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Le budget de la marino française se réduit

donc à 98,984,000 fr.

Celui de la marine anglaise est de moitié plus élevé.

Cependant l’Angleterre ne devrait avoir qu’un budget d’entretien ; le nôtre doit réparer l’incurie des temps antérieurs, et les 13 millions de fonds extraordinaires accordés pendant sept rds resteront insuffisants pour cet objet.

Si, après avoir donné l’effectif de la flotte des deux pays et le nombre des matelots embarqués , nous présentons les cadres de leurs officiers, nous ver-

rons apparaître une plus notable différence encore. Voici ces cadres :

Pour l’Angleterre.

Amiraux 38

Vice- amiraux. . . 51

Contre-amiraux. . . 64

Capitaines de vaisseaux 687

Commanders. . . . 809

Lieutenants 2,822

Pour la France.

Amiraux 2

Vice-amiraux. ... 10

Contre-amiraux. . . 20

Capitaines de vaisseaux 100

Capitaines de corvettes 200

Lieutenants et en- ■ seignes 1,100

Mais l’effectif de l’armée navale et de la flotte n’est pas ce qui constitue particulièrement la supériorité de l’Angleterre; c’est l’immense réserve que lui fournit sa marine marchande comparativement à la nôtre.

L’Angleterre a 25,000 navires de commerce, nous en avons 6,000; elle a 370,000 matelots, parmi lesquels on trouve 185,000 marins valides. Nous avons 122,000 hommes portés sur les rôles de l’inscription maritime, ils fournissent 62, 000 marins de 18 à 50 ans. Ici la proportion n’est plus du simple au double, elle est de 1 à 3 ou de 1 à 4 , et , par l’effet du développement du commerce maritime des deux peuples , la relation devient de plus en plus favorable à nos voisins.

On a calculé qu'en 1835 le tonnage de

la marine marchande anglaise était

de 2,783,761 tonneaux.

Celui de la marine française de. . . . 680,365

En 1845 le tonnage de la marine

marchande anglaise était de 3,7 14,861

Celui de la marine française de. . . . 611,492

L’une avait augmenté de 931 ,100 tonneaux , l’autre diminué de 68,873 (1); la première avait un tonnage plus de six fois plus fort que la seconde.

La marine américaine nous a aussi énormément devancée.

En 1835, son tonnage était de. ... 1,824,940 tonneaux, En 1845, de 2,562,084

Le commerce extérieur de l’Angleterre et son mouvement d’ascension sont nécessairement en corrélation avec le développement de sa marine : d’après le docteur Bowring.

Ses importations s’élevaient, en 1814, à.

— — en 1845, à.

Ses exportations s’élevaient, en 1814, à.

— — en 1845 , à.

C’est-à-dire que, dans cette dernière année, l’importation et l’exportation réunies donnent un chiffre de

5,904,040,800 fr.

Les importations et exportations de la France réunies forment, pour 4845, un chiffre de 2,427,500,000 fr. ; celui de l’Angleterre est donc à peu près 2 fois 1/2 plus considérable.

Les éléments de la puissance navale appartiennent donc à l’Angleterre; son immense marine marchande, les nombreux matelots qui montent ses navires de

(1) Il faut dire cependant que l’ordonnance du 18 novembre 1837 a prescrit une modification dans la manière d'opérer le jaugeage des navires, de laquelle 11 résulte que l'appréciation de la capacité des batiments a été réduite de 1/6; de sorte, qu’en réalité , au lieu d’étre diminué de 68,000 tonneaux; le tonnage de notre marine marchande doit être augmenté de 44,000 tonneaux ; ce chiffre est insignifiant , on peut dire que notre marine est restée stationnaire.

commerce sont pour elle une ressource toujours existante , dans lesquels elle puisera les moyens de réparer les pertes certaines qu’entraîne une guerre maritime. La France, au contraire, après la première lutte , serait presque épuisée.

On a dit, dans une note célèbre, que nous pourrions reconquérir la supériorité navale par l’emploi de la vapeur , cette force motrice qui , remplaçant celle du vent, permet de manœuvrer un vaisseau avec des marins infiniment moins habiles et moins nombreux. Mais jusqu’à présent les navires à vapeur ne sont que des auxiliaires des vaisseaux de guerre ; ils ne peuvent encore former le corps de bataille, et il n’est nullement prouvé que l’on ne pourra combiner l’emploi des machines avec celui des voiles ; en outre , nous avons vu que, sous le rapport des bâtiments mus par la vapeur, l’Angleterre est déjà bien plus puissante que la France, et, déplus, elle possède les éléments qui développeront ces appareils de guerre dans des proportions bien plus considérables encore que ceux qui lui assurent la prééminence dans l’ancien système de navigation. Quel est le peuple qui l’emportera sur ses rivaux sous ce rapport? celui qui aura le fer et le charbon à plus bas prix, celui qui aura le génie de la mécanique appliquée le plus développé , celui qui aura les ateliers de construction les plus puissamment organisés, celui enfin dont le commerce donnera plus d’occupation à ses nouveaux moteurs, et qui aura le plus d'hommes habitués à faire manœuvrer les énormes machines qu’on emploie. Est-ce que sous aucun de ces rapports nous pouvons égaler l’Angleterre? Déjà, en

1844, son commerce entretenait à la mer 840 bateaux à vapeur de la force de 64,000 chevaux. Est-ce que nous avons rien de pareil à lui opposer? est-ce que nous avons la prétention de lutter avec ses houillères, ses établissements métallurgiques , ses ateliers de construction ? ce serait insensé , quant à présent.

Cette marine si colossale , ce commerce si prodigieux trouvent une nouvelle force dans un système colonial qui n’a pas encore eu d’égal dans l’histoire des hommes : jamais pareille puissance ne s’est formée par la guerre et n’a pris plus de développement dans la paix. Les possessions de l’Angleterre offrent tout à la fois des positions militaires qui commandent toutes les grandes voies commerciales du monde, et d’innombrables débouchés. Les navires de guerre de la Grande- Bretagne trouvent sur toutes les mers des lieux de refuge et de ravitaillement, les navires marchands de vastes marchés et une protection assurée. Les navires de la France ne peuvent franchir un passage obligé sans se trouver sous le canon anglais. Interposée entre l’Amérique et l’Europe, l’Angleterre est comme maîtresse des rapports établis entre les deux continents. Plus rapprochée des rivages européens, elle tient leurs communications avec les grandes mers sous son bon plaisir; bordant la France de Dunkerque à Cherbourg , elle ne laisse aucun de nos ports , aucun de nos arsenaux sans surveillance; plus loin, pour se rapprocher encore de nos côtes , pour avoir l’œil ouvert sur nos grands établissements militaires , elle s’est installée dans l’archipel de Normandie; elle possède Guernesey et Jersey entourées de batteries

llkk ÉCONOMIE PRATIQUE DE LA FRANCE.

comme d’une ceinture de fer; puis Alderney, où, à peu de frais, peut se créer un bassin qui contiendrait une escadre toujours à flot ; elle domine ainsi l’entrée de la Manche; elle est assise entre Brest et Cherbourg, elle sépare les deux grands ports militaires que nous avons sur l’Océan.

Dans la mer du Nord , la Tamise est vis-à-vis des bouches de l’Escaut, l’Écosse est en regard de la Hollande, et plus loin, elle possède Pile d’Héligoland, rapprochée de l’entrée de la Baltique et observant les bouches du Veser et de l’Elbe , dont elle n’est séparée que par une distances de 20 et de 25 milles.

Au sud , elle a rendu le Portugal en quelque sorte son vassal et tributaire, et a pris à l’Espagne Gibraltar, qui se trouve séparé du continent par des lignes de fortifications insurmontables, qui fut assiégé inutilement , durant trois ans , par terre et par mer, dans la guerre de 1779, et qui reçut impunément 272,000 bombes ou boulets. Là, elle a un immense dépôt pour ses flottes et de grands magasins pour la contrebande; là elle attend les navires méditerranéens qui veulent franchir le détroit, dont le courant, qui est de 3 nœuds à l’heure , ne peut être surmonté que par un fort vent d’est, le plus rare de nos contrées.

L’Angleterre ne s’est pas contentée de tenir la porte de l’Océan, elle a pénétré dans la Méditerranée : elle possède dans cette mer les sept îles Ioniennes : Cerigo , qui domine le golfe de Coron, Marathonisi, Napoli de Malvoisie, la Morée située à 20 milles, Candie à 50 milles; Zanthe, importante par sa richesse; Céphalonie, dont le vaste port est d’une facile

défense et qui domine le golfe de Lépante et les côtes septentrionales et occidentales de la Morée ; Ithaque , Sanla-Maura , Praxo, Corfou enfin, qui peut abriter les plus grands navires et ferme l’Adriatique.

