L^UNITB OB LANGUE^ DB MONNAIES
sans eux, la langue française serait à peine connue de nom des peuples nos voisins.
Mais admirons aussi, par conséquent, les inventions et les découvertes matérielles qui viennent donner au commerce une nouvelle vie ; aux voyages, une continuité inouïe.
Alors toute la difficulté se réduira, pour chaque Européen, et ultérieurement pour chaque citoyen du monde, à apprendre simultanément deux langues : la langue universelle, unique, la langue européenne, et sa langue nationale maternelle, devenue un patois européen. Ainsi fait aujourd'hui et depuis des siècles le peuple français; chacun connaît et parle ou entend le patois de sa province ^ et cultive spécialement la langue nationale, la langue française, avec privilège, et comme une condition d'aptitude sociale.
Ainsi faisaient, il y a quelques siècles, les savants en Europe : Hollandais, Allemands, Anglais, Français, Italiens et Espagnols ,* ils apprenaient la langue de leur pays pour l'usage particulier de leur vie nationale, et ils apprenaient le latin pour l'usage général de leur vie européenne.
Après tout, une seule langue vivante n'est pas de rigueur. Il suffit qu'il y ait une langue européenne commune, qui soit l'interprète de toutes les langues nationales particulières. Peu importe ensuite que chaque peuple conserve longtemps encore après sa langue et sa littérature locale, natale. Et il faut s'en féliciter, car une langue seule et unique.
PK POIDS. ET mSUBBS. 441
même bornée à rEurope, n'est guère probable. Des siècles s'écouleront avant que les masses, dans cha*que nation y consentent à se dépouiller de leur langue parlée, cette seconde nature de la pensée. Bien d'autres siècles s'écouleront ensuite, avant qu'elles se dcspouillent de leur langue écrite, de leur littérature indigène.
Et puis, ne voit-on pas que l'avenir réserve au progrès et au changement humain des langues nouvelles; des langues inouïes de beauté et de perfection relatives; car les langues aussi meurent et passent, et Taûglais et le français mourront et pas« seront.
Où sont tous ces idiomes contemporains des langues grecque et romaine, et que sont elles-mêmes ces reines du langage, ces langues mères de nos langues vivantes? elles dorment silencieuses dans las bibliothèques desérudits....
Les langues, au premier décliui tombent dans un néologisme licencieux et anarchique; au second déclin, elles se transforment en patois : car les masses ne les abandonnent pas en même temps que l'élite des sociétés, et elles décroissent, en tombant successivement d'un étage de classes ou populations, jusqu'à ce qu'elles disparaissent dans le jargon devenu barbare des rangs derniers. .
La noblesse et la haute bourgeoisie russes et anglaises parlent français; les Polonais aussi, les Italiens également, et Berlin et toutes les universités
tl'AUemhghë : hième iihitailôn au* Êtat^^IJûié^ «ik Belgique M dâHS l' Amérique dU i\ïû{^).
C'est encore le commerce et tout ce qui Ihi dôhhe de Textension et le rend încèssant, qui permettent et qui nécessitent Vbni/brmitê des poids tt mesures eh Europe d'abord^ et ailleurs ultérieurement. Les mèiheb raisoiis qui cotiduiseht Si l^Uhité de lânguâ se dëdut»ent Id ëh fàtëui* de Tunitë de polAs et the^suites; (!*est là même tiëcëè^itë, le ttiÀme intérêt, li knêtne simplification , la thème éconditaié d'étude^ db temps et d'efforts întellecituels.
Tout voyageur, et c'est dire désormais presque
toiis leë hâbltattti de TEurdpej pris im à tin> est intéressé à éetie iitiKbrmiié de langue, de monnaies^ de poids, etc* Si ragrémeiit les a mis en voyage, lek a tratllporiéi à eitiq cëdis lieues de leur pays, ils ne le peuvent trouver, cet agrément, à ne pouvoir tit communiquer leur penbée et leurs besoins^ ni apprécier le prix de lëilra achats | si o'est Tinlérét et le commerce^ la perplexité, les Inoonvénienta n'en ao&t que plus grands pour eux»
Le commerce et tout ee qui augmente leâ t*elA*^
tiotiè de» ))euples et facilite les Voyages contribuent encore à déterminer VutiHidêè tnorinatës : cela est
(I) L'étude de la lâagae (hmçàisê fbHnto âi4oui<d*hiii un des élé<jAeilta de rinstructlon milîUire en Turquie. Une école est fondée dans Tenoeinte même du palais de résidence du séraskier, à Coosiantioople.
bft pùthê fct ktinimkÉ. 441
plUI Atnp\e, 6èlà fl'btftt que dek âVinUgès, pa» UIl seul inconvénient ; il n'y a que le plréjtigé Vànitetit d*une hutÈû nationalité qui puisse y mettre obsitacle. Maid c*eftt précisément contre ces ptéjugég que conspirent les influences des force» dôut nous ëtu<* dions les cousëqueuces sociales. D'ailleurs le pré>» Jugé ne pourrait trouver préte)Lte que dans VÈffigtê d^une puissance étrangère du chef de cette nation j mai» il est fkcile de toir que ce n'est paft dans Teifigto que gtt l'inconvénient de la multiplicité dei mon<^ naies, c'est dani leur valeur réelle ou nominale, c*est dans leur alliage et dans leur dénomination. Rien n*empèche donc que dés aujourd'hui cetto multiplicité disparaisse ; il est très^loisible, aut êôu^ verains qui en ont conservé la prérogative, de mettre leur effigie sur des valeurs identiques de titre et d'alliage, aux autreë monnaies qui paraîtront le pluÉ rationnellement établie^. De même pour les poidè et mesures.
D^à la Belgique, l'Italie, la Sardaigne ont pris pour unité de leurs monnaies ou de leurs poids et mesures l'unité française : le franc, le mètre, le litre ou le kilogramme (1). La Belgique a des pièces de 25 cent., de 50 cent., d'un franc, de cinq francs^ et la seule chose qui les distingue des monnaies de France, c'est l'effigie du prince régnante Ce précé*
(1) Là plbparl des iSantoas sttisM vieimeiit, dit-oo» de dëdderi à leur tour, que runité mooéCaire française, le fkakc, devenait désor» mais Tunit j îâonétâii^ dU peuple Suisse. ( IVàiê iuppl )
444 l'uhité de langue^ db monnaies»
dent est capital ; il révèle parfaitement où en sont lestendances et le but.
Cette transformation sera longue ; avant la réunion politique des provinces du moyen âge , il a fallu la transformation séculaire du langage, des coutumes, des institutions. Le Français était la langue nationale en quelque sorte oflicielle du pays des Gaules, qu'on parlait encore autant d'idiomes et de patois différents qu'il y avait de provinces et de cantons ou de bailliages.
Voilà cinquante ans que l'unité nouvelle des poids et mesures est dans les institutions, qu'on l'emploie parmi les classes éclairées; et ce n'est que d'hier qu'on a pu déclarer que ce système entrait officiellement dansleshabitudesjudiciaire,légaleetadministrative.
Il en sera de même des provinces-nations de l'Europe. L'unité de langue, de poids et mesures , de monnaies , etc., sera dans les usages, dans les re* lations des gouvernements, des administrateurs, du haut commerce, de la science et de la littérature, que le vulgaire de chaque pays s'accrochera encore aux vestiges ruinés des habitudes d'autrefois.
î^éanmoins, l'un des plus infaillibles effets des chemins de fer , sinon des plus prompts , ce sera l'unité de langue, la propagation en Europe de la langue la plus riche , la plus gracieuse , la plus logique, la plus exacte, et celle par conséquent des peuples les plus avancés en civilisation. En tout cas, à défaut de l'adoption exclusive de l'ime d'entre elles, les plus célèbres, les plus gêné-
DE POIDS ET MBSCftBS. 445
ralement utiles seront connues et parlées 'dans l'é^ lite commerciale et scientifique de chaque nation; et l'on pourra faire son tour d Europe sans éprouver la moindre difficulté pour être compris.
Il en sera comme des voyages dans nos provinces^ où le patois ^ dans chacune d'elles , n'empêche pas qu'un citadin qui parle purement le français ne soit parfaitement compris.
Et tandis que l'Europe se donnera ainsi une lan-> gue générale ^ et que les deux langues anglaise* et française seront connues et apprises par les Orien* tanx^ et par les autres peuples du globe^ notre monde savant se familiarisera avec les langues et la littérature sanskrite, chinoise , indienne-moderne; avec le pehlvi^ le persan^ l'arabe ^ etc.^ comme elle s'est familiarisée, au moyen âge et durant la renais^ sance, avec lés langues latine et grecque.
Alors on aura la clef de la grande énigme du passé primitif ou lointain de l'humanité.
Alors il sera possible d'apprécier la portée de ces littératures asiatiques fameuses, et si riches, au dire des rares initiés ; de décider bien des* points d'histoire universelle, de connaître la valeur des systèmes philosophiques de l'ancien Orient, et le caractère des civilisations primitives; l'on saura enfin l'essentiel, c'est-à-dire ce qu'il faut attendre des prétendus trésors des peuples de l'Orient pour le progrès ultérieur de notre science et de notre civilisation modernes.
La fusion des provinces ^ qui réalisera l'unité
446 l'unité do (.4IiGiJfl> 09 VCmNAlES^
polUiqw» offrira la mêwç mavçl^e que w\h des poids et meaurçsji que celle de$ langues « de$ moa^ iMiieS;^ qui r^Usa luoifûrnût^ des inaUmUona et doa usages. La Fipaaçe no.ua e»i^ à çe( ^gwd^ dans son passé]} un es;ej[nple frappant de^ voies et ORQjePftde U futuçe fi^dératicw:! pu (usiom européewue,, dans \me patiQuaUt^immettse et iutiwe.. En awraot no^re
histoire^ on voit que cette unité moderue est partie
de Vanarchie et du TOorceU.e»enl le plus s^wL en tQutes çbosea ; pquwir politique^ pouvoir adinws-tratifi inuiûcipaU judiciaire ^ institutions > rumm^ langues „ poids et u^sures^ monuaiçs, ^gut cela eat
(taçtionnéf distinct, borné au ray^n d'une pro.w.<»4 d'un eaulon A d'un village 5 des dwanea ëpsrse» 1^ aépistrent^ On n'est plus eoinpris k dix lieues de clxe« soi j on n'a plus la inême justicex lea meinea droitai il faut peser dans une. autre, l^danee^ calcwiler avçç d'autrça nomhres^
Or ce tableau s'applique parfaitement à VSvt-
rope^ eu \e transportant sur un? plus grande échelle. Çi^pendant cette confusion et ce cl\aoa ont fait place « la grandf^ et ivàimikU i^^frçkrwm^. i pourq^uw pjpj^ aussi avec le teogtps^ aiVeç les sièeles^i a U le Caut^ \n ç\Laos euTi^A a«tueU à l'unité. indiyi»ble dw «ation» aujourd'hui wprceléea?
{^es ro^iadis, s^u^ 1^ première race, sont à peijw ^ oliiefsi militaires tout-^^uissants dwa lea eampa; pjps iU s^ fQ»t sni^erains sous^ la féodalité; feisntoit
ils subaltemisent plus entièrement V^UPS vasMWR »
«AM^; seiffMW^i djucaj: ensuite, iljs ne. len^ ac<^r-
D£ POIDS ET MESUBBS. 447
dent plus que le nom honorifique; et enfin les roUe" lets de la féodalité ne laissent plus aucune trace de pouvoir : ils ont disparu devant une unité de pouvoir qui relie solidement toutes les provinces ^ tous les duchés et seigneuries.
Pourquoi un jour, et après des siècles^ s'il le faut^ l'analogue de ces transformations ne s'accomplirait* il pas ? pourquoi l'équilibre européen si multiple , si difficile à maintenir aujourd'hui , parce que la puissance est disséminée , ne se réduirait-il pas au balancement de quelques grands empires, sinon à l'harmonie d'une fédération européenne sous une seule suprématie ou suzeraineté : la souveraineté du peuple^ socialement et religieusement entendue !!!...
Pourquoi pas ? si les chemins de fer et les bateaux à vapeur viennent contracter l'Europe entière dans une surface moins grande que celle de la France actuelle; si, grâce à un commerce actif, à la facilité des voyages et à leur influence infiniment civilisatrice, les populations sont en perpétuel échange de procédés, d*affections, d'intérêts, et arrivent à une familiarité de voisins, de compatriotes I
Pourquoi pas ? si tout ce que nous avons décrit est réellement une dérivation naturelle et souvent nécessaire de la propagation des procédés matériels modernes, joints à l'action simultanée des influences plus hautes, et non moins efficaces, que nous avons également signalées !
LE SEIfTIMENT ftBLIGIEUX.
— Les bibles des diverses religions de la terre mises en présence.
— Résultats. — Influences du milieu nouveau sur le sentiment religieux et sur sa forme. — Prévision. — Dangers et inconvénients.
— Prédominance probable des préoccupations matérielles.— Autres écarts à craindre. — Les monoêtéres et les vœux perpétueli forcés, etc., du ix* siècle. — Nécessité d*une rénovation des sentiments religieux. — Il y aura un retour vers Dieu : pourquoi?
La publicité universelle ^ la communication fréquente de tous les peuples , aura pour infaillible effet de placer chaque jour plus en regard^ et face à face , les croyances , les dogmes , les systèmes et les cultes religieux. De nouveau, ou pour la première fois, Vévangile sera mis en contact avec les bibles des civilisations primitives; et, loin de rien peindre au parallèle, le grand livre des peuples européens y trouvera une occasion , en quelque sorte providentielle ^ de triomphe et d'universalisation. Unité de Dieu , égalité des hommes, charité fraternelle, dévouement de rhomme à la société , en vue des mérites auprès de Dieu I idées fécondes, dont les inventions du génie moderne auront ainsi hâté la sainte n. 29
promulgation et le règne par toute la (erre!!!....
Car, on ne peut en douter, la comparaison sera tout à l'avantage de notre civilisation, je veux dire de ses tendances et de ses bases. Ce que nous recevrons des autres peuples, ce seront des négations partielles, des vérités de détail, des déductions logiques , mais non des vérités fondamentales , des inspirations sociales, supérieures ; nous les avons. Que peuvent nous donner les livres et les sociétés de rOrient , en fait de généralités dogmatiques, de rapports moraux et sociaux^ en fait d'institutions et de lois?
