CHAPITRE DEUXIEME
Enlre toutes nos préoccupations sociales, il n'en est pas qui caractérise mieux noire époque et lui fasse plus d'honneur que celle de faire participer les ouvriers aux bienfaits matériels, intellectuels et moraux, de cette civilisation dont ils sont en partie les auteurs, que de chercher à leur assurer un genre d'existence [standard of life) confortable, hygiénique, décent, honorable, et même, dans la mesure du possible, agréable. Ce sont tous les moyens propres à réaliser ces fins que nous allons parcourir dans ce chapitre (i).
Cette préoccupation — très nouvelle, car elle n'existait guère autrefois : on pensait que pour le peuple tout était assez bon et que lui-même n'attachait guère d'importance aux raffinements delà civilisation — n'a pas pour unique mobile un sentiment d'altruisme généreux^nais aussi des causes plus scienti-
(1) Ce mot que les Anglais nous ont pris, est étymologiquement tout ce qu'il y a de plus français, « ce qui rend fort » : nous pouvons donc bien le leur reprendre.
fiques. D'une part, nous avons appris quelle est l'influence du milieu sur l'homme, comme sur tous les êtres d'ailleurs, et pourquoi il est impossible de l'élever et de le transformer aussi longtemps qu'on le laissera dans un milieu infect, pourri par la promiscuité du logement, empoisonné par le débitant de boissons et par l'épicier, n'ayant d'autres délassements que le café-concert ou le bal public. Et, d'autre part, nous avons appris la loi de solidarité sociale qui lie dans une large mesure notre propre confort, même notre santé et notre vie, à celui de nos semblables. C'est pour nous autant que pour eux que nous nous efforçons maintenant de leur procurer des logements salubres, une nourriture hygiénique, de l'eau et des douches, des moyens d'éducation et de récréation et, ce qui importe plus que le confort lui-même, le goût du confort sans lequel tous les instruments de bienêtre qu'on pourra mettre à la disposition des ouvriers resteront inutilisés.
Les institutions que nous allons décrire dans ce chapitre sont solidaires des réformes étudiées dans le précédent chapitre, l'élévation du salaire et la réduction des heures de travail, car d'une part à quoi servirait-il à l'ouvrier de gagner davantage et de travailler moins s'il ne sait que faire de son argent ni de son loisir, s'il ne trouve pas les moyens d'employer l'un et l'autre à mieux vivre? Et d'autre part, comment l'ouvrier qui ne touche que le strict nécessaire pour vivre et qui, dans les intervalles de son travail, n^a que le temps d'avaler un morceau et de dormir, pourrait-il profiter des moyens de confort mis à sa disposition? Il ne pourra acheter au magasin coopératif
parce qu'il ne pourra payer comptant, ni acquérir une maison parce qu'il ne pourra épargner, ni même rester dans le logement bien aménagé qu'une société de logement lui aura préparé parce qu'il le salira, ni aller le soir dans une université populaire parce qu'il y dormira de fatigue.