LA DISTBIBUTION DES RICHESSES
metlront jamais de porter aux malades et aux infirmes les vrais secours que réclame leur position. Deux et trois francs par jour dans les maladies graves ne sauraient suffire^ et cependant c'est là tout ce que peuvent faire ces sociétés, et encore, la plupart ne peuvent-elles atteindre à ce chiffre. Il y a d'ailleurs une inégalité de chances dans les conditions d'admission et de participation, qui empêchera peutêtre la plupart des ouvriers d'y concourir : les règlements ne font aucune différence entre les sociétaires, pour la santé, pour la nature de leur profession, pour rage de l'individu; de sorte que l'homme sain et rohuste et l'homme maladif ou débile, le jenuje et le vieux, l'artisan dont la profession n'offre aucun danger, et celui dont l'état est délétère payent une égale quote-part (i). La vie forcément nomade des ouvriers est une autre cause de défaveur pour ces sociétés. Ciomme ils n'ont aucune garantie de trouver longtemps du travail dans leur localité, il y a sans cesse un déplacement qui nuit essentiellement à l'affermissement et à la prospérité de ces associations. Pour que cette mobilité voyageuse n'eût point d'inconvénients, il faudrait que toutes les sociétés similaires d'une nation, de l'Europe même, fussent toutes solidaires les unes des autres, et en active cor'* respondance.
(1) Nous sommes loin de condamner l'^tte égalité dans là cotisation, car eUe nous semble émaner de l'esprit de fraternité et decharilé ()ui devrait animer la multitude ; mais c'est précisément pour cela que noms doutons (fuTclle convienne à la portion corrompue des populations manufacturières.
ËùuùÂwm BT mrriTÀLiTÉ db skcoobs. 18t
Les colonies agricoles sont une autre expression du besoin de prévoyance pour les populations. Elles annoncent également^ de la part des classes propriétaires et des hommes généreux^ le sentiment de la nécessité d'établir une solidarité plus intime entre les diverses classes de la société^ d*augmenter la pro* duction par la réunion des travailleurs , de réaliser réconomie des produits par une meilleure entente de,la consommation, et par un partage plus équitable des bénéGces. Cet expédient , il est vrai , n'est pas nouveau : il y a longtemps que la Prusse, le Danemarck» laRussie et l'Espagne ontrecours à ce moyen. Mais il y a cette différence entre ces anciens exem«pies et celui des Pays-Bas, que les colonies de Wortel ont été établies bien moins pour défricher le sol inculte, et attirer des habitants dans ce royaume, afin d'en augmenter la valeur territoriale, comme l'avaient fait les gouvernements russe et prussien^ que pour combattre la misère , faire face à Taug*mentation de la population, détruire le paupérisme, rappeler les forçats et les vagabonds à la moralité et au bien-être, et assurer ainsi la tranquillité du pays.
11 n'entre pas dans notre plan d'examiner l'efficacité des colonies à cet égard ; nous voulons seulement faire voir que l'esprit d'association et de soli«darité a présidé en général à la formation et à la cou* duitedeccsétablissementsenHoUandeeten Belgique. Sans doute, dans les colonies libres, chaque famille reste isolée en ce qui touche ses principaux intérêts;
182 LA DISTfttBUTIÔll DKS RICHBSSKS.
mais il ù^en est pas moins vrai que toute Tadministration repose sur les moyens que suggère l'association. Ainsi tous les ouvriers subissent un noviciat pendant lequel ils travaillent e/i commun, et reçoivent un salaire ^fixe; ils procèdent régulièrement et par groupes au travail, soiis la direction de chefs industriels. A la fin de leur journée, ils reçoivent une carte spécifiant leur salaire : avec cette carte, ils vont se procurer, dans un magasin public, à prix fixe, et au plus bas prix possible, les choses nécessaires à leur subsistance. De grandes fermes dirigées par des chefs d'exploitation agricole sont attachées aux établissements coloniaux : quarante ou cinquante colons y sont attachés comme ouvriers, et travaillent aussi en commun.
Longtemps, les produits territoriaux de ces fermes ont non seulement couvert la somme des frais de eulture, mais donné un intérêt aux capitaux, et à chaque colon un salaire dont le montant surpassait ses dépenses. L^excédant, dans ses deux tiers, lui appartient, et, par conséquent, il se trouve stimulé à redoubler d'activité pour augmenter des produits dont le surplus a ugmentera aussi son avoir. * Sans doute, tout cela, vu en détail, révèle à peine en quoi ces établissements diffèrent de l'isolement et de l'insolidarité de nos villages ordinaires; et néanmoins, en considérant l'ensemble, on voit que c'est en recourant aux procédés économiques de Tas* sociation que la société de bienfaisance des Pays-Bas a pu se charger d'entretenir, pour une somme moin-
SOLIDAftITÉ ET MOTCAUTB DE SBGOimS. 183
dre que le prix officiel, les orphelins, les vétérans, les enfants trouvés et les mendiants que le gouvernement entretenait dans les dépôts de mendicité.