Elle a plus que tout cela, elle règne à Malte, qui s’élève entre l’Afrique et l’Europe , au point le plus rétréci de la Méditerranée, à l’entrée des mers du Levant et du chemin des Indes, Malte qui surveille directement le passage limité par ses bords et le continent africain , et étend facilement sa vue sur le canal qui la sépare de la Sicile et sur le détroit de Messine, Malte, dont le port ne peut être forcé, parce que, à l’inverse des places de guerre ordinaires, il écraserait de ses feux convergents les vaisseaux qui doivent l’attaquer en se présentant un à un, qu’on ne pourrait prendre enfin que si l’on était maître de la mer, et si l’on débarquait 30,000 hommes qui auraient à faire un siège, en creusant les parallèles dans le roc vif, en apportant même leurs sacs à terre et leurs fascines. En cette île , véritable reine de la Méditerranée , l’amirauté anglaise a rassemblé tout ce qu’il faut pour réparer une flotte entière, après une bataille.

Tels sont les éléments de sa puissance au milieu d’une mer où se concentrent de nouveau tous les intérêts du vieux monde, que je signalais dès 1836 (1) comme le théâtre que choisiraient nécessairement pour leurs luttes les nations influentes de l’Europe, et qui, en 1840, voyait s’accomplir le plus grand événement

(l) Del colonie» sucrières et de la sucrerie indigène, 1 vol. ln-8*.

que nous ayons été appelés à contempler depuis 1815.

Une telle situation n’a pas suffi àl’ Angleterre : suivezla à travers l’Océan , sur tous les rivages , en tous les lieux visités par le commerce , sur tous les points qui commandent et interceptent les grandes voies maritimes du globe , elle est là en dominatrice. Elle enferme l’Atlantique par des forteresses : après ce qu’elle a fait pour bloquer l’Europe , elle a planté son drapeau sur la côte occidentale de l’Afrique; elle a Sierra Leone, Bathurst, en nie Sainte-Marie, elle veut dominer la Gambie et le Niger , et sous la régence d’Esparterro elle était en voie d’acheter l’île de Fernando-Po; en Amérique, au nord, Terre-Neuve, New-Brunswick , les deux Canadas , la baie d’iludson , le cap Breton , l’île du prince Edouard lui appartiennent ; dans la région tropicale , la Jamaïque , les Barbades, station navale importante, Antigoa, Saint- Christophe , les îles Vierges, Grenade , Saint- Vin cent, la Dominique interposée entre la Guadeloupe et la Martinique , la Trinité , les îles de Bahama , les Bermudes, Honduras, Sainte-Lucie, Tabago, Demerary , Esquibo , sont à elle.

Si de l’océan Atlantique vous voulez passer dans le Grand Océan, soit par l’est, soit par l’ouest, vous la trouverez fortifiée sur toutes les terres où l’on puisse relâcher ; quel que soit le vent qui vous pousse , vous arriverez chez elle : vers l’occident, près du cap Horn, les îles Falkland reconnaissent sa loi : l’Ascension , Sainte-Hélène , Tristan da Cunha , le cap de Bonne- Espérance forment les points d’une ligne qu’il faut suivre pour se diriger vers l’Orient ; et dans cette mer

immense qui baigne les rives de l’Amérique, de l’Afrique, de l’Asie , elle a pris tout ce qui avait quelque importance militaire , ou quelque valeur commerciale; à l’entrée du chemin des Indes, c’est l’île de France difficilement abordable et difficile à enlever; plus loin sont les Séchelles, voisines du golfe arabique et des Indes, Aden, à l’entrée de la mer Rouge, bâti sur une presqu’île comme Gibraltar, jouissant d’un mouillage protégé par l’îledeSirah et un rocher à pic, possédant deux ports , un de chaque côté de la presqu’île , présentant ainsi un abri sûr, durant l’une ou l’autre mousson, et préférable conséquemment à toutes les stations du golfe Arabique. En 1841, l’Angleterre avait déjà dépensé 2,500,000 francs pour fortifier ce point , et y avait envoyé 2,000 hommes ; cette formidable occupation , appuyée sur la flotte qu’elle entretient dans l’océan indien , a déjà décidé la plus importante question commerciale du temps moderne : si l’Angleterre ne possède pas encore exclusivement la grande voie du commerce antique , parce qu’elle n’est pas maîtresse de l’isthme de Suez , nulle puissance désormais ne la possédera; elle y a pourvu.

En Asie , elle a occupé Bushire daus le golfe Persique ; elle possède de vastes empires dont elle a dépouillé les Hollandais, les Français, les Portugais, et qu’elle a successivement conquis sur les princes indiens, immenses domaines qui comptaient, avant ses récentes conquêtes au delà de l’Indus, 154,000 lieues carrées, et nourrissaient 100 millions de sujets, et 100 millions de protégés; atout cela, il faut ajouter Ceylan, la cita-

delle des Indes, ceinte de forteresses, offrant aux flottes, le port de Trinquemale, véritable lac intérieur, formant le plus beau bassin du monde. Cette île surveille la route d’Europe et maîtrise le continent , elle touche presque la côte de Coromandel. A l’est, l’Angleterre occupe la presqu’île de Malacca, Poulo-Penang , à l’une des entrées du détroit du même nom, et Singapore, sortie du sein des eaux, entre la presqu’île et Sumatra , Bornéo , les îles de la Sonde gardant l’autre entrée du détroit et fermant mieux, la mer de la Chine que Gibraltar ne ferme la Méditerrannée, et Malte les mers du Levant; en effet, les vaisseaux qui se rendent dans les mers orientales doivent passer à portée de la voix de Singapore , à moins de faire un immense détour pour pénétrer par le passage de Caramatta , et même alors , si on met le cap au nord , il faut encore passer sous les forts anglais. La seule route qui permette d’éviter Singapore est le long et difficile détroit de Macassar, que rendent si dangereux les bas-fonds et les écueils. A ces possessions les Anglais viennent d’ajouter, malgré leurs traités avec les Hollandais , l’île de Labouan , premier essai de l’asservissement de l’archipel indien.

Par ses dernières conventions avec la Chine , l’Angleterre s’est assuré la possession de plusieurs îles, notamment de celle de Hong-Kong, la plus septentrionale des îles des Yoleurs , qui domine le golfe de Canton de plus près que Macao , car elle n’est séparée du continent que par un détroit de 3/4 de mille de largeur , et qui étend sa surveillance sur les Philippines, les îles de Lou-chou, le Japon, tout l’empire céleste. Dans les

SÉCURITÉ DU TRAVAIL EN FRANCE. Ml 9

mains des Anglais cette position militaire deviendra formidable : l’île de Hong-Kong a une baie magnifique, celle de Tytam, qui peut contenir un nombre infini de navires , qui est entourée d’une côte susceptible d’être facilement fortifiée, stérile, mais possédant en abondance des pierres de construction , et séparée par une étroite langue de terre d’une baie à laquelle aboutit une vallée d’une grande fertilité.

Enfin , pour fermer les mers situées aux confins du monde oriental , il fallait s’emparer d’une cinquième partie de la terre ; l’Angleterre a pris possession de la Nouvelle-Hollande, de la Nouvelle-Zélande, etc., etc. Enfin traversant tout l’océan Pacifique , elle retrouve le rivage américain , vient partager avec les États-Unis le territoire de l’Orégon qui se relie avec le Haut- Canada : elle a fait ainsi le tour du globe.

On reste confondu lorsqu’on aperçoit l’immensité de cet empire , qui s’est fondé pendant les guerres d’un quart de siècle que l’Angleterre a suscitées contre la France, en soulevant contre elle le continent de l’un à l’autre bout; la France, après des victoires surhumaines, a succombé, seule contre tous, et, en 1815 , l’Europe a trouvé devant elle l’Angleterre, absolue dominatrice des mers, se préparant à achever tranquillement les conquêtes qu’elle avait si longtemps méditées. Cette œuvre est plus grande, plus habile que celle de Rome, qui n’a enveloppé que la méditerranée dans son empire.