£change!rons-nous notre égalité de nature pour les quatre origines hiérarchiques du brahmanisme, et la diversion féodale des castes indoues ? et notre principe d'autorité de plus en plus morale, la puissance au plus dévoué f au plus dignes pour le pouvoir absolu et arbitraire de TOricnt ? Notre monogamie pour la promiscuité ou pour la réclusion des harems? etc.
Mais, est-ce à dire que les inventions économiques modernes préparent tout d'emblée une ère nouveUe à la religion? Nous n'osons le croire, bien que le résultat final de leurs influences nous paraisse devoir aboutir à une régénération du sentiment religieux et au retour de Dieu.
La lutte semble inévitable dans le champ des principes. Égalité et inégalité , esclavage et liberté , ce §otit là des ennemis à mort , des oppositions qui ue transigent que lorsqu'on leur ménage des transitions
LE SBIlTlIIElfT EELI6IEUX. 451
séculaires* Or l'envahisseinent moral européen, en Asie et ailleurs, n'aura point constamment cette lente réserve. De grandes tourmentes auront lieu : car, si l'on écoute le passé, il faudra en tout temps des martyrs de la vérité; car Terreur est entêtée, immobile; et, pour la faire céder, il faut la brusquer et consommer bien des sacrifices.
Le milieu nouveau, en apportant, en entretenant ou en augmentant la préoccupation un peu exclu*sive des biens matériels dans les masses; en excitant au luxe personnel et égoiste, n'est pas propre à nourrir en elles un vif sentiment religieux , et surtout à les porter aux frais d'un culte magnifique. Ces dépen* ses-là sont réputées ^ chez les peuples marchands^ comme des dépenses improductives.
Et puis il y a, dans la passion du travail, une pente qui porte aussi à considérer le temps consacré aux fréquentes cérémonies et aux pratiques pieuses publiques et ostensibles, comme perdu pour le gain et la production : on trouve le temps trop court pour ses affaires, cornaient aller en dépenser à des œuvres dont le résultat n'est point visible et réductible en bien-être corporel. Le travail, l'atelier, et le marché inclinent au prosaïsme et au positivisme de la vie* Le proverbe qui travaille prie sera donc interpi*été à la lettre, et , à tout prendre, le travail , même exagéré, vaut bien la superstition , même timidement entretenue.
Quoi qu'il eu soit, la contemplation et le recueil-iement ne sont pas les qualités ordinaires du com^
452 LE SLMUIËiNT IIELIGIKDX.
nierceet de Tinduslrie; ils sont incompatibles avec la vie extérieure et matériellement sensuelle, à laquelle disposent un peu trop les influences propres des machines économiques et des voyages.
D'un autre côté, l'aisance et les lumières que les mêmes influences contribuent à répandre dans les classes nombreuses sont bien propres à éveiller le désir de l'étude et de la méditation , et à porter le grand nombre à réfléchir aux merveilles, à la puissance, à la bonté, à tous les attributs de Dieu qui conduisent promptement à rappeler le sentiment religieux dans les cœurs où il n'est plus, ou aie vivifier et à l'exalter dans ceux où il a été déposé matinalement par une éducation éclairée.
D'ailleurs, la presse, les livres, qui partout seront répandus et vulgarisés par ces mêmes véhicules de la locomobilité, qui favorisent l'excroissance de la vie sensuelle, contribueront à contre-balancer cette exubérance, à ramener à l'équilibre par Tentre tien du feu sacré de l'intelligence et de la foi éclairée : car nous ne faisons pas de doute que les bons livres surpasseront les mauvais, et que la vérité sera plus forte que l'erreur.
Mais si la propagation du sentiment vrai de la divinité est ainsi favorisée par l'aisance et secondée par Tétude et la propagation des livres moraux et de la vérité, il n'est pas certain que ces conditions favori** sent également le culte extérieur vulgairement dit. Peut'-êtrc ont-ils beaucoup plus pour résultat de rendre inditrércnt aux fonnes , aux pratiques et
LE SEVriMENT RFXIGTEUX. 453
aux cérémonies posilh es. En général, plus Thomme devient intelligent et rationnel , plus il semble se satisfaire de Tabstraction , de l'idéal contemplatif. Tout ce qui sent Yidoldtrie lui sied mal : il faut un certain tempérament d'imagination pour que ià forme ne soit point desséchée par le fond.
11 y a mieux : plus la civilisation avance , plus les hommes, et les religions positives elles-mêmes^ font consister la religion et le culte dans ia pratique sociale des devoirs, dans les actes dévoués , et surtout dans la vie cachée en Dieu, habitude et parti pris de l'âme, dont Bossuet a si admirablement montré la grandeur et l'efficacité. Alors Dieu n'est plus exclusivement au temple; le temple et l'autel sont , au contraire, presque exclusivement dans la conscience solitaire de chaque individu, comme dans autant de sanctuaires, où Dieu semble se multiplier pour veiller à tous les mouvements des âmes, et pour les condamner incessamment s'il ne les purifie par sa grâce combinée avec le libre arbitre humain.
La religion consisterait donc alors, de plus en plus, dans la pratique efficace, dans les actes sociaux des hommes, au lieu d'être uniqueuient, ou principalement, dansles/ôrme^du temple, dans les cérémonies du culte extérieur, comme c'a été presque le cas général de toutes les religions du passé, après la première effervescence du prosélytisme et de la foi , au berceau des croyances. Cette absorption du fond par la forme n'était, sans doute, autre-
454 LE SBNTIHBNT RBLIGIEUX.
fois qu'un bien négatif, puisqu'elle n aboutissait guère qu'à comprimer les passions par la crainte superstitieuse ; mais le fond pouvait-il réellement se dégager dans des siècles où tant de conditions de la«mières, de bien-être, d'ordre et de justice man« quaient aux sociétés ? A l'avenir, au contraire, on peut demander aux hommes et attendre d'eux plus que Fabstention du mal; ils peuvent assez moralement s'élever pour faire le bien avec conscience, avec liberté et avec mérite devant Dieu.
On peut donc prévoir que la religion sera alors plus intérieure qu'extérieure , plus idéale que corporelle, plus en actes qu'en paroles et formules. Les traces d'idolâtrie, en tout et partout, disparaîtront des religions inférieures. C'est un fait que les religions ont été progressivement moins surchargées de symboles et de cérémonies ; comme si , à mesure que les hommes se développent intellectuellement, ils avaient moins besoin, pour bien agir, du soutien des observances externes, comme si, à mesure, leur conscience leur devenait un temple où séjournent l'image et la crainte de Dieu.
L'extrême multiplicité des sectes, toutes différentes par les formes et à peu près identiques par la base morale, aura eu cela d'utile, qu'elle aura fait comprendre que l'essentiel , le caractère véritable de la religion , est dans les acteSi dans le bien qu'on fait à ses semblables. Toute forme, tout symbole, tout dogme, qui ne seront pas fondés en raison, c'est-à-dire qui n'auront pas la propriété de rendre
LB SBMTIMEIIT KBLIOIBUX. 4&5
les hommes meilleurs, plus dévoués et plus éclairés, et de faire qu'ils aiment et servent et connaistent de mieux en mieux Dieu, c'est-à-dire ses attributs, ses lois et ses créations; enfin d être utiles à Tordre, à rharmonie ; et qui ne seront pas les meUleurs des moyens actuellement connus ou trouvés, seront délaissés, comme on fait des machines moins économe ques et moins productives.
Cependant il nous semble que la disposition même à ia vie des sens, que les excitations des voyages et des réunions donnent au grand nombre, doit imprimer au luxe, bien entendu, une certaine diree* tîon religieuse.
Un jour, nul doute, les beaux-arts, combinés avec rinspiration religieuse, seront reçus à demander à la fastueuse industrie , toute resplendissante de richesses, un tribut généreux avec lequel se créera le matériel d'un culte plein de magnificences, où le mouvement plus profane des fêtes nationales se fera quelque part.
Probablement, l'accroissement des richesses aura ce résultat , surtout dans les contrées méridionales, où rimagination et les croyances ont besoin de prendre corps dans le poétique symbolisme des formes du culte.
Mais ce ne sera, sans doute, point avant que le grand nombre se soit affranchi de la misère et de l'ignorance, et que les désirs exorbitants de tous, l'exagération du matérialisme aien| reça quelque
456 LE SENTIMEIVT BBLIGIEUX.
apaisement par une forte satisfaction ou par des abus graves.
Malheureusement, au dire de Thistoire, les abus, en pareille occurrence, ont autant de chances que la satisfaction.
L'homme ayant la science du bien et du mal, tout ce dont il dispose des forces de la nature, il le met au service de l'un ou de l'autre, selon qu'il nourrit de bonnes ou de mauvaises passions , et devient ainsi , dans ses mains, comme une arme à deux tranchants; mais Tusage que les hommes en font en société apporte des limites à Taction du mauvais tranchant : Texpérience dit au grand nombre où est l'abus, où est rinconvénient, et, comme toute société veut vivre, elle l'émousse, en formulant des conditions à son usage, et se donne ainsi des garanties qui aboutissent à ne laisser bientôt plus fonctionner l'invention que pour le bien général.
Toute invention devient un sujet de tentation pour la cupidité de l'homme : ainsi l'imprimerie a été mise au service de l'erreur, tout comme à celui de la vérité : ainsi le fusil, le canon ont servi à la force pour mitrailler le droit , tout comme à la juste cause du progrès pour mitrailler les prétentions antisociales. Mais l'imprimerie aussi se régularise par la presse, et la presse va se régulariser elle-même (en se régénérant, après tant d'excès qui la tuent et qui lui retirent déjà la foi des peuples), grâce à la responsabilité qui sera imposée de plus en plus à la publicité par l'opinion publique. De même, la liberté de porter
une arme, de se battre à coups de fusil, est condamnée, repoussée partout, à cause de la sécurité de tous qui s'y trouverait compromise.
Toujours les inventions, en augmentant les forces des bons, augmentent proportionnellement celles des méchants; ce qui veut dire que ce sera toujours par le combat et le sacrifice que devra s'accomplir le bien ; mais les résultats définitifs de l'imprimerie et du canon prouvent également que le triomphe est resté et restera toujours à la vérité, ou mieux, à ceux qui se sentent mus par des motifs avouables et par le sentiment du juste.
Il en sera de même des forces et des inventions modernes. Néanmoins, pour l'instant, elles présentent des dangers et des inconvénients incontestables : ainsi, outre ceux que nous avons déjà signalés, elles tendent à rendre le grand nombre indifférent ou incrédule j à produire des esprits forts en matière de religion, de vérité morale, et, dans les rapports sociaux, à établir un vernis de politesse qui cache un fonds égoïste et desséché.
Dans ce frottement et cette activité perpétuels des hommes de toutes contrées, de toutes professions et de tous caractères, les aspérités blessantes ou brusques auront disparu ; il restera , dans le contact incessant des masses, des assemblées, un poli qui permettra le mouvement libre de chacun, mais qui longtemps encore, au Heu d'être l'indice d'une fraternelle correspondance, sera le cachet, le résultat d'une égoïste indifférende.
458 LB SBNTIIIBRT KKUOIBUX.
. Déjà , en Amérique et dans les grands centres d'Europe , cette indifférence est remarquable pour ceux qui se sont identifiés un instant, par Tima* gination , les mœurs des beaux temps cbrétiens, où les saints fi^ternels, les Dieu vous garde, ae donnaient chaque fois que deux regards d'hommes se rencontraient.
Les rapports d*intimité tendront à être moins con* nus, moins sentis et cultivés; mais les rapports loin« tains d'homme à homme ; les rapports de sociabilité générale seront moins difficiles.
Le contact trop fréquent de ses semblables, ou plutôt d'un trop grand nombre, rend l'homme indifférent; et, trop rare, il le rend farouche^ peu ac* cessible. Les voyages ontcet inconvénient, qu'à moins d'être sans cesse à contempler ses devoirs et à se dévouer aux individus comme à des frères, le voyageur se fatigue des hommes, et qu'à les voir passer devant ses yeux, pour disparaître à jamais, inconnus à l'abord, inconnus quand il les quitte, il finit par les considérer comme des ombres chinoises, comme une sorte de fantasmagorie , de panorama , ou de représentation théâtrale. Dans ce rapprochement ^ on n'a pas le temps de se pénétrer, on glisse l'un à côté de l'autre, et des deux parts c'est un poli désespérant, glacial.
Il est à craindre que les préoccupations matérielles dominent assez exclusivement , et que la poursuite de la richesse , la recherche des jouissances sensuelles, que l'appétit de la matière enfin, ne pren-
LB SBNTOIEKT RELIGIEUX. 45*
nent une trop grande part dans la vie des individus; que les relations affectueuses et les joies de Tesprit , de Tétude, de la science^ ne soient subalterniséesj qu'il se fasse dans les relations publiques un vide , une froideur qui, tôt ou tard, seraient funestes à la civilisation. La classe des industiiels et des corn* merçants dans les centres commerciaux ne redierche la société et ne lui consacre ses loisirs que pour y trouver matière à éclairer ses spéculations : les plaisirs de ces hommes actifs sont encore des affaires ; ils ignorent les délassements purs^ les échanges sympathiques, les agréments de la vie intime ou sociale.
Le positivisme et le prosaïsme des infatigables producteurs et négociants américains et anglais sont devenus proverbiaux. Us ne vivent, à la lettre, que pour travailler : c'est une fâcheuse préoccupation, comme celle de l'avare, c'est même une autre manière d'élrc avare, une transformation non moins antisociale que cette laide passion ; comme lui, ils oublient le but pour le moyen. Au lieu de créer des richesses pour satisfaire les besoins et pour accomplir le but humain , ils semblent ne se donner des besoins que pour créer des richesses, pour avoir le prétexte de se remuer, de se mouvoir, d'être durs et de faire souffrir ceux de leurs sembla-* blés qui sont forcés de contribuer à la pénible édifia cation de leur fortune.
Il est donc sérieusement à craindre que l'on oublie , qu'on laisse dans l'ombre le développement
460 JLB SE\TIME!rr RELIGIEUX,
moral ^ au lieu de mener parallèlement^ comme on le devrait toujours , ces éléments constitutifs des sociétés et du bonheur.
Il est encore à craindre que la classe des industriels ne conçoive de son importance exclusive, passagère , des sentiments d'orgueil et une ambition qui tende à quelque domination inique ; à quelque privilège , à l'égoïsme politique officiel.