Nous pourrions citer bien d'autres faits tout récents, si ceux-là, et la statistique des sociétés industrielles et de mutualité de la grande industrie consi-gnée au commencement de notre écrit, ne suffisaient pour prouver qu'il y a une tendance manifeste dans les masses et dans les rangâ des hommes qui dirigent la société à se couvrir mutuellement contre les chances de Tadversitéy du hasard malheureux.
Or, cette prévoyance et ce bon calcul de Tintérét individuel ne seront pas perdus ni stériles pour Tavenir, ils ne se borneront pas uniquement à assurer irrégulièrement et partiellement les intérêts. On généralisera et l'on perfectionnera cette solidarité ; on la rendra plus intime et plus eflicace à mesure que les masses s'éclaireront et verront mieux ce que c'est que l'isolement , et combien les hommes pourraient être heureux , non seulement s'ils voulaient se sacrifier l'un à l'autre, sans autre égard que le contentement de faire du bien et de mériter aux yeux de Dieu , mais s'il$ entendaient mieux que leur propre intérêt est dans la soUdarité, danè la combinaison de leur industrie et de leur travail, non moins que dans celle de leurs capitaux et de leurs terres.
Quand une idée et un sentiment sont vulgarisés à ce point dans toutes les classes, nécessairement ils ont l'avenir , et ils passent dans la réalité, dans les institutions et les moeurs.
LA SOMDABm TVTDRB DBS OUYftniS. *— LE lUftY, L^ILBCTION ET LES CONCOVIS*
Base de Tassociation des ouvriei'S. — Gomment nallra et se développera VMsociation mulueUe général, — Nouvelle institution de prud^hommes. — ^Rapports el correspondance des corporations nouvelles. — Publicité régulière des faits et gestes du personnel Industriel.— L^esprit de corps bien entendu.— «Considérations historiques sur la réglementation du travail. — ^Inductions pour Tavenir.— Comment se témoignera le patronage nouveau des supérieurs envers les inférieurs. — Nécessité d^un élément organique nouveau dans l'économie sociale. — D'une charte des ateliers. — Introduction possible de VéleeHon et du jwry dans les relations économiques. — Faits el tendances qui peuvent corroborer cette supposition. ^ Une oi|ganisation systématique, intime et roide est-elle probable?
Les sociétés de secours mutuels qui se sont formées depuis trente ans doivent être considérées comme Tébauche encore fort imparfaite de la solidarité qui se formera plus tard entre les ouvriers d*une même profession, de branches similaires ou analogues^ d'industries agricoles^ manufacturières et commerciales.
On est réellement sur la bonne voie : assurer à Touvrier qu'il ne manquera pas de travail , en lui facilitantla connaissance des lieux où Ton demande^ et son transport dans ce lieu, lui garantir le soulagement et le secours en cas de maladie ou d'acci*
SOLIDABITB PVTIJMB DBS OCTBIBBS. — JlflT) BTC« 185
dents qui le rendent, invalide, lui préparer, au moyen d'une faible retenue, une retraite pour ses yieux jours ; voilà trois points qu'il est de Tintërèt visible et prochain de tous d'acclamer, de constituer, d'écrire en grosses lettres au haut de leurs statuts ; et ils n'y manqueront pas.
Cette association commencera par se généraliser dans chaque localité, sans en dépasser le rayon; puis la solidarité se nouera entre les localités voisines, puis entre tous les ateliers de la province, de la nation, et enfln, dépassant les frontières, elle s*étendra sur toute l'Europe , de nation à nation, comme la nouvelle et la seule véritable franc--^ maçonnerie du travail : ainsi se réaliseront la hié* rarchie. Tordre et la solidarité si péniblement cherchés par la science sociale. Pour être efficace, cette association doit être intime entre les travaux similaires. Elle remplace les corps d*arts et métiers; mais elle ne doit pas s'arrêter a la seule spécialité; elle doit entretenir un lien, moins intime, sans doute, avec toutes les autres spécialités, mais assez serré cependant pour former une sorte d'assurance mu-» fuelle générale, extraordinaire, comme en cas de force majeure , d'un grand événement politique ou physique, qui enveloppe dans ses désastres une branche entière de travail.