La Grande-Bretagne a possédé une aristocratie forte, calculatrice, Gère et persévérante, qui a conquis le sol et l’a gardé , qui a pris le pouvoir, laissant au mo-

li 50 ÉCONOMIE PRATIQUE DK I.A FRANCE.

narque le nom de roi, et au peuple la discussion de ses affaires et les apparences de la décision, qui a trouvé la solution du plus difficile problème qu’un gouvernement ait h. résoudre : elle a réservé la puissance souveraine au petit nombre, mais sans rabaisser la classe plébéienpe, sans l’abrutir, sans l’empêcher de prendre tout sou essor : elle a eu une pensée grande et immuable comme celle du sénat romain : il donna au peuple de Romulus la terre ; l’aristocratie anglaise donna au peuple de l’Angleterre la mer , le commerce du globe , et , pour at~ teindre ce but, elle favorisa l’industrie qui produit, créa la marine qui porte et défend les richesses, conquit les immenses débouchés qui reçoivent les marchandises fabriquées et fournissent les matières premières ou des denrées spéciales ; enfin pour unir , cimenter , défendre, relier les parties de ce vaste système, elle occupa partout des points culminants , inaccessibles, dominateurs, qui recueillent et ravitaillent les vaisseaux, qui surveillent et ferment les mers, ces grands moyens d’union de toutes les parties du monde.

C’est en face d’une puissance qui a réalisé de telles conceptions que se trouve la France , avec sa marine établie dans les proportions que nous avons dites, isolée, menacée et enviée par les nations qui devraient la considérer comme leur égide. En une pareille situation ses expéditions maritimes jouissent-elles de quelque sécurité? serait-elle sage si elle plaçait la plus essentielle partie de sa fortune dans des expéditions maritimes? n’est-il pas cent fois préférable pour elle de fonder plus spécialement sa prospérité sur le commerce intérieur? c’est notre avis. Nous pensons que lorsqu’elle peut pro-

SÉCURITÉ DU TRAVAIL EN FRANCE. ftâl

duiro chez elle, sans trop de désavantage, une marchandise qu’elle tirait du dehors , elle fait une conquête précieuse ; elle peut augmenter le nombre des travailleurs qui assurent son indépendance; elle se met, au moins, à l’abri de spoliations révoltantes qui sont les actes ordinaires de la Grande-Bretagne. Toute guerre avec elle commence par la capture de nos bâtiments de commerce, avant toute déclaration < et se poursuit par une coalition continentale pour le compte de l’Angleterre. L’histoire est là qui nous donne ses constants avertissements : sous Louis XIV , les Anglais rompent la paix de Nimègue, en courant sus à nos navires, et suscitent la ligue d’Augsbourg. Sous Louis XY , ils ouvrent la guerre de sept ans par des déprédations du même genre , et organisent la coalition dont le grand Frédéric fut l’àme; sous le consulat, la rupture de la paix d’Amiens est signalée par la saisie de nos navires sur toutes les mers avant la déclaration des hostilités, et nous voyons surgir cette série d’alliances des États européens, que l’épée d’Austerlitz, d’Iéna, de Wagram, frappa sans relâche, jusqu’à ce qu’elle vint s’émousser à Leipsick, et se briser à Waterloo. L’empereur tombé sous les coups de toutes les armées de l’Europe, les nations virent qu’elles avaient rendu l’Angleterre maîtresse du monde maritime, qu’elles lui avaient donné une absolue prépondérance, et, chose incroyable , le concert de toutes les puissances contre la France amoindrie pour le plus grand bénéfice de l’Angleterre exploitant l’univers, est aussi ardent que si l’alliance qu’on appela sainte se formait aux lueurs de l’incendie de Moscou, ou

se cimentait au milieu de la terrible lutte qu’elle soutenait en Champagne. De trop récentes questions sont venues mettre à nu les intentions des grandes monarchies à notre égard , pour qu’il soit nécessaire de démontrer leur parfaite entente , à notre détriment.

En cette situation, on nous propose le libre-échange : sans rivale dans les productions les plus vastes, et tenant tyranniquement le sceptre des mers, l’Angleterre proclame que la liberté du commerce est la meilleure des choses , et l’envoie prêcher sur le continent. C’est elle qui veut le commerce libre ! mais elle le tient enchaîné! partout où l’on peut lui barrer le passage , elle a élevé un fort et placé une batterie ; elle n’a eu de repos que lorsque sa marine a compté plus de bouches à feu que toutes les marines de l’univers réunies. La liberté ! eh bien , soit ! nous la voulons, mais à armes égales, dans des conditions pareilles, sans avoir à craindre les abus de la force et la violation du droit des gens. La Grande- Bretagne est- elle disposée à désarmer et à démolir ses flottes? Est-elle disposée à briser cette longue chaîne de forteresses maritimes dans laquelle elle a enfermé le globe? Va-t-elle définitivement reconnaître le droit des neutres? va-t-elle dire que le pavillon couvre la marchandise ? va-t-elle déclarer que la propriété des particuliers ne peut pas être plutôt volée sur mer par les puissances belligérantes qu’elle ne peut l’être sur la terre ferme? Elle en est loin , tenez-le pour certain. Ses offres n’ont pas pour but de donner la liberté à notre commerce , mais de le désarmer , de le livrer à sa merci, là oii nous pouvons encore le défendre , et de

disperser, dans des parages où nous ne pourrons plus les protéger , les seules richesses que nous pourrons conserver. Nous le disons en toute sincérité, la sécurité de notre industrie ne peut permettre que nous acceptions les propositions du peuple qui a dépouillé toutes les nations, et qui entend bien garder ses conquêtes , y trouvant des moyens faciles de commettre de nouvelles spoliations, dès que l’occasion s’en présentera.

Est-ce à dire que la France doive céder et se taire? qu’elle doive s’abandonner elle-même et manquer au monde? Si pareille question pouvait se discuter, la France aurait cessé d’être ; elle n’aurait plus de mission sur la terre ; mais elle vit encore, forte et considérée. La puissance de son principe, l’activité de sa vie démocratique , la vigueur et la générosité de son sang sont tels, qu’on ne peut annuler ce noble royaume qui fut vaincu et presque dépécé , à qui on fit payer pour rançon 1,500 millions, à qui son ancienne aristocratie enleva un milliard, contre lequel l’Europe fut systématiquement organisée en 1815, qu’on voulut, par les combinaisons les plus machiavéliques, rendre hostile à tous les États, qu’on fit languir sous l’influence d’une restauration qui méconnaissait tous les besoins des races nouvelles; il resta debout, et un jour il agita ses membres robustes et brisa toutes ses entraves. Aujourd’hui il se retrouve l’État le plus puissant du continent : un contre un, il écraserait l’ennemi qui attenterait à son honneur ou à son indépendance ; seul contre tous, il peut attendre avec confiance les coalitions sur ses frontières.

Mais, nous le répétons, la France serait aveugle, si dans la situation que lui ont laite ses idées redoutées et les désastres de ses armées, elle sacrifiait les bénéfices certains de son commerce intérieur aux vagues espérances d’un commerce lointain, pratiqué sous le contrôle d’une rivale sans scrupule, habituée à faire prévaloir ses intérêts essentiels par tous les moyens, habile à susêiter le continent contre nous , et sachant bien souvent faire croire à son bon droit , alors qu’elle viole les principes les plus vulgaires de la justice.

La France ne peut songer à modifier notablement son système économique que lorsque ses rapports politiques seront changés, qu’elle ne verra pas la coalition de l’Europe toujours virtuellement organisée contre elle, et prête à régler sans elle les intérêts du monde, qu’elle aura cimenté des alliances réelles, suffisantes et sûres. Tant que durera son isolement dans le monde , elle a , outre tous les motifs économiques, une raison capitale, décisive de conserver ses lois protectrices : c’est la nécessité d’assurer la sécurité à son travail , des garanties de conservation à sa richesse. Elle doit continuer à fournir ses produits industriels à la classe nombreuse que ses lois politiques ont rendue propriétaire de son sol , et à demander à son agriculture les produits qui alimentent ses fabriques et font vivre sa population industrielle. Ce système est admirablement adapté à la fois, et à sa constitution sociale , et à sa situation politique.