La science et la haute moralité seraient-elles aussi, pout un instant^ tout à fait subalternisées ? Les producteurs oublieraient-ils que c'est à la science qu'ils doivent les inventions et les découvertes qui ont fait passer industriels et agriculteurs de l'état d'enfance il la virilité et au développement présent? ignoreraient-ils qu'ils doivent aux faits et gestes du talent y du génie et de la vertu les sentiments généreux qui ont fait passer le travailleur asservi à l'émancipation dont ils recueillent aujourd'hui les bienfaits ?
Cependant la prospérité durable d'une nation libre et industrielle veut plus que de l'or et du confortable; elle exige, plus qu'aucune autre, le concours et l'activité harmoniques de la moralité^ de la science, de l'intelligence et des beaux-arts dans chaque citoyen. Mais, peut-être, dans la préoccupation exagérée qui se produira généralement pour les jouissances matérielles, négligera-t-on le progrès proportionnel de l'intelligence , des beaux-arts et de la science ; il y aura un ralentissement , chacun se jettera dans la réalité ^ dans Vapplication.
Cela est peul-étre provideatiel : sinon peut-être ^ les époques normales de repos et de stabilité seraientelles impossibles ; les croyances changeraient au jour le jour^ ou seraientsans cesse mises en doute et en discussion : le progrés seraitpartout et toujours à la fois la mobilité incessante ; nous entendons cette mobilité qui remet les points les plus graves en question et qui tient sans cesse Tédifice social à découvert.
L'ère dans laquelle nous entrons ne sera-t-elle pas , pour le travail et pour la poursuite matérielle et extérieure , Tanalogue de ce que fut l'époque du iv* siècle au vu" et au vni'', pour le travail spirituel et la poursuite du repos ^ de la paix et des contemplations mystiques? La même exagération, les mêmes inconvénients et de bien plus grands ne sont*-ils pas à craindre?
Alors on se jeta inconsidérément dans les monastères; et^ d'une salutaire institution ,on lit bientôt un secours abusif^ une mode, un lieu où Ton allait perdre inutilement sa vie pour soi-même et pour la société, où Ton venait accuser Dieu de son œuvre , puisqu'on l'y rendait stérile.
On finit par y séquestrer la jeunesse , les cadets et les cadettes, malgré eux ; on en vint aux vœux perpétuels, d'abord involontaires, puis forcés. N'est-il pas à craindre qu'on ne se jette à outrance dans les ateliers, pour y produire et y gémir bon gré mal gré , qu'on^ne s'oublie et ne s'absorbe dans la matière^ comme on fit alors dans l'esprit , et qu'on
462 LE SENTIMENT RBLI0IBUX.
pe néglige la face spirituelle des devoirs et du but social tout comme en ce temps on négligeait la face sensible , matérielle , les besoins du corps ? n'est— il pas surtout à craindre qu'on finisse par enchataer la foule des travailleurs dans des manufactures , et que là on ne les oblige à macérer d'une autre façon leur chair , non plus seulement par Tabstinence , mais par le labeur le plus pénible ? Qu'est-ce autre chose que ce qui se passe actuellement dans les vnonastères de V industrie , en Angleterre ?
Finirait-on , dans cet amour fébrile des choses terrestres , par oublier que ce n'est point la richesse •créée , mais la richesse distribuée^ qu'il faut considérer ; et que ce qu'il importe avant Umi j ce n*est point nne colossale augmentation de production , mais une bonne consommation pour le grand nomiire; que même la distribution y la consommation fussentelles généralement bien réparties en grand nombre, le travail^ ni la consommation , ni les jouissances du corps ne peuvent encore être eux--mémes le but de l'humanité; que ce ne sont que des moyens ; que les vraies fins , pour le bonheurde cbacun, sont dans la pratique simultanée des relations affectives ^ par l'esprit de modération et de patience et par des sacrifices à la société et à ses proches; dans le dévouement à la cause des principes , dans l'amour du bien^ en un mot dans la vie morale , la fidélité aux obligations de la charité et de la fraternité ; surtout, dans les efforts constants pour harmoniser notre existence avec les lois et le» desseins de la
LB SEUmilBIfT nUGIBUK. 463
Providence , si dairementëcrilsdtns nosconscienoes ea venant en oe monde^ et si bien définis et formulés dans la morale chrétienne?
Le danger» l'erreur, Tabus, ici , ce sera l'agiotage^ la spéculation , le fëodalisme industriel ^ l'effervescence effrénée de l'appétit de la chair , l'exaltation des sensualités grossières , les orgies de l'opulence nomade , la licence dans les relations des sexes, une prostitution officielle et générale, le débordement des passions inférieures et leur prédominance sur les besoins plus sociaux.
11 est certain du moins que si une rénovation religieuse ne vient pas épurer et fortifier les volontés , remettre sur la route de l'affirmation et opérer de nouveau, d'une manière nette et rigoureuse, la distinction du bien et du mal dans la raison des jeunes générations y en même temps que toutes les âmes se portent avec élan vers l'amour du bien-être, l'équilibre sera rompu entre l'àme et la bêle.
Toute propagation des forces motrices et des voies de communication dont nous étudions les influences, qui ne serait pas précédée, accompagnée ou suivie immédiaiement d'une propagation des sentiments de charité et d'égalité, menace les pays placés en ddiors de l'atmosphère morale et politique du monde chrétien d'une féodalité industrielle ou d'une perturbation profonde; et l'Europe même, pour échapper à ces dangers, aura besoin d'une rénovation, gr&ce à laquelle puisse s'apaiser cette soif de cupidité qui semble altérer, jusqu'aïuc profondeurs de
ses entrailles y la multitude industrielle du siècle. Bien que les voyages, le développement intellectuel, le contact des caractères , des usages, des croyances, et la mobile variété des événements, sem* blent devoir appeler Thomme à être tout et à n'être rien, à tout accepter et à tout laisser avec une parfaite indifférence , à reconnaître pour vrai, pour bien et convenable, tout fait qui se produit prcifiquement, sans ôter présentement le bien-être, le confor* table, les joies de la vie ; bien que toute habitude , toute foi, toute règle de conduite, paraissent impossibles dans ce grand bazar où va se faire le remueménage des peuples, Fimportation, la connaissance et la vulgarisation de toutes les institutions , de toutes les religions, de toutes les opinions et de toutes les habitudes du globe, les hommes n'en contracteront pas moins des habitudes, des usages, des manières d'être stables et régulières ; seulement, ainsi que nous Tavons vu , ils y resteront moins tenaces, ils seront plus accessibles à la lumière nouvelle. C'est là le caractère salutaire de la foi au progrès, foi dont nul ne doutera , qui aura vu le grand mou-vement né de cette propagation de la vapeur. Cette foi implique que ce que l'on a accepté pour vrai doit rester tel jusqu'à ce que l'on ait mieux ; elle implique qu'il y a du vrai pour l'homme , et que ce vrai , c'est ce qu'il croit tant qu'il n'apparaît pas quelque chose qui éclate à ses yeux comme meilleur: et, parce qu'une foule de croyances et de préceptes moraux seront crus et professés par des popula-
LE SENTIAIBIIT RBUGIBUX. 465
tions innombrables, l'homme-peuplc n'en conclura pas du tout que rien ne soit vrai, que, parce que d'autres seraient dans Terreur , il y soit aussi. Les hommes, en général, vivent et veulent vivre d'espérance, et croire quand même* L'homme croit à l'erreur quand il ne croit pas à la vérité ; mais Fincrédulité , le doute un peu complet, n'est jamais, de fait, qu'une exception, et le triste partage de rhomme fort, quelquefois, mais, le plus souvent, de V esprit fort^ c'est-à-dire de la présomption ou de la médiocrité d'intelligence ; mais les masses n*y participent que par oui-dire et par le trouble qui se met dans leurs croyances.
Oui ! il y aura un retour à Dieu ! De nos jours , ce besoin, ce devoir capital, le premier et le dernier de tous les devoirs , la religion , celte grande face de la nature humaine, reste voilée, obscurcie au fond de la conscience de tous. Heureusement des sentiments sociaux impérieux, qui remontent à ceux qui ont leur source dans la religion , mais qui en sont détachés, tiennent lieu en quelque sorte du sentiment religieux , pour Tordre et la paix; et voilà ce qui fait que le progrès est possible et que Tétat social se maintient presque sans Dieu et sans temple. Mais cette préoccupation chaleureuse, qui porte vers la réalisation politique et sociale du bien-être^ de Tégalité fraternelle et qui suffit à ceux qui craignent sans cesse l'esprit rétrograde , parce qu'en effet on en a été menacé ^ ne suflira pas à nos neveux , qui posséderont précisément ce dont la conquête, avait II. 30
466 LE SB^TIME!<rT RBLIGIEDX.
réclamé toute ractivité politique et le dévouement de leurs pères, et leur avait donné un but moral et social à accomplir, très-humain et ti*ès*périlleux^ qui commandait et faisait naître toutes les vertus : car s^ib n'avaient hérité de nous que la richesse , et la vie de hien*étro que nous leur aurons conquise , n'ayant plus ni la fougue révolutionnaire, ni Texaltation du sentiment d'égalité et de liberté, puisqu'ils jouiront alors en sécurité de l'un et de Tsutre, et des franchises que notre époque leur aura assurées, nos neveux dégénéreraient, si le sentiment religieux ne venait remplacer tous les mobiles de la vertu , tous ces gages d'ordre, de dévouement et de progrès^ s'il ne venait faire équilibre aux appétits matériels, à la vie des sens.
D'ailleurs les passions sont toujours persistantes et vivaces au cœur des générations successives ; la natore des passions ne change pas. Les générations ont beau se succéder, dies naissent toujours aussi imparfeites^ aussi ignorantes, aussi passi<mnées, aussi dispesées à Tégoisme mal entendu.
Et pourtant le progrès se réalise : c'est que le milieu qui les reçoit, ces générations, est de plus en plus parfait ; c'est que les principes, les lumières qui régnent, les lois, les institutions , l'aisance qui les entourent pendant leur développement, vont sans cesse augmentant; c'est que chaque génération, avant de quitter la scène du monde^ s'y est perfectionnée, y a laissé et ajouté un peu plus qu'elle n'avait trouvé et reçu ; c'est qu'en naissant imparfait,
LE SSiVTlMEXT RELIGIEUX. 467
I homme est néanmoins perfeclible dans son pèlerinage à travers la vie.
Les passions persistent , il faut donc que Tëdu*cation du genre humain se recommence sans cesse ; mais les moyens augmentent et s'améliorent et sont plus puissants. Les passions sont donc plus sûrement disciplinées; les volontés , plus vite éclairées, sont plus vite fortes et maîtrisent ainsi plus sûrement les passions. L'inoculation des vertus, des lumières est plus matinale, plus générale, plus immédiate, plus directe. L'expérience se fait par l'histoire au lieu de se faire par notre expérience propre et à nos dépens.
Or nous avons reconnu assez de conditions d'ordre , de paix, de lumières, dans les influences du milieu nouveau, pour espérer légitimement que les ftmes s'ouvriront de plus en plus au sentiment du bien , et sentiront le bonheur de le faire ; que les individus mettront de plus en plus leur bonheur et le vrai devoir dans le dévouement et les actes sociaux , qu'ils dirigeront enfin leur activité vers le bien général.
Si, comme il doit paraître certain , les machines destructives et homicides ont toujours servi la civi^ lisation ou ne vont pas contre elle, à plus forte raison les machines productives et pacifiques : il s'ensuit donc qu'elles aideront puissamment à ce qui est la plus haute civilisation et la perfection, à la fraternité, à l'égalité et à la liberté.
Si les populations contemporaines prenaient et
i&8 Li: SEMIMKNT RLLIGlKliX.
exploilaienl le mauvais cùtt'; de ces innovations nia«térielles, les chemins de fer n'en hâteraient pas moins la rénovation morale; précisément parce que les désordres qu'ils occasionneront en feraient sentir la nécessité. Quand on verra que le mal est si grand qu'on est menacé de la gangrène du coi*ps social, on se retrempera à la modération des désirs", aux concessions envers ses semblables et au sentitiment de la divinité.
Quoi qu'il arrive , on ne saurait citer une époque religieuse qui n'ait été marquée d'une perturbation profonde de sociétés et de douleurs individuelles infinies.
L'oubli de Dieu correspond toujours à l'oubli des devoirs^ à la tristesse^ à l'abattement et au malheur du grand nombre.
De tout ce qui précède il résulte bien évidemment que l'influence des innovations matérielles modernes ne saurait être médiocre, soit en bien, soit en mal. Pas de milieu : les chemins de fer causeront de grands maux ou de grands biens. S'ils font de grands maux, ils ramènent à Dieu par la douleur ; s'ils produisent de grands biens, ils ramènent à Dieu par la reconnaissance.
NOTE I (page 8).
La GhiDC avec ses lettrés, son peuple et ses esclaves , l'Inde et l'Egypte avec leurs castes, Lacédémone avec ses citoyens et ses ilotes, Aristote et toute la Grèce avec sa nature libre et sa nature esclave , Rome avec ses patriciens , ses plébéiens et ses esclaves , toute l'antiquité enfin avec sa croyance à l'inégalité de nature et la pluralité d'origine , et la moderaité chrétienne avec sa foi en l'unité d'origine , dans l'égalité et la fraternité parmi les hommes, nous sont une preuve superflue de la corrélation nécessaire qui existe entre la faculté de posséder et d'hériter, et l'état des croyances et des idées sur lesquelles sont assis les peuples.
Supposez , en effet , que la croyance générale, dans une société, soit qu'il existe des hovuine^dieux et des liommes-^é'tf j, évidemment la propriété n'i^a pas jusqu'à ceux-ci, ni le droit d'acquérir, de transmettre , d'hériter ; ce serait leur donner accès aux richesses , à la puissance , et , par conséquent, faciliter leur affranchissement. Tout ce, qui , dans l'histoire, vous paraîtra contrarier cette loi sera le fait de la tendance natu* relie des choses humaines, par où l'humanité est progressive, le fait des besoins noiiveaux se manifestant parmi la portion d'hommes jusque-là rejetés de la société , le fait de leur lutte, de leur rébellion , des concessions forcées des riches envers les pauvres, des maîtres envers les esclaves , et surtout de l'apparition d'une nouvelle doctrine morale, ayant puissance de re»
nouveler les âmes ^ de constituer une nouvelle base de pro* priété et d'héritage , en révélant de nouveaux devoirs et de nouveaux droits.