Une nouvelle et plus parfaite institution de pru^ (T hommes se constituera infailliblement, et tous les différends auront peut-être pour arbitres le jugement des pairs j la sanction toute morale de l'opinion
186 U DISTBIBUTION DBS BICBBSSBS.
des corps de la localité. Chaque travailleur qui voudra porter ailleurs don industrie pourra se fortifier d'une attestatioui d'un diplôme, d'un certificat d'aptitude et de faits honorables ou distinctifs.
Et alors l'on verra peut-être tous les bureaux de chaque spécialité de travail correspondre avec les autres bureaux de la même nation; il y aura un bureau central sous la surveillance et Tauspice du gouvernement, par exemple, en France et en Angleterre pour la correspondance internationale. Par cette correspondance, chacun saura où sont les besoins et les offres en marchandises et en travailleurs : la cote des prix, la mercuriale de tous les points sera publiée et sera expédiée aux divers centres, etc.
Ainsi sera pourvu aux nouvelles exigences d^une sphère commerciale et industrielle infiniment agrandie.
Les bureaux de placement et dannonces sont de nos jours l'indice de la nécessité de cette correspondance des divers états et des divers établissements.
Les prud'hommes , les caissiers, les administrateurs, les syndics^ etc., des spécialités, seront choisis par élection : ils administreront sous la direction et le contrôle d'un pouvoir devenu franchement national et progressif.
Peut-être sera-t-il imaginé d^affecter dans la pari d^impots publics demandés à chaque profession une fraction aux secours et au dégrèvement en cas
80UÙAMT6 nmt ms outiikm.*— mr^ btc. 187
de déSftMres ou de chômages, à peu pi^ës comme oh fait déjà pour Tagricullure.
Alors on finira par constituer un journal ^ une publicité spéciale pour chaque spécialité industrielle dans chaque pays, et même dans les diverses nations actuelles.
Ce journal indiquera les endroits où l'on demande des ouvriers, où des ouvriers demandent du travail ,' les perfectionnements de l'industrie spéciale, etc. : iTy aura une solidarité entre eux, une bourse, une caisse de retraite pour la vieillesse, pour les ouvriers devenus invalides par suite d'accidents, pour les veuves et les orphelins des corps spéciaux.
Par ce moyen les placements seront sûrs , Toffire et la demande en équilibre; une certaine discipline sera en vigueur au profit de tous.
Que Ton imagine ainsi coordonnés, organisés, réglementés, les cordonniers, les chapeliers, les menuisiers, les tailleurs, tputes les professions de France, et celles de France en correspondance avec celles d*Allemagne , d'Espagne, non plus pour faire de la propagande plus ou moins radicale et hostile (car évidemment cette correspondance ne peut avoir lieu que sous les auspices et le contrôle direct d'un pouvoir social responsable), mais pour créer la richesse avec entente, et le bien-être de tous avec abondance et continuité !
En Prusse, dans les villes principales, un grand nombre de commerçants , parmi lesquels les fabri-cants de tabac, se réunissent en corporations: la
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corporation entière ne représente aux yeux du gouvernement qu'une seule raison oa unité sociale, ^ c'est pourquoi il Timpose comme un seul indiindu, et c'est à elle à répart ir, dans son sein, l'impôt sur chacun de ses membres , selon Tétendue variable et toujours appréciée des affaires libres de chacun d'eux. Ainsi il se fait là une perfection rare de répartition ; car le taux auquel est imposé chaque négociant dépend de toutes les circonstances qui peuvent influer annuellement sur sa fortune : aussi, chaque année, le droit payé individuellement varie-t-il d'une manière sûre, quoique insensible parfois. Semblable expédient a lieu aussi pour la répartition des impôts dans plusieurs pachaliks de l'empire turc.
Certes, un esprit de corps ^ ainsi entendu, n'a rien qui aille contre la liberté la plus exigeante; et sans doute des associations de ce genre sont les véritables éléments de l'ordre et de la stabilité des États. Il semble même que des conceptions analogues, agrandies et combinées, interviendront aussi dans le mécanisme futur.
On simplifierait singulièrement le mouvement et l'économie matérielle, si les spécialités cherchaient à s'organiser pour se suffire à' elles-mêmes, si, du moins , elles se faisaient collectivement solidaires , chacune dans tous ses membres, c'est à dire si elles se constituaient dans chaque localité en nom collectif ou raison sociale, unitaire, spéciale, tout en conservant à chacun la faculté et la liberté d'indus^trie. Ainsi il n'y aurait plus dans l'arène de la cou-
80UDAUTE niTUlB DES OCVEIBIS. — JimY> BTC. 189
currence que des spécialités collectÎTes en présence, pour les transactions de toute nature; et, par exemple , quand il s'effectuerait un emprunt particulier, il aurait lien dans la spécialité même, ou bien ce serait la spécialité qui ferait Temprunt à une autre ipëcialité. Les spécialités similaires de localités différentes dans une même nation se grouperaient par centres plus ou moins grands.