Nous savons qu’en apparence la France a eu une grande alliance depuis sa dernière révolution : c’est l’alliance avec l’Angleterre même ; mais elle n’est plus ;

SÉCURITÉ 1)U TRAVAIL E.\ FRANCE. û 55

d’ailleurs elle n’avait pas le caractère que nous devons exiger. 11 s’agit , dans la question que nous débattons, de trouver des alliés qui nous aident à mettre notre commerce à l’abri des déprédations des puissances qui pourraient devenir jalouses du développement de nos industries : l’Angleterre seule est animée de jalousie ; l’Angleterre seule est en position de ruiner notre navigation ; l’Angleterre seule a donné dés exemples du mépris le plus absolu des règles du droit observé entre nations civilisées : avoir sa garantie pour sauvegarde de nos expéditions commerciales, c’est n’avoir rien; c’est pis, c’est avoir un ennemi pour gardien de son camp. 11 n’y a pas alliance réelle quand la puissance à laquelle vous vous unissez est celle qui peut vous nuire , et qui conserve le désir de vous nuire ; quand elle apporte un obstacle constant et péremptoire à toutes les entreprises que vous faites pour vous soustraire à la sujétion , pour assurer en quelque point votre indépendance ; or c’ést précisément là le caractère de la politique anglaise ; elle envahit le monde par ses armes , sa diplomatie, ses prédicants , son commerce, et jamais elle ne soulîre que vous preniez pied, que vous vous établissiez solidement en quelque point du globe que ce soit.

On dit : Au moins l’Angleterre garantit la France contre les entreprises du continent européen. Mais l’Europe peut-elle vouloir attaquer la France? toutes les grandes puissances ont besoin du repos pour assimiler leurs conquêtes, toutes ont dans leur sein des populations qui rongent leur frein et aspirent à secouer le joug. A la Prusse sont attachées les provinces

456 JiCONOMlË PRATIQUE DE LA FRANCE.

Rhénanes, à l’Autriche l’Italie, à la Russie la Pologne mutilée , mais frémissante encore ; toutes savent qu’une atteinte à la nationalité française soulèverait notre population, et toutes ont appris ce qu’est la France lorsqu’elle se soulève. Elles n’engageront pas le terrible jeu des batailles, tant que nous resterons dans les limites du droit , car il n’est aucune d’elles qui puisse dire qu’elle survivrait aux chances effroyables d’une guerre à outrance; et de plus, imagine-t-on que si l’Europe avait une intention bien arrêtée de former une entreprise contre la France , l’Angleterre armerait pour nous défendre? Le nombre des gens qui sont persuadés du contraire est fort grand. Deux événements considérables sont venus nous apprendre ce qu’il faut croire des desseins de l’Europe, ce qu’il faut attendre de la bonne volonté de l’Angleterre : les dates de 1830 et 1840 sont inscrites aux pages de l’histoire.

En 1 830 , la France renversa le gouvernement institué par les armées coalisées ; elle foula aux pieds la condition qui l’avait fait admettre dans le pacte européen ; elle effaça la marque persistante des victoires de 1815; elle déclara qu’elle serait maîtresse chez elle , qu’elle n’y voulait plus souffrir la moindre trace du passage de l’étranger; mais elle respecta le droit européen , et laissa chaque monarque maître chez lui. L’Europe resta immobile, et accepta le manifeste de la France.

On peut donc croire que l’Europe se refuse à prendre l’initiative, qu’elle n’est pas spontanément malveillante à notre égard , ou qu’au moins elle nous redoute assez pour s’abstenir de toute démonstration hostile, quand

on ne l’aide pas et qu’on cesse de l’inciter. C’est l’Angleterre qui est chargée de ce rôle.

11 est vrai que cette puissance reconnut la première ■ notre révolution ; mais en voyant cette fidèle alliée ameuter l’Europe contre nous, aussitôt que l’occasion s’en présente , on peut croire qu’elle a accueilli notre nouvel état social dans l’espérance qu’il serait pour nous une cause de faiblesse et de plus grand isolement, qu’il briserait les liens qui se formaient entre le continent et la France, qu’il nous imposerait une alliance à la faveur de laquelle elle pourrait nous exploiter et nous annuler ; on peut le croire , car ce n’est pas l’Angleterre qui est la moins envieuse de la grandeur de la France ; ce n’est pas elle qui résisterait aux propositions hostiles des rois qui nous observent : le deuxième événement dont nous avons parlé le prouve trop.

En 1840, en Orient, se constituait un empire qui semblait naître sous l’égide de la France , parce qu’il reconnaissait utiles à lui-même les grands desseins que se proposait la politique française : le pacha d’Égypte avait pris la souveraineté de ce pays et l’avait jusqu’à un certain, point régénéré; il avait étendu sa domination sur toute la Syrie, et jusqu’au delà du Taurus; il avait créé une force militaire et une force navale qui, si elles ne pouvaient lutter contre les armées et les escadres de l’Europe, étaient supérieures à tout ce que la Turquie pouvait lui opposer. Cette puissance nouvelle, définitivement constituée par la victoire de Nésib et par la possession de la flotte ottomane , maîtresse d’Alexandrie , du Nil et de l’Arabie ,

tenait en ses mains le chemin de l’océan Indien ; établie sur le Taurus, elle étendait sa vue sur l’Asie Mineure jusqu’au Bosphore; elle pouvait descendre jusqu’aux détroits, prendre les châteaux de la rive asiatique et arriver à Constantinople bien avant que les Russes eussent franchi les Balkans et forcé Varna ; défendre tout à la fois Suez , les Dardanelles et le Bosphore , c’était bien là la pensée française. Cet empire, appelé rapidement à une si haute destinée , était le Véritable auxiliaire de la France. L’empereur de Russie voulut conserver à sa disposition la capitale des sultans, sans toutefois livrer le passage des Indes à l’Angleterre ; il voulut détruire une position qui l’inquiétait sur l’avenir de Constantinople. Il proposa au gouvernement anglais d’enlever toute la Syrie au pacha, qui s’unissait à nous , que nous avions arrêté dans ses dernières victoires; et l’Angleterre, à l’insU de la France son alliée, en la trompant, s’unit à l’Europe pour signer un traité qui nous ôtait tout ce qu’on pouvait nous ôter en Orient. Quoiqu’elle diminuât la force du gardien de la mer Rouge , elle n’ûbtenait pas directement ce qu’elle désirait ; elle favorisait la politique russe ; mais elle rabaissait sa Voisine , c’était beaucoup ; elle l’empêchait de se porter comme un obstacle , le jour où il lui conviendrait de partager avec la Russie les dépouilles de l’empire des Turcs; elle pourra désormais consommer plus fàcilement cette immense spoliation , au grand détriment de la puissance française, et sans lui donner aucune compensation; c’est ce qui lui convient avant tout; sa première pensée politique , c’est toujours : rien pour la France.

SÉCURITÉ DU TRAVAIL EN FRANGE. /i&9

Ne la voit-on pas, en effet, dans toutes les questions, au milieu de l’entente la plus cordiale , refuser obstinément à la France tout agrandissement, toute réparation aux immenses échecs qu’elle a essuyés? La France possède l’Algérie : l’Angleterre a-t-elle jamais voulu reconnaître , par un acte quelconque , cette possession ? ne nous y a-t-elle pas suscité tous les ennemis qui ont voulu nous y combattre? N’a-t-elle pas armé Abd-el-Kader? n’excite-t-elle pas la Porte à maintenir le droit de suzeraineté que celle-ci prétend conserver sur notre conquête? ne l’anime-t-elle pas contre le bey de Tunis notre allié? ne nous a-t-elle pas rendu le Maroc hostile? et lorsque après les plus injustes agressions, il a fallu frapper des peuplades barbares , ne nous a-t-elle pas empêché de profiter de nos victoires , de demander ce que la dernière puissance exige des vaincus , les frais de la guerre , tandis qu’clle-mêmc , après l’attaque la plus injuste, fait payer un énorme tribut à la Chine, prend, pour garantie de cette rançon de 105 millions, les îles de Chusang et Kolong -Son, et garde à toujours un point d’attaque et de domination , l’île de Hong-Kong?

Lorsqu’au milieu de l’océan Pacifique nous acquérons quelque influence, ne soulève-t-elle pas contre nous les sauvages de Taïti? loi squ’en Espagne notre famille royale contracte une union qui est comme une constante tradition, qui est semblable à celles qui se sont formées pendant tout un siècle , ne vient-elle pas, en invoquant un traité oublié, impérieusement déclarer qu’elle s’opposera aux conséquences du mariage , bien que les stipulations du traité invoqué ne

puissent servir de base à ses prétentions , et que les alliances auxquelles elle fait opposition soient dans la pratique habituelle des dynasties qui ont signé le traité ? En Grèce, sa politique n’est-elle pas de ruiner systématiquement la politique de la France, et n’a-t-on pas vu l’Angleterre , suivant son usage séculaire , engager, en ce pays, comme ailleurs, l’Europe à soutenir ses rancunes contre nous!