Dans rinde , une quadruple inégalité d'origine est de croyance immémoriale. Quatre castes répondent à ces quatre origines ; elles sont entre elles , pour la noblesse, ce que sont entre eux la tête, les bras, les cuisses et les pieds de Bralima , dont elles sont respectivement sorties. En conséquence , tout est institué dans les lois de succession et de partage pour empêcher la fusion de Tune avec l'autre, ou laisser acquérir, par la fortune, quelque prépondérance aux classes inférieures. La classe brahmine est de droit seigneur de la création , et tout ce que le monde renferme est la propriété du brahmanah , et c'est par sa générosité seule que les autres hommes jouissent des biens de ce monde. Les fonction9 et les bénéfices qui y sont attachés sont héréditaires et dans la caste et dans la b^ mille de chaque caste.
De même , il est de croyance que les ancêtres de celui qui n*a pas de ûls pour accomplir le fraddha, ou sacrifice des an*cêtres, sont exclus du séjour céleste ; or, conune au moment de la naissance de l'aîné un homme , en devenant père , ac<« quitte sa dette à l'égard de ses ancêtres, c'est F aîné qui siuldoit tout ai^oir, (Lois de Manou.)
De même, dans un pays où la loi dit « que, jour et nuit i la femme doit être tenue dans un état de dépendance par ses protecteurs , qu'elle doit être sous la garde de son père pendant son enfance, sous celle de son mari pendant sa jeuBe8se« de ses enfants durant sa vieillesse , et ne doit jamais se conduire à sa fantaisie , » on trouvera tout à fait logique que la loi se contente, dans le partage des biens du père, de statuer « que les frères donnent, chacun sur leur dot, des portions à leurs sœurs par la même mère, et non mariées , afin qu'elles puissent se marier, qu'ils donnent le quai't de leur part, m
Dans rindc donc, suivant les Lois de Manou, l'ainé, s*H est éminemment vertueux^ peut prendre possession du patrimoine en totalité , et les autres frères doivent vivre sous sa tutelle comme si c'était leur père. Toutefois le frère aîné
est libre de renoncer à son droite et, dans ce cas, les /rires ^ après la mort du père et de la mère, se partagent égale^ ment entre eux les biens de leurs parents. On prélève pour l'aîné le vingtième de l'héritage avec le meilleur de tous les meubles , pour le plus jeune le quatre-vingtième , et pour chacun de ceux qui sont enti*e eux le quarantième. Si le premier né l'emporte sur ses frères en bonnes qualités , il a droit au meilleur de tous les biens réunis , à tout ce qui est excellent en son genre , et au meilleur de deux bœufs oa au«* très bestiaux. Mais tous les frères sont-ils également fidèles à remplir leurs devoirs? Il n*y a pas de prélèvement pour l'alnéi seulement on doit lui donner quelque chose comme un iémol" gnage de respect. Si le prélèvement ci- dessus a lieu , le reste se divise ensuite en parts égales. SI rien n'a été prélevé , l'alné alors a une part double, le second fils une part et demie , si toutefois ils surpassent les autres en vertu et en savoir, et les jeunes frères ont chacun une part simple. Dans l'Inde , lor»» qu'on n'a pas d'enfants, la progéniture que l'on désire peut être obtenue par l'union de l'épouse, convenablement autorisée, avec un frère ou un autre parent. Souvent un jeune frère est autorîsé à engendrer un fils en cohabitant avec la femme de son frère aîné décédé; dans ce cas, le partage de l'héritage du frère aîné doit être fait également entre ce fils et son père naturel , qui est en même temps son oncle. Or il n'y a là rien de chimérique et qui n'ait , à quelque degré, son précédent et sa vérification dans l'histoire.
La polygamie , comme on sait , est établie aux Indes. Le fils né d'une femme mariée la première a un faible avantage dani l'héritage sur le fils né d'une femme mariée en dernier lieu ; il prélève un excellent taureau, et en outre quinze vaches , s'il est savant et vertueux.
Celui qui n'a point d'enfant mâle peut charger sa fille de lui élever un fils, en se disant : que l'enfant mâle qu'elle mettra au monde devienne le mien et accomplisse en mon hon« neur la cérémonie funèbre; cette fille recueille, en conséquence , l'héritage , et , par suite , son fils hérite de tout le bien du père de sa mère, mort sans enfant mâle; que si, après
ce souhait et la naissance de ce fils , un fils naît aussi à cet homme, le partage de la succession se fait également entre ces deux ûhf car, dit la loi : Il n'y a pas de droit d'aînesse pour une femme. Le fils d'une femme non autorisée à avoir un enfuit d*un autre homme , et le fils engendré par le frère du mari avec une femme qui a un enfant mâle , ne sont pas aptes à hériter, l'un étant l'enfant d'un adultère et l'autre produit par la luxure. Il ne s'est agi jusqu'ici que du partage entre des fils nés de femmes de la même classe ; mais souvent il y a dans une même maison des fils de plusieurs femmes de classes différentes. Ils sont loin de participer également à l'héritage : le fik de la femme brâhmani prélève d'abord sur l'ensemble de la succession le principal logis, les joyaux, le valet de charrue, etc. ; puis , sur le reste, il prend trois parts ; le fils de la femme kchâtriyâ prend deux paits , celui de la vaisyâ une part et demie, celui de la soudrâ une part simple. Ou bien, sans que rien soit prélevé par le brahmane , on divise la totalité du bien en deux pails : celui-ci prend quatre parts, le second trois, le troisième deux, et le quatrième une seule. Mais qu'un membre de la première caste , un brahmane , ait ou n'ait pas de fils nés de femmes appartenant à sa caste et aux deux castes suivantes, la loi défend, dans tous les cas, de donner au fils d'une de ses femmes de la quatrième caste , une soudrâ, plus de la dixième portion de son bien.
Le fils d'un membre de l'une des trois premières castes, par une femme soudrâ, n'estpas admis à hériter, à moins qu'il ne soit vertueux , ou que sa mère n'ait été légitimement mariée.
' Tous les fils de dwidjas , nés de femmes appartenant u la même classe que leurs maris, doivent partager l'héritage également , après que les plus jeunes ont donné à l'aîné son lot prélevé. Tout soudi*â doit épouser une femme de sa classe et non une autre , et les enfants qui naissent d'elle doivent avoir des parts égales , quand même il y aurait cent fils. Sont réputés parents et sont héritiers de la famille le fils légitime, c'està-dire engendré par le mari lui-même en légitime mariage , le fils de sa femme et de son frère ^ suivant qu'il a été dit \ un fils
donné , un fib adopté, un fils né clandestinement dans la maison et dont le père est inconnu ; un fils rejeté par ses parents actuels , et admis par sa famille. Sont réputés parents , mais ne prennent point part à rhéritaf;e , le fils d'une demoiselle non mariée , celui d'une épouse enceinte , un fils acbeté , le fils d'une femme mariée deux fois , un fils qui s'est donné luimême , et le fils d'une soudrâ. Ce sont là les douze fils des hommes, que Manou a distin[;ués : six parents et héritiers, et six non héritiers, mais parents. Le fils légitime est le pi-emier en rang ; il est seul maître du bien paternel, mais il doit assurer aux autres fils des moyens d'existence , et d'abord au fils de l'épouse, c'est-à-dire de la femme et d'un parent notoire , la sixième partie, ou la cinquième , s'il est vertueux. Ces deux fils, le fils légitime et le fils de l'épouse, peuvent hériter immédiatement du bien paternel , mais les dix autres fils , dans l'ordre énoncé (car celui qui suit est toujours exclu par celui qui précède) iChcrilent que des dei'ofrs de la famille et d'une part de la succession. Les onze fils énumérés, à partir du fils de l'épouse, sont aptes à représenter successivement lé fils légitime, pour prévenir la cessation de la cérémonie funèbre. Ces onze fils, ainsi appelés parce qu ils peuvent être substitués au fik légitime, devant la vie à un autre homme, sont réellement les fils de celui qui leur a donné la naissance , et non d'aucun autre; aussi ne doit-on les prendre pour fils qu'au défaut d'im fils légitime ou du fils d'une fille. Au défaut de chacun des premiers dans Tordre parmi ces douze fils, celui qui suit , et qui est immédiatement inférieur, doit cumuler l'héritage ; mais, s'il en existe plusieurs de même condition, ils ont tous part au bien.
Si , parmi plusieurs frères de père et de mère, il en est un qui obtienne un fils , la loi les déclare tous pères d'un enfant au moyen de ce fils, et alors les oncles de cet enfant ne doivent pas adopter d'autres fils ; il doit recueillir leur héritage : il suffit qu'il leur offre le gâteau funèbre. '
De même , si , parmi les femmes d'un même mari , une d'elles donne naissance à un fils , toutes, au moyen de ce fils , ÉDnt censées mères d'un enfant mâle. Ainsi l'héritage d'un
47 i NOTES.
père va d'abord aux fils lëgilimes et à leurs enfants, ou, à lem déiaut, aux autres fils. Si un honune ne laisse point de fils, de fille, ni de veuve, sa fortune retourne à son pèi*e, et à set frères, au déiaut du père et de la mère. L'héritage appartieot au plus proche parent, mâle ou femelle, ou à leur lignée. A leur défaut, le parent ou le précepteur spirituel, ou l'élève du défunt, sont héritiers. Au déCaut de toutes ces personnes , dei brahmanes irrépi-ochables sont appelés à hériter ; par là , las devoirs funèbres ne peuvent cesser. La propriété des brahmanes ne doit jamais revenir au roi ; mais , dans les autres classes , à défaut d'héritiers , le roi se met en possession du bien. A la mort de la mère, les frères utérins et les sœurs utérines noa mariées se partagent également le bien maternel : les sœurs mariées reçoivent un présent proportionné au bien, et même, si elles ont des filles, il est convenable de leur donner quelque chose de la fortune de leur grand'mère maternelle, par motif d'afiiection. Les présents qu'une femme a reçus doivent appartenir, à sa mort , à ses enfants, même du vivant de son mari. Des modes de mariage fort différemment prisés ont lien aux Indes. Sous le mode le plus noble, tout ce que possède une jeune femme mariée revient à son mari , si elle meurt sans postérité. Sous les autres modes, le père et la mère héritent, si elle meurt sans enfants.
Les eunuques, les hommes dégradés, les aveugles, les sourds de naissance , les fous , les idiots , les muets et les estropiés ne sont pas admis à hériter : cependant la loi engage à leur donner de quoi subsister et se couvrir jusqu'à la fin de leurs jours, sous peine d'être criminel.
Toutefois, s'il prend à un eunuque la fantaisie de se marier et que sa fenune conçoive du fait d'un auti*e homme , suivant les règles prescrites , ces enfants sont aptes à hériter.
Si l'un des frères est en état d'amasser de la fortune par sa profession et n'a pas besoin du bien de son père , il doit renoncer à sa part après qu'on lui a fait un léger présent.
Si des frères , après s'être séparés d'abord , se réunissent ensuite pour vivre en commun , puis font un second partage, les parts sont alors égales : il n'y a plus ici de droit d'aînesse.
Un frère aine qui , pai- cupidité , (ait tort à ses jeunes frères est privé de rbonneur attaché à la primogéniture ainsi que de sa part et puni d'une amende.
Tous les frères adonnés à quelque yice perdent leurs droits à rbéritage ; et l'ainé ne doit pas s'approprier tout le bien sans rien donner à ses jeunes frères.
Si un fils meurt sans enfants et sans laisser de femme , le père ou la mère doit hériter de sa foitune ; la mère elle-même étantmort<^, c'est la mère du père ou le grand-père paternel qui prend le bien au défaut de frères et de neveux.
Des vêtements, des voitures et des parures , du riz préparé f Teau d'un puits, des esclaves femelles, les conseillers spirituels ou les prêtres de la famille et les pâturages pour les bestiaux ne peuvent être partagés; mais ils doivent être employés comme auparavant.
Nous avons cru devoir épuiser la série aride des cas que les lois de Manou spécifient touchant l'héritage , parce que nulle législation ne prouve mieux combien les deux grands /iuts de l'appropriation et de la transmission des richesses et de leurs sources ou de leurs instruments sont soumis aux itlées , aux croyances entretenues chez un peuple ; combien , pai' conséquent , ils sont susceptibles de se modifier et se modifient en effet dans la suite des siècles avec les idées et les croyances : on ne saurait trop s'en pénétrer. \a intelligence eu s'éclairant de plus en plus, le sai^oir humain en s'augmentant, et progressant, et s'améUorant indéfiniment, fait progresser et améliorer toute chose indéfiniment aussi. Si donc de nos jours , et après nous , les générations à venir modifient leur science , leurs idées, les notions qu'elles ont de l'homme et de Dieu, et des relations des hommes entre eux , etc. , elles seront conduites à modifier les lois qui régissent la propriété et la transmission.
Ici, en particulier, on voit les notions compliquées de la pluralité d'origine enfanter des catégories et des destinations à l'infini entre les droits de chacun des membres. Ainsi autant il y a ai alliances possibles ou d'unions deux à deux entre les quatre castes, autant il y a de prescriptions légales différentes qui ré* gularisent les droits à la propriété et à la transmission.
476 >iOTES.
En Ghiuo , nous trouvons la plus grande analogie dans la loi de succession avec celle de l'Inde en ce qui regarde le droit d*ainesse. Ainsi, dès qu'un père et une mère sont morts, le Gis aîné entre en possession de tous les droits de la paiemité envers ses frères cadets : ils sont toutefois , comme dans l'Inde , libres de se séparer ou de rester dans la même maison. S'ils se séparent , l'aînc est obligé de partager également entre eux et lui l'héritage , car l'égalité de partage entre les enfants est de rigueur à la (/hine. Il n'y a rien de déterminé pour les filles; si elles ne se marient point, leurs frères sont obligés de les nourrir. Là un père est le maître absolu des biens dont il a hérité de ses ancêtres ou qu'il a lui-même acquis. Enfin la volonté dernière , le testament d'un père à la Chine, est irréfragable , nul défaut de forme ne peut l'infirmer ; mais les mères n'ont pas le droit de tester. L'adoption est permise , et Fadopté devient Théritier de l'adoptant. S'il existe des enfants , le fils adoptif n'en partage pas moins avec eux ; le pèœ seulement a le droit de faire quelques dispositions en faveur de ses enfants par le sang.
