RACES
le pouvoir ne^serait point assez affermi à la circon-* férence immense de son empire (car on peut lui croire une force de cohésion à toute épreuve , fondée qu'elle est sur les mœurs , l'éducation , sur un patriotisme bien réel, et peut-être sur un superstitieux hébétement des masses) , mais parce qu'il ne peut voir sa prospérité et sa force véritables dans une pareille politique. Cependant, si c'était là son dernier mot, et l'extrémité à laquelle pourraient le conduire les influences hostiles de la propagande inévi* table de la France et de l'Angleterre j l'autocratie ajouterait une nouvelle leçon à celles que nous donne l'histoire : les Russes feraient un pas immense dans la civilisation , ils s'européaniseraient davantage.
Mais nous l'avons déjà dit : au fond, les conseil- 1ers russes comprennent la nécessité de l'esprit de concession , lente , mais enfin pr(^ressive , et ils savent très bien que l'intérêt même du pouvoir est de faire de jour en jour des hommes libres ^ pour faire une Russie forte, riche et glorieuse.
xxm
LA GUEREB.
Pourquoi les chances de guerre diminueront sous TinOuence du milieun ouTetu.-— Les guerres seront plus rares, rosis non sans raison d'être. — L'histoire invoquée. — Les puissances belligérantes seront d'ailleurs de moins en moins nombreuses : ce qui augmentera d'autant plus les chances de paix. — Gomment tous les conflits et hostilités actuels mènent à deux probabilités également lavorables à la propagation universelle des applications de la vapeur. — Les événements du monde politique concourent également à accélérer la constitution pacifique du travail et des sociétés. ^ La guerre, très rare de nation à nation en Europe, a plus de chances de l'Occident à l'Orient, de l'Europe à l'Asie. — Nécessité d*un but extérieur pour toute nation qui a de l'avenir. — Les chemins de fer se mettront-ils au service de la guenre? — Nouvelles conskiéndions qui militent en laveur des tendances pacifiques. — Les armées perm«inentes. -^ Système d'appe! et de recrutement.
Les chemins de fer vont être pour la conduite de la guerre un véhicule merveilleusement efficace. Le transport des armées sera d'une promptitude inouïe. Les machines locomotives viendront précipiter, au moindre signal des chefs des nations^ d'in«nombrables phalanges en un lieu donné ; et là , d'immenses hécatombes pourront s*élever en Thonneur du dieu de la guerre !•••• d'horribles carnages pourront s'accomplir à la minute !.•• Mais non!
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avec des chemias de fer et les résultats économiques de leur application générale^ la guerre n*est plus possible en Europe : la guerre de sang, la guerre à coups de canon et de fusil ! Est-ce que les peuples ne seront pas constitués pour le travail ? Est-ce qu ils ne se seront pas donné l'accolade de la fraternité? Est-ce que leurs intérêts ne se seront pas entrelacés en une intime solidarité de prospérité et d'adversité? Est-ce que des alliances et les rapports pacifiques de Tintelligence n'auront point détruit les barrières qu'ont élevées I9 guerre et la rivalité commerciale? Est-ce que les nations, par leurs nombreuses classes moyennes politiquement actives , ne feront pas elles-mêmes leurs affaires ? Est-ce que la paix ou la guerre dépendra encore du seul caprice d'un roi absolu ou d'un courtisan? Est-ce que le public, dans chaque pays, épousera les colères et les ressentiments mesquins , les motifs misérables de quelques individualités blessées ? Estrce que les chefs des peuplesneseront pas les intelligents et habiles interprètes, les conseillers des masses et les plus animés d'un esprit de paix et de conciliation? Est-ce qu'avant toul le sentiment chrétien qui défend de faire couler le sanghumain ne sera pas dans les désirs de la majorité.
La guerre! pourquoi!!! pour détruire réciproque^ ment l'un chez l'autre ces chemins de fer, ces ma*nufactures, et tant de richesBes, et les éclatantes merveilles des beaux-arts, si péniblement produites ou accumulées!!! pour fermer le grand atelier du
LA GimRB. 363
bienHêtre national , mis en activité après tant de sa-^ criGces de {>art et d'autre, pour fermer lesdébou* chéa , pour arrêter la production et la consommation, pour s'appauvrir réciproquement quand on a rêvé si longtemps l'aisance!!! Oui, la guerre sera mise au bande toute l'Europe! Elle sera déclarée ou tenue dans Topinion vulgaire pour guerre civile et aussi rare qu'elle.