Ce n’est pas là une alliée : il n’y a entre elle et nous aucun but commun ; il y a plus : il y a parti pris de s’opposer à tout ce qui pourrait constituer pour la France une politique sérieuse , un système d’affranchissement. Une pareille alliance ne nous donne aucune force , et sa rupture ne fera pas que l’Europe nous attaque : elle sait parfaitement qu’elle ne peut le faire impunément. La cessation d’une intimité menteuse ne conduira pas l’Angleterre à s’efforcer avec plus d’âpreté de réunir l’Europe contre nous; c’est là son éternelle politique , et chaque fois qu’elle pourra soulever le continent contre la France, elle le fera : c’est le secret de sa grandeur. Enfin elle ne va pas nous faire la guerre pour son propre compte ; elle ne se jetera pas dans une pareille entreprise , sans une raison décisive et actuelle, car si notre marine n’est pas assez puissante pour sauver notre commerce et le CQnvoyer, elle est assez redoutable pour porter la désolation au milieu des vaisseaux marchands de l’Angleterre qui sillonnent toutes les mers. Une guerre de frégates et de corsaires lui serait aussi préjudiciable que les entreprises de ses flottes pourraient être nuisibles à nos intérêts. Les coups qu’elle nous porterait seraient

plus rudes, mais nous frapperions à plus de places.

Nous savons très-bien que les puissances continentales feront, si nous sommes séparés de la Grande- Bretagne , des choses qu’elles n’oseraient accomplir si nous étions unis avec elle ; mais nous pensons qu’elles seront autant et plus désagréables aux Anglais qu’à nous-mêmes : ils ne doivent pas aimer plus que nous la Russie écrasant la Pologne , ou mettant la main sur Constantinople. C’est donc à eux de voir s’il leur convient de laisser agir les Russes.

Il est vrai que l’Angleterre peut être excitée, par la conduite de la France, à s’entendre avec les puissances européennes, avec la Russie même ; qu’elle peut consentir à accorder à cette dernière les conquêtes qu’elle poursuit avec lenteur, mais avec une inébranlable persévérance , sauf à profiter de la position qu’elle a prise en 1840 , et à se faire indemniser seule. La France , exclue de tout partage, verrait alors le cabinet de Saint-Pétersbourg obtenir enfin la capitale des sultans, et celui de Saint-James l’Égypte. Là se trouve le danger apparent de la situation.

Mais ce projet qui semble si redoutable ne paraît guère susceptible de se réaliser, au moins dans un prochain avenir.

Bien que décrépit, l’empire turc garde encore quelque force; les populations musulmanes, maîtresses du pays, si elles étaient aidées, animées, dirigées, retrouveraient assurément de l’énergie et de la puissance. La Russie espère bien arriver sur le Bosphore sans livrer le Nil à l’Angleterre ; elle sait attendre , et n’achètera pas ce qu’elle pense pouvoir

/|f)2 ÉCONOMIE PRATIQUE DE LA FRANCE.

prendre. La Prusse verrait grandir sa redoutable voisine et ne pourrait obtenir de compensation ; l’Autriche aurait des indemnités possibles , mais elle se trouverait tellement enserrée par la Russie débordant sur la Turquie, que jamais les indemnités ne pour^ raient lui paraitre suffisantes; l’Angleterre trouverait inévitablement le marché mauvais; la Russie obtiendrait un accroissement certain, immédiat de puissance par la possession des riches provinces delà Turquie; elle deviendrait tout à fait inaccessible, çt pourrait déboucher dans la Méditerranée à sa volonté, quand elle se serait assise sur les détroits; la Grande-Bretagne, an contraire, n’aurait rien obtenu i le passage des Indes , elle l’aura inévitablement par les seuls progrès qu’amènera la paix : elle ne l’aura pas exclusivement sans l’Égypte ; mais les autres nations ne peuvent user, au préjudice de l’Angleterre, du passage laissé libre. Et d’ailleurs la puissance qui a des armées dans l’CU rient, qui a des flottes puissantes dans l’océan Indien , qui possède Aden , peut, quand elle le veut, interdire h tous les peuples de se servir du golfe Arabique ; et , dans l’état de l’Orient, l’on ne peut lui en interdire l’accès au moyen de l’Égypte. Personne au monde ne peut avoir l’assurance de réussir. L’Angleterre n’a donc qu’une éventualité bien incertaine à redouter en Égypte : elle ne peut, pour l’éviter , acoorder à la Russie le plus redoutable accroissement de puissance; elle le peut d’autant moins que si l’étendard moscovite planait sur Constantinople, si l’Asie Mineure était foulée par les soldats du czar, la possession de l’Égypte ne serait ni sûre ni longue pour l’Angleterre.

Le partage qu’on redoute ne peut donc se faire par un bon accord : ce qu’il reste de force aux Otttomans, le concours des alliés de la Porte et du pacha, l’intérêt des puissances allemandes, l’immensité de la part que voudrait se faire la Russie, l’inanité de celle qui resterait à l’Angleterre, ne permettent pas de penser qu’on s’entendra pour se distribuer les dépouilles du sultan et de Méhémet-Ali. La Grande- Bretagne n’est pas habituée à se laisser ainsi duper. Si, d’ailleurs, il y avait avantage pour elle à accéder aux propositions de la Russie , elle le ferait malgré les traités d’alliance qui l’uniraient à nous. Nous ne pouvons donc trouver dans une appréhension chimérique une raison suffisante pour rester attaché à un système politique plein d’illusion et de fausse sécurité. Nous devons rester unis avec notre voisine d’outre-Manche aussi étroitement qu’elle le trouvera bon; mais nous serions insensés si nous faisions de grands sacrifices h une entente qui ne sera jamais cordiale qu’en paroles ; si nous voulions fonder sur elle notre sécurité politique , et surtout notre sécurité commerciale. Nous ne pouvons, dans l’espérance de la trouver sincère , modifier profondément notre constitution économique, et confier aux hasards du commerce extérieur la plus grande part de la richesse de la France.

Dira-t-on que l’Angleterre aura de la sympathie pour nous, parce que nous avons communauté de principes constitutionnels? L’Angleterre n’a pas de principes , elle n’a que des intérêts ; son amour pour les institutions libérales n’est qu’hypocrisie : elle poursuit partout ses avantages , favorisant la liberté si elle

llQll ÉCONOMIE PRATIQUE DE LA FRANCE.

lui rapporte quelque chose , le despotisme s’il lui est lucratif, s’inquiétant fort peu au fond si les peuples sont libres et heureux. Nous irons plus loin , et nous dirons que rien n’est plus antipathique au génie anglais que l’esprit et les lois démocratiques de la France. Compter qu’une union sera amenée par la similitude de nos principes politiques est donc se bercer d’illusions.

La France peut-elle trouver d’autres alliances qui lui donneraient sécurité ? C’est ce qu’il faut chercher.

La meilleure et la plus sensée de toutes les alliances * serait celle qui nous unirait à l’Allemagne. Aucune de ses prétentions ne nous fait ombrage, et nous acquerrons une sécurité parfaite aussitôt que ses armées ne se dresseront plus sur nos frontières , à la voix de nos véritables antagonistes. L’Europe centrale unie défierait les efforts des puissances qui à l’orient et à l’occident aspirent à la suprématie ; elle paralyserait la Russie qui , par ses armées , prétend dominer le continent; elle ne laisserait pas de prise à l’Angleterre qui n’agit que par ses flottes.

Mais les gouvernements de l’Allemagne nous ont. en grande appréhension. Nos anciennes invasions sont toujours présentes à leur souvenir ; nos principes politiques leur semblent une menace continuelle contre leurs institutions monarchiques et féodales ; leurs spoliations mêmes , les empiétements combinés faits sur nos frontières naturelles par tous les États qui nous environnent, leur donnent la persuasion que nous n’aspirons qu’à reprendre ce qui nous manque, et les font nos ennemis. La France de longtemps encore

sera dans l’impossibilité de faire cesser les préventions qui sont dues aux souvenirs de la république et de l’empire ; les États allemands auront une tendance à rechercher des alliances contre elle; l’Autriche n’a point ou presque point d’intérêts maritimes, elle n’est en aucune façon jalousée par l’Angleterre ; elle peut servir puissamment cette dernière ; elle doit donc en attendre aide et concours, sans avoir à redouter aucun des dangers qu’elle aperçoit du côté de la France. La Prusse craint peu les envahissements de la Russie, qui tend à se déverser vers l’Orient ; elle a été notablement agrandie par cette dernière puissance, elle est unie à elle par les plus intimes liens de famille, elle peut s’associer aux destinées de l’empire russe. Si quelques faits politiques l’en séparaient, elle se tournerait vers l’Angleterre, dont aucun intérêt de navigation ne la sépare encore, plutôt que vers la France qu’elle a trop lésée pour pouvoir l’aimer. A la vérité , elle paraît entrer dans des voies libérales; mais les libertés accordées au peuple prussien sont données d’une main tellement avare, qu’on peut considérer les concessions faites comme arrachées plutôt que volontairement octroyées. Un roi constitutionnel en Prusse serait peut-être plus notre ennemi qu’un monarque absolu ; il peut craindre de voir le développement du gouvernement représentatif s’accélérer malgré lui ; il redoutera plus peutêtre l'influence de la France après l’institution de la Diète réunie , qu’alors qu’il se croyait assez puissant pour résister aux vœux des peuples.