Tout enfant , même adoptif , succède donc aux biens de son père ; toutefois , c'est l'empereur qui distribue les terres et les donne à titre de fief ou de fermage. Mais on ne succède point aux dignités ; la transmission des fonctions ne s'y fait point par une hérédité positive. Certains mandarins , il est vrai , héritent par droit d'aînesse et des biens et des fonctions électives ; toutefois l'hérédité comme le don de la fonction dépendent toujours de l'empereur, qui confie Tune et l'auti^e selon son bon plaisir, et qui le plus souvent distribue les terres à titre de fief ou de fermage.
Chez les Assyriens et les Babyloniens , les citoyens étaient classés en tribus : comme en Egypte , les fonctions étaient héréditaires dans les familles , les enfants devaient exercer la profession de leurs ancêtres ; et comme en Chine , comme au Pérou, le roi avait la propriété de toutes les terres : il les cédait cependant, comme chez ces peuples aussi, moyennant redevance perpétuelle. Cette suprématie universelle ne l'empêchait pas , néanmoins ^ d'avoir des domaines particuliers. Il faisait à vo-
xoTES. 477
louté de ses soldats et de ses esclaves dos propriétaires fonciers, subalternes il passagers. Nous ignorons quelle était , chez les Perees , la latitude laissée aux citoyens pour la transmission de leurs biens ; mais tout porte à croire que , dans un état de choses où les rois avaient droit de vie et de moit sui' leurs sujets, la disposition des biens devait être soumise aux caprices et à la cupidité des despotes.
En Syrie, les domaines patrimoniaux semblaient n'être qu'un usufruit laissé par la volonté du souverain. ,
Dès le temps d'Abraham , les rois de Syrie avaient , ou du moins ils exerçaient le droit de céder et de distribuer des terres à leurs amis ou à leurs alliés.
En Perse , tout porte à croire que la puissance absolue dont la législature investissait les rois, puissance qui allait jusqu'au pouvoir impie de donner la mort , s'étendait également sur la libre disposition des biens des sujets.
De l'Egypte, nous savons peu de choses sur ce point comme sur tant d'autres. Nous savons cependant, quant à la propriété, que les prêtres, la famille royale et les guerriers, qui composaient ensemble la première des deux classes dans lesquelles se divisait la population égyptienne , possédaient seuls tout le sol , se le partageaient etTaifermaient à la classe inférieure. Dans cette première classe , toutes les fonctions , même les plus infimes et les plus divisées , étaient héréditaires comme les terres. La
classe inférieure, composée des laboureurs, des pasteurs et des aitisans, ne possédait pas et ne pouvait qu'affermer moyennant redevance.
La constitution de la propriété , chez les Hébreux , n'est pas moins faite sous l'influence du principe social et de la conception religieuse. Est-il rien de plus clair que ces paroles de l'Écriture : n La terre ne se vendra point à perpétuité , parce M qu'elle est à moi ; vous êtes comme des étrangers â qui je la Joue. » Et Moïse, paitant de là, étabUt que chaque famille possédera , à jamais , la portion qui lui aura d'abord été accoixlée. Josué effectue le partage des terres, assigne à chaque tribu les terres qu'elle devra héréditairement posséder et transmettre. Moïse voulant à tout prix maintenir 1 égalité parmi les Juifs , .
il ordonne qu'à une époque fixe chacun rentre dans la pit^ priété de ses pères, et il fait tête ainsi, par une seule combinaison y article de loi , à l'enyahissement et aux passions les plus fécondes en calamités sociales de tout genre. Il permet bien l'aliénation , mais une aliénation temporaire : au bout de qaarante*neuf ans, chacun rentre dans ses anciennes possessions, et les Hébreux se soumettent ponctuellement à une prescription qu'on déclarerait , chez nous , contre nature. Ainsi les Tentes ne sont là proprement que des cessions d'usufruits , elles ont lieu sous la condition du rachat, et nous y Toyons luie sorte de substitution universalisée par la loi. Cette époque est ce qu'on a appelé année jubilcUre. Par suite du même piincipe , tons les sept ans , les dettes que les Israélites contractaient entre eux étaient également remises , et non-seulement Moïse statue sur la faculté d'aliéner et la rétrécit à ce point , mais il prire à jâ«mais toute une tribu de toute portion de terre, il exclut dapfi^ tage les enfants de Lévi roués à l'autel. . . .
L'ordre de succession fut non moins vigoureusement établi; il fut défendu de le violer : en vain un père irrité manifestaitil la volonté éerite que son fils fut déshérité ; elle n*avait d'effet qu'autant que sa part d'héritagie retournait aux autres héritiers légitimes.
Eu général, les cas sont nombreux et complexes dans la jurisprudence pratique des Hébreux , et à bien des égards ils rappellent l'échafaudage casuistique du droit indou.
Presque partout Dieu , représenté sur la terre par le sacei^ doce ou le chef supr ênie de TEiat, a la possession de» tarres et des emplois, et les partage wk les transmet moyeasant ledevance ou hommage. Mous avons vu que les choses ae pasw^ ainsi eu Chîne^ en Assyrie et en fiabyleoûe.
En Egypte, Joseph ramena un état analogue*
En Perse, il est plus que vraisemblable qrfil en était conTWe en Assyrie.
An Japon , c'est un régime à peu près pareil à cehii de » Chine.
Eu Polynésie, le roi, bien que les charges civiles et mifi-
laires et les propriétés soient, le plus ordinairement, hkrédi-- TAimEs, peut disposer des unes et des autres.
Dans la Louisiane, le chef disposait de tous les biens et de tous les travaux de ses sujets.
Au Pérou, aucune terre n'était héréditaire) chaque année, le partage se faisait de noureau, et annuellement aussi le labourage se £sisait en commun par toute la nation.
Ainsi , ches les Tatars, Rouss, le père des Russes , ôta aux mâles la succession aux biens du père pour la donner aux filles, ne laissant pour tout héritage aux hommes qu'une épée.
Ainsi Lycuvgue divise le territoire de Sparte en possessions héréditaires entre les conquérants et les vaincus , et ce n'est que cinq siècles après lui que les femmes sont admises à la succession des domaines patemds.
Selon établit que les Eupatrides seront possesseurs héré* ^taires.
Moise dit aux Israélites de la part de Jehovak : « La terre ne se vendra point k perpétuité, parce qu'elle est à moi : vous êtes comme des étrangers à qui je la loue. » Bt il part de là pour imposer à ce peuple la constituùon de propriété la plus rigoureuse, mais aussi la plus sodale.
En Ibérie, les Yacciens se partageaient la terre tons iesans; chacun cultivait alors sa part, et devait rapporter en commun, sous peine de mort, tous les fruits qu'il avait recueillis.
Les Suèves n'avaient point d'héritage.
Chei les Germains , au dire de César, personne n'avait de terres ni de limites qui hii fussent propres ; les princes et les magistrats de chaque nation donnaient aux particuliers la pcHV tien de terres qu'ib voulaient et dans le lien qu'ils voulaient, et les obligeaient, l'année suivante, de passer aiHeurs.
Un roi de Dame, Frothon, ordonna que le butin serait partagé hiérarchiquement.
D'aprèa Porganisation municipale étabKe en Ganle par les Romains de Tempire, le grade, dans le miKtaîre, était conféré par le chef ou transmis par succession ; la charge , chez les cnriales, était accordée suivant la fortune ; on él^H même oUigé dTentrer dans la curie, quand <m avait vingt-cinq arpents de
terre. Mais les charges de ces deux fonctions devinrent tellement onéreuses, qu'on ne trouvait plus de fik qui voulût succéder à son père , militaire, et que les curiales aimaient mieux se donner comuie serfs colons que d'hériter des biens de leurs pères, à la condition de répondre , sur ces biens , de la rentrée des impôts qu'ils étaient chargés de percevoir.
Chez les mahométans, le Corcui ordonne : » Les hommes et les femmes doivent avoir une paît des richesses que leur ont laissées leurs pères et leurs proches. Cette portion doit être réglée par la loi, » — « Dieu vous commande, dans le partage de vos biens entre vos enfants, de donner aux mâles une por* tion double de celle des filles. S'il n'y a que des filles et qu*elle8 soientplusdedeux, elles auront les deux tiers de la succession; s'il n'y en a qu'une, elle en recevra la moitié. Si le défunt n*a laissé qu'un fils, ses parents prendront un sixième. Si le défunt n'a point laissé d'enfants , et que ses parents soient héritieiis , sa mère aura un tiera de la succession , et un sixième seules ment, s'il a des frères. La moitié des biens d'une femme morte sans postérité appartient au mari, et le quart seulement, si elle a laissé des enfants.
« Les femmes auront un quart de la succession des maris morts sans enfants, et un huitième seulement, s'ils en ont laissé. Si l'héritier constitué d'un parent éloigné a un frère ou une sœur, il leur doit un sixième de la succession. Us recevront un tiers, s'ils sont plusieurs. »
• La ^1 saUque, qui, avant et après le viii' siècle, régbsait la race franque sur la terre des Gaules, porte : « Si un homme meurt sans laisser de fils , son père et sa mère survivants lui succéderont; ^défautdu père et delamère, les frères et les soeurs qu*il a laissés lui succéderont ; à défaut des frères et sœurs , les sœurs de son père ; à défaut des sœurs du père, les sœurs de la mère ; enfin , à défaut de tous ces parents, les plus proclies dans la ligne paternelle. Quant k la terre salique, aucune, portion de l'hérédité ne sera recueillie par les femmes; mais l'hérédité tout entière sera dévolue aux mâles. » Cette loi avait étéimportéc de la Germanie par les barbares. Ils ne voyaient pas pourquoi la terrc.qui entourait la maison mxdii appartenu aux fiUes, puis-
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que les filles passaient daas une autre maison. Us croyaient naturel d'ailleurs d'assurer la maison et ses dépendances à qui savait la défendre. La loi des Thuringtens, d'accord en cela avec celle des Francs, exprime assez formellement cette intention : « L'héritage appartient au Gis, dit-elle; s'il n'y a point de fils, l'argent et les esclaves à la fille , la terre au plus proche parent : celui à qui échoit l'héritage de la terre doit avoir l'habit de guerre, c'est-à-dire la cuirasse, la vengeance du proche et la composition. Si la branche paternelle manque jusqu'au cinquième degré , alors la fille hérite de tout , et la terre passe de la lance au fuseau. » Mais peu à peu , consme. nous l'avons dit, grâce au christianisme, cette exclusion de la femme fit place à une participation plus ou moins grande du sexe féminin à l'héritage paternel.
Voici maintenant en quelles généralités se résume le passé à cet égard.
D'abord, au plus lointain début des sociétés humaines, un très-petit nombre d'hommes , tenus pour être d'origine supé* rieure , des dieux , puis des demi-dieux , monopolisent les avantages sociaux , et se servent des races inférieures , .des bommes-bétes, des esclaves , comme de machines productiques. C'est uniquement pour eux qu'est faite la société, parce qu'eux seuls ont accepté la loi et le but proposé aux hommes , et accepté aussi , par conséquent , les sacrifices , les charges que ce but présuppose ; eux seuls donc possèdent ; comme d'ailleurs eux seuls sont constitués en famille, ont des ancêtres et des ne« veux , et que la famille est tenue alors naturellement pour le plus sûr moyen de transmettre l'instruction, les croyances et les spécialités, la transmission se iaii héréditairement dans\a{am\\le.
L'esclavage est alors le sort de la masse des hommes. Pour eux, point de famille, point d'époux, point de père ni de mère, ni d'enfants, ni de société. Loin de pouvoir transmettre et succéder, ib sont eux-mêmes l'objet d'une transmission et d'un héritage fort important, à titre de choses brutes et àUnstrunienis^ entre leurs maîtres et seigneurs.
La famille, disons-nous, est la base de toutes les sociétés antiques :. c'est dans la femille que se perpétue le droit d'héri- II. 31
tiige de la profession paternelle, ainsi que des forces ou instranents de travail. Cela s'explique : la naissance est alors le seul moyen possible et naturel de Télection : car c'est une éleciéon TAOTB que Y hérédité. On sous-entend que le fils remplace le père dans sa fonction^ à ce titre qu'étant son fils , il est censé le plut capable de le remplacer, le père ayant dû l'initier pré£^ imblemeat à tout autre. L'affection indestructible pour ses pro* cbes est, en effet, k lien le plus direct et le seulvivace à «fltte qpoque initiale des sociétés. Il règne avec force et souvent avec exclusion ; c'est donc le moyen d'ordre et de stabilité le j^usiûr.
En ooDséquence, dans les premiers âges de rbumanité, les froftêiioM^ le pouvoir , et les instruments de travail^ sont presque universellement héréditeureSj c'est*à*dire transmissibles par le sai^ dans les familles , et , à défeuit des feimilles, dans la caste ou la tribu. Et presque généralement aussi la succession appartient d'abord aux enfants mâles ou aux enfauits de ces enfints, avec droit d'aînesse ; à leur défaut, les filles en jouissent; au défaut des filles, les ascendants, et concurremment certains eriilatérattx , ou d'abord ceux-ci et les ascendants ensuite ; la ligae paternelle étant toujours préférée à la ligne maternelle. "Etk général, après le prélèvement du droit d'aînesse, l'égalité de partage est pratiquée entre les enfants mâles : car le sexe ffaùnia est partout subaltemisé , et, lorsqu'il n'est pas déclaré whabile k posséder et à succéder, sa part dans l'héritage est toujours très-faible par rapport à celle du sexe fort : les filles , si elles se marient , reçoivent ou des dots ou des présents de leurs frères; si elles restent filles, des secours, de la pix>-> lecHoii.
Gbei la jdupart des peuplades sauvages, l'héritage est presque sans objet I un arc, des flèches, une massue, voilà tout ce qu'un père peut léguer à ses enfants. Chez certaines tribus plus avancées et même chez certaines nations , l'héritage lut rendu superflu par le partage annuel des terres et la jouissance égale des produits. Enfin la faculté de tester n'est pas moins universelle , et des législations vont jusqu'à permettre qu'un de tous ses biens eu (aveur de qui lui piait.
Et au milieu de ces faits organiques de la transmission, caractères uniformes et communs des civilisations antiques, se manifeste un mouvement progressif continu.
Le progrès consiste ici en ce que d'abord un plus grand nombre d'hommes revendiquent et obtiennent peu à peu le droit de posséder, d'hériter et de transmettre héréditairement; celui de se constituer en famille où s'accomplira aussi pour eux la transmission.
