rien pour rien , qu'on n’obtient les produits de l’étranger qu’en lui concédant des produits, mais est-il également vrai qu’à la production qui est abandonnée par le fait de l’acceptation des produits étrangers, sera immédiatement substituée une autre production , dont le but sera de créer les objets exportés ? En d’autres termes , la conservation du travail est-elle asssurée? Les marchandises importées ne peuvent-elles être payées au moyen du capital accumulé, tout aussi bien qu’au moyen de nouveaux produits, ou, si elles sont payées par des produits, ceux-ci ne peuvent-ils être les produits mêmes avec lesquels on payait les travailleurs dont l’activité va être paralysée? Dans ces cas un travail serait perdu sans compensation , un travail nouveau ne viendrait pas remplacer celui que la concurrence étrangère a anéanti. Le deuxième axiome des économistes ne serait pas vrai dans son sens général.
L’école moderne sent que la force des faits peut faire adopter cette opinion ; mais elle ne croit pas qu’elle sape dans sa base la théorie qu’elle a adoptée. Selon elle, lors même qu’on emploirait son capital pour faire l’acquisition des produits étrangers, qu’on laisserait éteindre les industries nationales inhabiles à lutter contre la concurrence extérieure, l’échange n’en serait pas moins avantageux, la liberté du commerce n’en devrait pas moins rester complète , parce qu’on donne des produits surabondants pour obtenir
coup d’oeil sua la théor. du libre échange. 37
des produits plus utiles et plus désirables ; il y a profit certain ; et si quelques industries sont forcées d’interrompre leur production , elles ne resteront inactives que momentanément. Bientôt elles reprendront toute leur vigueur, la régénération du travail sera assurée; il renaîtra parce que le prix des choses antérieurement créées sera suffisant pour qu’on en reprenne la confection , attendu que la quantité des objets qu’on donnait en échange sont devenus plus rares et conséquemment plus chers , une même quantité offerte a plus de valeur.
Cette nouvelle argumentation restera-t-elle inattaquable ou bien succombera-t-elle sous la démonstration des faits? Si elle est réduite au néant, la théorie de la liberté absolue est vaincue; car par elle la richesse d’une nation peut se dissiper, son capital peut être détruit , son travail accablé.
Mais admettons que cette série de raisonnements posés par les sectateurs de l’école anglaise conserve toute sa force , qu’on n’y puisse rencontrer un vice ni un côté faible, qu’on ne puisse y faire brèche, que l’abolition de toute protection ne puisse être suivie de l’aliénation du capital ou de la cessation du travail d’une nation , ou que si le travail est supprimé e’est pour ressusciter bientôt, s’en suivra-t-il qu’il y a lieu d'admettre la liberté du commerce sans exception , sans restriction , sans adoucissement aucun? Pour cela, il faudrait qu’elle satisfît encore à bien d’autres conditions qu’on néglige dans l’argumentation qui sert de base à la doctrine générale : il faudrait que la liberté permît au travail de prendre
toute l’extension qu’il pouvait avoir, qu’elle lui permît .rie conquérir les perfectionnements auxquels il pouvait aspirer ; il faudrait que , la liberté régnant , le choix du travail fût fait selon les règles les plus utiles, que sa rémunération fut prafaitement satisfaisante , qu’enfin il put jouir d’une sécurité complète.
Ce ne serait pas tout encore : il ne suffit pas que la liberté laisse intacte la production ou le travail national dans ses nécessités; elle ne peut se faire admettre d’une manière absolue qu’autant qu’elje amène la distribution la plus favorable des richesses et la consommation la plus avantageuse aux nations, enfin qu’elle ne compromette ni le capital , fruit des économies antérieures, ni son revenu.
Notre marche est donc tracée : nous devons examiner les effets de l’échange sur la richesse individuelle et sur la richesse nationale ; pour le juger dans ses rapports avec la fortune publique , nous devons étudier le mode suivant lequel il affecte la production , conséquemment suivre ses effets sur le travail dans tous ses accidents , voir son action sur la conservation , sur la régénération, sur l’extension, sur le perfectionnement, ie choix, la rémunération , la sécurité du travail, puis enfin apprécier l’influence qu’elle peut avoir sur la distribution et la consommation des richesses, sur le capital et son revenu. Ce n’est que si l’échange est avantageux sous tous ces rapports , en tous temps et pour tous les pays, qu’on peut cqnclure que la liberté commerciale doit être décrétée toujours et par tous les peuples.
Nous commençons par étudier les effets de l’échange sur la richesse individuelle.