Il est donc démontré que, quant à présent, la France ne peut trouver en Allemagne ces sentiments

de sympathie , et surtout ces nécessités profondément senties qui font converger les peuples les uns vers les autres, et les unissent dans une alliance offensive et défensive.

Une grande puissance reste dont l’alliance établirait pour la France une situation sûre et digne : c’est l’empire des czars.

Placées aux deux extrémités du continent , la France et la Russie unies tiendraient en échec toutes les armées de l’Europe, elles les mettraient dans l’impossibilité de répondre à l’appel de l’Angleterre ; en unissant leurs flottes, elles changeraient bien les conditions d’une lutte maritime. Plusieurs objections graves sont faites à cette alliance : les prétentions de la Russie sont incompatibles avec les intérêts de la France ; une alliance russe annulerait la France aussi bien qu’une alliance anglaise; enfin le czar n’a pas besoin du concours des Français pour accomplir ses desseins , et des antipathies personnelles l’éloignent de notre gouvernement.

La première objection ne nous paraît pas péremptoire. Certes , il y aurait une profonde altération produite dans l’équilibre européen lejouroùConstantinople deviendrait la troisième , et bientôt la première capitale des empereurs moscovites ; l’esprit s’accoutume difficilement à voir les clefs des Dardanelles dans les mains du gouvernement qui siège à Saint-Pétersbourg. Cependant , en vérité , le danger de voir la Russie fermer la mer Noire et se réserver la faculté de déboucher dans la Méditerranée n’est pas le même pour la France que pour l’Angleterre : en cas de guerre ,

notre grand moyen d’action ne peut être de détruire le commerce d’Odessa ni de brûler les chantiers de Sébastopol ; notre prétention ne peut être de dominer la Méditerranée , et l’arrivée des escadres russes ne peut contrarier nos desseins. En effet , dans le cas où la Russie s’unirait à nous contre l’Angleterre, la possession par elle du Bosphore et des Dardanelles serait d’un grand avantage pour la lutte commune; dans le cas où elle serait unie à l’Angleterre , la possession des détroits n’augmenterait guère la gravité de nos périls. Nous le répétons , l’équilibre des puissances serait profondément altéré , mais la France pourrait obtenir des compensations bien suffisantes, elle dont le contour est partout entamé , elle qui ne possède rien dans le bassin oriental de la Méditerranée : elle peut s’entendre avec la Russie ; l’Angleterre ne le peut pas.

La deuxième objection qu’on présente contre l’alliance russe , c’est qu’elle absorberait et annulerait la France par sa prédominance territoriale , comme l’alliance anglaise l’annulerait par sa prédominance maritime. La puissance qui est tout à fait inabordable sur ses flancs , impénétrable au cœur , qui a des aimées immenses comptées parmi les plus braves et les plus solides , qui a des ressources financières qu’on ne soupçonnait pas jusqu’aujourd’hui, qui joint à tous ces avantages l’unité, la décision du pouvoir absolu, l’habileté, la patience, l’invariabilité d’une politique traditionnelle , profonde , bien arrêtée , eu corrélation absolue avec les besoins et les sentiments de scs peuples, est appelée à une haute destinée.

Mais penser qu’elle est en voie de réaliser la monarchie universelle, de dominer la France elle-même, nous ne pouvons l’admettre. Pour conquérir notre sol , il faut d’abord qu’elle ait foulé et asservi l’Allemagne ; c’est là une entreprise bien difficile, bien inadmissible : si elle s’accomplissait , la Russie , déjà vulnérable par la Pologne, deviendrait facilement attaquable ; nous ne pensons donc pas qu’elle puisse ni veuille, comme l’Angleterre, nous ôter toute influence continentale, et nous enlever toute participation aux grandes affaires du monde.

Les deux dernières objections restent : le czar ne paraît pas faire entrer le concours de la France dans ses plans, ne voulant pas emporter de haute lutte les possessions auxquelles il aspire ; il conserve à ses antipathies personnelles toute leur énergie. Mais il est bien difficile de prévoir un moment où la Russie puisse espérer accomplir ses projets, malgré ou même sans la France, et les antipathies ne peuvent durer toujours. Nous devons donc attendre.

Ainsi l’alliance anglaise n’a pas de but , pas de profits, pas de franchise , pas de sûreté; elle n’est pas une alliance.

L’alliance allemande est rendue impossible par des souvenirs, des préjugés, des principes gouvernementaux, des questions territoriales de tous côtés engagées, et surtout par l’influence de l’Angleterre d’un côté, de la Russie de l’autre , représentant toutes deux la France comme animée toujours par l’esprit révolutionnaire et des pensées de conquête, offrant d’ailleurs toutes deux un appui moins redouté que le nôtre.

L’alliance russe est éloignée, d’une part, par des sentiments personnels et l’ajournement de toute action brusque et décisive ; de l’autre, par le refus de donner notre accession à une politique que nous avons longtemps repoussée , quand les circonstances étaient autres.

La France reste donc isolée des grandes puissances. Cette situation est-elle désespérée? Elle est grave , mais elle n’a rien d’effrayant, si la France comprend les nécessités qui pèsent sur elle , si elle sait user des moyens de salut et de prospérité qui lui restent.

D’abord on peut dire que les sympathies des peuples seraient pour elle si les rois conjuraient sa perte : L’Allemagne, la Pologne, l’Italie, savent que leurs fers seraient pour longtemps rivés si la France était asservie. L’Allemagne aime mieux l’absolutisme sans la France que la liberté par la France ; elle se soulèverait si nous nous approchions du Rhin. Mais le jour où les rois coalisés s’apprêteraient à envahir la patrie des idées libérales , les répugnances des peuples commenceraient, et dans la lutte les révolutions éclateraient et prendraient un essor que nul ne saurait mesurer.

Parmi les puissances limitrophes , il en est qui sentiraient qu’elles doivent unir étroitement leur destinée à la nôtre. La Belgique nous doit son indépendance et la perdrait peut-être si nous perdions notre titre de grande nation ; elle nous doit en grande partie ce qui lui reste de sa prospérité commerciale; naus faisons pour elle ce qu’on n’a jamais fait pour aucune nation : pour elle nous réduisons à moitié les droits qui pèsent

sur les toiles, les fils, les fontes, les houilles, les ardoises de l’étranger, c’est-à-dire que nous lui permettons de hausser le prix de ses denrées de toute la différence du droit , et nous ne demandons aucun privilège exclusif pour les marchandises françaises, La Suisse a été de tous temps notre alliée ; sa liberté est intimement liée à la nôtre : elle ne peut oublier que son existence môme dépend de notre fortune. Les traités garantissent la neutralité de la Belgique et do la Suisse ; mais il est quelque chose qui nous rassure plus que les traités : c’est l’intérêt fondamental de ces nations qui les empêche d’entrer dans une ligue contre la France.

Nous trouverons là des points d’appui 5 mais c’est surtout vers les contrées méditerranéennes que nous devons porter nos regards et nos efforts: là nous avons une terre égale au tiers de la Franco à cultiver, un débouché énorme à ouvrir à nos produits, un commerce immense à assurer à notre marine ; 250 lieues de côtes à pourvoir de retraites inexpugnables, de positions offensives. Tunis, l’ancienne Carthage, l’antique dominatrice de la Méditerranée, paraît nous être dévouée; la Grèce résiste à toutes les obsessions, aux menaces même de l’Angleterre , qui voit partout un vaisseau avec jalousie ; elle semble vouloir apporter à la France l’appui de ses côtes, de ses îles, de ses matelots. L’Égypte n’est pas perdue ; une grande pensée et une grande situation lui restent. Enfin le sultan pourra se rappeler un jour que la France est la plus ancienne et la plus sûre amie de la puissance ottomane.