Les esclaves cessent d'abord d'éti-e considérés et transmis comme des instruments bruts, et ensuite d'être l'objet de l'héritage pour leurs semblables. Le nombre des esclaves, en effet, diminue partout dans l'espace à mesure qu'on avance dans le temps. Le progrès consiste ensuite en ce que les femmes sont plus généralement et pour une plus grande proportion admises à hériter de leurs parents , et tendent à l'égalisation avec l'homme ; en ce que le droit d'aînesse est successivement restreint ou anéanti , et que les membres d'une même famille arrivent à une inégalité de partage de moins en moins disproportionnée ; en ce que beaucoup de fonctions échappent à l'hérécUté par le sang, deviennent le partage du mérite, et se transmettent de la capacité à la capacité , sans distinction de naissance. A mesure que l'humanité avance, on voit intervenir, en efiet , le vote des anciens dans le choix de certains fonctionnaires , ou bien c'est l'initiation ; on a même recours à l'examen et au concours , et l'opinion commence à désigner ceux qu'elle préfère, à être un moyen d'élection et de transmission. Néanmoins, jusqu'à Jésus-Christ, la transmission par Yesprit est une rare exception , une tendance plutôt qu'une réalité : car, tant que se maintient la croyance à la pluralité et à l'infériorité d'origine des diverses races d'hommes , tant que le but social est la conservation des races pures , et que la société est constituée pour la guerre et l'extermination ou la pacification , tant surtout que la famille reste ainsi la base de la société..., en fait, le droit d'héritage n'est le partage que d'un petit nombre ; le sexe féminin reste subaltemisé , la richesse est un privilège; la transmission même des fonctions et des instruments se fait de la race à la race ; personne n*est maître
de sa destinée, et la minorité peut seule reuiplii* des devoirs sociaux avec mérite, puisque seule elle jouit de la liberté.
Mais de Tèie chrétienne date une grande transformation à cet égard : Jésus-Christ , en annonçant aux hommes qu'ils sont tous frères, qu'ils ont un même père, qui est au ciel, a virtuellement et implicitement aboli le droit d'héritage ( car qui dit héritage dit transmission par le sang du père selon la chair aux enfants selon la chair, et vice verfâ) ; or il est ici question d'une paternité plus haute et toute spirituelle : mon frèrej ma saur et ma mère, ce sont tons ceux qui font la volonté de mon père qui est au ciel. En étendant la main sur ses disciples, il dit : Yoici ma mère et mes frères. Mais la volonté de Dieu, c'est que les hommes vivent en frères, se dévouent l'un à l'autre, réalisent la fraternité et l'égalité d'origine ; par où il faut entendre que ceux qui voudront concourir k l'œuvre sociale devront pouvoir s'y consacrer; que, par conséquent , ils devront pouvoir choisir leur fonction dans l'œuvre; que, par conséquent , les instruments de travail ne pourront leur être refusés ; et que , par conséquent enfin , nul de ces instruments ne pourra plus être héréditaire par la chair sans iniquité et impiété, mais tous et uniquement par Vesprit.
Et, en effet, il y a dix-huit cents ans qu'une hiérarchie nouvelle apparut , où les fonctions et les instruments de travail furent dévolus au mérite, à l'aptitude , et se transmirent sans acception du sang et de la naissance. Cette hiérarchie est celle du clergé catholique. On voit ici toute la différence qui sépare l'antiquité de notre civiUsation. Les enfants de Lévi, chez les Hébreux, monopolisaient héréditairement les fonctions sacerdotales dans leurs familles, dans leur tribu ; la hiérarchie catholique a commandé de transmettre les évêchés et les cures, etc., ainsi que les bénéfices qui y sont attachés, aux plus dévoués , aux plus dignes d'exercer le saint ministère ; et, si en réalité il n'en est point ainsi depuis des siècles , ce sont les hommes et non les principes qui font défaut.
Or, voilà l'idéal vers lequel l'humanité gravite avec un instinct, une constance et une longanimité admirables : les obstacles et le mauvais-vouloir des égoïstes ne prévaudront pas
contre cette tendance providentielle des peuples chrétiens ; ils pourront retarder, mais non comprimer à jamais ce mouvement.
Les modifications successives apportées dans la législation relative au droit d'héritage et de propriété parmi nous, depuis 1800 ans, sont une exacte et saillante vérification de tout ce que nous avons dit. Il fut un temps, chacun le sait , où, dans notre inonde occidental , le droit d'héritage s'attachait aux personnes comme aux choses. L'héritier du patricien, du sénateur, du seigneur^ avait en partage des hommes, des enfants esclaves, comme on a aujourd'hui un vil bétail. La lumière de l'Évangile vint luire sur l'Europe^ et peu à peu l'iniquité de l'esclavage , puis celle du servage et de ses conséquences , s'évanouit pour faire place à la tendance égalitaire des devoirs et des droits. Le catholicisme avait prêché durant des siècles , et Justinien, inspiré par la nouvelle parole, avait prescrit que tous les enfants mâles et femelles , émancipés ou soumis à la puissance paternelle, partageraient désormais également la succession de leur père , de leur mère ou autres ascendants. La constitution féodale , avec son droit d'aînesse et ses substitutions, dérogeait à cette loi, aussi fut-elle éphémère; toutefois les coutumes de France retinrent beaucoup de son esprit jusqu'à la révolution de 1 789 : les unes , en ne reconnaissant qu'un héritier, l'ainé ; les autres, en lui accordant des avantages considérables , sans néanmoins tout lui donner ; celles-ci en excluant les filles mariées de la succession, celles-là en distinguant les enfants de lits divers, etc.
La loi salique excluait les femmes de la succession à la teiTe salique. Mais déjà , au viii' siècle, il était très-ordinaire de déroger à cette loi , et nous avons une preuve mémorable que cette dérogation était due tout entière à l'infiuence de la pai*ole évangélique. On amenait sa fille, dit l'histoire, devant le comte ou un autre magistrat, et l'on écrivait : « Ma chère » fille , un usage ancien et impie ôte, parmi nous, tente portion » paternelle aux filles ; mais , ayant considéré cette impiété , M j'ai vu que, comme vous m'avez été donnés tous de Dieu égale^ » mentj je dois vous aimer de même. Ainsi , ma chère fille, je
>i veux que vous héritiez par portion égale afec vos FRÈREg dans M toutes mes terres, n
Partout donc , en Europe , selon que le christianisme a été davantage réalisé et cru, le droit d'hérédité s'est rapproché de l'égalisation impliquée dans cette sublime croyance à la fra«ternité, La Russie n'a point eu la poitrine assez gonflée de gé-> nérosité pour aspirer cette parole de rénovation ; elle a dévié avec le schisme grec ^ et elle demeure immobile dans l'escla» vage. On y vend , on y hérite les serfs avec la terre. Le sei* gneur en a la propriété jusqu'à l'exercice du droit de mort.
La France seule, avec quelques petits états , satelUtes de ce centre de la civilisation , a fait passer dans ses institutions le principe de l'égalité d'héritage. Les enfants , depuis la révoltt*tion, héritent, par portions égales, des biens de leur père.
Maintenant l'humanité se serait-elle arrêtée tout à coup k notre xix* siècle pours'immobihser dans ce qui est y et le droit de propriété aurait-il changé de nature avec les révolutions solaire»?
Le préjugé du droit absolu sur le sol, sur un champ , et de la propriété des instruments de travail en général est tel, que , dans un siècle qui se croit pour le moins le plus libéral qui ait jamais paru , si vous voulez donner aux noirs la liberté , ai vous voulez empêcher que des colons endurcis exploitent la chair de leurs semblables, sans les dédommager grassement, comme si on les expropriait d'un champ ou d'un bétail , il y a des hommes assez immoraux, assez pervertis dans leur intel- Ugence, assez cupides pour s'écrier qu'on attente au droit sacré de propriété.
Si vous voulez rembourser un emprunt devenu onéreux, opérer une réduction de l'intérêt de.la dette d'un État, vous violez le droit sacré de la propriété, etc.
Du reste, cet aveuglement s'est vu à toutes les époques de dissolution ou de crises sociales, alors que les sociétés étaient loin de leur berceau et près de leur tombe ; les grands hommes eux-mêmes n'y ont point échappé. L'un des plus vastes entendements de l'antiquité , Aristote , n'a pas su remonter à la source la plus haute du droit de propriété ; il n'a pas dégagé ou du moins et mis hors de contestation le devoir qui correspond
à ce droit , et qui seul le légitime; et pour lui le droit de propriété absolue s'étendait même jusqu'aux hommes, jusqu'aux esclaves. « On peut dire que la propriété n'est qu'un instrur ment de l'existence, la richesse une multiplicité d'instrumants, et l'esclave une propriété vivante... Celui qui, par sa natura» ne s'appartient pas à lui-même, mais qui, toat en restant hoiume, appartient à un autre, celui-là est naturellement esclave ; il est rhomme d'un autre , l'homme qui devient une propriété. »
Cependant, il faut le dire en l'honneur du grand homme» il blâme positivement la disproportion des fortunes, et, s'U optait pour que la propriété foncière fût particulière, il voulait que V usage en fut commun-^ et il citait comme exemple digne d'éloge la coutume de Lacédémone, où chacun employait les chevaux et les chars d'autrui comme s'ils lui appartenaient en propre, et où cette communauté s'étendait jusque sur les pro» visions de voyage, quand on était surpris aux champs par k besoin.
\oici par quelles considérations il arrive à cette conelusion : « Les fonds de terre étant possédés individuellement, faot-il » en apporter et en consommer les fruits en commun, comme » le pratiquent quelques nations, ou, au contraire, la proprié- » té et la culture étant communes, en partager les fruits entre » les individus , genre de communauté qui existe, assttre-4-OA » chez quelques peuples barbares; ou bien les fonds et les » fruits doivent-ils être mis également en communauté 7 Si w la culture est confiée à des mains étrangères ( des esclaves ), n la question est tout autre et la solution plus facile; mais» si » les citoyens travaillent personnellement pour eux-mêmes , » elle est beaucoup plus enU)arrassante,.. Je préfère donc à » la communauté des biens le système actuel , complété par » les mœurs publiques et appuyé sur de bonnes lois s U réunit i> les avantages des deux autres , je veux dire de la commu- » nauté et de la possession exclusive. Alors la propriété de* » vient commune , tout en restant particulière. Les exploitan tions étant toutes séparées ne donneront pas naissance à des M querelles..., et la vertu des citoyens en modifiera l'emploi ,
>» selon le proverbe » entre amis, tout est commun. » Au jour- »» d'hui même on retrouve des traces de ce système dans plus w d'un Etat bien organisé , où il existe en partie , et pourrait » être aisément complété. Les citoyens , tout en y 'possédant » personnellement , abandonnent à leurs amis ou leur em- >» pruntent l'usage de certains objets. «
Et ce qui doit achever de réhabiliter Aristote aux yeux de ceux qui savent qu'il distinguait dans les hommes la nature esclaç^eet la nature libre ^ c'est qu'à sa mort il assura j par testor ment y la liberté de ses esclaffes. Il s'élevait alors ^ en faisant ainsi, à la générosité où s'élèverait aujourd'hui un propriétaire , un manufacturier, un négociant, qui, au lit de mort, socialiserait ses instruments de travail , son champ , son atelier, au pro6t des prolétaires, ses salariés , en constituant sa propriétéy^W^r social perpétuel , inaliénable , source intarissable de richesses , où viendraient puisera perpétuité le travail, l'honnêteté et l'intelligence, ybni£a/û>/i charitable et efficace, s'il en fut , qui vaudrait bien celle des Hospices y des Bureaux de bien/aisance, etc., et en serait le digne pendant et le prélude obligé.
Gaton , pourtant l'une des plus grandes ombres de Borne antique, est loin d'avoir les mérites d' Aristote ; Caton avait d'innombrables esclaves qu'il ne ménageait guère, et cela sslos regret ni remords , se persuadant aussi que sa possession était légitime , par ma foi , comme celle de sa propre personne ! ce qui prouve combien les droits acquis sont pervertissants et superstitieux.
Vous vous récriez sur l'iniquité de la vénalité des charges; c'est ^ dites-vous, une monstruosité que l'argent fasse obtenir ce qui appartient à la seule capacité, au talent, au mérite.
De même , vous jetez votre anathème libéral sur l'hérédité des fonctions, comme si 1a culture de la terre n'était pas aussi une fonction, et comme si l'hérédité n'était pas attaquable du baut en bas de l'édifice social et de l'échelle hiérarchique de la division du travail , par les mêmes arguments qu'on oppose â l'hérédité dans l'une quelconque des sphères de la puissance, de la richesse, des fonctions.
n reste k être logique : qr l'humanité se charge de l'être et
elle le sera quand elle méritera de l'être , cVst-à-diie quand les générations seront collectivement plus morales^ plus intel^ ligentes.
Au moyen âge , le caractère social , c'est-à-dire relatifs des propriétés terriennes et des fonctions se révèle d'une manière frappante dans le régime des bénéfices octroyés par les rois des deux premières races , et dans celui dé la féodalité tout entière. Cette organisation de la division du travail , de la distribution des fonctions et des richesses n'est pas moins exemplaire à cet égard que celle du peuple hébreu par Mo'ise. La propriété foncière n'est qu'un bénéfice qu'on donne moyennant l'accomplissement de devoirs, de charges et des lois de la subordination.
Mais un jour il arrive que le droit du plus fort surmonte le devoir, que les bénéfices deviennent héréditaires dans la famille des bénéficiaires, et que de possesseurs des fiefs ils en deviennent propriétaires , et cela à cause de la faiblesse des rois , qui ne peuvent plus s'en faire obéir.
Eux-mêmes , les rois , tenaient leurs droits à la couronne de leur ponctualité à remplir les charges qui y étaient associées : elle n'était point héréditaire. Leur fonction était le ^^néfice par excellence^ et non une propriété à laquelle ils eussent droit absolument
Mais un jour, eux aussi, ils firent comme les bénéficiaires , et , possesseurs de .fiefs , ils s'en adjugèrent le monopole , la propriété héréditaire : ce ne fut plus un bénéfice moyennant charge , une fonction sociale, mais un droit, une position, une propriété imprescriptible ; et de même des pairies héréditaires, des privilèges féodaux, des dîmes, etc., transmis jusqu'aux portes du xix* sièle, qui , heureusement, s'ouvrirent pour les engloutir et les abîmer dans la plus sainte et la plus féconde des révolutions.