Et cependant, il y aura des conflits , des querelles, descrises, des agitations; mais elles ne se résoudront plus à tout à-propos par Tépée, parle sang. Le glaive, ce sera la parole, la publicité ; la victoire , ce sera la justice sur son tribunal international; 'les généraux , ce seront les orateurs à la tribune du monde européen ; le champ de bataille , ce sera l'Europe entière; les combattants, les partis divers. Le gouvernement représentatif agrandira sa sphère, et rarement, sinon jamais , on en viendra aux mains, ron recourra à la force des baïonnettes.
Ou bien, il faut supposer que les peuples s'extermineront en masse , en quelques jours de bataille ; car, chacun voulant triompher, il n'y a pas déraison pour que chacun limite son armée avant d'avoir épuisé toutes ses forces vives : on appellerait donc des millions de soldats des deux parts , et il faudrait un continent nouveau pour le champ de bataille de l'ancien.
La paix perpétuelle est loin de nous; mais, en
• Europe, la fin de la guerre homicide, de la guerre de
sang ne Vest point. Un ami de l'humanité, un digne
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chrétieQ, Tabbéde Saint-^Pierre , a parlé d*tm iri^ banal européen^ juge suprême des querelles des nations. Ce tribunal sera constitué dés le jour où les majorités interviendront dans les décisions de leurs chefs par réleclion, et par Texpression légale de leurs vœux.
Les États-Unis et la France ont prouvé naguère la puissance de Fintérét bien compris pour atténuer les animosités et pour épargner les guerres. Il en sera de même chez tout peuple qui s'élèvera à la liberté , au travail et au régime représentatif.
Au dessus delà politique européenne planent désormais les inspirations^ Tauforité d'une religicm de paix et d amour, qu'il n'est plus possible aux puissances temporelles de méconnaître, parce qu'elle est reconnue des peuples ; que ses préceptes sont passés dans les désirs et les vœux de la majorité.
La densité de la population de chaque empire étant considérablement accrue dans un prochain avenir , on est étonné , effrayé de l'énormité des le* vées de soldats que le génie de la guerre pourrait espérer , et des collisions sanglantes qui en résulteraient, si les différends des nations devaient toujours se trancher par Tépée et le boulet. Avec l'auxiliaire des rapides locomotives et de leur immense train d'amples wagons , au moindre signe des chefs des nations, ce seraient des invasions bien autrement effroyables que celles des barbares lors de la décadence. Ce ne seraient plus des 6 ou 800,000 hommes rangés en bataille; ce seraient des 4, 6 ou 1 0,000,000.
LA GUBIU. S65
CSe serairat continents contre continenls, qui se choqueraient ainsi , et consommeraient le sacrifice humain.
On se demande donc si de pareils sacrifices sont encore nécessaires au progrès futur du genre humain.
C'est demander s*il y aura encore du bien et du mal sur la terre , après l'inauguration universelle des chemins de fer; 8*il y aura encore des individus et des nations qui se passionneront jusqu'au sacrifice de leur vie pour l'erreur ou pour la vérité, pour commettre ou châtier les méfaits sociaux , les grands forfaits de lése-humanitë : car l'erreur jusqu'ici , rinjustioe et l'égoisme , n'opt^ils pas trouvé près* que autant de martyrs que le juste , que la vérité, que le dévouement ?
On conçoit, en eflbt, que les peuples ne marchant point d'un pas ^al dans la carrière indéfinie de richesse , de moralité et de puissance , à jamais les nations les plus avancées soient exposées à avoir des griefs sérieux et déterminants contre les civilisations retardataires, et que ces griefs soient puisés autant dans les intérêts matériels et dans]les atteintes aux sources vitales de la prospérité de certaines nations que dans les intérêts plus élevés de la cause générale de la religion, de la tolérance , de la vérité et de la justice.
Il est prohable, par exemple , que les puissances européennes jetteront, s'il le faut^ sur l'Asie, des es« saims innombrables de sddats, non seulement pour
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la faire avancer en richesse et en civilisation , mais pour l'empéchei* de mettre obstacle à leur dëvelop-» pement industriel , aux destinées de l'Europe et à l'avancement général.
Toutefois il semble que ^ sans tomber en rêverie d'harmonie universelle prématurée ^ on peut voir^ dans ce nouvel état des choses économiques et sociales, de nombreuses et nouvelles garanties de paix et de conciliation entre les grands intérêts eoUectifs des nations.
La grandeur et la cruauté , la facilité et la promp titude même du sacriGce de tant d'hommes sont autant de gages de la maturité des conseils, tt de k solemiité qui présidera à de telles entreprises, si jamais elles sont décidées.
L'histoire nous prouve qu'à mesure que le car^ nage et le sacrifice humain se sont eflfectaëa plus facilement, et que la guerre et la destruction ont opéré pkis en grande les conflits, les batailles ont été plus rares.