Outre ces éléments de puissance , il en est d’autres qu’il serait possible de régénérer. La même famille , par ses diverses branches , règne en France , à Naples et en Espagne; l’Italie méridionale nous a donné une de ses filles , et malgré une politique jalouse, tracassière, audacieuse à tout entreprendre, l’Espagne, qui, sous l’influence de l’Angleterre, avait chassé une reine régente du sang des Bourbons , donne de nouveau une de ses princesses à l’un de nos princes. Il y aurait là un grand fait (l’opposition haineuse de l’Angleterre l’atteste) , si l’on savait en profiter , si l’on ne désertait pas la lutte, après avoir obtenu la victoire. Ainsi, sur une mer, où s’agiteront longtemps encore les grands intérêts du monde, la France possède Toulon ctPort- Yendre, et comme station avancée, la Corse ; en face, elle occupe Oran, Alger etBone. Le sang de nos princes et les intérêts des peuples nous unissent avec le royaume de Naples qui étend ses rivages sur la Méditerranée et sur l’Adriatique, qui possède la Sicile, cette île puissante qui permet de tromper la surveillance de Malte et se rapproche de l’Algérie ; en face est l’Espagne avec ses ports et ses arsenaux , avec Algésiras , qui peut annuler Gibraltar , Ceuta et Cadix qui surveillent mieux le détroit que la forteresse devenue anglaise; au centre de cette mer, que doit traverser l’Angleterre pour atteindre rapidement son empire des Indes, et, où s’établissent nos plus grands intérêts, sont les îles Baléares, dans lesquelles s’élève Mahon qui n’a rien à envier à Malte.

Qu’on dise si les trois royaumes, gouvernés par des princes issus du même sang , dont les peuples sont

de même race , de même religion , qui ont des langues sœurs et des intérêts identiques , ne pourraient ramener les beaux temps de leur glorieuse histoire en s’unissant d’une manière intime. LaGrèce et la Turquie, Tunis et l’Égypte ont des intérêts qui les rapprochent de l’union des peuples latins et catholiques, et elle aurait quelque droit de compter sur l’influence éclairée et philosophique d’un souverain-pontife libéral, et sur l’alliance du Piémont, à qui nous n’avons rien à prendre, car si cet État était notre allié, Nice et la Savoie ne vaudraient plus la peine d’être occupées. La Suisse, la Belgique, plusieurs contrées de l’ Allemagne fortifieraient encore ce grand faisceau d’intérêts identiques et merveilleusement assemblés.

Au delà de l’Atlantique, se trouveront aussi des contrées qui doivent être appelées à concourir à la lutte entreprise pour l’indépendance du monde. Nous ne parlerons pas de nos colonies et des nouvelles possessions que nous venons d’acquérir : Taïti , les Marquises, Mayotte; leur importance n’est pas grande. Nous ne parlerons pas non plus des colonies espagnoles , quoiqu’elles aient encore beaucoup de valeur. Mais il est de vastes régions avec lesquelles nous pouvons nous associer : nous citerons le Brésil , avec lequel nous avons contracté alliance, et qui peut tant améliorer la situation de la Guyane, les États-Unis qui nous doivent leur indépendance , et qui s’élèvent pour servir de contre-poids à la puissance navale de l’Angleterre. Cette puissance démocratique recherchera toujours le concours de la France dans ses luttes avec la Grande-Bretagne ; mais il faut la suivre et non la

précéder : les Américains du Nord sont de race anglaise, peu susceptibles de reconnaissance, de dévouement , d’élan chevaleresque ; l’avantage présent est leur loi ; il ne faut pas s’aventurer dans des collisions sur la foi de leur assistance ; il faut attendre qu’ils soient engagés.

Ainsi la France , cette noble protectrice des idées civilisatrices et des droits, trouvera dans le monde des puissances qui ont un intérêt pressant de se grouper autour d’elle. Pour les unir, et leur donner toute leur puissance d’action et de résistance; elle doit s’imposer deux conditions : elle doit être juste , elle doit être forte.

La justice d’abord doit être la loi de la France : il faut qu’elle soit respectueuse des convictions et des nationalités voisines; elle ne doit pas tenter d’achever, par la force, l’assimilation des fractions détachées de la famille française : les violences ne donnent pas de puissance réelle, elles coûtent beaucoup et rapportent peu.

La France , sous le rapport des exploits militaires , a tant de choses glorieuses à se reprocher , qu’elle doit prendre un soin assidu de prouver qu’elle n’est plusoccupée de projets d’aggrandissement. Déjà les fortifications de Paris ont montré que l’éternelle question du Rhin ne fait plus la base de la politique : au lieu de rendre ses limites inpénétrables , elle a mis le cœur du royaume à l’abri de l’insulte ; elle doit persévérer dans cette voie; au lieu de nourrir. l’espérance de re- , prendre de vive force ce qui lui a été ôté, elle doit rechercher l’alliance des peuples qu’on a voulu

lllh ÉCONOMIE l'EATIQUK DE LA FRANCE.

rendre ses ennemis en les enrichissant de ses dépouilles : c’est plus facile, plus sûr, d’une meilleure politique. Si le Piémont, la Suisse, le grand-duché de Bade , la Prusse, la Belgique étaient nos alliés, il importerait peu que Nice, la Savoie, Genève, les bords du Rhin et l’Escaut ne fussent pas gouvernés par les lois françaises ; l’essentiel est qu’il3 soient unis par des intérêts puissants et la nécessité d’une défense commune. Montrons de plus en plus que nous sommes peu disposés à inquiéter nos voisins continentaux, et pour cela déversons notre activité vers les rives de la Méditerranée, cette mer dans laquelle doivent arriver , par un courant régulier , tous les produits du globe, cette mer que nous ne voulons pas rendre un lac français, mais que nous avons faite européenne, et dans laquelle la France peut établir le centre de son influence et de son empire.

Mais ce n’est pas assez d’être juste pour obtenir des alliés , il faut être fort ; on ne s’associe qu’à ceux qui peuvent donner profit et sécurité.

Le moyen le plus certain d’être puissant, c’est d’être riche.

Pour être riche il faut produire, et ne pas dissiper follement ce qu’on a créé; la production et le bon emploi des richesses , voilà la source de la puissance.

La France n’assurera sa production que si elle met ses industries manufacturières, commerciales et agricoles, à l’abri de la concurrence victorieuse des étrangers, que si, par upe application assidue, elle favorise tous les progrès des arts utiles.

Après avoir créé les éléments de la puissance,

SÉCURITÉ DU TRAVAIL EN FRANCE. l\ 75

il faut les conserver , et les bien employer. Le temps des prodigalités et du faste est passé; la France a un besoin urgent d’une administration sévère , vigilante, s’occupant d’une manière austère de la tâche qui lui est confiée, fécondant avec un zèle soutenu et éclairé les sources de la fortune nationale, ménageant jusqu’à la parcimonie les deniers publics, oubliant toutes les créations qui n’ont pour but que la satisfaction de la vanité, s’occupant de toutes celles qui ont une utilité pratique et réelle. La Prusse n’a dû son élévation qu’à son administration rigoureuse et sage , la France n’évitera la sujétion que par la rude application de l’économie entendue avec intelligence. Malheureusement, sous ce rapport, notre administration est tombée au dernier degré de déconsidération. Il n’y a pas de nation en Europe, en état normal, qui soit plus mal administrée ; nulle part on ne voit une machine si bien organisée produisant si peu. 11 n’entre pas dans notre plan d’énumérer les vices do chacun des grands services publics; nous nous contenterons de dire, en un seul mot, parce que cela est senti par tout le monde, que le pouvoir emploie toutes les forces du pays à un objet unique, la conservation du pouvoir; il ne reste pas une pensée pour l’administration de la chose publique. Cette situation est-elle une conséquence nécessaire de nos institutions? Le ministère ne saurait-il obtenir l’appui des influences , au moyen desquelles il gouverne , sans leur sacrifier tous les intérêts des gouvernés? Nous ne saurions l’admettre ; il aurait un pouvoir plus réel en satisfaisant la masse des citoyens. Le degré d’impuissance où un

pareil système a conduit le gouvernement nous fait penser qu’un système contraire, qui prendrait pour base l’étude des intérêts généraux et leur énergique satisfaction, lui donnerait force et durée. Espérons que nous sommes au moment de voir finir ce marasme social , et qu’enfin on va s’occuper d’administration.

La première chose à opérer, pour amener l’économie dans la gestion des affaires publiques, c’est la réforme du personnel administratif dont le travail n’est pas en rapport avec la nécessité des affaires. Là où il y avait un employé, on en a mis cinq; on propose d’en réduire le nombre et d’augmenter les appointements. A voir comment les choses se pratiquent , nous craignons que les émoluments ne soient augmentés, et que bientôt après les emplois ne soient rétablis.