Il est remarquable que cette tendance à dénaturer le caractère social de l'apprapriation des sources de la richesse et des conditions de la puissance se retrouve dans presque tous les âges de la civilisation , ou plutôt dans le développement de chaque peuple aux mêmes époques de transformation de leur
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civilisation. Ainsi , en lisant l'histoire des cbaugements de la propriété en Chine au xii* siècle ayant notre ère , on croirait lire un historique de la propriété telle qu'elle s'est métamorphosée dans notre moyen âge occidental.
« fiien que l'iiérédité des charges ne fut pas alors I^alement constituée en Chine, cependant, comme les principautés étaient pour la plupait fort éloignées de la résidence impériale, elles restaient le plus souvent dans la même famille. La difficulté des communications entraînait cet état de choses. Bientôt les empereurs durent consacrer le principe de Y hérédité des prinr cipautésj sous la condition de suzeraineté , de se joindre à eux en temps de guerre , et de leur payer un léger tribut. Le sol fut alors la propriété réelle, non plus de Tempereur seul, mais d*une association souveraine, composée de l'empereur et de ses vassaux ; enfin la féodalité fut constituée et étendue à tout l'empire, n
On retrouve également , sous ce régime et dans celui qui l'amena, des colons, des sei^ mobilisables et des serfs attachés à la glèbe, des cultivateurs moyennant redevance, le métayage, la dîme , des territoires réservés pour la chasse , des forêt» pleines de gibier, des parcs interdits aux peuples, etc., enfin les mille droits féodaux et les plus grandes analogies avec notre système féodal d'Occident.
Quoi qu'il en soit , tout est donc ici sous l'absolue dépendance du principe social , de l'intérêt général y des exigences de l'oixlre et du progrès , des acquisitions du savoir humain , du collectivisme, et nullement de TindividuaUsme. C'est enfin une institution, non un besoin , un penchant naturel et incompressible : car la terre, un champ, etc., n*est pas, que nous sachions , un objet d'appétence pour l'estomac , pour le goût ou la vue des propriétaires fonciers.
Voilà pourquoi les chrétiens primitifs ont pu dire sans dé* raison ni rêverie insensée : « Tu conununiqueras tous tes biens à ton prochain, sans dire que rien te soit en propre, car, si vous êtes en société pour les choses incorruptibles , combien plus y devez-vous être pour les choses corruptibles. » (Saint Barnabe'.}
a La richesse hors de mesure, à quelque titre et par quel-
que moyen qu'elle se soit accumulée, a toujours un principe d^injusdce et d'inhumanité. » ( Saint Ambroise.)
Yoilà pourquoi saint Augustin a pu prétendre qu'il n'y avait de juste et de légitime propriété que celle des bons^ c'est-à-dire de ceux qui en faisaient un usage social par la charité , le dévouement, le sacrifice.
Yoilà pourquoi Bossuet lui-même a pu faire naître le droit de propriété du respect de la loi morale, et le subordonner aux exigences sociales, en le subordonnant à Y autorité publia que y à la souveraineté, de qui doit venir tout droit.
Voilà pourquoi Rousseau, frappé des maux sans fin qui résultaient, pour les sociétés les plus civilisées, du respect quand même et aveugle , de ce droit prétendu imprescriptible et absolu, a pu dire, dans un accès d'indignation outrée : « Celui qui mange dans l'oisiveté ce qu'il n'a pas gagné lui-même le vole , et un rentier que l'état paye pour ne rien faire ne diffère guère à mes yeux d'un brigand qui vit aux dépens des passants. » Et , parce qu'il n'était pas moins pénétré de la légitimité de l'appropriation directe d'une partie des fruits de notre travail per^ sonnet et de la propriété absolue des moyens d'existence ainsi obtenus , le même Rousseau reconnaît que ces biens-là nous appartiennent autant que le travail , autant que nous nous appartenons nous-mêmes.
Voilà pourquoi , à l'époque de la plus radicale exaltation populaire qui se soit jamais vue, la Convention a pu proclamer, en principe, que l'Etat doit à chacun de ses membres ce qui est nécessaire à la vie, eh sou^entendant naturellement à ses mem* bresde bonne volonté, c'est-à-dire voulant travail 1er et n'ayant pas de travail. i
Tout cela a pu se penser et se dire à la rigueur : car tout cela a plus ou moins son fondement, son autorité, son inspiration, dans ces paroles de saint Paul : « Que celui qui ne veut pas travailler ne mange point; » commandement qui, à son tour, trouve sa sanction dernière dans le sentiment de frater^ nitc et dans ces préceptes d'éternelle raison : « Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fût fait. » Il n'y a pas de droit sans devoir.
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EnGn tout cela peut recevoir l'approbation des liommes les mieux intentionnés et les plus pacifiques : car on n'y trouve nullement des arguments logiques pour la spoliation, la rvylence, ni les partages de loi agraire, etc.
Nous avons voulu, dans cette note , établir la vérité, montrer la vraie source du droit de propriété , mais non l'ébranler. Du reste, nous avons assez suggéré ce que nous souhaitons et croyons h cet égard.
Barnave disait, le 1 5 juillet 1791, à TAssembléc constituante, à propos de la décliconce de Louis XVI :
«< Si la révolution fait un pas de plus , elle ne peut le faire sans danger; c'est que, dans la ligne delà liberté, le premier acte qui pourrait suivre serait l'anéantissement de la royauté; c'est que, dans la ligne de l'égalité , le premier acte qui pourrait suivre serait l'attentat à la propriété
» Je demande à ceux qui m'entendent : l^xisteA-H encore a détruire une autre aristocratie que celle de la propriété?...
» La nuit du 4 ^oiit a donné plus de bras à la rcvolutioQ que tous les droits constitutionnels! Mais, pour ceux qui voudraient aller plus loin , quelle nuit du 4 août reste-t-il à faire, si ce n'est des lois contre les propriétés? »
Nous pen-sons qu'on ira plus loin , mais non par le même chemin , qu'il n'y aura aucun attentat à la propriété , A la manière de 93, et que V aristocratie de la propriété se transformera, comme toutes les aristocraties , en démocratie , c'est-à-dire qu'avec le temps , et Dieu aidant , la propriété , le bien-ctrc s'universaliseront , les instruments de travail se socialiseront, parce que la liberté et l'égalité sont compatibles avec le respect de la propriété bien entendue, tout comme la liberté de croire et de penser avec la vérité, l'ordre et la moralité.
Ce qui demeure certain, c'est que les instruments de travail parviennent, chaque jour, plus facilement à la vocation, à l'aptitude, et au mérite. Le sol même, cet instniment de travail par excellence, tend à se socialiser; un meilleur régime hypothécaire promet de le débarrasser bientôt des complications infinies qui l'immobilisent dans les mains de la routine et de l'ignorance.
Ce mouvement se produit donc irrésistiblement ; mais par
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quels moyens serait-il désirable de le voir s'effectuera l'avenir ? évidemment par des moyens qui n'aient rien de coercitif ^ et , par exemple , comme on le vit au moyen âge de la part des seigneurs que la foi et la charité chrétiennes poussaient alors à rendre volontairement et, par conséquent , mérùoirement' la liberté aux serfs.
On conçoit alors que peu à peu le sol soit socialisé jusqu'au point d'être confié naturellement , avec l'adhésion générale , aux mains de ceux qui peuvent le mieux le faire valoir pour tous et pour eux-mêmes , et que ces instruments leur soient dévolus, non pas à titre de propriété, mais à titre de fonction sociale; on conçoit que la transmission s'en fasse, non plus au hasard et par droit de naissance, mais pai* élection et adhésion, et sous condition d'aptitude expresse de la part du successeur. L'héritage du sol et généralement des instiiiments de travail par le droit du sang n'aurait plus alors sa raison d'être : car chacun trouverait et choisirait sa fonction dans le grand atelier du corps social, qui n'est, après tout, qu'un vaste ensemble hiérai'chique de fonctions ; ce qui n^erapccherait nullement d'ailleurs l'existence de la famille ni l'exercice de la tendresse et des prérogatives inhéi^entes aux attachements de cette nature.
Mais, avant que ce progrès matériel s'opère, il faut qu'un progrès moral s'opère dans les âmes : cela suppose , en effet , un retour vers des idées religieuses et sociales depuis longtemps négligées : que chacun se conçoive un devoir devant Dieu, et le besoin de sacrifices pour ses semblables; que le but général soit défini et voulu par le plus grand nombre ; que chacun aspire enfin à la fraternité , et se classe suivant son aptitude et son utiUté dans l'échelle des fonctions et des services.
En attendant, le progrès n*est pas douteux : tous les individus, sans acception de sexe, d'âge ni de condition, sont reconnus aptes à posséder, à succéder et à transmettre, et, quant à l'hérédité dans la famille, aptes à hériter en portions égales; enfin la grande majorité possède et succède de fait, chaque jour, pour une plus grande part , grâce au double efiet de l'ex*
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tensiou du droit et de la participation plus équitable des dis* ses inféiieures au produit de leurs travaux ; double effet qu'il faut rapporter à l'action charitable et égalisatrîce du christianisme. De ce qu'un plus grand nombre succède chaque jour et succède pour une plus grande part , il semble qu'il y ait tendance inévitable à une répartition telle que chacun obti^me si peu par héritage , qu'il doive mettre tout son avenir dans ses propres aptitudes , dans l'exercice d'une fonction et dans les émoluments attachés à cette fonction s d'où, il arriverait qu'à un certain temps, peu éloigné, chacun se verrait obligé de travailler pour vivre ; que , par suite , la transmission des fonctions et des instruments nécessaires et des bénéfices 7 attachés se ferait du capable au capable , de Thomme actif à l'homme actif, et non du père au fils nécessairement, ce ffÀ serait la réalisation du mode de transmission de la hiérarchie catholique.
Et le progrès doit être ainsi, et non pas autrement, afin pfi^ chacun, hommes et femmes de toute aptitude et de tout degré de moralité , puisse accomplir sa mission sociale avec liberté et responsabilité.
Mais cette tendance , livrée trop vaguement à eUe-méme, serait pourtant insuffisante à triompher des obstacles que cher cun peut pressentir : rien n'empêcherait , du moins pour un temps, qu'elle ne fût remplacée par une tendance contraire» si l'homme de bonne volonté n'y mettait sa puissance ; car la concentration des propriétés terriennes et des instrumenta divers de richesses par un petit nombre est encore à prévoir et à craindre aujourd'hui. Personne n'ignore que de scandaleuses disproportions de richesses existent à l'heure qu'il est ; qo^ beaucoup de capitalistes et de propriétaires riches s'associeiiC volontiers entre eux, et ne reculeraient peut-être point devant l'impiété i'mïe féodalité commerciale et industrielle^ à ViostBT des aristocrates de l'agriculture et de l'industrie en Angleterre, où les trois quarts de la population sont entassés misérables et méprisés comme des esclaves dans ces bagnes de l'indnstne qu'on appelle manufactures.
NOTBS. 495
NOTE 2 (page 66).
Voici quelques données sur l'état du morcellement en France.
Il y a un an , les 499363 ,6og hectares de terres cultivables étaient divisés en 1 23 ,360,338 parcelles, donnant lieu à io,8g6,68a cotes foncières, et possédées par 5 millions de propriétaires cheis de iamille. C'est , en moyenne j a parcelles et demie euviron par hectare, 4^ arespour chaque parcelle , dix hectares pour chaque fiunille, et 1 1 à 12 parcelles pour chacune d'elles. En comptant 4 à 5 membres dans chaque famille , on en conclut que a4 ^ ^^ millions d'habitants étaient occupés ou intéressés à la culture du sol en France. i5,ooo fiBunilies étaient appelées chaque année, depuis 181 6, à prendre paît à ce déchirement funeste.
On a vérifié que, de 1826 à i832, le nombre des cotes foncières s'était augmenté de 675,000.
Un économiste, M. Villeneuve de Bargemont, atteste que 55o ,000 parcelles sont, tons les ans, divisées en deux parties: c'est le sixième environ des 3,5oo,ooo parcelles qui soni annuellement l'objet de nmtaticms. i3o ,000 hectares sont soumis, chaque année, à la subdivision presque indéfinie des 55o,ooo parcelles, et constamment les petites propriétés subissent cette subdivision dans uneplus forte proportion que les autres. Déjà, en 1825 on constatait que, depuis dix ans ( i8i5), le nombre des cotes au-dessus de 1,000 fir. s'était réduit d'un tiers. I^ diminution était à peu près aussi forte pour les cotes de 100 fr. à 1 ,000 fr. ; mais celles de 20 fr. et au-dessous s'étaient augmentées de plus d'un septième. Depub, on a vérifié que des 10 à 1 1 millions de cotes foncières , 8 millions ne payaient que de I à 20 fr., tandis qu'il n'y en avait que quelques cent mille qui payassentde 4oo àSoo fr. etau-dessus. Déjà enfin , en 1827, il n'y avait plus en France que 4o,ooo électeurs payant 5oo fr. de contributions. Remarquons que la propriété est beaucoup plus divisée dans les campagnes que dans les villes. A Paris , par exemple , trois propriétaires se partagent 24cotes foncières;
tandis que , dans les départements agricoles, on compte i6et 17 propriétaires pour 21 cotes.
La culture et la possession du territoire français sont abaih données à une niasse de petits travailleurs , qui se font ane concurrence acharnée. La tendance est donc à la décompositioD dans le sol, comme à celle des croyances et des mœurs, taot notre nation est logique , et comme si le sol devait être Tîmage symbolique de Tanai'cbie , des disparates et des séparations sociales dont nous sommes les tristes témoins.
Malgré ces chiffres , on ne peut guère se faii^ une idée de la réalité. Il faudrait entrer dans les détails ; les moyefines ne peur ▼ent y suppléer : dans le département de la Meuse , par ezem-* pie, il y a des communes où l'on trouve 91 parcelles par hectare. Celles de Rup-sur-Saulx et d'Ancerville, entre autro, présentent, en plusieurs points, i33 vignes par hectare. Celte dernière, pour une contenance de 1 235 hectares 5g ares, offre 33,265 parcelles, distraction faite même de ses mares de bob. Dans le département d'IUe-et-Vilaine , quelques parcelles n'ont , dans les terres , qu'un mètre de longueur ; des mil* lîers n'ont que deux à cinq mètres de largeur ; enfin grande quantité de parcelles sont évaluées de 1 à 5 centimes de revenu annuel. Dans beaucoup de cantons , on trouve cinq parcelles , terme moyen , à l'hectare ; et plus d'un tiers des parcelles est au-dessous de la valeur de cent livres en capital. En général, la classe agricole tient plus au nombre des parcelles qu'à l'étendue : c'est là son orgueil. Nous pourrions , si c'en était le lien, grossir à l'infini ces pages de détails semblables.