C'est que les nations s'aperçoivent que ce qu^elles gagnent ne vaut pas ce qu'elles perdent; c'est que, voulant le bien -être , elles sentent que la guerre et les troubles le détruisent quand il existe , ou Vem^ pèchent de se réaliser quand elles y travaillent.
Mais voici réellement en quoi la paix vaincra :
La guerre se fera encore, mais elle sera tnini« ment plus rare de toute la différence qn'il y a entre le notnbre des nations actuelhs et cdui des coatis nents ou des emij^rcs futurs*
LA OUBEEB. 367
Or, les empires politiques futurs, distincts, de-» vaut envelopper, absorber dans leur unité, bien au* trement compréhensive, une foule de petites nations aujourd'hui isolées , l'opposition d'intérêts entre les grandes collections d'hommes sera donc d'autant moindre , que cette fusion et cette absorption auront été plus grandes. Les puissances belligérantes, les raisons sociales guerrières étant de moins en moins nombreuses , il y aura nécessairement plus de chai^ ces de paix.
Il est Traî que, pour effectuer cette réunion sous un même pouvoir politique, la guerre semble avoir été jusqu'ici le plus efficace et le plus actif moyen , sinon l'unique.
Mais, comme on Ta vu, les voyages et les relations commerciales, les alliances de sang et les traités établiront une solidarité de destinées, une communauté de croyances et de mœurs qui feront plus sûrement et plus vile ce que la guerre se chargeait autrefois d'accomplir.
Donc, quand la fédération ou la fusion européenne existera de fait , il n'y aura plus qu'une armée , une caserne, un combattant en Europe : ce sera f armée européenne. Il n'y aura plus lieu à débats et à conflits sanglants, qu'entre le continent européen et une ou plusieurs des autres nations, qui, plus ou ïnoins, auront également convergé vers une unité politique, économique, industrielle et morale, placée en regard de V empire européen.
Et cela, de même absolument qu'en France , pat
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exemple, il n'y a plus lieu à débats et conflits san^ glants dans les départements ou provinces , et qu'il n'y a plus qu'une seule années un seul combattant dans l'arène : la France y la France en présence des autres nations.
S'il est souverainement social de passionner les hommes pour un but pacifique , nous l'avons assez prouvé : les chemins de fer et les autres moyens éco* nomiques qui se propagent l'auront au premier chef, en les attirant au travail, à l'exploitation des dons que le sol recèle pour eux jusqu'à la consommation des siècles.
Or tout ce qui se fait en ce moment dans le monde politique concourt infailliblement à la propagation universelle de ces forces motrices et des moyens de ti^port modernes , et, par conséquent, à déterminer finalement les influences pacifiques que nous leur avons reconnues. Par exemple, les débats entre la race turque et la race arabe , sous la conduite du sultan , d'une part , et de Méhémet-Ali, de l'autre ; les différends et les hostilités de la Russie et de la Perse; les agrandissements successifs de la Russie; sa prise de possession définitive des contrées du CSaucase....; car tous les événements de cette nature mènent à deux probabilités :
i^ Ou quelques puissances étendront leur suprématie sur de grandes étendues de contrées, et alors les voies de communication, nombreuses et'promptes, seront les premières conditions de la sécurité de ces gouvernements ; et, pai* conséquent, il s'exécu-
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tera à travers l'Asie et les contrées russes, des lignes immenses de chemins de fer^ qui opéreront comme la trompette du réveil pour les populations inertes, ou seront un magique entraînement pour les hordes nomades de la Tartarie et de la Mongolie.
2° Ou les puissances hostiles se maintiendront dans leurs souverainetés respectives ; et leur pre« mier soin sera de faire surgir, à l'intérieur, des populations riches , libres , énergiques , nombreuses , qui soient une digue formidable à l'envahissement étranger.
De toutes façons, leurs hostilités et leurs craintes réciproques leur donneront le désir de se fortifier ; et elles ne le peuvent que par la richesse , c'est-> à-dire par le développement industriel et les chemins de fer. Un empire un peu étendu , à plus forte raison un empire qui viserait à une certaine uni<versalité, ne peut, se passer de chemins de fer désormais, s*il veut maintenir une unité solide sur tous les points ; mais des chemins de fer dans un grand empire, c'est la civilisation en personne, c'est l'industrie , le commerce , le mouvement, la vie , le rapprochement des individus et des conditions.
Nous l'avons vu, voilà comment la guerre ne peut plus aboutir dorénavant qu'à accélérer la constitution universelle des sociétés pour le travail et le commerce, pour la création du bien-être du grand nombre, en un mot pour la civilisation moderne. Et c'est ici surtout qu'il est profondément vrai de dire que la guerre conduit à la paix. On ne IL 34