Les pertes en traitement sont grandes, plus grandes sont les pertes causées par le gaspillage et le mauvais travail. Si l’État achète des matières, elles se perdent, se détériorent , se détournent. Si l’État construit des routes, des canaux , des chemins de fer , ses agents habiles , savants, font des dépenses exagérées par défaut d’étude, de prévoyance, de soin, de surveillance ; ils songent à l’objet à construire, jamais à l’usage auquel il doit servir, moins encore au moyen de l’avoir à bon marché. Il faut avoir vu les comptes , étudié les demandes de crédit ordinaires et extraordinaires, supplémentaires et complémentaires pour savoir comment s’écoulent les ressources du pays ; on gémit de voir de tels résultats obtenus à si grands frais. Quand l’État exploite, c’est bien pis, il semble que la chose

à laquelle il doit le moins songer, c’est l’avantage général; on administre pour administrer, aucunement pour donner un profit au pays au nom duquel on administre. Ce ne sont pas là des lieux communs, c’est l’expression sincère d’une opinion née de l’étude consciencieuse des faits. C’est par une telle gestion qu’on arrive à élever le budget à un chiffre énorme, en laissant en souffrance les grands intérêts de la France. L’économie , la rigoureuse économie , le travail assidu des fonctionnaires, l’emploi bien calculé, longuement et attentivement étudié des ressources nationales , voilà le moyen de salut de la France.

Quand les dépenses de l’État se feront avec une constante sévérité, avec une intelligente et laborieuse application , nous ne verrons plus les budgets en déficit; les ressources de l’amortissement ne seront plus engagées pour de longues années, les dettes immédiatement exigibles , représentées par les bons royaux , les placements à la Caisse d’épargne, etc. , ne se compteront plus par centaines de millions. Un état comme la France, contre lequel se sont formées et se formeront, sans doute, des coalitions , ne peut éviter d’immenses catastrophes qu’à la condition que ses finances soient dans l’ordre le plus parfait et dans la plus grande prospérité. Il faut que toujours il pose comme une règle invariable que les recettes dépassent les dépenses ; il faut que ses dettes soient rachetées incessamment et dans une large mesure ; il faut qu’un fonds d’amortissement considérable soit maintenu au budget , afin qu’aux jours néfastes , ce fonds formant comme un emprunt instantané, couvre facilement les diminutions

de produits causées par le malheur des circonstances. Il faut que les sommes consacrées aux travaux publics puissent se transporter facilement aux emplois qu’exigent la défense nationale; il faut, qu’au lieu d’avoir un découvert qui approche un milliard, le trésor soit pour ainsi dire préteur, comme il l’est dans de grands États que dirigent une pensée prévoyante. Il faut, de plus, que dans les temps do paix , on remplisse les magasins du département de la guerre, comme ceux du département de la marine; qu’on construise des vaisseaux, qu’on prépare les armements, qu’on crée activement les moyens d’attaque et de défense. Enfin , on doit adopter pour l’armée et la flotte une organisation qui permette l’économie sans diminuer la force : un système de réserve formée de soldats qui ont vécu dans les rangs peut donner à la puissance militaire de la France une plus grande étendue, sans accroissement de dépenses; un système commercial bien combiné peut ajouter à sa force navale, sans surcharger encore le budget, en façonnant au. rude métier de marin une multitude d’hommes, qui viendront soutenir le pavillon national, quand il sera insulté.

Nous avons dit qu’il ne fallait pas sacrifier , au nom de la liberté commerciale , les travaux qui font vivre l’État et la marine elle-inêmé ; mais elle peut lui imprimer un mouvement actif sans la compromettre par l’abandon de son régime protecteur. Si elle ne peut lutter avec beaucoup de puissances maritimes, pour le bon marché des transports, elle se réserve le cabotage, la pèche, le commerce avec scs colonies; elle protège

sa navigation par des droits différentiels. Si elle a abandonné la faculté d’accorder une faveur à ses navires dans le commerce qu’elle fait avec l’Angleterre , les États-Unis , la Hollande , la Sardaigne , etc. , sans dénoncer ses traités, elle peut, nous l’avons dit , faire passer la plus grande partie de son commerce dans le domaine de la navigation de monopole : les importations et les exportations de l’Algérie produiront un jour la plus grande masse de ses transports.

Pour le reste , la France protégerait sa navigation , comme aujourd’hui , par les moyens les plus efficaces ; car elle ne doit pas oublier qu’elle a l’obligation de lui donner beaucoup : il faut que la marine française reste l’espoir et le point de ralliement de toutes les marines de l’univers, qui un jour connaîtront la nécessité de secouer l’oppression. L’Amérique, la Hollande, la Russie, la Grèce, l’Égypte, la Suède, le Danemark, et peut-être le Zollverein et l’Espagne, rechercheront un modèle, un lien commun, un point d’appui ; c’est la France qui les leur offrira : par ces moyens réunis, la France acquerra la force qui donne sécurité au travail.

Mais, nous l’avons déjà remarqué , les nations n’ont pas seulement à craindre les spoliations violentes, dont elles peuvent être l’objet quand les marchandises qu’elles vendent et achètent doivent parcourir les mers sur lesquelles un ennemi exerce une puissance irrésistible ; sous le régime de la liberté, elles sont encore menacées par les combinaisons industrielles et les spéculations de leurs rivaux : en supposant que, dans l’état normal, leur production soit capable de soutenir la

concurrence avec la production étrangère, elle peut être ruinée par les crises qui sont la suite des opérations hasardées, par les ventes au rabais qu’effectuent périodiquement et par système les immenses établissements manufacturiers. Ces dangers sont grands pour une nation qui se trouve en contact , pour ainsi dire immédiat , avec un peuple qui travaille sur une vaste échelle, qui approvisionne le monde entier, et qui se trouve forcé de donner sans cesse une plus grande activité à ses fabriques. La France se trouve face à face avec l’Angleterre , dont le commerce colossal et entreprenant se répand sur toutes les parties de la terre, dont la fabrication, pour ainsi dire sans limite, devance tous les besoins, et subit conséquemment un énorme encombrement aussitôt que la demande des consommateurs se ralentit par une cause quelconque. Coûte que coûte, il faut alors qu’elle vide ses magasins et qu’elle recommence à produire à nouveaux frais, car la partie la plus nombreuse de sa population , qui vit au jour le jour, attend son salaire ; elle a plus de profit à vendre ses produits, même avec quelque perte, qu’à suspendre sa fabrication, qu’à laisser ses ateliers fermés, car les calculs les plus sévères ne portent pas à moins de 10 p. 0/0, palan, les frais d’entretien et la détérioration des métiers inactifs; enfin elle a un motif plus déterminant encore pour vendre en abaissant ses prix : au moyen d’un rabais excessif, elle fait accepter par les peuples qu’elle n’approvisionne pas habituellement les quantités de produits qui excèdent les besoins, et débarrasse ainsi ses marchés ordinaires.

Les grands producteurs trouvent donc dans ce système des avafitages notables : ils ne font porter l’avilissement des prix que sur des quantités qui parfois sont relativement très-faibles ; ils rehaussent les prix sur les marchés qui leur appartiennent en propre; ils recommencent leurs travaux qui sont la condition de vie pour les peuples essentiellement manufacturiers; ils évitent des pertes d’intérêt et des frais généraux faits sans rien produire; enfin il faut quelquefois ajouter à ces avantages celui d’écraser des rivaux , qui ne peuvent soutenir les désastres amenés par une immense perturbation commerciale.

Nous ne reprendrons pas ici les raisonnements dans lesquels nous sommes entrés à ce sujet dans le chapitre correspondant de la premièré partie de cet ouvrage ; nous choisirons seulement quelques exemples pour faire comprendre la possibilité de ces soudaines invasions des produits étrangers , et nous les demanderons aux industries qui, dans les temps modernes, se sont placées au rang des plus importantes.

La production du fer en Angleterre est quadruple de la nôtre , bien que la population de la Grande-Bretagne soit de 1/5 moins nombreuse que celle de la France. Évidemment dans les moments de stagnation des affaires, les produits anglais peuvent déborder sur notre marché de manière à y causer un excessif avilissement des prix.

La filature du coton est relativementplus considérable encore chez nos voisins ; elle est presque sextuple de la nôtre. Elle fait tourner 17,500,000 broches, nous n’en avons que 3,500,000 en activité ; elle consomme

/j89 ECONOMIE PRATIQUE DE LA FRANCE.

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