La commune d'Ai|;enteuil (près de Paris), quelque extrême qu'y soit le morcellement depuis longtemps , nous rend en petit les traces de cet accroissement.
Les i54o hectares dont se compose la superficie totale du territoire de cette localité sont aujourd'hui lacérés en 38,826 lambeaux, et l'étaient déjà en36,ooo il y a quinze ans. C'est, en moyenne, 4 ares d'étendue pour chaque parcelle; voéSf nous le répétons , les moyennes donnent une idée peu juste de la réalité. Un très^giand nombre de parcelles sont d'une exiguïté extrême : tout juste la place qu'un figuier couvre de sou oui-
bre. Nous en avons tu de 'jo centiares de superficie, de 60 , de 40 , de 25 [enfin , donnant respectivement un reveAu de 6 centimes, de 82; de 9, de 21 et de 5 centimes!... D^où il arrive, chose plaisante, si elle n'était déplorable, que l'avertissement des percepteurs de contribations coûte 5 centimes de plus que le principal même de la contribution. 11 n'y a pas dans tout le territoire une demi-douzaine de pièces d'un arpent ( 34 ares ), Les plus grandes contiennent 25 perches ( 8 ares environ), les plus petites 20U 3 (i are); le très-grand nombre de parcelles n'a que 5 et 8 perches de superficie (3 ares).
Nous n'avons pas besoin de dire qu'il n'y a ici aucune trace de charrues, ni possibilité de les employer. La bêche, le hoyau, les instruments du travailleur isolé, voilà tout leur mobilier aratoire.
Autrefois , dans cette commune , on ne vendait guère de teiTain que lorsque les notaires avaient pu réunir plusieurs parcelles d'une contenance égale à un aipent.
En 1818, un jeune notaire sentit bien qu'il trouverait plus d'amateurs s'il vendait par parcelles détachées de moins d'un arpent ; et , en efl'et , il y eut affluence ; il fractionna même de nouveau les parcelles déjà si petites. Toutefois aujourd'hui on ne fractionne guère que pour vendre au-dessous de 12 perches (4 ares).
Gomme il y a plus d'amateurs et, par conséquent, plus de concun^ence pour l'achat de petites parcelles, tout vendeur trouve non-seulement à vendre plus facilement , mais plus cher en dépeçani; et, par suite, le morcellement est devenu inévitable. C'est un fait nécessaire , puisque c'est Yintérû du vendeur.
En 18 16, le nombre des propriétaires fonciers était de 1721; il ëuit de 2020 en 1828 ; il est aujourd'hui de 21 89. Or c'est uniquement sur le nombre des petites cotes foncières que porte V augmentation , sur celui des cotes de 3o fr. et au-dessous.
Ainsi, en se morcelant, la propriété passe d'une classe supérieure aune classe inférieure, et devient le partage des plus basses conditions de la société ; ce qu'on ne saurait trop méditer.
M. le maire d'Argenteuil nous a ofiert , dans ses propres pos-
sessions» un exemple curieux du pêle-mêle e( ^ lu multipUcilé des rubans de (erve quç^éveloppe le morcell^ient dans sa eoianiuue. Les doiue arpents qu'il possède , et qui en font riin des plus riches propriétaires de l'endroit , sont divisés en trois cents parcelles , et encore , parmi ces parcelles , en est-il une qui contient à elle seule troi^ arpents ; et encore n*en est-il pas deux qui soient , non pas contiguës , mais quelque peu rapprochées. C'est , terme moyeu i un are par chaque parcelle.
Ce fait, qui se reproduit partout comme inhérent à la manière dont s'opère le fractionnement des propriétés , est très^ grave; il montre que la difficulté delar^fa/uo/tn'est pas uniqueipentdans les nombreux ob$tacles mis par la législatiop actuelle à la facile transmission des immeubles, mais aussi, et d'une manière plus durable, dans la difficulté d'acquérir des parcelles contiguës^ ou d'échanger celles qu'on 4 plus loin avec celles qui sont plus près : car tel a été le dessein constant de M. le maire, et jamais il n'a pu y parvenir. Cependant la plupart de ses trois cents parcelles lui sont venues par acq[uisitio|is récentes de son fait. La concurrence est telle ensuite , que la réunion est presque impossible , uiême en offrant d'acheter i des prix exorbitants ; on va jusqu'à payer i ,000 fn pour 22 pcr* ches ( 7 aies). La difficulté de réunir tient encore ici i ^ ^^^ riété de terrain et d'exposition ; chacun veut avoir une parcelle de la bonne terre ou de la terre bien ei^posée, uiie de la médiocre ; par ce moyeu , on se sauve de la gelée ou de la grêle d'un côté, si on en est atteint de l'autre; on s'épargne unernii^^ complète.
Voilà où mène l'intérêt quand ou est engagé dans une voîf fausse. Heureusement la vigne, que l'on culûvedans cette loc^r lité presque exclusivement avec le figuier , S0 passa mieux de la grande culture que beaucoup d'autre produits; maisl'éco^ nomie u'^u est pas ipoins sacrifiée par cettç dispersion Hoignée des parcelles d'un même cultivateur.
Nous avons signalé l'extrême morcellem^t oomm^ tme cause de uiisère , et cependant les habiUints de cette çomiuun^ sont généralement dans l'aisancç ; c'est que le yB\$iù9ge àe Paris et certaines richesses inhérentes au sol leur offrent de
nombreuses sources de travail que peu de Ipc^Utés en Francp réunissent au luèine degré. Ainsi ils ont le jardinage , les f^ gu$s^ la vigne ; \\^ sunt jo^rnaliers ^u de|iors, charretiers; enfin le sol produit \xn plâtre d^ qualité supérieurp, recherché des pfiys les plus éloignés, etc. Si chacun, dans celte population, n'avait à exploiter que son petit champ m plus ni moins , elle serait réduite à irendier : c'est cequp l'on voit, du reste, dans bon nombre de villages en France , et le paupérisme qui ronge et souille V Irlande n'a pas d'autre cause matérielle.
L'imperfection du cadastre est aussi un autre danger pour les acquéreurs qqi voudraient réunir; comme les limites des propriétés sont mal assuiées , ils sont exposés à se voir déposséder pu attaquer par des tiers. Sans doute la tradition de la propriété et la possession sont assez généralement bien consl^itées par les actes publics notariés ; mais ces actes ne petiveut faire loi eu justice , quant aux délimitations et à l'étendue du terrain.
A cet égard, le défaut de conservation et de perfection du cadastre est une grande pente vers le morcellement. Il manque, pour favoriser la réunion , un cadastie qui fasse foi en justice , un cadastre qui suive et qui constate les mutations et les subdivisioqs ou les réunions à mesure qu'elles s'opèrent.
NOTE 3 (page 1 54).
Un agronome distingué , M. de Gasparin , pense qu'il est beaucoup plus difficile d'introduire ce système de participation dans l'industrie manufacturière qu'en agriculture.
Voici comment il s'exprime dans l'introduction du Guide du propriétaire des biens soumis au métayage :
« Q y a, dans le principe du partage des produits entre le travailleur et le capitaliste, une vertu secrète qui s'adapte merveilleusement aux faiblesses de la nature humaine, qui fait taire la jalousie et la cupidité , et qui semble particulièrement adaptée à la sitvation actuelle des peuples. Dans Us pays à métairies on ne voit pas cette fureur aveugle contre la propriété qui anime les esprits dans cenx k fermage. Courir ensemble
les mêmes chances , craindre les mêmes fléaux , se réjouir des mêmes événements , pleurer des mêmes pertes, c*est étaUir une confraternité qui ne laisse pas prise aux mauvaises passions. Dans mon mémoire , j'ai regardé le métayage comme la transition naturelle de l'esclavage et du sei'vage à une exploitation libre ; je l'ai conseillé dans ces cas , et cette vue a été détaillée et appliquée à la position spéciale des colonies à esclaves par M. de Sismondi!
Mais c'est moins encore l'application du principe du partage des produits aux travaux agricoles qu'à ceux de l'industrie manufacturière qui a fait naître l'envie des classes ouvrières , et qui a été invoquée comme la solution définitive du fameux problème social du salaire. Savants , ignorants , esprits positifs, esprits à système, chefs de commerce, simples ouvriers, tous ont vu avec espoir l'application aux travaux de l'industrie du système que l'on regardait dans l'agriculture comme un vieux reste des préjugés antiques ; les tailleurs de Paris n'ont fait que redire , à cet égard , ce que les mutuellistes de Lyon avaient dit, imprimé, ce que M. Taylor avait fait dans le Gornouaille, et M. Babbage proposé pour les autres genres d'industrie manufacturière. Cela mérite d'autant pltis d'attention que l'état de la société exige surtout que l'on recherche les moyens de faire cesser , entre les différentes classes , les oppositions d'intérêt, ou même l'opinion que leurs intérêts soient contraires, quoique souvent il n'en soit rien. Il ne s'agit pas , en ce moment, pour les pilotes, de choisir la voie k plus directe, mais celle que le vent permet de suivre , et ils auront mérité la reconnaissance du monde, s'ils ne perdent pas de terrain , ets'ik parviennent à soustraire le vaisseau à la lame qui ne cesse de le menacer.
Mais qu'on ne s'y trompe pas , ces sociétés en participation sont toutauti*ement difficiles à introduire dans l'industrie que dans l'agriculture : un court examen suffira pour le prouver. D*abord il existe dans les différents genres de fabrication une division de travail que l'on ne trouve pas dans l'agriculture 9 et leurs différentes parties exigent des dq;rés d'habileté et de force qui méritent des taux très-variés de salaire. Un métayer
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et sa faunille accomplissent tout le cours des travaux nécessaires pour effectuer toute l'œuvre agricole : il laboure, il sème, il fauche , il recueille ; mais , pour faire un tissu , il faut des fileurs , des teinturiers , des tisseurs , etc. , etc. De là une difficulté presque insurmontable pous établir la quote-part que chacun pouiTait réclamer dans la somme totale des produits. L'estimation du travail en argent arrive, sous ce rapport, à une plus grande précision , et la désertion de tel ou tel genre de travail ne tarderait pas à annoncer la nécessité d'élever son salaire, s'il était disproportionné à la peine et à l'habileté qu'il exige comparativement aux autres travaux de la fabrique. Je crois que cette difficulté a fait échouer tous les essais faits pour créer de pareilles associations.
Dans l'agriculture , les moyennes des produits des terres et les prix de chaque nature de ces produits sont assez bien connus pour que l'on puisse baser, d'une manière approximative , le rapport qui existe entre la valeur du capital et celle du travail employé pour le féconder. Rien de pareil n'a lieu dans une manufacture. Aussi n'a-t-on jamais vil conclure de bail d'un tel établissement; l'inceititude la plus grande règne sur les résultats des entreprises industrielles. Ainsi il peut être facile d'apprécier la part qui revient au propriétaire des tenues et u son métayer ou à son fermier ; mais qui pourrait faire tomber d'accord des ouvriers et des fabricants sur la part proportionnelle qui serait attribuée au capital et au travail ? C'est pourquoi l'on a vu toutes les tentatives de sociétés en participation entre des capitalistes et des ouvriers unir par une vive discussion sur la part exorbitante que l'on attribuait au capital , au détriment de celle qui devait l'être au travail. Il est vrai que le plus souvent ces tentatives n'étaient qu'un véritable piège tendu aux ouvriers par des pei*sonnes qui cherchaient à les exploiter en ayant l'air d'épouser chaudement leur cause.
Dans les moments d'engorgement de marchandises , où les ventes ne s'effectueraient pas , une pareille société ne pourrait non plus manquer de se dissoudre. Dans la culture des terres, le métayer, récoltant des denrées qui servent à sa subsistance et à celle de sa famille, peut attendre patiemment le moment
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de b venté de celles qui sont destlnëés à des besdlns moins urgents ; mais il n'en est pas de même de Tôuvrier deftfàbriqaes, et son fil, sa toile , sa quincaillerie nt ptnreût lé tioUrrit, le Io[i;c^, le châufFer sans être convertis en argent.
Enfin il est à remarquer que de pareilles associations ne pourraient avoir lieu c)u*entredes ouvriers habilles qui né manqueraient pas d'exclure ceux qui sek'aient infirmer ou moins capables. Or il est à remarquer que ramélioration que les ouvriers rechei-clienl dans leur sort écherrait ici à ceuic qui ont le moins de besdlti , et dont les salaires sont géhëralement suffisants ; il est bien reconnu , eh outre , que lemétbnteniement et la révolte sont surtout fomentés par les paresseux , les maladroits , qui ne peuvent pas gagner un salaire suffisant , et qui seraient repousses des associatiobs par l'intéi^êt même des Associés , et qu'ainsi , sous ce t^égime, ils ne pourraient obtehil: le moindre saldire, tandis que les maîtres qui les font ifavailier à la tAche leur payent ad moins le prix de l'outrage qu'ils peuvent tonfecitionner. »
Ainsi, au jugement de M.deGasparin, la coticlusion semble* rait être que les relations des maîtres et des ouvriers , en mlnufactur'e Seulement, sont à jamais condamnées au staia ^tto et n'iront point au delà de l'exploitation des uns put les autres.
M. de Gaspaiin ^e préoccupé trop , suivant nous , des difficultés du pix^sént et ne âe préoccupe point assez des moyens de 1rs tourner , qite gdrde infailliblement ou que tévèle déjà là science économique. Ses objectionsprou vent uniquement Tétât peu avancé de l'esprit d'association et l'obstacle que mettent â raiiiclio ration , les moeurs et lesidées actuelles de la itlUltitude.
I^tais de pareilles considérations se retrouvent à l'origine de tout mouvement social progressif; et toujoui*s l'ori voit, dans riilstoire , des hommes trop conseruaieurs aimer mieUJt mettre en relief le côté décourageant des choses, en même temps que les hommes trop novateurs se complaisent, parleurs excitations impatientes, à pousser témérairement la foule dans les voies de l'avenir.