La dirision du travail est encore mal comprise ; il semble que Ton cherche Fart de multiplier et de compUqner les rouages du mécanisme industriel et commercial, pour avoir motif et occasion de multiplier les charges et les fonctions , afin de donner à un plus grand nombre de générations nouvelles venues des moyens d'existence , sans pour cela agrandir le rayon d'action et l'intensité de production et de puis« sanoe totale de la société.
Or la véritable division du travail consisterait non seulement à fragmenter les états, les professions et les fonctions quelconques par spécialités, qui se reliassent et s'associassent, sur toute l'étendue de la nation, en se groupant et sous--groupant, quant à la aolîdarité et à la mutualité, comme les diverses par-ties qui composent le cadre d'une armée, d'un ré* giment, d'un bataillon, d une compagnie, etc.; non seulement à établir une mutualité dans le malheur et pour les nécessités de la vieillesse, mais à établir dans chaque spécialité tontes les institutions qui répondent aux besoins de sa production, de son travail et de sa prospérité. Ainsi elle devrait avoir
190 LA DlSTEIEUTlOlf DBS BIGHBSSBS.
non seulement une caisse de réserve et une cotisa-' tion pour les secourSj mais une caisse d'épargne, une caisse d'escompte, un comptoir spécial de commandite, formés des actions ou de la cotisation telle quelle de chacun de ses membres^ dans le but avoué de se faire son banquier à elle-même^ son assureur à elle-même, son prêteur, saa commanditaire, son créancier et son percepteur à elle-rnSme; et cela, ai attendant que les membres de chaque spécialité confondissent leur raison sociale; époque qui ne peut manquer d'arriver, et qui se trouverait grandement accélérée par cette disposition.
Ainsi nous louons fort qu'il y ait un comptoir spé« cial-général « avec ses syccursales et dépendanoea ou comptoirs locaux pour chaque industrie» maisnoua voudrions que Içs banquiers ne fussent autres préci* sèment que les membres de cette industrie spédala elle-même, se constituant œnme noua l'avons dit. Sans cda, il arriverait qu'à jamais la sépaiatîon tft l'anarchie actuelles des spécialités nécessiteraient et engendreraient ufie foule de fbnctioiinaires inler»« médiaires parasites, qui enlèvent le plus daiv béiiéi-^ fice de la production à cenx-mémes qui y mettent leur travail, leur temps, leur talent et parfon leurs capitaux» Nous avons d^à vu, au diapitrede la coi^ sommation et à celui des banques, comment noa forces et nos moyens économiqms modernes l€|n«»' daient à cettje simplification des rouages oomnwv^ ciaux, à cette ^imination des parasites estrepreueursy entrepositaires^ revendeurs de tous étages,
80L1DABITÉ FUTURS DBS OUTRUIS. — IUBT> BTC. 191
capitalistes, préteurs et escompteurs, etc., et nous eu avons trouvé la raison dans l'association et dans toutes ses combinaisons, lesquelles sont essentiel-lement simpliGautes.
Cette organisation , si elle était quelque peu réalisée, aurait pour résultat capital de rendre à une foule d'ouvriers les produits de leur travail; par conséquent, de les délivrer des mains de Tusurier et des locataires dhommes^ de ces intermédiaires parasites, qui, intervenant entre le producteur et le consommateur, achètent aux premiers leur travail au plus bas prix, en revendent le plus cher possible les produits aux derniers, font la loi aux uns, parce que ceux-ci ont besoin de vivre au jour le jour, et la loi aux autres, parce qu^ils sont les seuls fournisseurs, et qu*il faudrait s'abstenir des consommations qu'on désire. Xénophon chez les Grecs, Caton chez les Komains, achetaient de nombreux esclaves, tout expressément pour les louer chèrement aux entrepreneurs; l'État lui-même faisait ce commerce très lucratif; d'autres achetaient et dressaient des esclaves aux travaux spéciaux pour les revendre ensuite bien exercés; ils exploitaient la race esclave comme on eKpkttte des chevaux, oomme os hme ttn capital transformé en maison, en boutique, etc. Or, de nos jours , il y a une classa d'entrepireoeiura qui rap*. ptUtflil Xénqiiion et Caton : ils n'achètent plus la personne, Touvrier lui-même, mais ils achètent son travail ; ils le font produire moyennant l'avanoe de qodques matières premières, d'un ateKer ou d^on